Loxias | Loxias 40. Panaït Istrati, « l’homme qui n’adhère à rien » |  Panaït Istrati, « l’homme qui n’adhère à rien » 

Elena-Brandusa Steiciuc  : 

Cultures et identités balkano-méditerranéennes dans l’œuvre de Panaït Istrati

Résumé

Digne descendant d’Ulysse, Istrati construit son existence, de même que sa création littéraire, autour du voyage. Adrien Zografi, son alter ego fictionnel, n’est qu’un éternel vagabond, attiré en égale mesure par la splendeur des étendues marines et par le spectacle humain. Il se glisse sur les bateaux sans payer son billet, sans passeport, sans argent, attiré comme un halluciné par le mirage du voyage qui n’en finit plus. Comme lui, il y a beaucoup de personnages dans l’univers istratien : ils quittent leur pays pour faire fortune ailleurs, mais surtout pour assouvir cette soif de s’en aller et de connaître d’autres horizons. Leur monde est un espace aussi vaste que le Levant entier – avant le démantèlement de l’Empire Ottoman – qui comprend tout le bassin est-méditerranéen et une partie des Balkans (le littoral de la Mer Noire, les bouches du Danube, la plaine roumaine connue sous le nom de « Bărăgan »). Notre article se propose de donner un aperçu de la découverte de l’altérité dans les écrits à forte teinte autobiographique de Panait Istrati. Les premiers pas dans ce sens sont faits dans la ville natale de l’auteur, à Braila, ville multiculturelle et porto franco pendant la seconde moitié du XIXe siècle. Panait, tout comme son double fictionnel, Adrien Zografi, y découvre dès l’enfance des cultures appartenant à l’espace des Balkans et de la Méditerranée, qu’il connaîtra plus tard.

Index

Mots-clés : Balkans , Grèce, Istrati (Panaït), Méditerranée, voyage

Géographique : Roumanie

Chronologique : XXe

Plan

Texte intégral

Écrivain roumain d’expression française ou bien écrivain français d’origine roumaine, Panaїt Istrati est né à Braïla, aux bouches du Danube, le 10/22 août 1884, d’une mère roumaine, d’origine paysanne – Joïtsa Istrati – et d’un père grec, Ghiorghios Valsamis, commerçant et contrebandier. La séparation des parents a eu lieu peu après la naissance de l’enfant et Panaїt (prénommé aussi Gherasim dans le registre de l’état civil) portera le patronyme de sa mère, Istrati, qui l’élèvera toute seule, travaillant comme blanchisseuse chez les familles aisées de la ville.

En ce temps-là, peut-être plus qu’aujourd’hui, Braïla était une ville cosmopolite où Roumains, Grecs, Albanais, Bulgares, Turcs, Juifs, Tsiganes vivaient ensemble, une ville-port par laquelle passaient la plupart des marchandises sortant ou entrant dans le pays, où il y avait les consulats des grandes nations européennes et où, pourtant, la pauvreté était à l’ordre du jour. Le petit Panaїt y a vécu protégé par une mère ambitieuse qui voulait pour son fils un autre statut social, dans une classe au-dessus de la sienne.

Après l’école primaire, où il se fait remarquer pour ses lectures, Panaїt va abandonner l’école à jamais ; ses meilleurs « maîtres » seront désormais les livres, les voyages, les amis, bref : la vie. À partir de l’âge de 12 ans, Panaїt commence à travailler et son premier emploi, comme garçon dans le cabaret d’un Grec, Kir Léonida, lui a permis d’apprendre le grec, la langue du père, dont il se servira pendant ses voyages, partout dans l’espace balkano-méditerranéen. Dans ce même cabaret, l’adolescent a rencontré un certain Mavromati, ancien capitaine de navire, protecteur et donateur d’un livre emblématique, qui allait le marquer, Le Dictionnaire de la langue roumaine de Lazar Saineanu.

