Loxias | Loxias 38. Doctoriales IX |  Doctoriales IX 

Asako Muraishi  : 

Les miracles vus par Ryûnosuke Akutagawa à travers le genre kirishitan (genre chrétien)

Résumé

Notre objectif est d’éclairer la façon dont l’écrivain japonais Ryûnosuke Akutagawa voit le miracle à travers trois récits de genre kirishitan : Ogata Ryôsai oboegaki (Le Mémorandum de Ryôsai Ogata, 1917), Kokui Seibo (La Vierge noire, 1920), Nankin no Kirisuto (Le Christ de Nankin, 1920). Ces trois récits dont le sujet est les phénomènes prodigieux liés à la maladie nous mettent sur la piste pour comprendre comment l’écrivain non chrétien faisant ouvertement profession d’athéisme a nuancé sa position en tenant compte du concept théologique de prédestination et de la croyance populaire. Oscillant entre la religion et la science qui constituent une éternelle dichotomie, Akutagawa, malgré sa tendance rationaliste, ne cache pas sa fascination pour les guérisons médicalement impossibles en y reconnaissant la manifestation de la bonté divine.

Index

Mots-clés : Akutagawa (Ryûnosuke) , genre chrétien (kirishitan), miracle

Géographique : Japon

Chronologique : XXe siècle

Plan

Texte intégral

1Ryûnosuke Akutagawa, osons le dire, est un modèle de référence pour le peuple japonais. L’écrivain est d’autant plus célèbre que c’est en son honneur que le prix littéraire national le plus prestigieux, l’équivalent japonais du Prix Goncourt, fut créé en 1935. Sa renommée vient aussi de son chef-d’œuvre de la littérature d’enfance et de jeunesse : dès leur plus jeune âge, les Japonais commencent à se familiariser avec son œuvre en étudiant dans les cours de japonais à l’école primaire puis au collège Toshishun (Tu Tze-chun), Torokko (Le Wagonnet), Hana (Nez) ; ensuite au lycée, Rashômon (La Porte Rashô), probablement la nouvelle la plus populaire de l’écrivain grâce à son adaptation au cinéma par Akira Kurosawa. Si son œuvre se marie bien avec les manuels scolaires, c’est parce que, souvent inspirée de contes anciens, elle privilégie majoritairement le récit court ou la nouvelle qui prône un style classique marqué par la clarté, la sobriété, la fidélité aux normes littéraires et le bon usage de la langue.

2Dans le respect de cette esthétique classique, son œuvre peut se répartir en plusieurs différents genres : genre dynastique, genre historique et genre moderne, souvent inspiré par les contes japonais ou chinois tels que Konjaku monogatari shû (Recueil d’histoires qui sont maintenant du passé) ou Liáozhāi zhìyì (Contes étranges du studio du bavard). Certes, il n’est pas surprenant que, sans se contenter de la sphère orientale, sa curiosité intellectuelle s’oriente aussi vers l’Occident. Pourtant, c’est avec grande surprise que l’on découvre, à côté de ce corpus générique relativement connu par son œuvre populaire précédemment citée, une constellation d’œuvres de « genre chrétien » qu’on appelle en japonais « kirishitan-mono », en s’appuyant sur le terme historiographique d’origine portugaise désignant les chrétiens du Japon entre le XVIe et le XVIIe siècle.

3Tabako to akuma (Le Tabac et le démon), Hôkyônin no shi (La Mort d’un chrétien), Jashûmon (La Religion maudite), Rushiferu (Lucifer), Kamigami no bisho (Le Sourire des dieux)… une vingtaine de récits de genre chrétien méconnus ou encore peu plébiscités, dont la production correspond à la période la plus fructueuse de sa carrière littéraire, sont fondées sur les faits historiques des chrétiens du Japon pendant l’époque du commerce Nanban qui s’étend de l’arrivée des premiers Européens au Japon en 1543 jusqu’à leur expulsion de l’archipel en 1650 avec la promulgation des lois isolationnistes. L’auteur y relate non seulement les événements chrétiens de l’époque, les activités missionnaires, la persécution et le martyre, les saints et les hagiographies, mais aussi les éléments annexés, le judaïsme, le paganisme, les concepts théologiques tels que Dieu, le Paradis, l’Enfer, ainsi que les personnages bibliques et mythiques tels que le Christ, la Vierge, le diable, le Juif errant, les dieux shintoïstes… Les recherches historiques sur les kirishitan étaient à l’époque de l’écrivain encore en défrichage, ce qui l’a poussé à découvrir ce monde encore inexploité par la fiction et à tenter diverses entreprises littéraires sur ce sujet.

4Parmi les œuvres de genre chrétien, on trouve quelques récits avec le thème du miracle, en particulier, celui associé à la maladie : Ogata Ryôsai oboegaki (Le Mémorandum de Ryôsai Ogata, 1917)1 est le rapport d’un médecin sur la réanimation miraculeuse d’une jeune fille ; Kokui Seibo (La Vierge noire, 1920)2, l’histoire d’une statuette maudite contrôlant le sort d’une famille ; Nankin no Kirisuto (Le Christ de Nankin, 1920)3 est l’histoire d’une prostituée guérie de sa maladie grâce à son bien-aimé.

