Loxias | Loxias 6 (sept. 2004) Poésie contemporaine: la revue Nu(e) invite pour son 10e anniversaire Bancquart, Meffre, Ritman, Sacré, Vargaftig, Verdier... |  La Revue Nu(e) fête ses dix ans: 1994-2004 

Béatrice Bonhomme et Hervé Bosio  : 

 Les dix ans de la revue Nu (e)

(photo d'H. Meschonnic par D. Androff)

Résumé

Les dix ans de la Revue Nu(e) permettent de faire le point sur le chemin parcouru. L’ensemble des dix ans de publication reste comme le reflet fidèle du paysage poétique contemporain, par le choix éditorial d’ouvrir ses numéros à des poètes libres de s’entourer d’autres artistes. La Revue Nu(e) est née à Nice en 1994, à un moment où il n’existait plus de revue de poésie à Nice ; à l’Université, il existait déjà des lieux de poésie très vivants, des séminaires, des cours, des études critiques sur la poésie, mais on ne trouvait pas suffisamment de point de rencontre où des poètes contemporains puissent s’exprimer ou être publiés. Cinquante poètes ensuite invités par la Revue Nu(e) en dix ans, deux cents poètes publiés L’accent a été mis sur les échanges poésie-philosophie, sur le rythme et les liens entre poésie et musique. La revue assume un rôle de sauvegarde par rapport à certains textes, et publie des textes inédits ailleurs. Même lorsque la revue publie de « grands auteurs » ou des auteurs déjà « classiques » de leur vivant, elle leur laisse un espace différent de celui de la grande édition. Une revue de poésie, c’est tout simplement la création en train de se faire.

Index

Mots-clés : revue Nu(e)

Texte intégral

Avant d’évoquer brièvement le rôle des revues, je me contenterai d’abord de parler de mon expérience personnelle et des dix ans que j’ai passés au service d’une revue, des poètes et de la poésie contemporaine. Je dis bien au service car je ne me suis considérée durant toutes ces années que comme un passeur, un outil, un ouvrier, un traducteur au sens large, si traduire veut dire respecter la voix originale d’un texte, être revuiste voudrait finalement dire s’effacer afin de favoriser les échanges, s’oublier soi-même en tant que poète, pour ne cesser de mettre en relation d’autres poètes entre eux, favoriser des liens entre la poésie et les autres arts, faire se côtoyer des écritures très différentes, faire mieux connaître les poètes contemporains, tenter d’augmenter le nombre de leurs lecteurs, leur faire rencontrer un public, encourager les recherches universitaires sur leurs œuvres. Si nous parlons plus particulièrement de la Revue Nu(e) elle est née à Nice en 1994. Nous avions remarqué qu’après Poésie d’ici dirigée par Fabienne Villani et La Métis dont la responsable était Maryline Desbiolles, il n’existait plus de revue de poésie à Nice. Le Jardin littéraire, dont s’occupait Katy Remy et qui avait été un lieu très dynamique de lecture et de rencontre, avait voulu créer une revue mais n’avait finalement sorti que quelques numéros. A l’Université, il existait déjà des lieux de poésie très vivants comme La revue Les mots, la vie dirigée par Colette Guedj, le centre Interspace dont s’occupaient Jacqueline Ollier, Eveline Caduc et Georges Morgan et qui tissait des passerelles entre les différents arts. Anne-Marie Amiot et Dominique Janicaud oeuvraient pour la présence de la poésie dans le cadre du CRHI. Il y avait bien entendu des séminaires, des cours, des études critiques sur la poésie, mais on ne trouvait pas suffisamment de points de rencontre où des poètes contemporains puissent s’exprimer ou être publiés. Nous avons donc cherché à pallier une absence et à répondre à une demande tant de la part des étudiants que des écrivains et du public.