En effet, à partir de ce moment et tout au long de son existence, Istrati fera des incursions constantes dans l’univers de la lecture, le seul à lui faire oublier les malheurs de la vie quotidienne. Pendant toute sa vie errante de Constantza à Alexandrie, d’Egypte au Liban, d’Italie en Grèce, il emmènera quelque livre qui lui coûtera ses derniers sous, la nourriture spirituelle ayant plus d’importance pour lui que tout autre pain terrestre.

Pendant les premières années du XXe siècle on le retrouve à Braïla ou à Bucarest, comme « peintre en bâtiment » ou bien pratiquant divers autres métiers (concierge de nuit, cordonnier, ferblantier, etc.). Jusqu’à la première guerre mondiale il participe au mouvement socialiste roumain, se liant avec quelques-unes des figures les plus importantes du milieu prolétaire : Ştefan Gheorghiu, Christian Racovski. Il est un des principaux collaborateurs de România muncitoare (La Roumanie ouvrière), publication du mouvement socialiste du temps.

Le début du XXe siècle est aussi pour le futur écrivain l’époque des grandes pérégrinations, des voyages qu’il entreprend parfois seul, mais le plus souvent en compagnie de son ami, le Russe Mikhaïl Kazanski ; il s’imprègne, petit à petit, de la spécificité des cultures balkaniques ou méditerranéennes, où il puise la force et la diversité de son matériel épique.

Après la guerre, qu’il passe en Suisse (1916-1920), il s’établit en France, vivant de divers métiers, comme celui de photographe, à Nice, sur la Promenade des Anglais. Le 3 janvier 1921, lorsqu’il tente de se suicider dans un jardin public de cette ville, on le sauve in extremis. On trouve sur lui une lettre adressée à Romain Rolland, expédiée déjà une fois mais jamais reçue par l’auteur de Jean-Christophe. Grâce au journal Le Petit Niçois et ensuite au journaliste Fernand Desprès, rédacteur à L’Humanité, Romain Rolland tend la main à l’inconnu roumain, lui accordant sa protection littéraire et son amitié ; on connaît le reste de l’histoire, le succès de Kyra Kyralina (récit publié en 1923 dans la revue Europe) et des autres Récits d’Adrien Zograffi, cet alter ego fictionnel de l’auteur.

Quelques années plus tard, en 1927, Panaït Istrati est invité à Moscou, où l’on fête le dixième anniversaire de la Révolution. Il y va d’abord en décembre, ensuite en mars 28 accompagné de son ami, l’écrivain grec Nikos Kazantzakis et de deux amies. Mais la période des grands abus staliniens avait déjà commencé et Panaїt Istrati ne peut pas passer sous silence les injustices dont il avait été le témoin1. De retour en France il publie un livre incendiaire, Confession pour vaincus (février 1929), le premier volet d’une trilogie intitulée Vers l’autre flamme. La publication de ce livre, la critique virulente des réalités soviétiques attire une campagne anti-Istrati, menée entre 1929 et 1930, puis jusqu’en 1935 par ses anciens « compagnons de route », parmi lesquels le plus impitoyable était Henri Barbusse.

Le 12 février 1935 celui-ci publiait dans le Monde l’article Le Haïdouk de la Sigourantza, dénonçant Istrati comme informateur des Services secrets roumains du temps et comme membre d’un groupe fasciste « subventionné par le régime hitlérien ». Les mêmes termes et la même rhétorique (« agent de la police roumaine ») avaient été employés dans des articles de l’Humanité.

Quelques mois plus tard, le 16 avril 1935, Panaїt Istrati meurt à Bucarest des suites d’une maladie contractée pendant sa vie errante : la tuberculose. Il a laissé une œuvre d’une grande unité et cohérence, publiée entièrement en français et traduite dans plus d’une vingtaine de langues, du vivant de l’auteur ou bien après.

