Loxias | Loxias 7 (déc. 2004) Programme d'agrégation 2005 |  Travaux et publications 

Alice De Georges-Métral  : 

Soutenance de thèse (littérature française)

Soutenance de thèse: "Les illusions de l’écriture ou la crise de la représentation dans l’œuvre romanesque de Jules Barbey d’Aurevilly"

Résumé

La lecture de Jules Barbey d’Aurevilly laisse une impression constante, celle d’une écriture qui, sous des formes variables, refuse de donner la clef verrouillant le sens.

A ses yeux, le XIXe siècle est un temps d’égarements idéologiques où fleurissent la religion du progrès, la science positive et les idéaux de la République. Issu de la Révolution qui a affaibli le pouvoir religieux et remis en cause la notion de sacré, le monde contemporain lui apparaît comme une longue période honnie où s’effondre le socle onto-théologique et avec lui tout ce qui pouvait fonder sa signification. Le siècle oscille entre fourvoiement et vacuité. Ces deux interprétations de l’Histoire offrent à l’écriture romanesque deux configurations majeures. La première est le renversement des attentes du lecteur, créées par le texte mais toujours déçues ; la deuxième est la mise en relief d’une absence. L’une et l’autre se retrouvent au niveau de l’inscription des valeurs morales dans les récits : soit que le système axiologique du narrateur se trouve escamoté, soit que la narration mine toute idéologie. Ce sont ensuite les identités génériques et les structures narratologiques que chaque diégèse s’emploie à déconstruire, pour se jouer des expectatives du lecteur ou créer une impression de vide. Les descriptions à leur tour abusent les sens en donnant à voir un tableau qui s’inverse ou s’efface à chaque nouvelle touche de pinceau. Enfin, présents au coeur de la syntaxe et des figures de style, les jeux de déconstruction et d’escamotage remontent à la source même de la production romanesque pour que, de manière irrévocable, l’écriture se fasse illusion

Index

Mots-clés : Barbey d’Aurevilly , déconstruction, illusion romanesque, structures narratologiques

Plan

Texte intégral

Alice De Georges-Métral a soutenu le 23 novembre 2004, à l’Université de Nice-Sophia Antipolis, une thèse de doctorat de littérature française intitulée « Les illusions de l’écriture ou la crise de la représentation dans l’œuvre romanesque de Jules Barbey d’Aurevilly ». Le jury, composé de Philippe Berthier (président), professeur à l’Université de Paris-Sorbonne, de Pierre Glaudes (rapporteur), professeur à l’Université de Toulouse-Le Mirail, de Anna Jaubert, professeur à l’Université de Nice-Sophia Antipolis, de Marie-Françoise Melmoux-Montaubin (rapporteur), maître de conférence à l’Université de Paris VII, et de Jean-Marie Seillan (directeur de recherche), professeur à l’Université de Nice-Sophia Antipolis, lui a décerné la mention très honorable avec les félicitations du jury à l’unanimité.

La lecture de Jules Barbey d’Aurevilly laisse une impression constante, celle d’une écriture qui, sous des formes variables, refuse de donner la clef verrouillant le sens. A ses yeux, le XIXe siècle est un temps d’égarements idéologiques où fleurissent la religion du progrès, la science positive et les idéaux de la République. Issu de la Révolution qui a affaibli le pouvoir religieux et remis en cause la notion de sacré, le monde contemporain lui apparaît comme une longue période honnie où s’effondre le socle onto-théologique et avec lui tout ce qui pouvait fonder sa signification. Le siècle oscille entre fourvoiement et vacuité. Ces deux interprétations de l’Histoire offrent à l’écriture romanesque deux configurations majeures. La première est le renversement des attentes du lecteur, créées par le texte mais toujours déçues ; la deuxième est la mise en relief d’une absence. Une mimesis particulière y est donc à l’œuvre, qui reconfigure le monde contemporain selon l’impression de désaffection et de non-sens qu’il procure au romancier. Elle se constitue selon un système d’illusion qui fédère tous les différents niveaux de l’écriture, et définit la poétique aurevillienne.

 

La première partie, « Aux sources du paradoxe » analyse, à travers les Memoranda, les articles des Œuvres et les hommes et la correspondance la lecture par Barbey du monde contemporain. Le XIXe siècle est présenté comme le lieu où se déploient les illusions idéologiques des contemporains de l’auteur et où l’effondrement du socle onto-théologique entraîne la disparition de ce qui pouvait fournir au monde une signification.