C’est dans cette mesure que la revue a constitué un support indispensable, support logistique, éditorial et financier absolument nécessaire à l’invitation de poètes contemporains et à de très nombreuses manifestations sur la poésie contemporaine. Nous avons organisé avec Christiane Blot-Labarrère le deuxième Colloque international sur Pierre Jean Jouve en 1994 et c’est durant ce colloque qu’a été présenté le numéro zéro de la Revue. Je n’énumérerai certainement pas les noms des cinquante poètes que la Revue Nu(e) a ensuite invités en dix ans sur le Campus de cette faculté, ni des deux cents poètes publiés car ce serait fastidieux et sans aucun intérêt. Il suffit de consulter nos numéros ou notre site pour les connaître. Je citerai juste Salah Stétié, Michel Deguy, Guy Goffette, Henri Meschonnic, Claude Louis-Combet, Marie-Claire Bancquart, Jean-Michel Maulpoix, Jean-Marie Gleize, Jean-Pierre Lemaire. Ces quelques noms simplement pour montrer l’éclectisme et l’ouverture qui ont été les nôtres. Nous rappellerons plus particulièrement les rencontres fondées sur les œuvres croisées entre poètes et peintres car ces rencontres correspondaient totalement à ce passage entre les arts que nous voulions favoriser avec des lectures et des expositions conjointes. Je citerai Bernard Vargaftig et Michel Steiner, Michel Butor et Henri Maccheroni, Yves Bonnefoy avec les peintres Alexandre Hollan, Farhad Ostovani et Nasser Assar, James Sacré avec l’artiste Sonia Guerin. Ces expositions ont eu lieu dans différentes galeries, Lola Gassin, Renoir, Gardette, Couturier ou Matarasso qui ont bien voulu nous accueillir. Lors de ces occasions, nous avons pu présenter des exemplaires de tête, Les Arbres de Yves Bonnefoy, Alexandre Hollan et Farhad Ostovani, Lumière d’Arbres de Dominique Cerbelaud avec des lavis de Maccheroni, sept livres avec Serge Popoff, un livre avec Danielle Androff mais aussi avec Maurice Peirani, Maurice Cohen, Thierry Lambert…

Il y a eu quelques moments forts, symboliques justement de ce désir de transversalité, un colloque poésie-philosophie en 2000, des Journées sur le rythme et des conférences sur les liens entre poésie et musique dans le cadre cette fois de Poiéma. Nous avons organisé grâce à Nu(e) un colloque sur Yves Bonnefoy, des journées autour de Jean Paulhan, les premières rencontres autour de l’œuvre de James Sacré, le premier colloque sur Henri Meschonnic, ou sur André Verdet. Nous avons fêté la poésie, bien avant le printemps des poètes officiel, chaque année avec de nombreuses lectures, je pense à Tahar Bekri, Jean-Marie Barnaud, Alain Freixe, Jean-Claude Pinson, Yves Charnet et bien d’autres qui sont venus ici rencontrer les étudiants

Lorsque nous avons décidé du titre Nu(e), nous pensions à Kenneth White qui écrit : « Eduquez vous en nudité. Orphée était nu sur une pierre » Cette volonté de dénuement, de dévoilement a guidé toute notre démarche. Dépouillement de tout attachement à des chapelles poétiques. Le titre marquait dès le début cette volonté d'aller au-delà de tous les déguisements. Le « e » entre parenthèses était enfin une façon volontairement paradoxale de souligner la présence féminine dans la poésie contemporaine. La revue disait ainsi, par son titre même, sa volonté d’aller au plus près du texte. Nous concevions la revue comme un lieu de travail, un lieu de correspondance, un lieu où tout le monde était à égalité, un lieu d’exercice de l’amitié.

Nous avons été guidés par un grand souci de présentation et de sobriété, c’est une artiste, Sonia Guerin qui a dessiné la couverture et nous avons toujours cherché à travailler en accord avec des peintres. Chaque revue a bientôt, à partir du numéro trois, constitué un espace offert à un poète, une carte blanche à un poète qui choisissait lui-même les créateurs dont il voulait s’entourer, les plasticiens, les critiques littéraires, les poètes avec lesquels il avait des affinités. Ce concept de Journées ou d’une Revue consacrées à un poète et à ses amis a constitué une véritable spécificité. La revue a ainsi créé un style qui permettait, d’un numéro à l’autre de faire apparaître un panorama de ce qu’est la poésie contemporaine, revues autour de Jacques Réda, Jean-Claude Renard, Lorand Gaspar, Jean-Pierre Lemaire…

