Loxias | Loxias 40. Panaït Istrati, « l’homme qui n’adhère à rien » |  Panaït Istrati, « l’homme qui n’adhère à rien » 

Christian Delrue  : 

Un voyage dans l’URSS de 1928 : Panaït Istrati, Bilili, Nikos Kazantzaki et Eleni Samios

Résumé

Cet article est une présentation de l’ouvrage d’Eleni Samios-Kazantzaki, La Véritable Tragédie de Panaït Istrati, suivie de la correspondance Panaït Istrati-Nikos Kazantzaki et des lettres de Victor Serge à Panaït Istrati.

Index

Mots-clés : Istrati (Panäït) , Kazantzaki (Nikos), Samios (Eleni), URSS, voyage

Géographique : URSS

Chronologique : XXe siècle

Thématique : voyage

Texte intégral

Depuis la parution de Kyra Kyralina et d’Oncle Anghel en 1924 Panaït Istrati est au faîte de sa bonne fortune. Mais sous la parure de la « gloire littéraire » qu’il n’a jamais endossée ressurgit la blouse bardée de cartouchières du haïdouc : « une ère donquichottesque allait enfin s’ouvrir à notre soif de justice1 ». Octobre 1927, invité pour les fêtes du dixième anniversaire de la révolution russe, Panaït Istrati part pour l’URSS avec Khristian Rakovsky, alors ambassadeur de l’Union soviétique à Paris. Sa compagne, Marie-Louise Baud-Bovy dite Bilili, le rejoindra. Ils y feront la connaissance de Nikos Kazantzaki et d’Eleni Samios, compagne de l’écrivain grec qui deviendra plus tard son épouse, avec lesquels ils vont parcourir l’URSS d’août 1928 à janvier 1929. Eleni Samios-Kazantzaki écrira la chronique de ce voyage qui sera publié au Chili en 1938 sous le titre La Verdadera tragedia de Panaït Istrati ; La Véritable Tragédie de Panaït Istrati2, dont il va être question ici, vient de paraître en version française. Les deux couples vont former une odyssée aussi « prolétarienne » que chevaleresque. Et ce seront les mêmes mots que ceux d’Istrati qui surgiront sous la plume d’Eleni Samios-Kazantzaki pour qualifier leur curieux et surprenant « attelage » : « Voici donc ces êtres donquichottesques en marche vers Nijni Novgorod et sa fameuse yarmaka » (19).

Cet étonnant document tant attendu voit enfin le jour en France après plus de 75 ans. Rares aujourd’hui sont les ouvrages qui ont une destinée éditoriale digne d’un roman d’aventure, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire. Et il n’est pas surprenant, dans un certain sens, qu’il en ait été ainsi pour le témoignage d’Eleni Samios-Kazantzaki comme il en avait été pour les œuvres d’Istrati. Mais l’intelligence, la détermination et les amitiés ont fini par triompher des intérêts dévoyés ainsi que de l’air du temps. À cet égard, la note bibliographique de Daniel Lérault, « les vagabondages d’un manuscrit », vient enrichir l’ouvrage d’une contribution aussi éclairante qu’utile, particulièrement en rappelant aussi le sort du roman que Nikos Kazantzaki a écrit, de son côté, à la suite de ce voyage en URSS, Toda-Raba. Moscou a crié. D’autant que ce roman constitue de fait le deuxième volet d’un triptyque entre Vers l’autre flamme de Panaït Istrati3 et La Véritable tragédie de Panaït Istrati d’Eleni Samios-Kazantzaki.