5Si l’on y regarde de près, le but d’Akutagawa ne semble pas se limiter à dresser un tableau pittoresque de l’époque en décrivant les mœurs chrétiennes, mais s’élargir son propos à la question de la foi et de la croyance. Né en 1892 et mort en 1927 – par le suicide dû à la dépression qu’il a peut-être héritée de sa mère, qui fut internée dans un asile psychiatrique dans son enfance –, l’écrivain tourmenté a consacré les 35 ans de sa courte existence pour participer à l’accomplissement du modernisme japonais. Il est frappant de constater que cet enfant du siècle entretient une relation complexe avec une religion qui lui reste étrangère, qu’il a souvent du mal à s’approprier, mais qu’il se trouve contraint d’assimiler dans le processus inéluctable de la modernisation. Face à la religion venant d’ailleurs, en provenance des pays de Nanban – terme historique signifiant les barbares du sud, employé pour désigner l’Europe – Akutagawa refuse d’y adhérer en expliquant que son intérêt pour le christianisme n’est qu’une admiration pour la grandeur de ses patrimoines culturels et artistiques :

J’ai adoré le christianisme pour ses vitraux, ses encensoirs et ses chapelets. Cela signifie que tout en adorant le christianisme, je reste totalement indifférent à la foi chrétienne. Mais ce n’était pas le pire. Depuis 1922, j’ai écrit des nouvelles et des aphorismes pour ridiculiser la foi chrétienne ou les chrétiens. De plus, ces nouvelles n’hésitent pas à se servir de la majesté artistique du christianisme pour mieux le critiquer. Cela veut dire que paradoxalement c’est pour le mépriser que j’ai aimé le christianisme4.

6S’affirmant athée, Akutagawa refuse-t-il de reconnaître les miracles, phénomènes surnaturels accomplis par une intervention divin ? Si c’est le cas, quelles sont les stratégies narratives permettant de mieux exprimer sa déclaration d’athéisme ? Mais n’y a-t-il pas un moment où l’écrivain laisse entrevoir derrière le visage d’un lettré distingué ou d’un esthète mécréant celui d’une âme sensible qui s’émerveille devant la guérison prodigieuse jugée médicalement inexplicable ? En examinant ses idées sur le miracle secrètement inscrites dans son œuvre, nous serions amplement récompensée de notre travail si nous pouvions éclairer la tentative tâtonnante de Ryûnosuke Akutagawa d’aller au-delà de la raison et son cheminement oscillant entre l’intellect scientifique et l’émotion religieuse.

L’émerveillement d’un médecin devant le miracle : Ogata Ryôsai oboegaki (Le Mémorandum de Ryôsai Ogata)

7L’histoire est bien simple : une mère Shino, pieuse chrétienne, rend visite à Ryôsai Ogata, médecin-narrateur, pour lui demander de soigner sa fille gravement malade. Néanmoins, au temps de la persécution des chrétiens, en craignant d’être mal perçu et même de se mettre en danger en soignant une « hérétique » ou une « mécréante », il lui propose d’accepter cette demande à condition que Shino abandonne sa foi chrétienne et piétine un « fumie »5, image pieuse représentant le Christ ou la Vierge, utilisée par le shogounat Tokugawa6 pour identifier les chrétiens. Shino, mère dévouée prête à tout pour sauver son enfant, qui lui importe plus que tout le reste, se met d’accord avec cette proposition et les soins de Ryôsai débutent. Mais malgré ses efforts, aucun signe positif n’est constaté. Désespérée, hébétée, Shino commence à sangloter en regrettant d’avoir perdu deux choses importantes en même temps : « Je suis bête et idiote de toute façon ; la vie de ma fille et mon Dieu, je les ai perdus tous les deux »7. La nuit même de la visite du médecin où une terrible tempête s’abat sur le village, la maladie emporte sa fille. Pourtant le miracle se produit : lorsque le médecin passe à cheval devant la maison de Shino le lendemain après-midi, il entend la foule crier des mots comme « kirishitan » ou « kômôjin » – le terme historiographique signifiant « rousse » utilisé pour désigner souvent les Anglais ou les Néerlandais. Sa curiosité piquée par ce chahut, il descend de sa monture pour aller voir ce qui se passe à l’intérieur :

Lorsque que j’ai vu l’intérieur de la maison de Shino par l’interstice de la porte laissée ouverte, j’ai vu un Européen et trois Japonais réciter en chœur « Alléluia, Alléluia », portant chacun habit noir qui semblait être une soutane, avec la célèbre croix et un encensoir à la main. Aux pieds de cet Européen, Shino, complètement décoiffée, a pris dans ses bras sa fille Sato et s’accroupit comme si elle s’évanouissait. Ce qui m’a étonné le plus, c’est que Sato prenne dans ses mains le cou de Shino et récite alternativement le nom de sa mère et « Alleluia » avec une voix angélique. Bien que je n’aie pas pu voir clairement parce que je suis éloigné de la scène, Sato semble avoir très bonne mine et fait le geste d’attraper de la fumée qui monte de l’encensoir8.

8En découvrant avec surprise cette étrange scène, le médecin demande une explication à un villageois : ce matin-là, un religieux nommé Rodriguez est venu du village voisin pour écouter la confession de Shino et de sa fille, leur intention de se convertir à leurs religions autochtones. Grâce aux encens de l’autel bouddhiste ainsi qu’à l’eau bénite du shintoïsme, Shino a retrouvé son état normal et sa fille s’est miraculeusement ressuscitée.

9Contrairement aux professions d’athéisme que l’on trouve parsemées dans les propos de l’écrivain, le ton est plus modéré, il semble qu’Akutagawa reconnaît plutôt facilement le miracle. Néanmoins, la clé de la lecture semble résider dans sa configuration narrative, qui nous permettra de sonder les intentions profondes de l’auteur. Ce récit prend la forme d’un document officiel conçu par le médecin du village dans le but de le rapporter à l’instance d’autorité des scandales et des outrages aux bonnes mœurs. L’auteur prend la précaution de dire qu’il s’attache à prendre un point de vue objectif et journalistique en se limitant strictement à la constatation des faits :

Récemment, l’autorité s’est décidée par voie de décret de nous obliger à faire rapport de tout ce que nous avons vu et entendu chaque fois que dans le village, les adeptes de la religion kirishitan tentent de dégrader les mœurs par leur pratique hérétique : si je rencontrais un cas pareil, je le ferais correctement9.

10Le narrateur conclut le récit par souligner qu’il jure de sa fidélité aux faits réels en tant que rapporteur :

Étant donné que ce fait a été déjà rapporté par le Seigneur Tsukakoshi Yazaemon, je n’ai plus rien à ajouter sauf tout ce que j’ai vu et entendu, mentionné dans le présent document. Mais si jamais il y avait des lacunes, j’en ferais rapport de nouveau un autre jour. Je me contenterai pour l’instant de ces rappels de faits10.

