Loxias | Loxias 10 Doctoriales II | I. Doctoriales 

Sophie Rollin  : 

Les « fictions ingénieuses » de Voiture : des modèles exemplaires du style galant

Résumé

L’œuvre de Voiture, publiée deux ans après la mort de l’auteur, en 1650, connut un immense succès au XVIIe siècle : la première édition est épuisée dans l’année et onze rééditions se succèdent dans la décennie qui suit. Précédée d’une préface rédigée par un de ses neveux qui constitue la première théorie de l’esthétique galante, elle fait de Voiture le principal promoteur de cette esthétique. Pour le père Bouhours, qui rédige par la suite plusieurs ouvrages théoriques consacrés à la galanterie, Voiture apparaît en effet comme un modèle et, les “ fictions ingénieuses ” introduites dans certaines de ses lettres, sont des illustrations exemplaires de ce qu’il nomme le style “ agréable ”. Ces “ fictions ” constituent donc à la fois un terrain privilégié pour observer les traits distinctifs de l’esthétique galante et pour découvrir l’originalité du style de Voiture.
Voiture introduit dans certaines de ses lettres familières de singulières fictions fondées sur une alliance de genres, de registres, de tonalités et de styles différents. Il pastiche le genre du conte dans une lettre écrite à mademoiselle de Bourbon encore enfant, les romans de chevalerie dans les lettres adressées à ses amis à la guerre ou les romans d’aventure galants dans celles qu’il destine à ses maîtresses. Tandis que le discours déborde le cadre de l’épistolaire pour s’adapter à la personnalité du destinataire, l’alliance des genres débouche sur une imbrication du réel et de la fiction. Voiture charge Roland ou Amadis de transmettre ses hommages, ou en arrive, en pleine guerre de Trente Ans, à réécrire dans le style du roman courtois l’histoire qui est en train de se jouer.
Ces fictions surprennent le destinataire et le décontenancent même parfois en affichant des allures irrévérencieuses. Voiture transgresse les codes de l’échange avec les Grands et avec les dames en transposant le monde de la cour et des salons dans celui des animaux. Il assimile le duc d’Enghien ayant fait traverser le Rhin à son armée à un brochet, et son amie Angélique Paulet à une lionne pour railler sa “ cruauté ”. Le discours dérive vers le burlesque, mais le burlesque de Voiture demeure galant car la raillerie procède toujours d’un jeu et ne se change jamais en sarcasme.
Enfin, pour charmer ses lecteurs, Voiture rapproche le discours épistolaire du genre poétique. En recourant à la rhétorique pétrarquiste, il s’amuse à sublimer les femmes de son entourage et à transfigurer les menus événements du quotidien. Il offre ainsi une image de l’esprit qui régnait à l’hôtel de Rambouillet où la fine fleur de l’aristocratie cultivait une certaine désinvolture en faisant de sa culture littéraire une source de divertissement.
Comme le signale le père Bouhours, les “ fictions ingénieuses ” de Voiture proposent une image significative de l’esthétique galante. Tout en reflétant l’allant, la variété et la gaieté que recherchaient les familiers des salons du XVIIe siècle, elles représentent un véritable renouveau de la création. Avec ces lettres privées d’un nouveau style, Voiture abat les cloisons entre les genres, récuse les normes traditionnelles du discours et séduit en s’arrogeant des libertés dont ses successeurs tireront avantage.

Index

Mots-clés : épistolaire , galanterie, mondanité, préciosité, Voiture

Plan

Texte intégral

Pendant longtemps, les auteurs galants, relégués dans les marges du classicisme, ont été présentés comme des “ attardés et égarés ”1. Mais, au cours des deux dernières décennies, des études ont remis au jour l’esthétique galante, et avec elle tout un pan de la littérature et de la civilisation du XVIIe siècle jusqu’alors sinon “ oublié ”, du moins minoré. Après “ L’Esthétique galante ”, étude fondatrice réalisée sous la direction d’Alain Viala2, des travaux d’édition ont rendu de la visibilité aux œuvres galantes, tandis que plusieurs ouvrages soulignaient l’importance de ce courant au XVIIe siècle3.

En dépit de cet engouement récent et de cet effort de bonne volonté, restent des zones peu explorées au sein de l’esthétique galante. Ainsi, le rôle majeur et la place de premier plan occupée par Voiture dans ce courant n’ont-ils guère été mis en lumière jusqu’à présent. Pourtant, Voiture incarnait, aux yeux de ses contemporains, le modèle exemplaire du galant homme4, et les lettres et poésies composant son œuvre sont antérieures aux productions qui fleurissent dans l’entourage de Madeleine de Scudéry. Rassemblées et publiées après sa mort, en 1648, elles connaissent un retentissant succès de librairie, et sont précédées, dans l’édition originale5, d’un éloge de Voiture par son neveu Martin Pinchêne qui constitue la première théorie de l’esthétique galante6.

L’œuvre de Voiture permet donc de cerner de plus près cette esthétique galante un brin mystérieuse et nébuleuse par nature parce qu’elle est partout : dans les poésies, les romans et les correspondances privées, dans les ruelles, la manière de converser, l’“ air ” que certains ont et qui fait irrémédiablement défaut à d’autres ; mais elle demeure insaisissable, rétive à la théorie, ne se dévoilant que derrière l’écran du “ je-ne-sais-quoi ”. Et, dans ses lettres familières, le père Bouhours, théoricien de l’esthétique galante, regarde ce qu’il nomme les “ fictions ingénieuses ” de Voiture comme un modèle exemplaire du “ style agréable ” et de “ l’air de gayeté ” qui caractérisent sa “ manière ”7. Elles sont fondées sur un mélange des genres qui introduit une grande variété dans le discours ; elles lui offrent de la gaieté en conviant le destinataire à une sorte de jeu, et possèdent un charme capable de transfigurer la réalité ordinaire pour séduire le lecteur.