Ce récit impressionniste est construit comme une mosaïque où les carreaux représentent des fragments d’écrits de diverses origines4 enchâssés dans celui d’Eleni Samios-Kazantzaki composant ainsi un ensemble aussi vivant que coloré du voyage des deux couples, de leurs rencontres tant avec des célébrités qu’avec des anonymes, de leurs discussions souvent passionnées et de leurs interrogations sur le destin d’un pays et, pour une part, sur celui du mouvement communiste international à un carrefour de leurs histoires. Parmi l’éclat de ces carreaux s’esquissent de nombreux portraits : attendris de l’amoureuse et vaillante Bilili, aimants et pénétrants de Nikos Kazantzaki, sensibles et sans rancune de Panaït Istrati à « l’âme noble » (119). Publiés dans la revue Europe sous le titre « Le Gnaf d’en face5 », les entretiens de Georges Ionesco, l’ami bottier qui avait accueilli Istrati à Paris en 1913, nous avaient déjà montré sa personnalité versatile et parfois même violente. Eleni Samios-Kazantzaki le dépeint tour à tour capricieux, cyclothymique, dispendieux, naïf, d’une générosité irresponsable qui peut avoir de cruelle conséquence, mais aussi « l’âme vaste, toujours en ébullition » (19), soucieux de la justice, refusant de taire ses indignations, conteur hors pair, de bonne humeur avec une Bilili douce et compréhensive. À la va-vite, son écriture alerte nous trace quelques croquis des bords de la Volga et d’autres paysages traversés. De son côté Kazantzaki entame une discussion sur le rapport entre les paysans et les ouvriers dans la révolution en marche et Istrati, indifférent à l’analyse politique, lui rétorque : « Ton cœur à toi est en bois. Ta tête aussi, espèce de Crétois maudit ! » (59). Tout à sa conception dionysiaque et métaphysique de la révolution et du communisme, Kazan le Crétois, « cerveau occidental, cœur africain » (22), s’exalte : « j’aime éperdument quelque chose dans l’homme qui est éternel, l’essence peut-être de l’homme. [...] La flamme qui le consume. Le Grand Cri. L’homme périt, tombe en cendres, mais la flamme, à travers d’autres corps, poursuit son cours, insatiable. Je suis fidèle à cette flamme, Panaït, voilà pourquoi je souffre à ma façon, mais je comprends et j’ai confiance. Voilà pourquoi j’aimerai sans trébucher cette réalité souvent si atroce de l’URSS, qui est devenue, à notre époque, la proie préférée de la Flamme. » (118-119). On comprend que parfois l’atmosphère pouvait être tendue entre ces étonnants voyageurs... d’autant que Panaït Istrati « hors de lui » (117) venait de leur raconter un épisode préfigurant la criminelle politique stalinienne de collectivisation forcée et de liquidation des koulaks en tant que classe qui marquera un tournant décisif dans la nature du régime en 1929. Et précise Panaït Istrati, « N’en soufflez mot. Entendu ? » (116), un secret qu’il ne pourra pas taire longtemps... Outre la confrontation entre un « Kazan » attentiste et un « Panaïtaki » indigné, l’un des intérêts du témoignage d’Eleni Samios-Kazantzaki tient dans ce que, par petites touches, il nous montre de l’évolution de leurs appréciations de l’URSS depuis le désir des deux amis de s’y installer et d’y vivre jusqu’à leur séparation, « sans nous serrer la main » (167), au début de l’année 1929. Ce voyage aura une influence décisive sur leurs engagements et sur leurs œuvres. Panaït Istrati publiera Vers l’autre flamme en octobre 1929. Nikos Kazantzaki écrira Toda-Raba, modifiera un chapitre d’Ascèse et s’en souviendra dans son Odyssée6.

Les rencontres, avec Henri Barbusse qui mourra en URSS avec tous les honneurs dus à son soutien inconditionnel à Staline après avoir orchestré avec une rare violence la campagne de dénigrement contre Panaït Istrati, avec Maxime Gorki gagné au stalinisme, avec Khristian Rakovsky7, dirigeant de l’Opposition de gauche, brisé par Staline qui le fera exécuter en 1941, avec Victor Serge8, anarchiste rallié au bolchevisme, membre de l’Opposition de gauche et proche un temps de Léon Trotsky, emprisonné puis déporté par Staline et libéré en 1936 à la suite d’une campagne internationale de soutien, font l’objet de dessins intimistes croqués sur le vif, réduits aux impressions de l’instant selon les mérites et les limites de ce genre de récit. Parfois lassées des discussions de leurs compagnons, Eleni et Bilili se réfugient dans la lecture des exploits de la reine Tamar aimée d’un amour sans espoir par le grand poète géorgien, Chota Roustavéli, auteur de l’épopée Le Chevalier à la peau de tigre. Les deux couples visitent aussi bien le musée de la Grande Famine ou une usine qu’ils s’en vont respirer les senteurs de la « forteresse des Roses » du palais estival de la reine géorgienne du XIIe siècle ou bien encore retrouver l’ancienne Russie dans les villas du Caucase devenues des sanatoriums. Et quand les tavarichtchi pissateli (camarades écrivains) s’en vont à l’opéra de Bakou, ils ont la satisfaction de constater l’émancipation des femmes d’Azerbaïdjan où, « il y a encore quelques années, la femme qui aurait osé se montrer sans ses voiles aurait été lynchée à l’instant même. » (87). Reflet d’une aquarelle saisie sur le motif plutôt que d’une peinture historique d’atelier, le récit d’Eleni Samios-Kazantzaki fourmille de mille anecdotes sur le voyage de ce singulier quatuor dans une Russie soviétique en plein bouleversement que nous avons peine à imaginer aujourd’hui.