11Pourquoi le narrateur affiche-t-il son objectivité ? Pourquoi son attachement à la neutralité ? Mais de prime abord, pourquoi Akutagawa a-t-il confié la narration à un médecin de métier ? Il doit avoir une raison pour laquelle le narrateur n’est pas, par exemple, un paysan dévot et même bigot qui fait l’éloge sans réticence du miracle. D’abord, c’est dans le but de dénoncer l’intolérance religieuse des instances d’autorité de l’époque, même celles en général. Akutagawa tente de reproduire la tension de l’époque de la persécution. En choisissant comme narrateur un médecin promettant au lecteur de rester dans son observation impartiale, il voudrait montrer que son narrateur est officiellement adhérent des idées religieuses des pouvoirs politico-religieux, bien qu’il soit officieusement contre. En faisant apparaître en filigrane une attitude négative face à la pratique chrétienne, le narrateur renforce même sa position anti-chrétienne :

Comme, à ce moment-là, Shino n’avait pas particulièrement l’air perturbée, j’ai cru qu’elle avait assez pleuré jusqu’à ce que ses larmes se tarissent. Mais ses yeux observant la croix laissée à côté de ses pieds rappelaient ceux d’un malade fiévreux. Tous mes serviteurs ont été effrayés par sa sinistre allure11.

12En s’identifiant ainsi au narrateur-médecin réticent à reconnaître le miracle, l’auteur semble simuler la peur d’être taxé d’hérétique, le souci de contourner la censure, ainsi que les stratégies littéraires pour lesquelles les auteurs croyants auraient pu opter au temps de l’épreuve, consistant à atténuer au maximum l’accent apologétique.

13Le narrateur-médecin nous révèle une critique acerbe que l’auteur adresse au pouvoir politico-religieux, mais aussi fait apparaître une conscience complexe de l’individu moderne. Dans cette nouvelle, le miracle reste scientifiquement non explicable. Shino a abandonné sa foi chrétienne, ce qui veut dire que le miracle ne s’est pas produit grâce à sa fidélité. Même au contraire, le miracle n’aurait pas dû se produire dans le sens où elle devrait être punie pour avoir quitté la religion afin de recourir à la science. Pourtant, ce n’est pas non plus grâce à la science que sa fille a été sauvée, la médecine ayant été également inefficace pour soigner la maladie de sa fille. Ou bien Dieu a-t-il été touché par la qualité spirituelle de Shino, par sa pénitence et sa persévérance, par son profond amour pour son enfant, par des prières pieuses qu’elle n’a pas cessé de lui adresser même après l’abandon de sa foi ? Sinon le miracle s’est-il produit grâce au bouddhisme auquel Shino et sa fille se sont converties ? La réponse se trouve dans une formulation subtile du médecin à laquelle nous serons attentifs :

Certes, on a constaté plusieurs cas de réanimation, mais la plupart concernaient ceux qui étaient morts par abus d’alcool ou bien suite à l’inhalation de gaz toxiques. On n’a jamais vu de cas comme celui de Sato, qui a recommencé à respirer après son décès dû à une maladie grippale. Pour pouvoir expliquer de façon intelligible cet étrange phénomène, on est obligé de recourir à la religion maudite qu’est le christianisme ; je suppose que les orages printaniers, fréquents lors de la venue du prêtre au village, a pour origine notre faute, celle de l’avoir mis en colère, Lui dans le Ciel12.

14L’écrivain pense qu’on ne peut pas s’empêcher de recourir à une explication d’ordre religieux – mais sans oublier de stigmatiser le christianisme en appelant « la religion maudite » –, puisque le cas de la fille de Shino est inédit jusqu’à présent et médicalement impossible à résoudre. Bien qu’il promette de se limiter au rapport de fait réel, il passe nettement à l’interprétation de ce fait. L’avant dernière phrase garde encore une doute et une hésitation comme on le voit dans l’expression « obligé », mais la dernière nous laisse sentir une forte volonté de reconnaître le miracle, l’appellation divine « Lui dans le Ciel » aidant.

15La narration du Mémorandum d’Ogata Ryôsai a pour but non seulement de critiquer l’intransigeance du pouvoir politico-religieux, mais aussi de faire apparaître l’esprit complexe d’un individu moderne. Le mode de narration permet au narrateur d’échapper à la censure des autorités de l’époque et aussi permet à l’auteur Akutagawa d’échapper à la propre censure de l’écrivain moderne marqué par le scepticisme. Le narrateur-médecin qui est censé ne pas croire en l’irrationnel permet à Akutagawa de cacher soigneusement son émerveillement devant le miracle. Ce procédé un peu alambiqué lui convient parfaitement pour exprimer sa difficulté à attester honnêtement le miracle et son malaise d’être fasciné irrésistiblement par ce genre de phénomène mystérieux malgré sa foi plutôt rationaliste. C’est l’auteur Akutagawa, son vrai visage de croyant, son aspiration pour la foi et la transcendance, qui s’exprime maladroitement sous le masque d’un médecin lucide.

La Maria Kannon secourable et la prédestination du miracle : Kokui seibo (La Vierge noire)

16Akutagawa poursuivra sa réflexion sur le miracle dans la nouvelle intitulée Kokui seibo (La Vierge noire), publiée en mai 1920. L’ouverture est le dialogue entre un antiquaire et un client autour d’une statue de la Vierge noire qui dégage une étrange aura :

Ce qu’on appelle « Mariya Kannon » est la statue du Bouddha, normalement en porcelaine blanche, que les chrétiens de l’époque de la persécution adoraient souvent à la place de la Vierge Marie. Mais, celle que Monsieur Imada m’a montrée n’est pas la même que celles qu’on trouve dans les vitrines d’exposition au musée ou dans le cabinet d’un collectionneur ordinaire. Premièrement, c’est une statue en position debout d’à peu près un shaku13 de haut, fabriquée entièrement en ébène sculpté sauf le visage. Un accessoire sous forme de croix autour du cou semble être le produit d’un travail artisanal extrêmement raffiné, incrusté d’or et de coquille bleue. De plus, le visage est en bel ivoire sculpté. On voit sur les lèvres un point marqué d’encre rouge comme du corail.