Voiture s’amuse en effet, dans ses lettres, à raconter des “ fables ”, laissant glisser son discours vers la fiction. Alliant au genre de la lettre familière des genres narratifs plaisants, il s’amuse à pasticher le conte quand il écrit à mademoiselle de Bourbon encore enfant, s’inspire des romans de chevalerie courtois dans les lettres écrites “ en vieux langage ”, des romans galants italiens ou espagnols dans les lettres de compliments, utilise le modèle de la fable pour métamorphoser son amie Angélique Paulet en lionne ou le prince d’Enghien en brochet, et endosse des identités de fantaisie, signant tour à tour “ Gustave-Adolphe, roi de Suède ”, “ Léonard, gouverneur des lions du Maroc ”, “ le chevalier inconnu ”, etc. Pour le père Bouhours, ces “ fictions ingénieuses ”8 “ sont pour l’esprit autant de spectacles divertissants, qui ne manquent point de plaire aux personnes éclairées ”.9

Pourtant, dans le premier dialogue composant La Manière de bien penser dans les ouvrages d’esprit, Eudoxe, par la voix duquel s’exprime l’auteur, soutient que les véritables “ ouvrages d’esprit ” ne sauraient s’écarter du vrai et composer avec le faux. Lorsqu’il évoque certaines lettres de Voiture, il doit consentir quelques réserves :

Si j’osois condamner Voiture, repartit Eudoxe ; je dirois qu’en ces deux rencontres, il s’oublie un peu, & sort du caractère du véritable esprit […]10

Toutefois, il ajoute ensuite :

[…] mais j’aime mieux dire qu’il se joûë agréablement de son sujet ; & que les Lettres galantes ne demandent pas une vérité si austère que des Epitres dédicatoires, qui sont d’elles mesmes graves & sérieuses11.

En refusant de “ condamner Voiture ”, le père Bouhours indique que ses lettres s’écartent des modèles traditionnels du discours épistolaire. Elles établissent le modèle nouveau et original des “ Lettres galantes ”. En réalité, la lettre galante n’est pas seulement affranchie des conventions habituelles ; elle édifie des règles nouvelles que Madeleine de Scudéry énonce dans la conversation intitulée De la manière d’écrire des lettres :

C’est proprement en celles-là [les lettres galantes] où l’esprit doit avoir toute son étendue ; où l’imagination a la liberté de se jouer, et où le jugement ne paraît pas si sévère qu’on ne puisse quelquefois mêler d’agréables folies parmi les choses les plus sérieuses12.

La lettre galante se caractérise par sa “ liberté ”, mais elle “ doit ” néanmoins respecter un principe qui recouvre un procédé stylistique : l’alliance d’“ agréables folies ” et des “ choses sérieuses ”. C’est précisément ce que fait Voiture en introduisant des “ fictions ingénieuses ” dans des discours possédant une valeur référentielle.

Dans la lettre à mademoiselle de Bourbon13 où il pastiche le genre du conte, il rapporte le “ supplice ” qui lui a été infligé pour avoir manqué à sa mission de divertir la petite fille qui était malade. Les dames de Rambouillet l’ont condamné à être “ berné ” :

J’eus beau crier et me défendre, la couverture fut apportée, et quatre des plus forts hommes du monde furent choisis pour cela14.

Le discours suit une logique d’amplification mise au service du merveilleux :

A tous coups ils me perdoient de vue et m’envoyoient plus haut que les aigles ne peuvent monter. Je vis les montagnes abaissées au-dessous de moi, je vis les vents et les nuées cheminer dessous mes pieds, je découvris des pays que je n’avois point imaginés15.

Et Voiture émaille son récit de péripéties :

Mais il survint un plus dangereux accident : le dernier coup qu’ils me jetèrent en l’air je me trouvai dans une troupe de grues […]. Aussitôt elles vinrent fondre sur moi à grands coups de bec, et d’une telle violence, que je crus être percé de cent coups de poignards ; et une d’elles qui m’avoit pris par la jambe, me poursuivit si opiniâtrément qu’elle ne me laissa point que je ne fusse dans la couverture16.

De plus, en alliant des registres différents, il séduit des lecteurs variés. Il côtoie le registre galant par un compliment témoignant que, s’il peut échouer à divertir une enfant, il ne saurait faillir à sa réputation de galant homme :

Mais parmi tant d’objets différents qui en même temps frappèrent mes yeux, il y en eut un qui, pour quelques moments, m’ôta de crainte et me toucha d’un véritable plaisir ; c’est, mademoiselle, qu’ayant voulu regarder vers le Piémont […] je vous vis dans Lyon que vous passiez la Saône. Au moins, je vis sur l’eau une grande lumière et beaucoup de rayons à l’entour du plus beau visage du monde17.

Et il glisse vers le badinage par un trait d’esprit destiné non à l’enfant, mais aux adultes :

Ce que je vous puis dire, mademoiselle, c’est que jamais personne ne fût si haut que moi, et que je ne croyois pas que la fortune me dût jamais tant élever18.

Voiture s’écarte autant que possible, dans cette lettre, du vrai et du réel. Cependant, la visée de son discours exige qu’il renonce à une “ vérité […] austère ”19 pour divertir mademoiselle de Bourbon et réparer son précédent échec.

Dans les lettres adressées au comte de Saint-Aignant, au comte de Guiche et à Arnauld de Corbeville, il allie des éléments encore plus hétérogènes puisqu’il évoque des événements politiques et historiques contemporains en pastichant les romans de chevalerie médiévaux. Un trucage du cadre énonciatif métamorphose ses correspondants en héros de romans : Voiture s’adresse, sous le nom de “ chevalier inconnu ”, au comte de Guiche et à Arnauld de Corbeville rebaptisés “ comte Guicheus […] et dom Arnaldus ”, et au comte de Saint-Aignant nommé “ très-gentil, très-preux et très-noble chevalier de l’Isle Invisible ” parce qu’il est prisonnier à la Bastille20. Il récupère le registre merveilleux dans lequel se situent ces romans anciens en déclarant par exemple que si le comte de Saint-Aignant est embastillé, c’est qu’il est victime d’un “ enchantement ” :

Ce m’aid’Dieux, beau sire, cettuy est le plus fier enchantement dont j’ouïs oncques parler, et qui plus fait à douter. Planté de preud’hommes y a qui moult ont grand talent de vous aider en cette vostre besogne21.

Mais surtout, Voiture travestit son langage en empruntant aux chansons de geste le lexique des armes et du combat et en employant des tournures syntaxiques archaïques :

Aussi bien, quand je me ramentois comme estes sur le point de ferir sur ennemis, et de vous parmi eux mesler, si qu’à toute heure il m’est avis que d’icy j’oy la noise de la bataille, le hennir des chevaux, le froissis des lances, le chapelis des armes, et le martelis des espées, je me hontoye moult durement à par moy, et me tiens à honny et mécréant, quand je ne puis en celle achoison estre près de vous […]22.