Deux annexes de correspondances viennent utilement compléter l’ouvrage. Les lettres de Victor Serge, persécuté et isolé, écrites de Moscou et de Leningrad à Panaït Istrati entre 1929 et 1931, font preuve d’une amicale et chaleureuse solidarité avec son ami et camarade qui au même moment est en proie aux pires attaques à Paris. Amitié, confiance et fermeté en sont les maîtres mots : « Tu es très seul, aussi seul en somme qu’on peut l’être, mais cela vaut mieux sans doute que d’avoir une place, même d’honneur, aux mangeoires bien fréquentées. Et puis, la solitude de ceux qui se battent pour quelque chose n’est jamais qu’apparente, car il y a partout des hommes dont les regards se tournent vers eux. » (314-315). Prolongeant celles de Victor Serge, les très émouvantes lettres entre Panaït Istrati et Nikos Kazantzaki scellent la réconciliation du « Céphalonite » et du « Crétois » de 1932 à la mort d’Istrati en 1935 : « Tu es, toi, Panaïtaki, un homme vrai, chaud, sans gant, qui te dépenses comme un bandit-haïdouc ou comme un grand athlète religieux. Si tu pars de cette terre, la terre sera sensiblement refroidie. Reste, brûle, mobilise toutes tes forces, crois – comme moi – au miracle. Lorsque je pense à toi, mes poumons ont honte d’être si sains. J’ai honte de ne pas pouvoir partager avec toi ma santé ! » (262-263).

Les questions soulevées dans la postface d’Anselm Jappe montrent, à sa manière, que l’on n’en a pas fini avec l’histoire du XXe siècle et avec l’appréciation de la place qu’y a occupée l’URSS pour affronter les défis du XXIe siècle. Dans le conflit entre l’intelligence de la tête et les passions du cœur qu’aimait à évoquer Romain Rolland, à travers et au delà de « l’affaire Roussakov » qui a semblé n’être à certains qu’un fait divers dans l’URSS de 1929, c’est par le chemin du cœur qu’Istrati a trouvé les voies de la raison qui certes ont été douloureuses pour lui. « C’est ainsi que l’instinct prend sa revanche, parfois, sur la raison raisonnante. » (158) et que l’un rejoint l’autre pour le meilleur de l’intelligence et du cœur, pourrait-on rajouter. Dans l’Europe de la fin des années vingt, Panaït Istrati est le premier et le seul écrivain dont la célébrité d’alors s’étendait de l’Égypte à la Suède en passant par les États-Unis qui a eu la lucidité et la fermeté de refuser d’identifier le communisme et la révolution russe pour lesquels il avait combattu à la politique stalinienne9. Et surtout il a eu le courage de le proclamer avec la singularité de son caractère et de sa plume, dans les conditions difficiles où il se trouvait et par les moyens que l’époque pouvait offrir à un écrivain issu du peuple qui n’a jamais renié ses compagnons dont il disait que les meilleurs étaient « encore ceux qui forment l’océan humain, qui se taisent comme le bœuf et qui encaissent les coups10 ».

Notes de bas de page numériques

1  Panaït Istrati, « Sur la mémoire de nos amis qui meurent », Europe, 15 juin 1929, reproduit dans Le Pèlerin du cœur, édition d’Alexandre Talex, Gallimard, collection blanche, 1984, pp. 207-210.

2  Eleni Samios-Kazantzaki, La Véritable Tragédie de Panaït Istrati, textes établis par Anselm Jappe et Maria Teresa Ricci, présentation, notes et postface d’Anselm Jappe, note bibliographique de Daniel Lérault, collection Archives de la pensée critique en partenariat avec l’IMEC, Editions Lignes, 2013. Toutes les citations suivies d’une indication de page entre parenthèses renvoient à cet ouvrage.