Je regardais en silence, les bras croisés, le beau visage de cette vierge noire. Mais pendant que je la regardais, j’avais l’impression de voir flotter quelque part sur le visage en ivoire une expression quelquefois dérangeante. Non, il ne suffisait pas de dire que c’était « dérangeant ». J’ai même l’impression que c’est visage entier qui est empli d’un ricanement teinté de méchanceté14.  

17Cette statue de la Vierge a été offerte comme cadeau par Inami, un ami avocat du narrateur, mais si elle suscite la frayeur par son aspect funèbre au lieu d’attiser la passion du collectionneur, c’est parce qu’elle n’est pas une simple statue qui était chez un antiquaire comme marchandise à vendre, mais une statue chargée d’une histoire singulière qui était chez cet ami comme divinité de la prospérité familiale. Voici une anecdote autour de cette statue, racontée à Inami par sa mère Oei : Oei, après la mort de leurs parents emportés par une épidémie, vivait avec son petit frère Mosaku et sa grand-mère qui les avait pris en charge. Alors qu’elle avait 10 ou 11 ans, Mosaku, qui avait 8 ans à ce moment-là, tomba gravement malade. La médecine s’avéra impuissante devant cette rougeole, maladie encore incurable à l’époque. Il n’est pas difficile d’imaginer les souffrances de la grand-mère adorant ses petits-enfants. Dans la nuit où Mosaku se trouva dans un état critique, la grand-mère habilla Oei pour l’amener dans une cave où l’on trouvait un autel normalement dédié à Inari15, mais qui, ici, était dédié à cette statue de la Vierge. À côté d’Oei qui s’était mise à pleurer par peur du silence, la grand-mère se mit à prier pour demander de laisser la vie sauve à son petit-fils pour que sa famille survive, et surtout qu’elle décède avant la mort de son petit-fils : « Au moins jusqu’à ce que je ferme mes yeux éternellement, ayez de la miséricorde pour lui, afin que l’épée de l’ange de la mort ne touche pas le corps de Mosaku16. » Après cette prière, Oei eut l’impression que la Vierge souriait. Mais cette sensation n’était pas fausse, car le lendemain Mosaku reprit effectivement des forces et la grand-mère fut comblée de joie. En contemplant son petit-fils dans son sommeil serein, la grand-mère s’endormit, fatiguée par les soins prodigués. Mais au bout d’une heure, une servante s’occupant de Mosaku cria, annonçant le changement soudain de son état de santé. Essayant de réveiller la grand-mère, Oei découvrit qu’elle était déjà morte. Mosaku suivit sa grand-mère dans la mort aussitôt après…

18Certes, la Vierge a exaucé les vœux de la grand-mère exactement comme elle le souhaitait, mais est-ce vrai qu’Akutagawa atteste sans réticence le miracle de la guérison conforme au sens chrétien du terme ? Il faudrait rappeler que cette statue représente la Vierge noire, résultat de l’amalgame avec les déesses-mères des anciens cultes polythéistes telles que Cybèle, Isis, Diane. En plus de ces caractères païens, elle représente aussi ce qu’on appelle Maria Kannon, la Vierge à l’aspect du Bouddha féminin appelé Kannon, que les chrétiens japonais se sont mis à adorer pour échapper aux persécutions sous les shogounats en camouflant leur objet de foi. Ce mélange syncrétique se manifeste de façon flagrante dans les commentaires de l’antiquaire qui répond au client, ce dernier ne cessant pas d’évoquer l’augure lugubre de la statue :

« Elle n’a pas le visage (sôgô) plein de grâce et de plénitude (enman-gusoku)17. »

« Oui, on dit que cette statue est la Vierge de mauvais augure (engi) qui transforme le bonheur en malheur au lieu de convertir le malheur en bonheur18. »

« Quoi qu’il en soit, on dit que cette Mariya Kannon est hantée par un karma (innen) sinistre »19.

19On trouve le vocabulaire relatif au bouddhisme : « enman-gusoku » signifiant la profonde satisfaction, la plénitude totale, même la béatitude spirituelle ; « sôgô » signifie l’ensemble des caractères physiques du Bouddha composé de 32 traits saillants et de 80 traits subtils. Quant aux termes « engi » et « innen », ce sont les concepts de la philosophie bouddhiste relatifs à la loi karmique : « engi », pratîtya-samutpâda en sanskrit, signifiant « production conditionnée », selon lequel tous les phénomènes physiques et psychiques constituant la vie individuelle entretiennent entre eux certaines relations d’interdépendance et de conditionnement mutuel20. Mais ici, dépourvu de sens religieux, le terme est utilisé dans le langage courant, il ne signifie pas plus que l’« augure », présage sur lequel on peut prévoir l’avenir (« engi ga yoi » = « de bon augure » / « engi ga warui » = « de mauvais augure »). Quanr au terme « innen », il signifie « raison et motif », conformément à l’interprétation bouddhique de la « Loi de causalité » selon laquelle tout événement se produit en conséquence de causes directes ou indirectes. Mais comme le terme « engi », il semble être employé au sens vulgaire, dans le sens de sort maudit inchangeable, contrairement au concept bouddhiste qui est loin de signifier le destin définitivement stigmatisé. Nous comprenons ainsi que cette statue de la Vierge fait l’objet d’une superstition populaire et de l’art divinatoire, représenté par l’astrologie, la kabbale ou la sorcellerie.

20Dès lors, la guérison miraculeuse du petit-fils n’appartient pas vraiment au miracle dans le sens où l’entend la tradition chrétienne, mais les effets qui peuvent être obtenus par une sorte de pseudo-médecine : quand tous les moyens rationnels échouent, les solutions irrationnelles apparaissent comme ultime recours auréolé d’espoir : pierres, plantes, animaux magiques, imposition des mains, transes médiumniques, incantations... Les effets similaires au miracle peuvent être obtenus sans qu’il y ait un miracle au sens chrétien. Les miracles peuvent se produire sans passer par les thaumaturges, mais par le biais des guérisseurs, magnétiseurs ou chamanes.