Ce style permet de créer, dans chaque numéro, une sorte de dynamique, les articles, les textes de création, les interventions plastiques étant disposés en constellation dans une très grande cohérence autour d’un auteur. Cela n’empêche pas la diversité des écritures, entretien, critique littéraire, poèmes inédits, critique d’art. Cela permet également des résonances, des échos entre chaque texte ou entre les textes et les interventions plastiques. Maintenant avec le recul nous pouvons même voir s’établir des liens, des échos, des contrastes d’un numéro à l’autre et l’ensemble des dix ans de publication reste comme le reflet fidèle du paysage poétique contemporain. D’où l’idée d’ailleurs pour les dix ans de Nu(e) de regrouper les 30 entretiens dont nous disposons actuellement et de les republier tous ensemble. Ce serait d’autant plus éclairant que le plus souvent celui qui interroge est aussi un poète et que, suivant les entretiens, il assume l’un ou l’autre rôle.

La revue c'est ainsi un lieu de partage, partage de création et de savoir. Le panorama de la poésie contemporaine est actuellement fondé sur quelques mouvements souvent assez fermés les uns aux autres, voire exclusifs. Le rôle de la revue tel que nous l’envisageons, c'est justement de s'éloigner de ces querelles, de ces poncifs et de pratiquer l'ouverture. Que la revue soit un lieu d'échange où différents courants puissent se rencontrer. Pour nous, la revue est donc un lieu ouvert à toute forme de poésie pourvu qu'elle soit exigeante, loin des sectarismes ou des coteries. En ce qui concerne Nu(e), nous n'avons pas tendance au manifeste, il n'existe pas qu'un seul courant mais plutôt le souci de faire entendre la mélodie de tout un orchestre polyphonique de voix. Nous n’avons pas voulu avec cette revue illustrer une idée préconçue de la poésie ou prôner une conception toute faite, nous n’avons pas choisi de clan, d’école ou de chapelle, de parti-pris, ce qui est relativement rare et ce qu’on nous a quelquefois reproché. Mais notre engagement à nous, c’est précisément de donner un reflet le plus fidèle possible des différents courants de la poésie contemporaine. Nous sommes davantage des témoins que des juges.

La revue n'est pas là non plus, à notre avis, pour faire des recensions négatives, polémiques ou du journalisme ou pour détruire des livres mais au contraire pour faire lire des gens et encourager des auteurs. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi de ne jamais faire de notes de lectures mais juste de donner des textes à lire.

Ce rôle d'ouverture se joue aussi dans le rapport avec d'autres cultures, d'autres langues, ainsi il nous semble important d'avoir des correspondants dans d'autres pays et de publier des traductions d'auteurs étrangers.

L'échange peut se pratiquer également avec d'autres formes d'expression, l'art plastique et la publication de peintres, de graveurs au côté des poètes, la revue jouant alors aussi un rôle esthétique.

L'ouverture, c'est enfin une certaine vocation de découverte. A côté de poètes connus figurent des écrivains n'ayant jamais encore publié. La revue permet parfois de repérer des auteurs, c'est une sorte de galop d'essai qui fait découvrir des voix jeunes, des voix nouvelles, c'est une des vitalités essentielles de la revue.

Faire mieux connaître par exemple le rôle de la femme dans la poésie (nous avons consacré des revues à des auteurs femmes comme Claire Cuenot, Marie-Claire Bancquart et prochainement Esther Tellermann), privilégier également les minoritaires, donner une parole à des gens moins ou mal entendus. La revue assume un rôle de sauvegarde par rapport à certains textes, plus particulièrement de textes de gens n'ayant jamais publié ailleurs (je pense à plusieurs étudiants qui ont eu leur première publication dans la revue) .Parfois elle donne à lire des textes difficilement trouvables.