3  Panaït Istrati, Vers l’autre flamme Après seize mois dans l’URSS Confessions pour vaincus, édition de Christian Golfetto et d’Alexandre Talex complétée par de nombreux documents annexes, Gallimard, collection Folio essais n° 57, 1987 [1ère édition, Rieder, 1929]. On y adjoindra la lecture fondamentale du n° 11 des Cahiers Panaït Istrati, 16 mois en URSS, 1994, édition de Serge Feodossiev, préface de Michel Ragon, avant-propos de Dominique Foufelle, qui contient une irremplaçable chronologie, presque jour après jour, du voyage.

4  Des lettres mais aussi des passages repris souvent sous une forme à peine modifiée d’ouvrages dont : Le Dissident d’Eleni Samios-Kazantzaki, Plon, 1968 ; Lettre au Greco. Souvenirs de ma vie, Plon, 1961 ; Du Mont Sinaï à l’île de Vénus, Plon, 1958 ; Russie, Plon, 1977 ; et Toda-Raba. Moscou a crié, Plon, 1962, de Nikos Kazantzaki.

5  « Le Gnaf d’en face », entretien avec Georges Ionesco recueilli par Juliette Pary en 1935 dans Europe n° 81 de septembre 1952 repris dans les Cahiers Panaït Istrati n° 12, 1995.

6  Voir Colette Janiaud-Lust, Nikos Kazantzaki sa vie, son œuvre 1883-1957, François Maspéro, collection La Découverte, 1970, pp. 206-207, 286-287, 314-321 et 569-577.

7  Le moins connu des quatre et souvent injustement présenté. On lira avec profit la biographie que lui a consacrée Pierre Broué, Racovsky ou la Révolution dans tous les pays, Fayard, 1996.

8  On consultera avec intérêt Hommage à Victor Serge pour le Centenaire de sa naissance, Cahiers Henry Poulaille n° 4-5, chronologie, bibliographie et notes de Jean Rière, Plein Chant, 1991, et Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques, 1908-1947, édition de Jean Rière et de Jil Silberstein, Paris, Robert Laffont, 2001, dont la précision des appareils critiques de Jean Rière fournissent d’utiles renseignements.

9  Pour couper court à toutes fausses ou mauvaises interprétations, il n’est pas inutile de préciser qu’il s’agit ici de la période d’avant 1931. Et si les différentes nuances de l’évolution idéologique et politique ultérieure du combattant et de l’homme jusqu’aux articles de La Croisade du Roumanisme ont marqué une rupture progressive et déchirante avec les formes qu’a prises son engagement de 1904 à son retour à Braïla en novembre 1930, elles ne justifient en aucun cas les calomnies, la haine et les « interprétations » falsificatrices dont il a fait l’objet. Sans présenter ici une bibliographie complète, on pourra se reporter, pour l’évolution politique d’Istrati à partir de 1931, aux documents suivants : l’article en réponse à Romain Rolland autour de l’affaire Victor Serge, « Il faut savoir », paru dans L’Information sociale du 6 juillet 1933, reproduit dans Panaït Istrati, Le Vagabond du Monde, édition de Daniel Lérault, Plein Chant, 1991, pp. 73-75, le n° 6 daté de 1989 des Cahiers Panaït Istrati, La Croisade du Roumanisme : Écrits politiques 1934-1935 et l’article d’Henri Stiehler, « L’homme qui n’adhère à rien » paru dans les Cahiers Panaït Istrati n° 7, 1990, pp. 65-72.

10  Correspondance intégrale Panaït Istrati-Romain Rolland 1919-1935, Canevas éditeur, 1989, p. 300. Cette lettre de Panaït Istrati à Romain Rolland du 22 février 1929 et la réponse de celui-ci sont particulièrement éclairantes de l’état d’esprit des deux amis juste après le retour d’URSS d’Istrati. On mesurera les scrupules et les hésitations d’Istrati sur l’attitude à prendre en lisant la suite de cette correspondance jusqu’à leur rupture et leur réconciliation. On mesurera aussi combien l’origine, la formation, la psychologie d’un individu, ses relations et la place qu’il occupe dans la société influent sur ses orientations politiques. À cet égard, et à bien d’autres, leur échange épistolaire est un cas d’école dans l’histoire des correspondances littéraires.

Pour citer cet article

Christian Delrue, « Un voyage dans l’URSS de 1928 : Panaït Istrati, Bilili, Nikos Kazantzaki et Eleni Samios », paru dans Loxias, Loxias 40., mis en ligne le 10 février 2013, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=7324.

Auteurs

Christian Delrue

Président de l’Association des Amis de Panaït Istrati