21Dans ce contexte de la pseudo-science, la Vierge de la grand-mère prend l’allure d’un dieu d’un naïf anthropomorphisme, dieu caricatural des représentations coutumières. Le dieu réduit à une taille humaine n’est qu’un des multiples dieux locaux classifiés dans l’encyclopédie de la religion, une idole à l’identité obscure qui aurait pris la place du Dieu chrétien selon une modification de l’essence divine. Pourvu d’attributs d’abord propices, ceux d’un tuteur ou d’un geôlier, ce dieu bon à secourir s’inscrit dans la religion réconfortante au sens péjoratif du terme. Chez Akutagawa la religion ne représente parfois que le reliquat d’une moralité désuète, faite de superstitions dérisoires, destinée à consoler les malades et à rassurer les vieillards. Cette Vierge qui se transmet de génération en génération comme un trésor familial, en portant en elle la mémoire des ancêtres défunts, est un objet fétiche auquel on accorde des vertus de protection et qui porte chance au foyer, une sorte d’amulette qui peut devenir manie ou remède des vieillards comme la grand-mère.

22Cette vierge secourable, une fois placée dans le contexte politico-religieux, deviendra divinité du commerce, comme Akutagawa le démontre sous la forme d’un écrit fragmentaire intitulé Shôbai Seibo (La Vierge du commerce) :

Dans l’enceinte intérieure du château d’Amakusa. Une flamme qui monte. Des flèches et des balles qui se croisent. Des cadavres entassés. Un vieillard aux mains blessées. En admirant l’imagerie de la Vierge Marie accrochée au mur de pierre, le vieillard crie « Alléluia ». Immédiatement, un coup de feu.
Une Vierge habillée en blanc ? Non, je le sais. Ce n’est pas une Vierge vêtue en blanc. Il est évident que ce n’est qu’une simple femme. Une femme ordinaire adorant une fleur de rose. Regardez. On voit en-dessous de cette femme des caractères occidentaux dorés : l’Association de Commerce de Tabac de Wilhelm, Amsterdam. Hollande21.

23Que signifie ce calvaire mutilé par les obus, ce calvaire sous le regard bienveillant de la Vierge représentée ? L’inscription en lettres dorées dégage des significations allégoriques ou morales comme les sentences proverbiales. « Association de Commerce de tabac de Wilhelm », « Amsterdam », « Hollande »… dans ces bribes de mots laissent entrevoir l’ombre de l’histoire du christianisme, un axe noir de la géopolitique religieuse : on connaît la malignité des Jésuites lors de leurs activités missionnaires catholiques au XVIe siècle au Japon, leur stratégie de diffusion qui consistait à chercher à influencer les hommes de pouvoir pour répandre le christianisme de façon efficace dans le reste de la population. Certains missionnaires ont ainsi proposé aux daimyôs22 de donner une subvention en faveur de leur commerce Nanban en échange de leur conversion au christianisme et de leur participation à l’évangélisation. Afin de répandre la bonne parole au Japon, ils n’hésitaient même pas à prendre part à une action militaire : dans l’intention de se servir du Japon comme base militaire pour la conquête de la Chine, ils leur fournirent des armes et des poudres et même envoyèrent en Chine des milliers de soldats catholiques japonais, vaillants, bien formés et prêts à servir le roi pour un faible salaire. Leurs alliés étaient ce qu’on appelle kirishitan daimyô tels qu’Ukon Takayama ou Yoshishige Ôtomo, seigneurs qui s’enrichissaient au détriment du peuple en abusant de leur bonne volonté. Malgré sa brièveté, ces mots de l’inscription dorée fonctionnent comme des slogans propagandistes, et révèlent éloquemment que derrière la pureté de la foi et la gloire du sacrifice se cache une secrète entreprise apostolique mise en œuvre par l’intérêt politico-économique fallacieusement justifié au nom de la religion. La représentation de la Vierge circulant ainsi dans le marché avec d’autres produits d’importation, est mièvre comme une image sulpicienne et stéréotypée comme une image d’Epinal. Cette douceur semble affadir la Passion et banaliser son caractère d’exception, mais en même temps, par l’effet de contraste, elle réussit à mieux dénoncer la violence native et l’horreur absolue que cache en lui le martyr du Christ. L’imagerie de la Vierge sert ici de caution à la critique de la foi qui n’est qu’une posture idéologique, autant dire, une imposture.

24Akutagawa a ainsi montré combien la Vierge chrétienne a subi une déformation – autrement dit, une paganisation. Comme dans La Vierge du commerce, cela est démontré de façon la plus efficace par une épigramme gravée sur le socle de la statue qui fait un trait d’esprit : Desine fata deum flecti sperare precando – qui signifie : « Renonce à l’espoir de fléchir le destin par des prières ». Pourquoi espérer, pourquoi prier, en effet, si tous les objets de nos vœux sont soumis à un ordre d’événements irrévocablement fixé ? – c’est le mot désolant de la sibylle de Virgile dans le Livre VI de L’Enéide. Quel enseignement peut-on tirer de cette citation ? Ne serait-il pas une leçon de morale préconisant le fatalisme et même le défaitisme, la soumission totale et absolue au joug du destin. Même si l’on se vouait à la prière, ce ne serait qu’une vaine consolation, car les morts, même celles de la grand-mère et de Mosaku, sont déjà programmées par le dessein infaillible de Dieu. Désormais le Dieu clément et débonnaire avec lequel il est doux de s’entretenir, nous montre une autre face plus grimaçante et défigurée, celle de Dieu pourvu d’attributs plutôt sinistres, de Dieu froid et indifférent, Dieu comme juge, scrupuleux et tyrannique, impitoyable et implacable, Dieu comme metteur en scène de la tragédie grecque, Dieu régi par le fatum antique, une sorte de Dieu-Hasard qui nous touche du doigt du Destin.