Au cours du premier chapitre, nous montrons que cette position à rebours de Barbey d’Aurevilly a à la fois pour source et pour conséquence la réécriture de sa naissance comme une mise à mort. Ses prises de position face à l’Histoire contemporaine et les idéologies qu’elle véhicule participent d’une même logique. Ces deux éléments, biographique et contextuel, par le rejet du monde contemporain qu’elles supposent entraînent un rapport paradoxal à sa représentation par l’écriture.

Le deuxième chapitre explorera les difficultés et les entraves que cette position particulière de Barbey pose à sa pratique d’écrivain. Ses Memoranda, sa correspondance, les sujets romanesques témoignent du péril dans lequel cette défiance plonge l’écriture. L’excentricité qui fut si souvent reprochée à d’Aurevilly se situe peut-être moins dans ses tenues vestimentaires que dans le choix d’une activité artistique qu’il juge impraticable, aporie qui demande à être résolue et qui semble rendre impossible toute mimesis.

Les illusions de l’écriture naissent de cette nécessité d’écrire sans offrir une représentation stable du réel, afin d’intégrer l’écriture dans la posture oppositionnelle, tout en lui permettant d’exister. Deux configurations sont alors à l’œuvre pour assurer cette représentation paradoxale du référent : le renversement des attentes et la mise en relief d’une absence.

 

On les retrouve au niveau de l’inscription des valeurs dans les récits. La deuxième partie, sur « les stratégies de l’illusion » en distingue deux. Soit le système axiologique du narrateur est escamoté, soit la narration mine toute idéologie, pour reproduire à la réception un phénomène identique à celui que constate l’auteur au quotidien.

La première solution consiste à créer pour le lecteur un horizon d’attente par le recours à l’intertextualité et à la transtextualité. Le lecteur reconnaît des codes de lecture et une axiologie qui orientent l’herméneutique, tandis que le sens véritable de l’œuvre s’en désolidarise. Ce renversement fonde un premier invariant des illusions de l’écriture.

Le deuxième invariant consiste à exhiber l’impuissance de l’œuvre d’art en faisant d’elle une structure autour d’un vide. L’inscription du néant au cœur de l’univers référentiel illustre la vacuité du monde contemporain. Creuset où se détruisent les valeurs du lecteur virtuel, l’œuvre romanesque oppose à l’axiologie doxale l’ironie déréalisante de l’auteur. Chaque roman est une machine à faire le vide par le truchement de l’inversion des schémas attendus, laissant le lecteur dans le plus grand désarroi. Le premier invariant, qui consiste à renverser la signification apparente des textes, aboutit donc au deuxième invariant parce que dans les récits aurevilliens, le retournement produit un effroyable marasme.

 

La troisième partie, « des illusions de romans impossibles », montre les structures narratologiques et les identités génériques que chaque diégèse se charge de déconstruire, en inversant les attentes ou en créant une impression de vide.

Tout d’abord, l’identité générique des œuvres fictionnelles de Barbey d’Aurevilly et leur paratexte participent du paradoxe. L’abandon de la poésie au profit du roman est étonnant dans la mesure où ce choix dessert sa défiance vis-à-vis de la représentation ; le genre poétique était plus propice à un écart manifeste entre le monde contemporain et l’écriture. Composer des romans dont le chronotope est invariablement la France du XIXe siècle, et dont l’écriture est, selon l’expression de Roland Barthes dans S/Z, « classique et lisible », implique une transposition fidèle de cette époque honnie. Les stratégies de l’écriture aurevillienne viseront donc à inscrire ses récits dans une architextualité porteuse d’horizons d’attente spécifiques pour détruire les expectatives du lecteur virtuel. Perturbée par cette instabilité, l’activité herméneutique génère un malaise à la réception.

La deuxième difficulté émanant de ce choix générique provient de la diégèse, irréductiblement liée au roman. Un récit complet, non seulement satisferait le lecteur mais encore constituerait un univers référentiel cohérent, ce qui suppose qu’il soit soutenu par un socle ontologique. Quasiment systématique dans l’œuvre romanesque de Barbey d’Aurevilly, le recours aux récits encadrés permet d’exhiber une construction narratologique qui donne l’illusion d’un récit structuré et complet, quand au contraire elle l’étouffe. Les deux invariants sont donc à nouveau exploités. Déjà présents au niveau thématique, le renversement et la structure vide se retrouvent aux niveaux générique et narratologique. Le montage énonciatif tend ses filets autour d’une proie évanescente, et imprime à la narration un sens fugace en ouvrant sur des fausses pistes. Le métarécit, atrophié, ne résout pas l’énigme et, à l’image des poupées russes, n’en finit pas de s’ouvrir sur un mystère toujours plus obscur.