Enfin, il va jusqu’à réécrire l’Histoire elle-même. Pour raconter la reprise par les armées françaises de la ville de Cazal assiégée par les Espagnols23, il travestit la bataille en aventure chevaleresque. L’assaillant, le prince Thomas de Savoie, est présenté comme “ un géant dépiteux et felon ” et la ville de Cazal est devenue :

[…] une damoiselle qui Cazalie est nommée, moult prisée et cherie de ceux du païs, et de maints grands seigneurs d’étranges terres desirée, comme celle qui est de moult beau viaire et bien adressée de tous ses membres, avenant et de si plaisant regard, que c’est un déduit à regarder24

Voiture éclaire les enjeux de l’entreprise militaire en transposant la politique internationale dans le domaine amoureux :

[…] le soudan des Ibériens […] pieça de longtemps la convoitoit pour la mettre en servage, et lui tollir son honneur, ainsi qu’il a fait de mainte autre que le geant a mise en sa baillie, dont il a pris les unes à vive force, et plusieurs autres par barrat et mal engin : car de telles damoiselles convoiteux est le soudan à demesure, si que l’en dit que toutes les desire, et oncques n’en pourroit estre assouvy25.

Du côté français, le “ chevalier faé aux vermeilles connoissances ” et “ l’invincible chevalier qui porte d’azur à trois fleurs d’or ”26, occupés sur le front de Flandres, ne peuvent intervenir personnellement. Ils dépêchent le gouverneur du Piémont, “ Harcuriel des Isles Périlleuses ”27. L’Histoire, pour cette fois, cède aux exigences du roman, “ au desfinement, la desconfiture tourna sur les gloutons ”. Voiture allie réel et fiction, sérieux et plaisant, associant l’idéalisation propre au roman de chevalerie aux événements historiquement datés de la guerre de Trente Ans.

Mais ses romans favoris sont les œuvres composées par les Italiens ou les Espagnols qui, elles aussi, mêlent aventures chevaleresques et amoureuses. Il s’en inspire pour renouveler l’expression du compliment dans deux lettres restées célèbres. Celle que, âgé d’environ vingt-cinq ans, il a fait imprimer au début d’un exemplaire du Roland furieux de l’Arioste offert à madame de Saintot28 lui a valu d’être introduit et à l’introduire à l’hôtel de Rambouillet et l’a rendu célèbre dans les ruelles. Jouant sur la polysémie du nom Roland qui renvoie au roman ainsi qu’à son héros éponyme, Voiture délègue à ce dernier le soin de présenter ses hommages à la dame. Il annonce “ la plus belle aventure que Roland ait jamais eue ” sans préciser s’il s’agit de celle que raconte le livre ou de sa rencontre avec madame de Saintot :

Madame, voici, sans doute, la plus belle aventure que Roland ait jamais eue, et lorsqu’il défendoit seul la couronne de Charlemagne, et qu’il arrachoit les sceptres des mains des rois, il ne faisoit rien de si glorieux pour lui qu’à cette heure qu’il a l’honneur de baiser les vôtres29.

Il joue de la même façon sur la polysémie du mot “ fables ” et du nom Amadis dans la lettre au duc de Bellegarde30 accompagnant un exemplaire de l’Amadis de Gaule :

Monseigneur, en une saison où l’histoire est si brouillée, j’ai cru que je pouvois vous envoyer des fables, et qu’en un lieu où vous ne songez qu’à vous délasser l’esprit, vous pourriez accorder à l’entretien d’Amadis quelques-unes de ces heures que vous donnez aux gentilshommes de votre province31.

L’alliance du réel et de la fiction, de la lettre et du roman est justifiée par la personnalité du duc de Bellegarde qui, comme les héros de ces romans, s’est distingué par les armes et par ses conquêtes amoureuses. C’est pour cette raison que Voiture le présente comme un modèle exemplaire de “ la vraie galanterie ” :

Vous avez su avoir des rois pour rivaux sans les avoir pour ennemis, et posséder en même temps leur faveur et celle de leurs maîtresses32 ; et en un siècle où la discrétion, la civilité et la vraie galanterie étoient bannies de cette cour, vous les avez retirées en vous […]33.

Il confirme ainsi que l’alliance d’éléments différents constitue une caractéristique majeure de la galanterie, aussi bien au plan social qu’au plan littéraire et stylistique. De plus, l’entrelacement du réel et de la fiction autorise à formuler des compliments dithyrambiques. Madame de Saintot est assimilée par analogie à une héroïne de roman :

Et certes elle [Angélique34] seroit au-delà de tout ce qu’Arioste nous en jamais dit, s’il [Roland] ne reconnoissait l’avantage que vous avez sur cette dame, et n’avouoit que si elle étoit mis auprès de vous, elle auroit recours, avec plus de besoin que jamais, à la force de son anneau35.

Et le duc de Bellegarde est présenté comme le parangon de la chevalerie :

En effet, monseigneur, vous avez fait voir à la France un Roger plus aimable et plus accompli que celui de Grèce et que celui de l’Arioste ; et sans armes enchantées, sans les secours d’Alquife ni d’Urgande, et sans autres charmes que ceux de votre personne, vous avec eu dans la guerre et dans l’amour les plus heureux succès qui s’y peuvent souhaiter36.

Paradoxalement, les compliments formulés par Voiture peuvent sembler plus “ vrais ” que ceux qui apparaissent dans les discours encomiastiques traditionnels car le détour par la fiction leur offre un caractère plaisant qui “ tempère ”37 ce qu’ils ont d’excessif. C’est ce que Voiture affirme à la fin de la lettre à madame de Saintot :

[…] il est, ce me semble, bien juste, puisque je lui donne moyen de vous entretenir de ses passions, qu’il vous raconte quelque chose des miennes ; et que parmi tant de fables, il vous dise quelques vérités38.