Le mirage du voyage et l’initiation à l’altérité

Digne descendant d’Ulysse, Istrati construit son existence, de même que sa création littéraire, autour du voyage. Adrien Zograffi, son double fictionnel, n’est qu’un éternel vagabond, attiré en égale mesure par la splendeur des étendues marines et par le spectacle humain. Il se glisse sur les bateaux sans payer son billet, sans passeport, sans argent, attiré comme un halluciné par le mirage du voyage qui n’en finit plus. Comme lui, il y a beaucoup de personnages dans l’univers istratien qui quittent leur pays pour faire fortune ailleurs, mais surtout pour assouvir cette soif de s’en aller et de connaître d’autres horizons. Leur monde est un espace aussi vaste que le Levant entier, avant le démantèlement de l’Empire Ottoman qui comprend tout le bassin est-méditerranéen et une partie des Balkans (le littoral de la Mer Noire, les bouches du Danube, la plaine roumaine connue sous le nom de « Baragan »).

Les beautés inégalables des vagues, de la végétation, les bizarreries du paysage font oublier au vagabond perpétuel qu’a été Istrati et à tous ses protagonistes, qui lui ressemblent beaucoup, les ennuis d’un statut social humble. Voilà ce que déclare le narrateur de Nerrantsoula dès l’incipit du roman :

J’ai vécu à Alexandrie d’Egypte quelques hivers ensoleillés, il y a longtemps de cela […] Malgré ma vie de dur labeur, j’ai connu, oui, de tels instants. C’était le soleil hivernal d’Alexandrie, son soleil méditerranéen, qui me les donnait. Pour lui, pour sa Méditerranée et pour mon désir de vivre, j’acceptais les grosses tranches d’amertume que mon destin me servait sur un plateau […] Mes jambes, lourdes elles-mêmes, de tant de bonheur chèrement payé, me conduisaient toujours en bordure d’Alexandrie à Ramleh, d’où les palmiers africains contemplent par-dessus la Méditerranée leurs frères échelonnés sur le Côte d’Azur, sur les Ramleh européennes. La même mer les caresse ou les rudoie. Le soleil, généreux comme nous le connaissons, les baigne des mêmes violents rayons2.

Dans ce monde balkano-méditerranéen aux identités bigarrées, le vagabond Istrati découvre qu’il n’y a pas de tolérance et de compréhension pour l’étranger, le métèque qu’il appelle aussi par le terme roumain vénétic. Que ce soit en Roumanie ou au Liban, en Égypte, en Grèce ou ailleurs, l’étranger suscite la méfiance et la haine, car on le sait, la xénophobie a toujours été une échappatoire aux problèmes réels d’une communauté.

Cette découverte de l’altérité et des attitudes contradictoires qu’elle suscitait à la charnière des XIXe et XXe siècles commence à Braïla, où l’enfant né d’un père grec et d’une mère roumaine, vivant dans l’indigence, a « la douloureuse conscience de sa propre marginalité3 », comme l’affirme Mircea Iorgulescu, le plus important exégète istratien de la fin du XXe siècle et du début du XXIe. Un exemple éclairant est le destin du pâtissier albanais Nicolas, établi à Braïla, dont les voisins raffolent de ses délicieuses platchynta (pâtisseries à base de fromage). Malgré sa générosité, l’Albanais reste un suspect aux yeux des banlieusards de Comorofca :

Mais les commères du faubourg se mettaient plus vite d’accord pour le qualifier de vénétic, c’est-à-dire d’étranger suspect. Suspect, Kir Nicolas l’était bien entendu, comme tout étranger qui arrive et s’établit dans un pays civilisé. Il aurait eu mauvaise grâce d’en vouloir aux habitants de Braïla, si semblables à ceux de toute autre ville d’Occident. Les uns et les autres, d’ailleurs, permettaient volontiers aux vénétics d’entrer dans leursfamilles dès qu’ils deviennent riches4.