 

Les descriptions à leur tour trompent les sens en donnant à voir, de trompe-l’œil en fausse perspective, un tableau qui s’inverse ou s’efface à chaque nouvelle touche de pinceau. L’« extension du domaine de l’évanescence », la quatrième partie, porte sur les descriptions. Si elles sont par essence une représentation, le paradoxe de l’écriture aurevillienne s’y resserre encore. Asymptotiques à leur tour, les portraits et les tableaux, nécessaires à la lisibilité des romans et nouvelles devront donc à la fois se présenter en surface comme la représentation d’un référent tout en refusant sa pleine constitution. Les illusions de l’écriture reviennent, au niveau du descriptif, à exhiber le cadre et la technique picturale tout en minant de l’intérieur l’objet dépeint.

Le premier chapitre a pour tâche de montrer de quelle manière les portraits renversent les attentes qu’ils instaurent, pour inscrire ensuite cet antagonisme au cœur même des personnages. Paradoxes et antithèses finissent ensuite par miner de l’intérieur ces portraits qui deviennent, à l’image des structures narratives, un cadre autour d’un centre évanescent.

Le châssis exhibé en place d’un décor qui se dérobe est l’objet du deuxième chapitre. Les paysages des romans et nouvelles aurevilliens empruntent une technique picturale différente des portraits, mais dont la finalité identique consiste à offrir une illusion de description.

 

Enfin, s’inscrivant au cœur de la syntaxe et des figures de style, les jeux de déconstruction et d’escamotage remontent à la source même de la production romanesque. On atteint « les limites de l’écriture ou les égarements du sens » qui renforcent, dans un cinquième temps la logique de l’illusion. Si la visée traditionnelle de la phrase complexe et des figures d’analogie est de circonscrire au plus près le référent, elles subissent au contraire les mêmes distorsions que la macrostructure. La méfiance de l’auteur à l’égard du langage a deux sources. La première trouve son origine dans la désincarnation du signe sacré due au retrait du religieux. La deuxième est la crainte pour Barbey que sa pensée, unique et particulière, soit absorbée par la pensée commune auquel le langage demeure assujetti.

Les comparaisons et métaphores, loin d’offrir au référent un éclaircissement ou un approfondissement du sens, l’obscurcissent. Construites sur un système de leurre, hypertrophiant le comparant, associant des comparants et des comparés incompatibles, les figures d’analogie, paradoxalement, figurent l’altérité.

La syntaxe, par sa complexité, adopte la même stratégie puisque elle est autant désir de se distinguer – dans les deux acceptions du terme – que de contourner l’objet à représenter. Renversant les attentes, les phrases en escalier ou à tiroirs ainsi que les hyperbates disloquent le référent au lieu de le construire dans sa totalité.

 

En définitive, il nous semble que l’écriture n’est pas forcément le résultat des convictions intimes et de la vie privée de l’auteur, mais que celles-ci font partie de sa création. C’est à ce titre que nous avons parlé de posture oppositionnelle, parce que, tout en étant aussi sincère que l’écriture, elle est aussi une création délibérée. Le choix du paradoxe et le désir de surprendre constituent un principe de déstabilisation. La déconstruction généralisée se heurte cependant à un élément extérieur au roman mais qui en est le fondement : le langage. Susciter un phénomène de déterritorialisation au principe même de la communication entre le narrateur et le lecteur consiste à ronger les fondements de la production romanesque. Les stratégies qui consistent à placer le lecteur dans un univers connu pour ensuite créer un sentiment d’instabilité et d’inquiétante étrangeté, lorsqu’elles se mettent en place au niveau des tropes et de la syntaxe, creusent plus encore l’effet déstabilisant des illusions de l’écriture.

Tous les niveaux de l’écriture exploitent des stratégies identiques dont les effets sont à chaque fois plus souterrains. Ces leurres visent à miner le texte et montrer qu’au cœur de l’univers référentiel, à l’image du monde réel, règne le néant. C’est donc une poétique de l’illusion qui régit la conception des romans et nouvelles de Barbey d’Aurevilly. A la fois acte délibéré de l’auteur, application à l’œuvre de présupposés idéologiques, et effet de lecture, les jeux de déconstruction et d’escamotage remontent à la source même de la production romanesque pour que, de manière irrévocable, l’écriture se fasse illusion.

Pour citer cet article

Alice De Georges-Métral, « Soutenance de thèse: "Les illusions de l’écriture ou la crise de la représentation dans l’œuvre romanesque de Jules Barbey d’Aurevilly" », paru dans Loxias, Loxias 7 (déc. 2004), mis en ligne le 15 décembre 2004, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=102.

Auteurs

Alice De Georges-Métral

Agrégée, docteur, Maître de Conférences en Littérature française à l’IUFM de Nice