25Dessiner le Dieu biblique soit comme débonnaire soit comme vengeur, il y a là une sérieuse pierre d’achoppement. Mais dans cette nouvelle, on trouve une autre citation que le dicton sur le fatum antique : celle mise en exergue qui est un extrait fragmentaire du « Salve Regina » dédié à la Vierge Marie, que l’écrivain prend pour « Kerendo », à savoir, le Credo : « Vers toi nous soupirons, gémissant et pleurant dans cette vallée de larmes. […] Ces yeux miséricordieux qui sont les tiens, tourne-les vers nous. […] Ô clémente, ô bienveillante, ô douce Vierge Marie ». Cette prière catholique qui semble délibérément insérée comme un élément hétérogène peut être lu comme l’ironie, rhétorique familière à Akutagawa. D’un côté, il répond aux interrogations chrétiennes par une raillerie, mais d’autre côté, il y répond par une aspiration. Cette ironie exprime ses sentiments de supériorité aussi bien que ceux d’infériorité : en sachant ce que signifie la véritable foi chrétienne, Akutagawa se sent incapable d’atteindre sa hauteur. Cet exergue résume bien sa frustration, son irritation. Tiraillé entre l’idéal de la foi chrétienne et la réalité de son esprit moderne, Akutagawa n’a pas d’autre choix que de juxtaposer dans une même œuvre ces deux citations de courants diamétralement opposés.

Le miracle médicalement possible : Nankin no Kirisuto (Le Christ de Nankin)

26La question du miracle comme fait religieux en rapport avec la science est traitée de façon plus flagrante dans Nankin no Kirisuto, publié en juillet 1920 : Sô Kinka, l’héroïne de cette nouvelle, continue d’exercer son métier de prostituée privée malgré sa foi catholique pour nourrir son père âgé et malade. Mais un jour, elle apprend qu’elle est atteinte d’une syphilis maligne. Aussitôt après cette mauvaise nouvelle, elle apprend aussi la possibilité de guérir en transmettant la maladie à quelqu’un d’autre. Mais croyante jusqu’à la moelle, elle ne passe jamais à cet acte contraire à la foi. Néanmoins se produit cette rencontre qui ébranle sa conviction : elle tombe sur un certain homme nommé George Murry qui lui rappelle le Christ et sans pouvoir résister à son charme viril, elle s’abandonne dans ses bras, d’où un miracle qui vient la sauver : elle guérit de la maladie incurable qu’elle avait renoncé à soigner ! Quelque temps plus tard, elle reçoit la visite d’un touriste qui, en l’entendant parler de cette histoire prodigieuse, songe à un homme métis qu’il connaît, mourant de démence provoquée par la syphilis en couchant avec une prostituée. Mais il se décide de garder le secret pour ne pas briser le beau rêve de cette fille bienheureuse…

27Akutagawa lui-même dévoile sa source principale de cette nouvelle : il a hérité de Jun’ichirô Tanizaki23 le goût pour la chinoiserie et Shinwai no yoru (Une Soirée à Qinhuai) lui a offert la matière de son écriture, en particulier, le décor du quartier Kibôgai à Nankin et la description de la chambre d’une prostituée : une lampe sombre, un mur délabré, des chaises et une table, un lit en rotin tressé, des boucles d’oreilles de jade, des grains de pastèque… dans cette liste des objets s’exprime un exotisme qui sera amplifié par la description du rêve de Kinka après l’accomplissement de l’acte :

Kinka, assise sur une chaise en palissandre, avait déjà entamé divers plats sur une table. Des nids d’hirondelles, des ailerons de requins, des œufs cuits, une carpe fumée, une soupe de concombre de mer – les plats étaient tellement nombreux qu’on ne pouvait les compter. Quant à la vaisselle, elle était composée de magnifiques bols aux dessins de nénuphars bleus et de phénix dorés sur une face entière.
Derrière sa chaise il y avait une fenêtre à laquelle était accroché un rideau de soie. On pouvait imaginer qu’il y avait une rivière dehors parce qu’on pouvait entendre jusque là le bruit incessant des eaux et des rames. Cela lui donna l’impression d’être à Qinhuai, une ville qui lui était familière depuis son enfance. Mais l’endroit où elle aurait dû être actuellement était la maison du Christ située dans la Cité de Dieu.
Kinka arrêtait de manger de temps en temps et regardait autour de la table. Mais il n’y avait personne dans la grande chambre, elle ne voyait que des colonnes sculptées de motifs de dragon, un pot de fleur de chrysanthème, flottant dans la vapeur des plats.
Bien qu’il n’y ait personne, chaque fois qu’un plat était vidé, un nouveau plat, avec un parfum généreux, était immédiatement apporté de quelque part sous ses yeux. Aussitôt, avant qu’elle entame un plat, il est arrivé une fois qu’un faisan rôti s’envole au plafond de la chambre en renversant une bouteille de Huanjiu par son battement d’ailes24.

28Dans une demeure décorée de style traditionnel, on admire les plats typiquement chinois servis sur la vaisselle artisanale et les déguste jusqu’à la dernière bouchée. Outre la gastronomie satisfaisant la vue et le goût, on passe à l’ouïe : on entend dehors couler doucement les eaux de la rivière Qinhuai traversant la ville de Nankin et passer, à la rame, les bateaux aux lanternes multicolores reproduisant un décor fantastique. Après avoir évoqué ce paysage pittoresque de la région fluviale possédant en son centre le Temple de Confucius, autrefois fréquenté par des nobles, des nantis et des érudits, l’écrivain retourne à la table en faisant appel à l’odorat : on sent le parfum généreux des plats et l’éveil des sens finit en une vision fantasmagorique du faisan rôti qui renverse en volant une bouteille de Huangjiu, bière traditionnelle à base de riz fermenté, une des boissons alcoolisées les plus répandues en Chine. La liste des éléments chinois contribue ainsi à créer l’ambiance exotique pour faire rêver des pays lointains et satisfaire l’envie d’évasion du lecteur.

