Loxias | Loxias 6 (sept. 2004) Poésie contemporaine: la revue Nu(e) invite pour son 10e anniversaire Bancquart, Meffre, Ritman, Sacré, Vargaftig, Verdier... |  La Revue Nu(e) fête ses dix ans: 1994-2004 

Lionel Verdier  : 

Lire en marge comme on marche à l'estime

Texte intégral

Peut-on imaginer plus beau nom pour une revue de poésie que celui qui inviterait justement le lecteur à estimer le poème - au sens que l’ancienne langue donnait à ce verbe -, c’est-à-dire à aimer sa faiblesse, mais à l’aimer dans l’estime, dans une approche qui saurait en préserver l’énigme, le tremblement, ce qui échappe ?

  Et n’est-ce pas cette justesse, faite d’abandon et de retrait, de discrétion et d’amitié, qui d’abord apparaît dans ce mot, NU(e), mot qui n’est ni tout à fait un nom, ni tout à fait un adjectif, mot dont les lettres se détachent sur l’étrange sobriété de la couverture et que pourtant l’on ne peut saisir que dans la voix, dans la tenue d’un souffle, puis dans son amuïssement, son retrait ?

A-t-on assez remarqué combien, de n’être que de pencher entre masculin et féminin, entre nom et adjectif, entre texte et souffle, entre nuage et nudité, ce mot était au plus près de l’énigme du poème qui est de nommer dans l’hésitation, de trembler comme tremblent aussi de se dévoiler le ciel, l’enfance, le corps, d’approcher ce qui toujours échappe ?

Qu’enfin, ce mot puisse être lu aussi comme l’anagramme de l’Un(e), comme le rêve murmuré d’une impossible unité, et que l’on entende alors aussi la voix du sensible (le ciel, la lune) et celle du corps comme réunis, voix soudain faite chair dans le passage d’un souffle, n’est-ce pas là un autre signe de cette justesse dont je parlais tout à l’heure.

C’est comme si chacun des possibles appelé par le mot Nu(e) advenait dans la tenue d’un souffle, chacun étant en lui-même et valant comme prédicat d’une unité fragile, événement qui est avènement. Telle est la justesse du nom de cette revue, d’être dans le tremblement de cet événement / avènement qu’est la respiration du vers : « Avènement même effacé » comme s’ouvre aussi Comme respirer de Bernard Vargaftig.

Mais le plus étrange dans ce titre est pour moi la parenthèse qui entoure ce -e- que l’on dit muet et qui ici ne l’est pas, puisqu’il nous fait hésiter, en le lisant entre nudité et nuée. Car la parenthèse ne se réduit pas ici à ouvrir un autre espace, un intervalle, ce qu’est justement une parenthèse. Loin d’être une adjonction, un ajout, le « e » qu’elle fait apparaître dans ce « retrait en avant », est aussi cette béance, une sorte de « demi-hiatus », qui fait basculer le monosyllabe que le titre serait sans elle pour lui donner mouvement, l’inscrire dans une temporalité fragile et sonore. Ainsi l’on ne peut lire chaque livraison de Nu(e) comme un numéro, un moment à part, même si chacun semble avoir pour centre la voix d’un poète, les « transactions secrètes » qu’elle tisse avec le travail d’un peintre ou d’un « plasticien ». La parenthèse du titre, parce qu’elle est moins ouverture à un espace, que cette ouverture même, cet « entre », cet espace en marge, nous invite à une autre lecture du poème, à un autre rapport à la voix et à cet invisible qui est l’horizon du peintre : « J’essaie de capter l’énigme qui est devant moi » dit Michel Steiner parlant de ses dessins, « j’essaie de la capter mais je sais que quelle que soit l’accumulation des carnets, je ne la saisirai pas ». Et n’est-ce pas émouvant que soit ainsi figurée, dès le titre, cette énigme partagée, d’entendre, dans le passage de cet espace vacant, le souffle du féminin dont Bernard Vargaftig a dit l’importance dans la poésie contemporaine