Les préfaces et les épîtres dédicatoires, au XVIIe siècle, confondent souvent leurs destinataires avec les héros ou héroïnes des ouvrages qu’elles introduisent. Mais Voiture s’en distingue en faisant de cet usage une sorte de jeu mondain. Le jeu littéraire du pastiche dénonce en même temps qu’il redouble le jeu social consistant à faire l’éloge des dames et des Grands. C’est là, selon le père Bouhours et Madeleine de Scudéry, une des caractéristiques majeures des lettres galantes où l’on “ se joûë agréablement de son sujet ”, dit le premier, “ où l’imagination a la liberté de se jouer ”, déclare la seconde. Par leur caractère ludique, les fictions de Voiture peuvent même s’autoriser à côtoyer la raillerie.

Le nom de Voiture demeure associé à la tradition du badinage marotique qu’il a remis en vogue. Mais, tout en réactivant une tradition ancienne, Voiture reste ancré dans l’esprit de son époque car ce que l’on nomme couramment “ badinage ” est, au XVIIe siècle, la forme galante du burlesque. Il ne s’agit pas de cette “ forme de protestation et d’insurrection par l’écriture ” 39 qui se développe dans la seconde moitié du siècle sous l’égide de Scarron, mais d’une forme ludique du burlesque consistant à prendre de la distance par rapport aux normes sociales et littéraires. Or, dans les discours adressés aux Grands ou aux dames, les fictions inventées par Voiture révèlent que c’est un jeu de transgresser les conventions imposées par l’étiquette ou les codes de la politesse mondaine.

Il s’amuse, par exemple, à transposer l’univers de ses familiers dans celui des animaux. La célèbre lettre de la Carpe au Brochet est d’ailleurs inspirée d’un jeu mondain organisé autour du duc d’Enghien, futur Grand Condé, dans lequel chaque participant figurait un poisson. Après un des succès militaires du duc, Voiture, pour l’en féliciter, lui adresse une lettre dans laquelle le duc conserve son rôle de Brochet, Voiture celui de la Carpe, tandis que les événements de la campagne militaire sur le Rhin sont transposés dans l’univers des poissons. Voiture enfreint les règles du discours encomiastique en donnant au duc d’Enghien, prince du sang et héros de la bataille de Rocroi, l’apparence d’un vulgaire poisson et en s’adressant à lui sans façons. La lettre commence par une interpellation familière et des compliments qui contrastent éminemment avec le style de l’éloge officiel :

Eh ! bonjour mon compère le Brochet ! bonjour mon compère le Brochet !Je m’étois toujours bien douté que les eaux du Rhin ne vous arrêteroient pas ; et connoissant votre force et combien vous aimez à nager en grande eau, j’avois bien cru que celles-là ne vous feroient point de peur, et que vous les passeriez aussi glorieusement que vous avez achevé tant d’autres aventures40.

Voiture abaisse encore le registre de la lettre en passant des images piscicoles aux métaphores culinaires :

Quoique vous ayez été excellent jusqu’ici à toutes les sauces où l’on vous a mis, il faut avouer que la sauce d’Allemagne vous donne un grand goût et que les lauriers qui y entrent vous relèvent merveilleusement41.

Il se fait même irrévérencieux en traitant les enjeux de politique internationale comme une affaire de “ gros poissons ” :

 [quelques macreuses] […] nous dirent que les gros poissons, lesquels, comme vous savez, mangent les petits, avoient peur que vous ne fissiez d’eux, comme ils font des autres […]. A dire le vrai, mon compère, vous êtes un terrible Brochet ! […] et si vous continuez comme vous avez commencé, vous avalerez la mer et les poissons42.

Les jeux de mots qu’il glisse, sous couvert de la transposition du monde politique dans celui des poissons, ont des connotations audacieuses. Dans le contexte des rivalités entre les princes du sang qui annonce la Fronde, le duc d’Enghien apparaît presque comme un ambitieux assoiffé de gloire et de pouvoir. A cet égard, la métaphore de Voiture apparaît prémonitoire. Reste que le modèle traditionnel du discours encomiastique ressort passablement gauchi de cette fiction burlesque.

Voiture subvertit également les codes du discours adressé aux dames dans des lettres où il crée de nouvelles fictions sur le modèle de la fable pour revisiter le discours amoureux. Il profite d’un passage à Ceuta, après un séjour en Espagne, pour imaginer une fiction dans le goût africain. Jouant sur le surnom de “ lionne ” donné à son amie Angélique Paulet par les familiers de l’hôtel de Rambouillet, il s’amuse à employer le mot au sens littéral et attribue à la jeune femme une généalogie léonine :

Après cela, mademoiselle, je n’aurai plus rien à faire ici, que d’aller voir vos parents43, à qui je veux parler de ce mariage, qui a fait autrefois tant de bruit, et tâcher d’avoir leur consentement, afin que personne ne s’y oppose plus. A ce que j’entends, ce sont gens peu accostables. J’aurai de la peine à les trouver. On m’a dit qu’ils doivent être au fond de la Libye, et que les lions de cette côte sont moins nobles et moins grands44.

Le badinage repose sur l’ambiguïté entretenue entre sens littéral et sens figuré, sérieux et plaisanterie. Voiture feint de revenir au sérieux et d’évoquer de véritables lions qu’il aurait pu apercevoir à Ceuta :

Tout de bon, on en donne ici des lions pour trois écus qui sont les plus jolis du monde : en se jouant, ils emportent un bras ou une main à une personne […]45.

Mais il ajoute :

[…] je vous les enverrai par le premier vaisseau qui partira, et plût à Dieu que je pusse aller avec eux me mettre à vos pieds !46

Poursuivant la fable d’une lettre à l’autre, il joint à la suivante… plusieurs lions de cire rouge. Ce qui était jeu de mots devient alors une véritable fable dans laquelle Voiture pastiche aussi le style de ce que l’on nommerait aujourd’hui le roman d’espionnage politique :

Mademoiselle, ce lion ayant été contraint, pour quelques raisons d’Etat, de sortir de Libye avec toute sa famille et quelques-uns de ses amis, j’ai cru qu’il n’y avoit point de lieu au monde où il se pût retirer si dignement qu’auprès de vous, et que son malheur lui sera heureux en quelque sorte, s’il lui donne occasion de connoître une si rare personne47.

Mais il se sert surtout de cette fiction pour formuler un discours galant tout en tournant en dérision les topoï de la poésie pétrarquiste. Jouant à se dissimuler derrière la signature “ Voiture l’Africain ” ou “ Léonard, gouverneur des lions du Maroc ”, il abandonne la déférence exigée par un discours adressé à une dame, précisant :

 […] l’air de ce pays m’a déjà donné je ne sais quoi de félon, qui fait que je vous crains moins, et quand je traiterai désormais avec vous, faites état que ce sera de Turc à More48.