Même lorsque la revue publie de « grands auteurs » ou des auteurs déjà « classiques » de leur vivant, elle leur laisse un espace différent de celui de la grande édition. Elle leur permet ainsi de dire un certain nombre de choses différemment (par exemple Yves Bonnefoy livrant certains épisodes de son amitié avec Pierre Jean Jouve comme il ne l’avait jamais fait ailleurs). Elle leur permet de dire des choses qu'ils n'avaient pas dites, et de baisser la garde d'une certaine façon. De se retrouver dans un autre contexte à côté d'autres auteurs, d'auteurs jeunes peu connus. Pour les jeunes auteurs cela permet de se confronter à des maîtres.

Le Revue a ainsi le rôle d'un laboratoire, là où s'expérimente, se fabrique la poésie, elle a quelque chose d'artisanal. Elle donne envie d'écrire et entraîne dans un processus de création. Elle assume également, nous l’avons vu, un rôle d'animation. Elle est présente sur les festivals du livre, joue un rôle dans les milieux scolaires, les bibliothèques municipales et établit des relations avec des centres culturels et poétiques.

Après ces quelques notes sur ce qu’a été notre travail durant ces dix ans, je tenterai en quelques mots de cerner le rôle des revues dans la poésie contemporaine. Je pense que les revues de poésie, c’est tout simplement la création en train de se faire, au présent. Elles jouent en fait le rôle de lien, constituent le tissu conjonctif de la poésie contemporaine, ce qui permet de faire tenir ensemble des écritures très différentes, une sorte de lien vivant de l’organisme poétique. Mais les revues ont parfois du mal à tenir ce rôle essentiel du fait des nombreuses difficultés qu’elles rencontrent, difficultés financières, lourdeurs administratives. La revue consiste en effet en une approche qui n'est pas celle des grandes éditions orientées vers la consommation et soumises à des impératifs économiques. Pour tenir une revue, il faut travailler toujours sur un fil, dans un équilibre précaire entre le désir et la perte. D'ailleurs, pour un éditeur courant et pour la plupart des libraires, une revue, c'est incompréhensible. Tous les trois mois, ce rythme ne rentre pas dans la chaîne habituelle de vente du livre. Ainsi il y a un divorce avec la logique de marché.

Malgré toutes ces difficultés, c’est la revue qui permet de « faire passer » la poésie car elle assume un rôle de transitivité. Elle permet d'articuler les écritures d'aujourd'hui. Ce n'est pas une anthologie, c'est un espace qui, dans une certaine mesure, prend son parti de l'hétérogène, de la diversité et qui, dans une volonté que Jaccottet appellerait « accueillance », recueille différentes approches poétiques, puis les rassemble. Dans cette « mise ensemble » il y a une volonté de décloisonner, de mêler et de rapprocher, de faire se croiser des écritures et des individus qui resteraient autrement chacun dans leur univers. La revue permet ainsi de rassembler des voix qu'on n’imaginerait pas ensemble. Elle trouve sa justification dans ce désir d'échanger, de faire les choses ensemble, d’établir des liens entre les auteurs, liens parfois polémiques mais toujours inducteurs de dialogue.

En outre, les revues permettent de publier en temps réel, ce qui donne un plus grand dynamisme à la création, alors que la moindre édition prend de trois à quatre ans et établit ainsi une forme de distance, de retard dans le retour fait à l’écrivain par les lecteurs.

Il faut, pour conclure, insister sur la place des revues dans la création littéraire, dans la création des idées, celles-ci constituant un espace de fertilité qui participe à la lisibilité des auteurs connus ou non. La revue est ce qui permet à la poésie contemporaine de continuer à se faire et à être publiée, à être lue. Elle est ce support qui permet de faire vivre la poésie, par tout ce qui existe autour d’elle, manifestations poétiques, rencontres, lectures, performances, mais aussi par les recherches universitaires qu’elle induit sur la poésie et les traces qu’elle laisse du dynamisme de la création contemporaine. Mais tenir une revue de poésie, c’est forcément une passion, une forme de folie, car il y a tant de moments difficiles, que c’est seulement par la passion de la poésie qu’une revue peut être portée.

Pour citer cet article

Béatrice Bonhomme et Hervé Bosio , «  Les dix ans de la revue Nu (e) », paru dans Loxias, Loxias 6 (sept. 2004), mis en ligne le 15 septembre 2004, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=82.

Auteurs

Béatrice Bonhomme

Hervé Bosio