Dans la tension de son ouverture et de sa fermeture fait trembler le mot Nu(e), comme la respiration du poème, diastole et systole, est toujours tremblante. Ce que nous dit simplement chaque numéro, c’est cette énigme, que du tremblement, du souffle le plus faible, des grains les plus infimes de la voix puisse surgir peut-être un sens, ou plutôt un « surgir », comme toute chose aussi toujours s’efface, et que seul l’effacement rend visible. Car c’est justement dans cet espace en marge, en retrait, que tremble le mot Nu(e), comme si lire alors en marge était soudain pencher comme penchent le nom vers l’adjectif, le masculin vers le féminin, le corps dénudé vers le ciel comme aussi se renversent en un même geste les mains et le ciel dans la fresque de Michel-Ange.

Sans doute faudrait-il alors, comme l’écrit André du Bouchet dans Carnet de souffle, « peser de tout son poids sur le mot le plus faible afin qu’il s’ouvre et livre son ciel ». Et dans ces mots qui disent l’exigence du poème, comme peut-être aussi celle de la lecture, je retrouve les horizons du mot Nu(e) : la nudité, la fragilité, la nuée, l’ouvert. N’est-ce pas à lire en marge cette énigme que nous convie chaque livraison de la revue Nu(e), comme le fait aussi toujours le poème qui n’a de cesse de chercher, dans le « e », à « ouvrir le muet ». J’emprunte ces mots à Henri Maldiney et je ne connais pas de plus juste « définition » de cette énigme du poème que ces mots justement d’Henry Maldiney dans la revue Cadmos :

 Chaque moment d’une séquence poétique est une tension entre deux blancs. Elle a trait à elle-même sur l’écart. Ecarts entre la langue et la parole, entre la structure phonématique de l’une et la structure syllabique de l’autre et, dans la parole, écarts phonétiques et contrastes thymiques entre les mots, les syllabes ou les traits syllabiques. Ces vides sont des aires ouvertes. Chaque mot ou syllabe est en porte-à-faux dans le vide sur une attente de sens ou de son que le suivant ou la suivante complètera - mais aussi reconduira.

Chaque mot qui entre en phase apparaît dans cette éclaircie. Il ne communique avec les autres que dans la mesure où ces vides communiquent entre eux dans le grand vide initial et final où chaque poème ouvre son propre horizon. La poésie se lève en elle-même, comme le réel, à partir de rien. Non pas seulement comme le réel, amis lui en elle et elle en lui.

Et je pense aussi à cette phrase du peintre Wang Yu, traduite par François Cheng dans Vide et Plein. Le langage pictural chinois : « Là où s’arrête le pinceau-encre, soudain surgit autre chose. »

Est-il alors plus beau nom, pour une revue, qui dit si justement cette énigme du « pinceau-encre », comme soudain « surgit autre chose » ?

« Partage du jour et de la nuit / aube ou crépuscule / instant immatériel où tout bascule », écrit Hervé Bosio, qui fait vivre avec Béatrice Bonhomme cette revue. Et comment en effet ne se heurterait-on pas toujours à ce qui est « muet » si on ne maintenait l’espoir de prendre appui justement sur ce ou / où, cet entre qui est à la fois disjonction, hiatus, origine, mouvement, interrogation : « Plus avant, comme cherchant, à défaut des paroles qui ne sont jamais en avant dehors, entre une parole et moi, l’intervalle où avoir appui un moment » écrit encore André du Bouchet dans Rapides. C’est pourquoi Nu(e) n’est pas pour moi une « re-vue » : j’entends trop dans ce mot le retour où il faut le surgissement, le « spectacle » où l’énigme appelle la nudité, le dépouillement. Car toujours la nudité aveugle, comme l’aigu du temps, les choses qui sont et ne sont pas. Elle n’est pas une « re-vue », justement en raison de cet « entre »  qui donne sens au titre, et qui nous invite à lire en marge l’apparaître d’un sens, l’énigme de ce qui est sans voix et sans visage. Ou du moins, si Nu(e) est une « revue » poétique, c’est justement de ménager - et c’est là je crois son unité profonde - cette éclaircie dont parle Henri Maldiney.    