Ainsi dénonce-t-il la “ cruauté ” de la jeune femme :

[…] j’envoie dès demain des cartels aux Mores de Maroc et de Fez, où je m’offre à soutenir que l’Afrique n’a jamais rien produit de plus rare, ni de plus cruel que vous49.

Cependant, l’assimilation plaisante d’Angélique Paulet à une lionne lui permet de revisiter l’image de la “ cruelle ” en superposant ironiquement le sens littéral et le sens figuré de l’adjectif substantivé :

Si vous voulez leur apprendre l’invention de se cacher sous une forme humaine, vous leur ferez une faveur signalée : car par ce moyen, ils pourroient faire beaucoup plus de mal et plus impunément. […] Au moins sais-je bien qu’ils ne verront rien auprès de vous qui leur puisse radoucir ou rabaisser le cœur, et qu’ils y seront aussi bien nourris que s’ils étoient dans leur plus sombre forêt d’Afrique50.

Le discours repose donc sur un double détournement burlesque : Voiture représente Angélique Paulet comme une lionne par référence non à son physique, mais à son caractère et à son attitude à l’égard des amants, et souligne ainsi sa “ cruauté ” en employant le terme au sens littéral et non au figuré comme dans la poésie pétrarquiste. Le discours glisse de l’éloge à la raillerie, mais son originalité et son caractère plaisant indiquent assez que c’est un jeu de métamorphoser la jeune femme en lionne. La raillerie ne saurait donc être prise au sérieux. Au contraire, le détour par la fiction qui égratigne les codes du discours amoureux séduit la destinataire de la lettre en la surprenant et en l’amusant.

Voiture a ainsi inventé de nombreuses fictions qui ne sont pas systématiquement déplacées dans l’univers des animaux, mais contrastent toujours avec les discours inspirés du style pétrarquiste. Le père Bouhours cite comme modèle exemplaire de ces “ fictions ingénieuses ” la lettre à mademoiselle de Rambouillet que Voiture signe “ Gustave-Adolphe ” pour faire ironiquement référence au roi de Suède que la jeune femme admirait51. En jouant à endosser l’identité de celui-ci, il dégrade l’image du prince luthérien et lui prête un discours amoureux emphatique et ridicule. Bien que Voiture loue l’esprit, le cœur et les grâces de mademoiselle de Rambouillet comme “ des biens infinis que personne que [lui] n’a jamais osé prétendre ”, il raille en même temps discrètement l’admiration naïve qu’elle avait pour le chef d’armées.

Les fictions inventées par Voiture permettent à un roturier tel que lui de s’adresser à un illustre seigneur sur un ton de familiarité en l’appelant “ compère ” et de dire des galanteries aux dames tout en raillant leurs mépris et leurs faiblesses. Mais nul doute que c’est “ pour rire ” que Voiture feint de se montrer irrévérencieux. Son burlesque demeure galant et ne dégrade ni les œuvres antiques ni le langage ; Voiture n’adopte pas plus le “ langage des Halles ”52 que le style ampoulé du “ burlesque retourné ”53. Les fables qu’il raconte travestissent les modèles littéraires traditionnels tout en respectant les codes de la politesse mondaine. Voiture se conforme ainsi à cette exigence de plaire que tous, au XVIIe siècle, ont soulignée.

Pour charmer les destinataires de ses lettres, Voiture tend à rapprocher le genre de la lettre de celui de la poésie en inventant de nouvelles fictions fondées sur une imitation du style de la poésie pétrarquiste. Dans une lettre au cardinal de la Valette, il exalte la beauté de mademoiselle de Bourbon à travers une rhétorique pleine d’emphase qui paraît d’abord conférer au discours un aspect très affété :

Elle a des yeux dans lesquels il semble que toute la lumière du monde soit renfermée, un teint qui obscurcit toutes choses, une bouche que toutes celles du monde ne sauroient assez louer, pleine de traits et de charmes, et qui ne s’ouvre et ne se ferme jamais qu’avec esprit et jugement54.

Mais ce préambule est chargé d’introduire une métaphore filée qui, en assimilant plaisamment la jeune fille à une voleuse, transforme le discours en une nouvelle fiction :

Selon que je la viens de dépeindre, vous jugerez bien que c'est une beauté fort différente de celle de la reine Epicharis. Mais si elle n'est pas si égyptienne qu'elle, elle ne laisse pas d'être pour le moins aussi voleuse. Dès sa première enfance, elle vola la blancheur à la neige et à l'ivoire, et aux perles l'éclat et la netteté. Elle prit la beauté et la lumière des astres, et encore, il ne se passe guère de jours qu'elle ne dérobe quelque rayon au soleil, et qu'elle ne s'en pare à la vue de tout le monde. Dernièrement, en une assemblée qui se fit au Louvre, elle ôta la grâce et le lustre à toutes les dames et aux diamants qui la couvroient ; elle n'épargna pas même les pierreries de la couronne sur la tête de la Reine, et elle en sut enlever ce qui y étoit de plus brillant et de plus beau55.

Voiture fait allusion, en parlant de la “ reine Epicharis ”, à une personnalité de la société mondaine : mademoiselle du Pré, cousine de l’abbé Arnauld, s’était proclamée reine d’un ordre de chevalerie qu’elle avait institué et nommé l’ordre des Egyptiens parce que l’on ne pouvait y être admis sans avoir fait un larcin galant56. L’allusion est l’indice qui fait basculer le discours dans un espace ludique où les repères de la réalité sont relayés par ceux de la fiction. A partir de la métaphore de la voleuse, Voiture crée une courte fable ancrée dans le merveilleux. De même que madame de Saintot avait été métamorphosée en héroïne de roman et Angélique Paulet en lionne cachée sous une forme humaine, Mademoiselle de Bourbon est traitée comme un personnage de conte de fées. Mais le recours à la fiction rompt avec le sérieux et “ tempère ” ainsi la valeur hyperbolique des compliments.