29L’ambiance du conte merveilleux est créée également par la participation des personnages des « contes » bibliques. La ville de Quihuai apparaissant comme un mirage dans son rêve se superpose à « la maison du Christ située dans la cité de paradis », Royaume des Cieux auquel le Christ ne cesse d’inviter ses fidèles. L’identification de l’homme avec le Christ est de progressivement renforcée : avant l’acte d’amour, Kinka a pu reconnaître le visage de l’homme dans celui du Christ de la croix qu’elle a laissée tomber par terre ; en somnolant après l’acte, l’homme apparaît dans son rêve, auréolé d’un halo de sainteté.

30Si cet homme se superpose à la figure du Christ, Kinka s’unissant par amour à cet homme, est tout naturellement Marie-Madeleine que le Livre saint veut considérer comme primeur de la Bonne Nouvelle. Mais cette noce mystique est entachée de paganisme et d’érotisme. La beauté physique masculine est bien mise en avant dans la description de l’homme :

Mais son visage rougi de plaisir fut empli de puissance virile jusqu’à ce que l’ambiance désertique de cette chambre puisse s’éclairer de gaieté. Il était beaucoup plus majestueux que celle de ses compatriotes nankinois qui lui étaient familiers, mais aussi celle de n’importe quel homme étranger, qu’il soit oriental ou occidental, qu’elle avait rencontré jusqu’à présent25.

31L’exaltation de Kinka lors de son baiser avec l’homme s’inscrit inévitablement dans la jouissance du corps, dans la volupté de la chair :

Kinka renversa sa tête aux boucles d’oreilles de jade en arrière et resta inerte comme si elle avait perdu la raison, mais en laissant apparaître la couleur vive du sang de ses joues pâles, elle portait un regard extasié sur le visage juste en face. […] En abandonnant sa bouche à celle du client à la barbe, Kinka ne sentit que remonter violemment la joie de l’amour brûlant, la joie de l’amour qu’elle avait connue pour la première fois dans sa vie...26

32Tout est consommé, dira le Christ : si l’on glose lourdement ce qui est seulement suggéré, le corps de la jeune fille a connu la transsubstantiation charnelle dans cette eucharistie érotique.

33L’assimilation de l’héroïne à Marie de Magdala découle de l’amour puissant qu’elles portent toutes les deux pour le Christ, mais aussi de leur guérison miraculeuse grâce à Jésus. Marie-Madeleine est une pécheresse possédée par sept démons, sept mauvais esprits, qui servent de métaphores à tous les types de maladie physique ou mentale, névrose, mélancolie, peste. Comme Jésus réussit à soigner cette pécheresse, dans le scénario d’Akutagawa, le lendemain de la rencontre avec l’homme de sa vie, l’héroïne guérit étrangement de sa maladie maligne qui la fait souffrir depuis des années. Voici que se surimpose à la réminiscence de Marie-Madeleine se hâtant de voir avec ses propres yeux son maître supposé défunt mais dont on ne cesse d’évoquer la résurrection :

Elle est descendue de son lit en sous-vêtement comme si elle en tombait, elle s’agenouilla sur les pavés et se mit à prier comme la belle Marie de Magdala qui échangea la parole avec le Seigneur ressuscité…27 

34C’est sur cette tonalité fantastique du récit de miracle que se clôturent les deux chapitres. En revanche, le troisième chapitre nous ramène à la réalité : en écoutant parler Kinka, un touriste japonais se rappelle d’un homme métis qui a perdu la raison probablement à cause de la relation qu’il a eue avec une prostituée :

Mais cette femme ne se doute même pas aujourd’hui qu’un tel homme métis fruste est Jésus Christ. Est-ce que je dois la faire sortir de son ignorance ? Ou bien dois-je garder le silence pour la laisser rêver éternellement un rêve ressemblant à une ancienne légende de l’Occident ?28

35L’homme que Kinka accepte comme son Sauveur n’est pas un surhomme guérisseur doté d’un pouvoir magique, mais un homme comme tous les hommes inévitablement contaminé par la maladie en contact avec une patiente. On voit ici qu’Akutagawa ne perd pas de point de vue la dimension scientifique et médicale : si la maladie de Kinka disparaît après la relation avec l’homme métis, c’est tout simplement parce qu’elle est entrée dans la période d’incubation où les symptômes disparaissent, ce qui donne la fausse impression d’être guéri. La vérité est si dérisoire qu’elle est parfois blessante. L’écrivain pense qu’il vaut mieux ne pas savoir ce qu’il appelle « odious truth » (vérité odieuse), car elle peut rendre malheureuse la personne qui apprend la vérité. Il vaut mieux confiner cette fille bienheureuse dans son « ignorance », la laisser tranquille dans son « rêve comme une légende occidentale d’antan », comme un conte de fée romantique. Au fond, Akutagawa semble se moquer de son innocence et de sa piété comme une bigoterie naïve, pareillement à Flaubert qui cache mal son ironie à l’égard de son héroïne Félicité, dans Un cœur simple, pauvre paysanne dévote qui confond son perroquet adoré avec le Saint-Esprit au chevet de son lit de mort. Le miracle ne représente pas pour Akutagawa autre chose qu’un rêve éphémère et dérisoire qui ne peut tromper que les enfants et les niais. Pourtant, le beau sourire de Kinka ne peut s’empêcher de rappeler celui de Lorenzo dans Hôkyônin no shi (La Mort d’un chrétien), récit hagiographique fondé sur la légende de sainte Marine, qui peut s’inscrire dans la généalogie de ce que l’auteur appelle « l’idiot saint ». Fasciné par cette simplicité d’esprit, presque jaloux de cette pureté de son âme et de cette force de croire, Akutagawa a du mal à cacher son désir d’admettre le miracle.

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37En faisant état de son attitude face aux phénomènes prodigieux à travers les trois nouvelles, on ne peut que difficilement déterminer sa position face à la religion chrétienne. Ainsi sommes-nous obligée de nous contenter de décrire telle qu’elle est cette ambivalence, son attitude au final peu cohérente.