Braila : axe de l’univers cosmopolite istratien

Porto franco pendant la seconde moitié du XIXème siècle, Braïla est l’image même de la ville cosmopolite, où affluent des individus appartenant à tous les peuples du Levant : Grecs, Turcs, Albanais, Juifs, Tartares, Lipovens, Russes. Pour Panaït et pour son double littéraire, Adrien Zograffi, Braïla représente à une échelle réduite l’univers balkano-méditerranéen où il va déambuler pendant sa vie adulte. Braïla multiculturelle et pluriethnique aura eu un rôle matriciel dans la vision du monde de Panaїt / Adrien : cette ville n’est qu’une mise en abyme, une copie en miniature de l’univers qui attirera l’écrivain et ses héros.

Pendant son enfance, aux bouches du Danube, Panaït/Adrien connaît cet univers qui le fascinera avant d’y mettre le pied, comme il le déclarera plus tard dans un écrit autobiographique :

Durant des heures entières, je rôdais en mes jeudis de frénétique liberté parmi ces fragments de nations passionnantes venues à Braïla pour faire fortune, rongés par la nostalgie de leurs patries lointaines et finissant toujours dans nos tristes cimetières, deux fois tristes pour ceux qui meurent en pays étranger5.

C’est donc ainsi que le petit Braïlois se familiarise avec la culture grecque, turque ou juive, rien qu’en piétinant les rues des quartiers de sa ville ; car Braïla est un patchwork de petits morceaux multicolores bariolés et bruyants, ses fameux quartiers : Karakioï, le quartier grec qui attire l’adolescent par sa gaieté spécifique et son air cosmopolite : « En y flânant, je m’imaginais sur les rives du Bosphore, ce fatidique éden que je désirais si ardemment connaître et dont je m’étais fait une image à moi, d’après des photos et des estampes6. » Il découvre aussi le quartier Tchétatzouïé, habité par des Turcs, le quartier Juif, la fameuse « mahala », habitée par des enfants craintifs. Il lui arrive même d’habiter pendant quelque temps, le plus redoutable de tous les quartiers braїlois, le fameux Comorofca habité par des Roumains pas très respectueux des lois, « le seul faubourg où la police ne se hasardât jamais la nuit7. »

Dans cette Roumanie préindustrielle de la fin du XIXe siècle, il y a un prolétariat naissant, que Panaït Istrati ne manquera pas de défendre par l’action politique et d’immortaliser par la plume. La figure de Codine est la plus notable parmi ces ouvriers roumains vivant et travaillant dans des conditions insalubres, que le romancier dénonce maintes fois. Ce n’est donc pas un hasard si le personnage de Codine – justicier craint pour sa force, homme généreux mais impulsif, qui tue par jalousie –, est investi du statut de père/frère de substitution par Adrien.

Autour de ce géant d’une laideur peu commune gravitent pas mal de personnages, composant une toile de fond très suggestive quant à la vie citadine de l’époque, en Roumanie : les ouvriers anonymes des docks, qui partent très tôt le matin, dans l’espoir de trouver du travail pour quelques heures et qui rentrent le soir, un pain sous le bras, se saouler au cabaret de la veuve Angélina ; les jeunes sans emploi et sans argent, qui n’osent pas y entrer, danser et se saouler et qui se contentent de regarder et de fumer ; les commères qui constituent un véritable réservoir d’informations et de colportages sur n’importe quel membre de la communauté.

Codine, le mal-aimé, le forçat protecteur de la pureté, mourra par la main de sa mère mais il semble qu’il aurait vécu rien que pour montrer à Adrien « la vraie face du monde8 » comme il le dit après la visite des docks. Une partie de l’initiation de l’adolescent à la vie, avec ses ombres et lumières, est faite par le docker de Braïla, qui n’a pu rien changer à la laideur du monde.

L’univers rural roumain : Les Chardons du Baragan

La vie campagnarde s’est révélée à Panait Istrati par à sa famille maternelle, car Joïtsa était originaire de Baldovinesti, village situé à 5 km. de Braïla, où l’enfant passait ses vacances avec Dimitri et Anghel, ses oncles.