“ […][C]’est l’air de gayeté dont cela se dit qui sauve ce que la pensée a en apparence de faux et d’outré ”57, déclare le père Bouhours à propos de ce passage, témoignant même à son insu de l’efficacité du charme employé par Voiture car il renchérit sur “ ce que la pensée a […] de faux ” en ajoutant :

[…] car enfin il étoit vray dans le fonds que Mademoiselle de Bourbon effaçoit tout ce qu’il y avoit de beau à la Cour ; et ce vol qu’on luy attribuë n’est qu’un tour ingénieux, pour dire la chose agréablement58.

En utilisant dans la prose des procédés rhétoriques qui d’ordinaire ne s’emploient que dans la poésie, Voiture transpose dans le cadre de la lettre familière l’esprit galant qui régnait à l’hôtel de Rambouillet et distingue la chambre bleue d’Arthénice des salons qui se développent par la suite. Dans l’entourage de la marquise de Rambouillet, composé de la fine fleur de l’aristocratie et des meilleurs poètes de cette génération, tout était prétexte à transformer les menus événements de la vie quotidienne en divertissements. Voiture raconte par exemple dans une autre lettre au cardinal de la Valette une soirée offerte par madame du Vigean dans sa propriété de La Barre en l’honneur de la princesse de Condé. Il s’ingénie à accorder son style au sujet : les familiers du cercle de Rambouillet ayant inventé des surprises pleines de charme pour changer cette soirée en véritable fête, il sublime à son tour la soirée dans le récit qu’il en fait. La petite société avait prémédité de surprendre la princesse, lorsqu’elle découvrirait le domaine, par des statues vivantes disposées autour d’une fontaine. Voiture rehausse la beauté des statues avec force superlatifs et métaphores :

Quand nous nous en fûmes approchés [de la fontaine], nous découvrîmes dans une niche qui étoit dans une palissade, une Diane à l’âge de onze ou douze ans, et plus belle que les forêts de Grèce et de Thessalie ne l’avoient jamais vue. Elle portoit son arc et ses flèches dans ses yeux, et avoit tous les rayons de son frère à l’entour d’elle. Dans une autre niche auprès étoit une de ses nymphes, assez belle et assez gentille pour être une de sa suite59.

Mais il s’agit d’un divertissement galant, destiné à amuser la princesse, et non à l’impressionner ; aussi Voiture ajoute-t-il un mot d’esprit qui souligne le caractère ludique de cette surprise et ramène son discours dans un registre plaisant :

Ceux qui ne croient pas les fables, crurent que c’étoit mademoiselle de Bourbon et la pucelle Priande60. Et à la vérité elles leur ressembloient extrêmement61.

Voiture puise dans le fonds des images pétrarquistes pour évoquer “ une table qui sembloit avoir été servie par les fées ”, ou “ une chambre si bien éclairée, qu’il sembloit que le jour qui n’étoit plus dessus la terre s’y fût retiré tout entier ”. Il n’épargne pas les hyperboles pour dépeindre le feu d’artifice final :

[…] et l’on vit sortir du grand bois qui étoit à trois cents pas de la maison un tel nombre de feux d’artifice, qu’il sembloit que toutes les branches et les troncs des arbres se convertissent en fusées ; que toutes les étoiles du ciel tombassent, et que la sphère du feu voulut prendre la place de la moyenne région de l’air62.

Mais il désamorce systématiquement la pompe de ces images en glissant dans un burlesque léger et dévoile l’envers des procédés qu’il emploie en tournant la rhétorique en dérision :

Ce sont, monseigneur, trois hyperboles, lesquelles appréciées et réduites à la juste valeur des choses valent trois douzaines de fusées.

La rhétorique est mise au service de l’évocation du feu d’artifice aussi bien que des potages :

Ceci, monseigneur, est un endroit de l’aventure qui ne se peut décrire. Et certes, il n’y a point de couleurs ni de figures en la rhétorique qui puissent représenter six potages, qui d’abord se présentèrent à nos yeux63.

Et Voiture fait preuve d’autodérision en frayant cette fois avec le “ burlesque retourné ” :

Cela y fut particulièrement remarquable, que n’y ayant que des déesses à table et deux demi-dieux, à savoir M. Chaudebonne et moi, tout le monde y mangea, ne plus ne moins que si c’eussent été des personnes mortelles64.

Les lettres comme celle-ci basculent dans la fiction sans faire référence à des ouvrages ou des héros romanesques, mais par le caractère hyperbolique des compliments et des représentations qui s’entend comme une référence tacite et surtout amusée à la poésie pétrarquiste. Le père Bouhours souligne cette confusion du discours épistolaire et du discours poétique que produisent certaines fictions de Voiture et y voit l’empreinte de ce qu’il nomme le style “ agréable ”65 :

La fiction, ou quelque chose d’un peu poétique, rend les pensées très-agréables dans la prose66.

En parlant de “ quelque chose d’un peu poétique ”, le père Bouhours propose une analyse bien imprécise, mais c’est à dessein puisqu’il se veut galant, lui aussi. De même, Voiture entretient le flou en se situant dans un espace intermédiaire entre registre de la prose et registre poétique, sérieux et badinage. Les fictions inspirées du style de la poésie pétrarquiste reflètent l’esprit enjoué et délicat que cultivait la société de l’hôtel de Rambouillet : elles transfigurent les relations familières, la réalité ordinaire, et leur tonalité plaisante présente la grisaille quotidienne sous le jour d’un inépuisable divertissement.

Les “ fictions ingénieuses ” qui associent la lettre familière au style du roman, du conte, de la fable ou de la poésie amoureuse ne donnent à voir qu’un échantillon de toutes celles qui apparaissent dans la correspondance de Voiture. Il fonde les fables qu’il invente sur des motifs très divers : celui de la guerre, pour engager à la prudence ses amis partis livrer bataille en leur rappelant que le secret des armes enchantées s’est perdu, celui du voyage, pour changer ses périples en autant d’aventures, et même celui de sa propre mort qu’il dépeint dans plusieurs lettres avec un luxe de détails macabres pour plaisanter à propos de ses souffrances d’exilé ou du manque des êtres chers.

