Loxias | Loxias 2 (janv. 2004) Eclipses et surgissements de constellations mythiques. Littératures et contexte culturel, champ francophone (1ère partie) |  Genèses. Interactions entre différents champs: réciprocité amorcée d'une intertextualité. Imaginaire et transferts culturels 

Danièle Rocha-Pitta  : 

Fractalité et nouvelles constellations mythiques au Brésil 

Résumé

La culture du Nordeste du Brésil se caractérise par la coexistence de diverses mythologies. Il s’agit ici de parvenir à connaître l’ambiance spécifique de cette culture plurielle. Il est nécessaire pour cela d’explorer les différents réseaux d’images, afin de dégager les nouvelles interactions mythologiques. Le point de vue fractal permet la mise à jour d’un ordonnancement précis de ces éléments composites, conduisant à cerner la sensibilité propre à cette culture.

Index

Mots-clés : Brésil , culture, fractal, mythologie, pluralité

Plan

Texte intégral

1Dans le vécu quotidien du Brésil, principalement du Nordeste, il est commun de côtoyer des situations ou des discours qui semblent contradictoires. D’autre part, de nombreuses études montrent la présence simultanée, dans les divers évènements de ce quotidien, des différentes mythologies qui composent la culture locale. Qu’on imagine une Table Ronde : autour, ne sont assis ni les douze apôtres, ni les Chevaliers du Roi Lear (tous du même sexe masculin) mais, côte à côte, Oxalá et la Vierge Marie, Saint Jean et Xango, Iemanjá et Iara, Iansã et Tupã, un Saci et Cumadre Florzinha, Jesus et un Bouddha-au-gros-ventre. La table étant desservie par Exu. Cette composition, cette convivialité autour de la table, semble bien correspondre à ce que Michel Maffesoli, reprenant la notion d’ambiance, va mettre en rapport avec le fractal :

« D’où la nécessité, pour comprendre un espace civilisationnel donné, de s’interroger sur l’atmosphère qui le baigne, et lui permet d’être ce qu’il est. »1

2Dans cette culture spécifique (Nordeste du Brésil), exemple s’il en est de multiculturalité, l’ambiance correspond à un trajet anthropologique spécifique2, à une socialité appuyée sur une constellation mythique composite :

 « […] la socialité qui s’esquisse intègre une bonne part de communication, de jouissance au présent, et d’incohérences passionnelles. Toutes choses qui naturellement induisent à la fois, d’une manière ambivalente, l’existence de la « fractalité » du monde et des choses, et leur unicité dans une cohérence, a posteriori, qui ne manque pas d’étonner. »3

3La question est alors de connaître l’ambiance par l’intermédiaire des mythes en action dans le quotidien, qui s’articulent, par une dynamique spécifique, en nouvelles constellations, selon le dialogue établi entre les convives de la table ronde.

4Maffesoli propose l’impressionisme comme méthode :

« […] méthode d’autant plus pertinente en un moment où la saturation du « faire » rend beaucoup plus réceptif à ce qui est du domaine de l’ambiant. »4

5D’autre part, pour Joël de Rosnay, une culture fractale est celle qui porte en soi les germes de sa propre construction5. Dans le cas de multiculturalité, on pourrait dire que les germes sont multiples, et les hybridations variées.

6Retournons donc nous asseoir à la table de nos convives. Quelles sont les constellations d’images en place ?

7Oxalá ou Obatalá, est l’Orixá Yoruba créateur de l’humanité. Il a reçu de son père Olorum, des pouvoirs pour gouverner le monde. Il se présente sous deux formes : comme jeune et vaillant guerrier, et comme vieux sage plein de bontés. C’est ce dernier qui est assis à notre table6. Sous cette forme, il est la divinité préposée à la fécondité. Il est aussi Dieu purificateur, par l’eau claire des sources. Vêtu de blanc et en jupe, il est considéré, dans divers mythes7, comme hermaphrodite. Par ces caractéristiques, il renvoie au schème verbal « confondre », aux archétypes épithètes « profond, calme, intime », mais également à la distinction souillé/purifié, et par là, à l’archétype substantif de l’androgyne. Il appartient donc au régime nocturne de l’image et à la structure disséminatoire.