Voilà pourquoi le roman des Chardons du Baragan, publié en 1928 – une des plus belles et des plus fascinantes narrations istratiennes – est construit entièrement autour de l’univers paysan, tel que l’auteur l’avait connu à une époque où la Roumanie était secouée de graves révoltes paysannes (en 1907 plus précisément). C’est d’ailleurs ce qui explique le mot imprimé en exergue de ce volume : « Je dédie ce livre au peuple de Roumanie, à ses onze mille assassinés par le gouvernement roumain, aux trois villages : Stanilesti, Bailesti, Hodivoaia rasés à coups de canon, crimes perpétrés en mars1907 et restés impunis ».

Le héros narrateur des Chardons, Mataké est un adolescent né dans un des plus pauvres villages de Ialomitsa, à Lăteni. Les voyages qu’il entreprend après la mort de sa mère, accompagné de son père ou bien de son ami Yonel sont autant d’invitations à la vie adulte ; il erre d’un bout à l’autre de cette immense plaine qui en automne, lorsque le crivatz souffle et les chardons commencent à danser dans l’air, semble être un territoire irréel :

C’est cela le Baragan. Il commence à régner dès que l’homme laborieux rentre chez lui, dès que les chardons deviennent méchants et que le vent de Russie se met à souffler. Cela se passe en septembre9.

Où qu’il aille, Mataké rencontre comme un leitmotiv la danse folle des chardons dans l’air, qui entraîne les gens aussi à perdre la raison, à vouloir quitter leur maison et à connaître d’autres horizons.

Du temps où la mère de Mataké était encore en vie, la famille vivait tant bien que mal, grâce à la force de cette femme débrouillarde, qui allait à la pêche, comme les hommes et nourrissait ainsi toute sa famille. D’ailleurs, la condition de la femme dans la société rurale du temps n’était pas à envier : Mataké aura l’occasion, lors de son voyage, d’arriver dans un village de la même plaine où les pénuries de toutes sortes se répercutaient d’abord sur les femmes :

Les femmes payaient pour tout le monde : pour le mari, pour Dieu, pour la loi, pour le boyard, pour le manque de fourrage et même pour le mauvais temps. Chaque soir, sur les oulitza ténébreuses et défoncées, on pouvait voir une épouse, une mère, une sœur traînant vers la chaumière, un paysan qui s’écroulait tous les dix pas. La femme le suivait dans la boue et recevait quelques bons coups. D’autres bons coups l’attendaient à la maison10.

Bien que pauvres, les paysans du Baragan sont hospitaliers et n’hésitent pas à partager leur modeste repas avec les deux enfants vagabonds, en quête d’un abri et surtout de chaleur humaine. « Là où mangent douze, mangeront bien quatorze ! » est la conclusion d’une brave femme, l’épouse du père Toma, le charretier de Trois-Hameaux. Celui-ci va donner du travail aux courageux voyageurs, qui vont apprendre leur premier métier.

Le voyage des deux adolescents prend fin sur le fond des grandes révoltes paysannes engendrées par la famine et par les humiliations des toutes sortes. Nous retrouvons ici la préoccupation constante de Panaït Istrati pour l’injustice sociale ; l’écrivain qui avouait être « né révolté » donne dans les pages finales des Chardons du Baragan une vaste fresque de l’hiver-printemps 1907 en Roumanie. Il évoque « la question paysanne » par des scènes-type qui se passent à un rythme saccadé et qui ne font qu’annoncer la tragédie finale : à l’apothéose de la révolte suit le massacre du village Trois-Hameaux par les canons de l’armée :

Alors la rage ne connut plus de bornes. Le Konak, envahi, chacun en fit à sa tête […] soudain une fusée grisâtre dans la nuit, un coup de canon retentit sur la colline et un obus tomba dans les chars. Ainsi commença le bombardement de Trois-Hameaux, prouvant aux paysans qu’il n’est pas permis à tout le monde de se gaver11.

La fin ouverte du texte (« – Où allons nous, Yonel ? – Dans le monde, Mataké, les chardons à nos trousses ! ») est signe qu’un nouveau voyage va commencer, que l’invitation est toujours à reprendre et que pour bien connaître le monde, avec toute sa beauté et avec toutes ses douleurs, il faut le regarder par les yeux innocents de l’enfance.