Ces fictions révèlent les traits caractéristiques de son style que l’on retrouve dans toute sa correspondance. Elles possèdent toujours une fonction ludique mais, au-delà du ton enjoué qu’elles offrent au discours familier, elles mettent en évidence la nouveauté de l’esthétique galante. L’alliance de genres, de registres, de tons et de styles différents est à l’origine de l’invention du “ prosimètre ”, l’alliance des vers et de la prose, dont plusieurs œuvres de Sarasin et de La Fontaine tirent leur originalité. L’imitation du style de la poésie pétrarquiste et l’idéalisation des individus appartenant au cercle des familiers offrent aux romans de Madeleine de Scudéry l’“ air galant ” qui les singularise. La vogue de l’esthétique galante s’est surtout développée à partir de 1650, après la mort de Voiture. Mais il apparaît comme son principal instigateur : l’ “ air de gaieté ”, la fantaisie et l’audace qui ont plu dans ses lettres constituent les traits distinctifs de l’esthétique à laquelle d’autres, après lui, ont offert un soubassement théorique et de nouvelles illustrations. Enfin, c’est Voiture qui a montré comment, en étant roturier et fils d’un marchand de vin, on pouvait rompre avec les codes de l’échange avec les Grands sans cesser de leur témoigner de la déférence. Cette attitude, comprise et imitée avec talent par les protégés de Fouquet, servira d’ambassadrice à cette nouvelle catégorie de gens de Lettres issus de la petite noblesse ou de la bourgeoisie.

Notes de bas de page numériques

1 Gustave Lanson, Histoire de la littérature française, éd. de 1895 remaniée et complétée pour la période 1850-1950 par Paul Tuffrau, Hachette, Paris, 1960, IVe partie, livre I, chap. II, p. 366.
2 Alain Viala (dir.), Emmanuelle Mortgat, Claudine Nédélec, avec la collaboration de Marina Jean, L’Esthétique galante : Paul Pellisson, Discours sur les œuvres de Monsieur Sarasin (et autres textes), Toulouse, Société de Littératures classiques, 1989
3 Voir notamment Jean-Michel Pelous, Amour précieux, amour galant (1654-1675), Essai sur la représentation de l’amour dans la littérature et la société mondaines, Paris, Klincksieck, 1980 ; Alain Génetiot, Poétique du Loisir mondain de Voiture à La Fontaine, Paris, Champion, coll. “ Lumière classique ”, 1997 et Delphine Denis, Le Parnasse galant, institution d’une catégorie littéraire au XVIIe siècle, Paris, Champion, coll. “ Lumière classique ”, 2001.
4 Voir Eloge de Voiture par son neveu Martin Pinchêne in Œuvres de Voiture, éd. A. Ubicini, 1855, reprint Genève, Slatkine, 1967, 2 vol, t. I, p. 8 et Gédéon Tallemant des Réaux, Historiettes, éd. Georges Mongrédien, Paris, Garnier, coll. “ Classiques ”, 1901, 8 vol., t. III, CXII, “ Voiture ”, p. 29.
5 Vincent Voiture, Œuvres, Paris, Augustin Courbé, 1650, précédé d’une épître dédicatoire et d’un avis au lecteur rédigés par Martin Pinchêne, neveu de l’auteur et éditeur de l’œuvre.
6 Voir Delphine Denis, introduction à De l’Air galant et autres conversations, Op. cit., p. 47.
7 Père Dominique Bouhours, La Manière de bien penser dans les ouvrages d’esprit, (1ère éd. chez Florentin Delaulne, Paris 1687), texte reproduit, introduction et notes de Suzanne Guellouz, Toulouse, Société de Littératures classiques, 1998, voir p. 138-139 et p. 145.
8 Ibid., p. 139.
9 Ibid., p. 145.
10 Ibid., p. 65, à propos des lettres de Voiture adressées à madame de Saintot et au duc de Bellegarde, éd. A. Ubicini, Op. cit., t. I, p. 17 et 31.
11 Ibid.
12 Madeleine de Scudéry, De la Manière d’écrire des lettres, in Clélie, repris dans De l’Air galant et autres conversations, 1653-1684, édition critique établie par Delphine Denis, Paris, coll. “ Sources classiques ”, Champion, 1998, p. 154.
13 Anne-Geneviève de Bourbon (1619-1679), fille du Prince de Condé et de Charlotte-Marguerite de Montmorency, future duchesse de Longueville. Elle était âgée de onze ans lorsque Voiture écrit cette lettre.
14 Voiture, Œuvres, éd. établie par Alexandre Ubicini, 2 vol., (1855), Slatkine reprints, Genève, 1967, t. I, lettre n° 9, 1630, p. 40.
15 Ibid., t. I, p. 41.
16 Ibid., t. I, p. 42.
17 Ibid., t. I, p. 41.
18 Ibid., t. I, p. 40.
19 Père Dominique Bouhours, voir Supra.
20 Prisonnier pour n’avoir pas rejoint assez tôt, avec son régiment, l’armée de M. de Feuquières qui fut défaite à Thionville.
21 Lettre au comte de Saint-Aignant, Ibid., t. II, (lettre non-datée), p. 257.
22 Lettre au comte de Guiche, au comte de Saint-Aignant et à Arnauld de Corbeville, Ibid., t. II, mai 1641, p. 260-261.
23 Cazale Monferrato, ancienne capitale du Montferrat, dans la Valteline, a toujours été une des places fortes les plus disputées de l’Italie septentrionale à cause de sa position stratégique sur le Pô, entre le Milanais et le Piémont. La ville fut d’abord attaquée en 1629-1630 par Charles-Emmanuel de Savoie, mais Cazal et le Montferrat sont donnés aux Gonzague, ducs de Mantoue et protégés du roi de France, lors du traité de Cherasco (16 juin 1631). Voiture fait allusion à une seconde attaque menée en avril 1640 sur les ordres du roi Philippe II par les troupes espagnoles. La Tour, gouverneur de la ville, réussit à alerter le comte d'Harcourt, général des forces françaises en Piémont, et, malgré le manque de munitions et de vivres, il tient jusqu’au 29, jour où le secours arrive. Harcourt attaque l’armée espagnole avec une témérité infinie, car celle-ci dispose d’une supériorité numérique écrasante. C’est une victoire complète pour les Français. Outre le généralissime, Turenne et La Mothe-Houdancourt y brillent.
24 Ibid., t. II, p. 265.
25 Ibid.
26 Le cardinal de Richelieu et Louis XIII.
27 Le comte d’Harcourt, général des forces françaises en Piémont.
28 Marguerite de Saintot, née Vion, sœur du poète Vion d’Alibray.
29 Ibid., t. I, lettre n° 1, antérieure à 1625, p. 17.
30 Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, pair et grand écuyer de France, gouverneur de Bourgogne, exilé à Saint-Fargeau par le cardinal de Richelieu.
31 Ibid., t. I, lettre n° 5, 1627, p. 31.
32 Les amours du duc de Bellegarde avec Gabrielle d’Estrées, maîtresse de Henri IV, et Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII, étaient connues.
33 Ibid., t. I, p. 32-33.
34 Héroïne du Roland furieux qui possède un anneau magique.
35 Ibid., t. I, lettre n° 1, p. 18.
36 Ibid., t. I, lettre n° 5, p. 32.
37 Terme employé par plusieurs auteurs. La Fontaine, par exemple, qui recherche “ un juste tempérament ” entre “ quelque chose de galant ” et “ quelque chose d’héroïque et de relevé ” dans Les Amours de Psyché et de Cupidon, préface de l’auteur, Œuvres complètes, éd. Jean Marmier, Paris, coll. “ L’Intégrale ”, Le Seuil, 1965, p. 404.
38 Ibid., t. I, lettre n° 1, p. 19.
39 Giovanni Dotoli, “ Pour une définition du Burlesque ”, Op. cit., p. 343.
40 Voiture, Op. cit., t. I, lettre n° 155, novembre 1643, p. 401.
41 Ibid., t. I, p. 402.
42 Ibid., t. I, p. 404.
43 En italiques dans le texte.
44 Ibid., t. I, lettre n° 53, de Ceuta, 7 août 1633, p. 162.
45 Ibid., t. I, p. 163.
46 Ibid.
47 Ibid., t. I, lettre n° 54, même date, p. 167.
48 Ibid., t. I, lettre n° 53, p. 162.
49 Ibid., t. I, p. 162.
50 Ibid., t. I, lettre n° 54, p. 168.
51 Ibid., t. I, lettre n° 22, mars 1632, p. 73-75.
52 Boileau, Art poétique, Op. cit., Chant I, v. 84, p. 89.
53 Charles Perrault, Parallèle des anciens et des modernes en ce qui regarde les arts et les sciences, Genève, Slatkine, 1971, p. 275.
54 Voiture, Op. cit., t. I, lettre n° 87, de Paris, décembre 1635, Op. cit., t. I, p. 258. Selon A. Ubicini, le cardinal de la Valette “ devint aussi amoureux [de mademoiselle de Bourbon] qu’il l’avait été de sa mère [la princesse de Conti] ”, voir p. 258, note n° 2.
55 Ibid., t. I, p. 258-259.
56 Au XVIIe siècle, le terme “ égyptien/ égyptienne ” s’employait pour désigner les bohémiens.
57 Père Dominique Bouhours, Op. cit., p. 145.
58 Ibid.
59 Ibid., t. I, lettre n° 10, p. 46-47.
60 Mademoiselle Aubry.
61 Ibid.
62 Ibid., t. I, p. 50.
63 Ibid., t. I, p. 48.
64 Ibid.
65 Père Dominique Bouhours, Op. cit., p. 133 et 135.
66 Ibid., p. 139.