Et puisqu’il me faut terminer, qu’il me soit permis de dire toute l’amitié que je porte à Nu(e) ? Comment ne lui serais-je pas reconnaissant -je parle de mon propre chemin, de mon inquiétude -  que le retrait, la discrétion - loin de l’intransigeance et de l’aveuglement -, toujours accompagne cette approche du poème ?

Je me souviens avec émotion du numéro de Nu(e) qui pour moi fut le premier. Je l’ouvre dans l’ennui d’un couloir de jury de concours. Il y a soudain ce titre et le bleu de la couverture que j’espère toujours retrouver à chaque nouvelle livraison. C’est bien plus tard que je sus que ce Nu bleu était le titre d’un livre de Béatrice : « Mon unicité vraie / ma simple mon enfance / Et j’aime l’essentiel / du bleu / qui nous sépare ». Il y a justement, dans ce numéro un entretien de Bernard avec Hervé Bosio, des poèmes d’un livre qui sera Craquement d’ombre, une série de dessins de Michel Steiner. Je suis dans ce couloir d’un jury de concours, moi aussi comme en marge. Je cherchais alors, au hasard des librairies, les livres de Bernard. Je n’imagine pas que je le rencontrerai un jour. Pas plus d’ailleurs que Michel Steiner.

Et je lis toujours ce numéro comme une marge, un retrait que je ne cesse d’annoter, comme autrefois les marginalia. Je ne cesse de le lire, comme l’éclat d’une phrase qui continue et que j’essaie d’entendre.

Et c’est cette émotion que j’attends toujours en ouvrant chaque numéro de Nu(e). Et dans cette marge qu’elle ouvre à chaque fois est la nécessité et la beauté de Nu(e), justement parce qu’elle rend visible dans son effacement, ce féminin murmuré que ne cessent d’approcher la poésie et la peinture.

Dans le langage de l’ancienne marine, on disait du pilote qui calculait sa position en se repérant par rapport à la cote et à la ligne de l’horizon, qu’il « marchait à l’estime ». C’est ainsi que je lis Nu(e), à l’estime, en acceptant les bords et les changements d’allure, dans une sorte de paysage passionnel et arbitraire, une sorte de Land Art, un jardin où je glisse, des chênes d’Alexandre Hollan aux icônes de Michel Steiner, en passant par les arbres de Farhad Ostovani, « ainsi qu’il en va d’un cahier de brouillon plein de ratures et d’ajouts... » (c’est le titre d’un livre de Louis-René des Forets).

C’est ainsi que je lis Nu(e), en marge, comme un qui, pour ne pas se perdre, se repère dans le tremblement de l’horizon et des amers, incertain de sa voix.

Pour citer cet article

Lionel Verdier, « Lire en marge comme on marche à l'estime », paru dans Loxias, Loxias 6 (sept. 2004), mis en ligne le 15 septembre 2004, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/lodel/index.html?id=53.

Auteurs

Lionel Verdier

Né en 1966 au Puy-en-Velay où il vit aujourd'hui, Lionel Verdier est maître de conférences à l'Université Jean Moulin Lyon III où il enseigne la grammaire et la stylistique. Auteur d'une thèse en stylistique sur René Char, d'articles sur Francis Ponge, Yves Bonnefoy, Jean-Pierre Lemaire, Guy Goffette, Paul de Roux et Bernard Vargaftig, il est aussi l'auteur d'une Introduction à la poésie moderne et contemporaine parue chez Hachette en 2001 et prépare un livre sur Bernard Vargaftig. De nombreux poèmes publiés dans les revues La Sape, Incendits, Arpa, Nu(e) et Rivaginaires, ainsi que dans Les nouveaux poètes français (Jean-Pierre Huguet éditeur, 2001). Un recueil, Nemo, paru en 2000 aux éditions Cadratins. A publié récemment dans la revue Rivaginaires une série de poèmes, Pour faire pencher, suivie d'un entretien avec Michel Lac. Essaie de continuer, malgré tout...