8La Vierge Marie, elle, se caractérise, ici, par la pureté, la capacité de compréhension infinie, et l’amour maternel. C’est elle qui intercède auprès de Jésus pour le pardon des hommes. C’est la Compadecida de l’écrivain Ariano Suassuna. Bien qu’elle porte en elle l’aspect « diurne » de la pureté, ce sont ses dimensions de protection et d’amour qui vont être prédominantes. L’image porte donc en elle des ambivalences, mais le régime nocturne prédomine, centré sur la dimension maternelle.

9Quant à Saint Jean, il a une telle importance dans le vécu quotidien, que sa fête est considérée par un grand nombre de personnes comme plus importante que le Carnaval. Ce qui n’est pas peu dire ! Etant donné que le Carnaval, à Recife et Olinda dure presque un mois. La fête se caractérise par le grand nombre de feux de bois allumés devant les maisons. Or, « ces rituels saisonniers du feu sont des euphémisations des rites sacrificiels », nous dit Gilbert Durand8. Rituel, dans ce cas, qui comprend, en plein milieu urbain, des danses et des vêtements liés à la fertilité, reproduisant l’ambiance rurale. Toujours selon Gilbert Durand, « ces coutumes viennent s’inscrire dans la grande constellation dramatique de la mort suivie de résurrection »9.

10Xango, dieu de l’orage et du tonnerre, est parfois assimilé syncrétiquement à Saint Jean Baptiste10, les deux étant liés par divers symboles, par les couleurs et par la pyrotechnie. Il est symbole de vie et de créativité. Toutefois, le roi de Oyo, bien que viril et séducteur de femmes, comme les autres orixa, peut être pendant six mois féminin.

11Iemanjá (orixa africain) et Iara (produit du syncrétisme euro-indien de Cí et des sirènes), participent du même archétype de la femme fatale, doublé de celui de la mère protectrice et nourricière. Liées à l’eau salée et douce respectivement, elles séduisent et tuent, mais également, donnent vie à l’humanité.

12Iansã, une des épouses de Xangô, guerrière et patronne des vents, des éclairs et des tempêtes, porte l’épée. Tupã, indien, règne sur les forêts comme héros civilisateur et juriste.

13Le Saci, moitié indien, moitié africain, défend la nature en punissant ceux qui la détruisent ainsi que Cumadre Flozinha, entité féminine qui a les mêmes attributions.

14Restent à notre table Jesus et un Bouddha-au-gros-ventre. Un Jésus/Oxala plus lié à la protection, à l’accueil, qu’à l’aspect justicier. Et un bouddha, Mi-lo fo chinois, apportant la joie, et « censé délivrer les époques futures des souffrances de l’existence »11.

15C’est donc à cette joyeuse compagnie que Exu (le médiateur), en jouant force tours, sert cachaça, caipirinha, jurema, en accompagnement des acarajés. Tout cela accompagné du son des tambours.

16Or le « fractal », selon Maffesoli, « repose moins sur un ajustement de lignes solides et intangibles que sur une mise en jeu, un ordonnement des morceaux d’un monde éclaté […] il exprime une sensibilité, une posture intellectuelle que l’on trouve ou retrouve dans la création tant artistique que quotidienne ».12

17C’est ainsi que les convives de cette table, au lieu d’entrer en conflit, au lieu de défendre leurs propres visions du monde, développent une dynamique dialogique recherchant quels sont les archétypes communs qui peuvent composer l’hétos brésilien.

18Le premier pas de l’ambiance, est peut-être la formation d’une nouvelle tribu, le plaisir de la table et du dialogue réunissant les convives. Il y a, bien sûr, ceux qui défendent une vérité, souvent au nom d’un Jésus justicier, mais ils arrivent difficilement à convaincre, bien qu’ils soient écoutés avec respect. Nouvelle tribu où la multiplicité fait jaillir une extraordinaire vitalité.

19Le second serait la prédominance de l’ambiguïté. Ambiguïté sexuelle première qui oriente l’ambiguïté d’organisation de la diversité des composantes culturelles, des projets de devenir. Les utopies naissantes, par exemple, déroutent les hommes d’affaire, dans la mesure où elles ne prennent pas en compte la notion de progrès13. Cela dans la mesure où ce n’est pas Prométhée qui préside à la table (il en est même absent), mais peut-être Oxalá, hermaphrodite dont le rêve est d’harmonisation.