Bibliographie

Auteurs étudiés

Bouhours, Père Dominique : La Manière de bien penser dans les ouvrages d’esprit, Florentin Delaulne, Paris, 1687, texte reproduit, introduction et notes de Suzanne Guellouz, 1988.

Voiture, Vincent : Œuvres, lettres et poésies, éd. Alexandre Ubicini, “ revue en partie sur le manuscrit de Conrart, corrigée et augmentée de lettres et pièces inédites, avec le commentaire de Tallemant des Réaux ”, 1855, reprint Genève, Slatkine, 1967, 2 vol.

Articles et ouvrages critiques

Génetiot, Alain : “ Des Hommes illustres exclus du Panthéon : les poètes mondains et galants ”, in Littératures classiques, n°19, automne 1993, pp. 215-235.

Génetiot, Alain : Poétique du Loisir mondain de Voiture à La Fontaine, Paris, H. Champion, coll. “ Lumière classique ”, 1997.

Rollin, Sophie : Le Style de Vincent Voiture, Presses Universitaires de Saint-Etienne, publication prévue décembre 2005.

Rollin, Sophie : “ Un Faire-part de décès galant ou la rupture entre cohésion et cohérence dans une lettre de Vincent Voiture ”, in recueil Cohésion et cohérence, travaux de linguistique textuelle, dir. Anna Jaubert, Lyon, ENS éditions, 2005.

Rollin, Sophie : “ La Guerre en dentelles ou un regard oblique porté sur la guerre dans les lettres de Vincent Voiture ”, Actes du colloque Armées, Guerre et Société dans l’art et la littérature du XVIIe siècle, Nantes, 18-20 mars 2004, à paraître.

Viala, Alain (dir.), Mortgat, Emmanuelle, Nédélec, Claudine, avec la collaboration de Jean, Marina : L’Esthétique galante : Paul Pellisson, Discours sur les œuvres de Monsieur Sarasin (et autres textes), Toulouse, Société de Littératures classiques, 1989.

Viala, Alain : “ D’une Politique des formes : la galanterie ” in XVIIe Siècle n°182, janv.-mars 1994, p. 143-151.

Viala, Alain : “ La Littérature galante : histoire et problématique ” in Il Seicento francese oggi. Situazione e prospettive della ricerca, Actes du colloque international, Monopoli, 27-29 mai 1993, éd. par G. Dotoli, Bari-Paris, Adriatica-Nizet, 1994.

Pour citer cet article

Sophie Rollin, « Les « fictions ingénieuses » de Voiture : des modèles exemplaires du style galant », paru dans Loxias, Loxias 10, mis en ligne le 15 septembre 2005, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=125.

Auteurs

Sophie Rollin

Agrégée de Lettres modernes, docteur es Lettres, Sophie Rollin a consacré à l’étude de l’œuvre complète de Voiture une thèse à paraître fin 2005 sous le titre Le Style de Vincent Voiture (Presses Universitaires de Saint-Etienne). Ses recherches portent sur Voiture et sur l’esthétique galante au XVIIe siècle ; elle a rédigé des articles sur Voiture et sur les comédies-ballets de Molière. Elle travaille actuellement à une édition critique des Lettres de Voiture pour les éditions Champion.