La culture du père

À la page 30 de La taverne de Kir Léonida, récit faisant partie du volume autobiographique Mes départs, on peut lire les phrases suivantes : « Exquise odeur de pot-au-feu, l’incomparable pot-au-feu grec, riche en céleri et en cette racine de persil inconnu de l’Occident. Vieux cuisinier géant, longues moustaches blondes et regard de cleftis ».

Voilà quelle est l’impression de l’enfant Panaït lorsqu’il pénètre pour la première fois dans l’univers grec : d’une manière presque proustienne, il va faire la connaissance de ce monde d’abord par les sens, surtout l’odorat.

La culture grecque, si présente dans l’œuvre de l’écrivain, est d’abord la culture d’un père qu’il n’a pas connu. Toute sa vie, Panaït Istrati sera hanté par cette absence / présence, comme Elisabeth Géblesco l’a très bien montré dans sa lecture à clé psychanalytique, Panaït Istrati et la métaphore paternelle .

S’il devient garçon au cabaret de Kir Léonida, c’est précisément pour se familiariser avec une civilisation différente de celle de sa mère et pour apprendre la langue du père absent ; exploit plein de sagesse, qui lui coûtera seize mois, mais qui lui sera infiniment utile pendant ses errances.

Dans le petit restaurant grec de Braïla, l’enfant est un fin observateur, qui voit ce monde d’un œil étranger, comme il le fera plus tard, pendant ses voyages, lorsque sa vision restera celle d’un outsider. Chez Kir Léonida, l’enfant connaîtra les diverses facettes de l’identité grecque : la fierté d’appartenir à une civilisation ancienne et glorieuse ; la compassion pour les pauvres ; la vocation de tout Grec pour la navigation. Même ce modeste emploi, l’enfant réussit à l’obtenir dès la première discussion avec le patron, en profitant d’un trait de caractère que les clichés du temps attribuaient aux Grecs :

Quoique enfant, je flairai en lui l’orgueil du Katzaouni, et alors à Grec, Grec et demi ! je lui racontai que j’étais né de mère roumaine mais que mon père – mort pendant que j’étais encore au berceau – avait été grec et je précisai : Céphalonite ! […] – Je vins à l’insu de ma mère. Je veux servir chez des Grecs et apprendre la langue […] Chatouillé au point faible, Kir Léonida se gonfla comme un dindon.12

C’est dans la taverne grecque de Braïla que le futur écrivain rencontre le Capitaine Mavromati, un substitut paternel d’une grande générosité, protecteur de l’enfant dans pas mal de moments difficiles de son emploi, où il est impitoyablement exploité. Ce capitaine grec, ruiné et échoué à Braïla, aura un rôle extrêmement important dans la trajectoire de Panaït : il sera, de tous les personnages rencontrés pendant sa jeunesse, celui qui aura le plus influencé sa formation et sa future carrière, celui qui lui aura ouvert une voie nouvelle vers la connaissance du monde : le livre.

En guise de conclusion

Par les voyages, par la lecture, Panaït/Adrien découvre la diversité du monde. Il découvre également le Bien, le Beau, le Vrai, des axes de l’univers qui sera le sien, tout au long d’une existence tumultueuse, mais guidée par une vision du monde où la justice est la principale direction.

Étranger partout, même parmi les siens, incapable de s’adapter et de se familiariser où que ce soit, Panaït Istrati ne trouve la paix que dans le monde de la lecture et de la création. Il « lit » le monde avec un regard curieux de tout savoir et son nomadisme dans le monde réel ou dans le monde des livres est la preuve de son immense désir de tout connaître et de tout expérimenter.

Les nombreuses identités et cultures qui trouvent leur place dans les écrits istratiens sont la preuve irréfutable d’une quête constante de la Vérité et de la Beauté, qui enrichit Istrati à chaque nouveau contact avec l’altérité.