20L’ambiance serait marquée encore par la redondance des archétypes de la fertilité et de la régénération. L’assemblée plus féminine que masculine, est liée à cette nature exubérante dont les eaux, douces et salées, sont fécondées par les éclairs. Ce sont les technologies, le progrès, l’organisation, qui viennent s’inscrire sous ce registre et non l’inverse. Du moins, tel est le désir de notre assemblée.

21Inutile de revenir sur la dimension de pluralité, sinon pour affirmer avec Maffesoli que :

« Au rêve de l’Unité, est en train de succéder une sorte d’Unicité : l’ajustement d’éléments divers. A l’image de la coenesthésie qui sait intégrer, dans le cadre d’une harmonie conflictuelle, les fonctionnements et les dysfonctionnements corporels, la notion du Tiers accentue l’aspect fondateur de la différence »14.

22Notons que Gilbert Durand distingue l’imaginaire portugais du brésilien, montrant la dimension tellurique de ce dernier15.

23En reprenant  Les Structures anthropologiques de l’Imaginaire, en ce qui concerne le traitement affecté à la différence par des cultures diverses, nous pouvons observer que les cultures à prédominance héroïque la détruisent, tandis que les cultures mystiques l’absorbent ; et les cultures synthétiques ou disséminatoires en font un élément de dialogue. La caractéristique ici est certainement cette dernière.

24Ainsi, dans quelle mesure l’épistémologie du fractal, dans sa dimension de porteuse de sa propre construction, apporte-t-elle une nouvelle connaissance de la culture étudiée ? Elle permet d’observer la transculturalité mythique, la valorisation du giron et de la fertilité à travers l’eau et le feu, et le souci de préservation du dialogue.

Notes de bas de page numériques

1 Michel Maffesoli, Considérations épistémologiques sur la fractalité, in Imaginário e Complexidade, p. 143.
2 Cf. les recherches du Núcleo Interdisciplinar de Estudos sobre o Imaginário (NIEI).
3 Considérations épistémologiques sur la fractalité, in Imaginário e Complexidade, p. 148.
4 Ibid, p. 143.
5 Joël de Rosnay, L’homme symbiotique.
6 Selon les résultats des recherches effectuées par le NIEI.
7 Cf. R. Prandi, Mitologia dos Orixás.
8 Gilbert Durand, Les Structures Anthropologiques de l’imaginaire, p. 382.
9 Ibid.
10 Cf. Gilbert Durand, Imaginário Português, p. 70.
11 Encyclopédie des Symboles, p. 90.
12 Considérations épistémologiques sur la fractalité, in Imaginário e Complexidade, pp. 145-146.
13 Cf. Danièle Rocha-Pitta, As bases míticas da Utopia, Varsovie, 2000.
14 Considérations épistémologiques sur la fractalité, in Imaginário e Complexidade p. 147.
15 Imaginário Português.

Bibliographie

Cazenave M. (direction), Encyclopédie des Symboles, Livre de Poche, 1996.

Durand G., Les structures anthropologiques de l'Imaginaire, Paris, Bordas, 1969.
Imagens e reflexos do Imaginário português, Lisboa, Hugin, 1997/2000.

Maffesoli M., « Considérations Épistémologiques sur la Fractalité » in Imaginário e Complexidade (Revista Anthropológicas, ano III Vol.1 n. 2) Recife Ufpe, 1998.

Prandi R., Mitologia dos Orixás, Companhia das Letras, 2001.

Rocha Pitta D.P., « As bases míticas da Utopia », 50ème Congrès des Américanistes, 2000.

De Rosnay J., L’Homme symbiotique, Seuil, 1995.

Pour citer cet article

Danièle Rocha-Pitta, « Fractalité et nouvelles constellations mythiques au Brésil  », paru dans Loxias, Loxias 2 (janv. 2004), mis en ligne le 15 janvier 2004, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/index.html?id=872.


Auteurs

Danièle Rocha-Pitta

UFPE, Université de Récife