38En approfondissant notre réflexion sans se contenter d’une apparente tonalité apologétique du Mémorandum d’Ogata Ryôsai, nous avons pu voir dans la stratégie narrative de l’écrivain cachée une véritable intention de l’auteur. Le texte semble être entaché de son désir sincère de reconnaître le miracle de la guérison, mais le choix du médecin-narrateur nous amène à découvrir une dénégation, une interrogation et un incessant questionnement de l’auteur plutôt qu’une simple attestation.

39La Vierge noire nous a permis également de savoir cette position nuancée en introduisant la question de la prédestination. Cette fois-ci la tonalité se fait âpre, la tendance athée devient plus flagrante que dans Le Mémorandum d’Ogata Ryôsai. Akutagawa refuse bel et bien de reconnaître le miracle au sens chrétien du terme en le considérant comme fruit du hasard, non comme résultat de l’intervention divine : ethnologue de la religion, l’écrivain remet en cause les effets bénéfiques de la statue de la Vierge qu’il n’hésite pas à réduire à l’objet fétiche de la croyance populaire teintée d’un bouddhisme. Pourtant, une prière mariale mise en exergue – extrait de la Salve Regina – marque sa présence dans cette œuvre pour témoigner de l’aspiration occultée mais indéniable de l’écrivain pour la foi chrétienne.

40Dans Le Christ de Nankin, Akutagawa continue de faire un va-et-vient de plus en plus intense entre la religion et la science qui constituent un antagonisme insoluble : il projette ses doutes sur la crédibilité de la guérison en tenant compte des connaissances médicales ; d’autre part, dans la figure de l’idiot saint – prostituée sainte dans la lignée de Marie-Madeleine –, se laisse entrevoir sa volonté profonde d’admettre le miracle, le mouvement secret de son âme religieuse, sa tentative de dépasser les limites de la raison pour s’approcher du plus près du mystère du miracle.

Notes de bas de page numériques

1  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 1, Tokyo, Chikuma shobô, 1985, pp. 106-109. Pour toutes les citations, nous donnons notre traduction et renvoyons à la pagination du texte original.

2  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 2, Tokyo, Chikuma shobô, 1986, pp. 164-168.

3  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 2, Tokyo, Chikuma shobô, 1986, pp. 234-243.

4  Akutagawa Ryûnosuke, « Aru muchi, sono ta (danpen) » (un fouet et autres : fragments), Akutagawa Ryûnosuke zenshû, vol. 17, Tokyo, Iwanami shoten, 1955, p. 156. La citation est extraite de notre traduction.

5  « Fumi-e » signifie littéralement « peinture (=e) à piétiner (=fumi) ». Ce sont les représentations du Christ ou de la Vierge sur lesquelles l’autorité politique obligeait les personnes suspectées d’être chrétiennes de marcher pour prouver qu’elles n’étaient pas adhérentes de cette religion alors interdite. Ainsi celles refusant de piétiner les images, autrement dit, de blasphémer leur religion, étaient considérées comme fidèles, qui faisaient l’objet de persécution.

6  Le shogunat Tokugawa est une dynastie de shoguns qui domina au Japon de 1603 à 1867. Leur règne est plus connu sous le nom de période Edo, du nom de la ville qu’ils choisirent pour capitale, Edo, aujourd’hui Tokyo.

7  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 1, op. cit., p. 106.

8  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 1, op. cit., p. 108.

9  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 1, op. cit., p. 106.

10  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 1, op. cit., p. 109.

11  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 1, op. cit., p. 107.

12  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 1, op. cit., pp. 108-109.

13  Le shaku est une ancienne unité de mesure de longueur utilisée dans l’artisanat traditionnel, égale à 30,3cm soit environ un pied.  

14  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 2, op. cit., p. 164.

15  Inari est la divinité shintoïste, souvent représentée sous la forme d’un renard, des créales et du commerce.

16  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 2, op. cit., p. 166.

17  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 2, op. cit., p. 164.

18  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 2, op. cit., p. 164.

19  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 2, op. cit., p. 165.

20  « INTERDÉPENDANCE », Philippe Cornu, Dictionnaire encyclopédique du bouddhisme, sous la responsabilité de Jean-Louis Schlegel et Vincent Bardet, Paris, Seuil, 2001, p. 258.

21  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 4, Tokyo, Chikuma shobô, 1986, p. 336.

22  Le daimyo, signifiant littéralement en japonais « grand nom », désigne le gouverneur féodal, le membre de l’aristocratie militaire qui domina au Japon du IXe siècle au XIXe siècle.

23  Jun’ichirô Tanizaki est un écrivain japonais né le 24 juillet 1886 et mort le 30 juillet 1965. Sans se contenter de la réputation d’être un esthète décadent entaché de scandale, il a réussi, grâce à sa curiosité illimitée des styles et des expressions littéraires, à produire des chefs-d’œuvre amalgamés de genre populaire et de genre classique, réconciliant le snobisme et le dandysme, le grotesque et le sublime.

24  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 2, op. cit., p. 240.

25  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 2, op. cit., p. 237-238.

26  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 2, op. cit., p. 239.

27  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 2, op. cit., p. 242.

28  Ryûnosuke Akutagawa, Akutagawa Ryûnosuke zenshû (Œuvres complètes), vol. 2, op. cit., p. 243.

Pour citer cet article

Asako Muraishi, « Les miracles vus par Ryûnosuke Akutagawa à travers le genre kirishitan (genre chrétien) », paru dans Loxias, Loxias 38., mis en ligne le 15 septembre 2012, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=7185.


Auteurs

Asako Muraishi

Asako Muraishi est Maître de langue au Département d’Études japonaises de l’Université de Strasbourg. Docteur en littérature française (La Bible et Marguerite Duras) et titulaire d’un master en études japonaises et d’un master en didactique des langues, elle a plusieurs années d’expérience dans l’enseignement du japonais.