Notes de bas de page numériques

1  Et surtout la déportation de son ami, Christian Rakovski. Pour plus de détails sur cet épisode de la biographie d’Istrati, voir : Mircea Iorgulescu, Spre alt Istrati, Bucuresti, Ed. Cartea Romaneasca, 1986, p. 17-19.

2  Panait Istrati, Opere alese/Œuvres choisies, vol. VI, Nerrantsoula, Bucarest, Ed. Minerva, 1974, p. 18-20.

3  Mircea Iorgulescu, Panait Istrati, nomadul statornic, Ploiesti, Ed. Karta Graphic, 2011, p. 126.

4  Panait Istrati, Opere alese/Œuvres choisies, vol. VII, Mes Départs, Kir Nicolas, Bucuresti, Ed. Minerva, 1983, p. 164.

5  Panait Istrati, Opere alese/Œuvres choisies, vol. VII, Mes Départs, La taverne de Kir Léonida, Bucuresti, Ed. Minerva, 1983, p. 34.

6  Panait Istrati, Opere alese/Œuvres choisies, vol. VII, Mes Départs, La taverne de Kir Léonida, Bucuresti, Ed. Minerva, 1983, p. 28.

7  Panait Istrati, Opere alese/Œuvres choisies, vol. V, Codine, Ed. Minerva, Bucuresti, 1970, p. 36.

8  Panait Istrati, Opere alese/Œuvres choisies, vol. V, Codine, Bucuresti, Ed. Minerva, 1970, p. 74.

9  Panait Istrati, Opere alese/Œuvres choisies, vol. VI, Les Chardons du Baragan, Bucuresti, Ed. Minerva, 1974, p. 516.

10  Panait Istrati, Opere alese/Œuvres choisies, vol. VI, Les Chardons du Baragan,Bucuresti, Ed. Minerva, 1974, p. 658.

11  Panait Istrati, Opere alese/Œuvres choisies, vol. VI, Les Chardons du Baragan, Bucuresti, Ed. Minerva, p. 704.

12  Panait Istrati, Opere alese/Œuvres choisies, Vol. VII, Mes Départs, La taverne de Kir Leonida, Bucuresti, Ed. Minerva, 1983, p. 36.

Bibliographie

 Corpus de travail

ISTRATI Panait, Opere alese /Œuvres choisies, vol. V, Bucarest, Ed. Minerva, 1970

ISTRATI Panait, Opere alese /Œuvres choisies, vol. VI, Bucarest, Ed. Minerva, 1974

ISTRATI Panait, Opere alese/Œuvres choisies, vol. VII, Bucarest, Ed. Minerva, 1983

 Bibliographie critique

IORGULESCU Mircea, Spre alt Istrati, Bucuresti, Ed. Cartea Romaneasca, 1986

IORGULESCU Mircea, Panait Istrati, nomadul statornic, Ploiesti, Ed. Karta Graphic, 2011

Pour citer cet article

Elena-Brandusa Steiciuc, « Cultures et identités balkano-méditerranéennes dans l’œuvre de Panaït Istrati », paru dans Loxias, Loxias 40., mis en ligne le 04 avril 2013, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=7385.

Auteurs

Elena-Brandusa Steiciuc

Professeur à l’Université « Stefan cel Mare », Suceava, Roumanie, où elle enseigne depuis 1990. Docteur ès Lettres en 1997, avec la thèse Patrick Modiano – une lecture multiple, soutenue à l’Université de Bucarest (publiée en 1998 aux éditions Junimea, Iasi). Plusieurs volumes d’exégèse, dont : Introduction à la littérature québécoise (2003) ; Literatura de expresie franceza din Maghreb. O introducere (2003) ; Horizons et identités francophones (2006) ; La francophonie au féminin (2007) ; Fragments francophones (2010). Auteur de plus de 90 articles, publiés en Roumanie et à l’étranger. Participations à plus de 40 colloques et congrès internationaux. Présidente de l’ARDUF (Association Roumaine des Départements Universitaires Francophones) depuis 2010.