Loxias | Loxias 3 (févr. 2004) Eclipses et surgissements de constellations mythiques. Littératures et contexte culturel, champ francophone (2e partie) |  Doctoriales 

Anne Brogini  : 

Une ultime représentation de la Croisade

L’ordre de Malte surgi et dépéri dans les récits modernes (XVIe-XVIIIe siècles)

Plan

Texte intégral

1La période qui couvre les années 1550-1750, est celle où fleurirent quantité de récits et d'histoires concernant l'Ordre de Malte, ce dernier ordre médiéval des Croisades existant encore à l'époque moderne1.

2Dans le contexte de la conquête ottomane qui unifie le monde musulman en Méditerranée, la chrétienté fragilisée par la scission protestante voit alors dans l'Ordre de Malte son dernier rempart militaire et protecteur. L'Ordre de Malte, de son premier nom « Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem » en tant que « boulevard de la chrétienté » reconcrétise dès lors le rêve occidental de croisade.

3Fondé au milieu du XIe siècle, et reconnu officiellement par le Pape après la première Croisade, cet Ordre fut placé sous le patronage de Saint Jean-Baptiste. À vocation d'abord purement hospitalière (il était destiné à porter assistance aux pèlerins se rendant en Terre Sainte), il acquiert très rapidement une dimension plus militaire. Chassé de Jérusalem par les victoires de Saladin, il s'installe successivement à Saint-Jean-d'Acre, à Chypre et enfin à Rhodes en 1310, d'où il est finalement expulsé par Soliman le Magnifique en 1522. Après sa défaite, l'Ordre regagne l'Europe, où en 1530, Charles Quint lui donne en fief l'archipel maltais. L'Ordre de Saint-Jean (devenu dès ce moment « Ordre de Malte ») s'installe ainsi à contrecœur dans une île où il demeurera jusqu'en 1798, et où il reprend immédiatement ses activités guerrières et corsaires contre les musulmans.

4Quantité de Relations et d'Histoires, manuscrites ou publiées, la plupart du temps hagiographiques, rédigées entre le second XVIe siècle et le premier XVIIIe siècle se font l'écho de ces combats. Ces récits nécessairement partiaux présentent alors tous les musulmans comme des Infidèles à abattre, et l'Ordre de Malte comme le vecteur moderne des idéaux médiévaux des Croisades. On retrouve ainsi quelques grands thèmes communs à tous ces récits, mais qui évoluent avec le temps, en liaison avec les changements du contexte particulier de la Méditerranée moderne.

5La guerre est d'abord le thème essentiel des récits du second XVIe siècle, et le combat mené par les chevaliers chrétiens prend la dimension mythique d'une véritable Geste. Mais à partir du XVIIe siècle, les textes tendent à exalter cette « forme supplétive de la grande guerre2 » qu'est la course perçue comme un moyen détourné de pratiquer la Croisade. Enfin, l'ensemble des textes des XVIe-XVIIIe siècles s'illustrent par une idée récurrente, qui assimile progressivement l'île de Malte à une nouvelle Terre Sainte, à la fois comme matérialisation du rempart chrétien, lieu d'hospitalité et escale de pèlerinage, et lieu pieux de rédemption des captifs.

6Les années 1550-1600 sont l'époque où dominent des récits souvent anonymes insistant prioritairement sur l'œuvre guerrière de l'Ordre de Malte. Cette glorification littéraire n'est que le reflet d'une réalité conjoncturelle de la Méditerranée, où se déroulent les derniers affrontements directs entre les mondes chrétien et musulman. Et cette œuvre militaire existe par deux grandes idées constitutives du mythe de Croisade : l'exaltation des vertus chevaleresques et l'assurance du soutien divin.

7Les Chevaliers de Malte sont des hommes issus de la vieille aristocratie européenne. Tous les récits modernes insistent sur ce caractère de haute noblesse : les adjectifs nobile ou nobilissimo3, ou bien l'expression « più nobile sangue della Christianità4 » caractérisent très souvent l'Ordre. Cette insistance n'est pas innocente et participe de l'expression même du mythe de Croisade. La Croisade étant uniquement l'affaire de la chevalerie, le vrai soldat du Christ demeure le chevalier5, c'est-à-dire l'homme qui se définit par la pureté de ses origines nobles, la sincérité de sa foi et la grandeur de son courage.

8Favorisant une mise en scène du récit, et suscitant à la fois l'admiration de l'auteur et de son lecteur, le courage spectaculaire est du reste la vertu toujours exaltée par les textes. L'anonyme Relazione della diffesa di Malta attacata da Turchi, écrite peu après le siège de Malte de 1565, témoigne ainsi que lors d'un assaut, pendant le mois de juin 1565 : « i Nemici furono ribattuti con molti morti. De cristiani ne morì un Cavalliere con sette o otto soldati6… »

9De même, l'Histoire des Chevaliers de l'Ordre de l'Hospital de Saint-Jean-de-Jérusalem raconte que lors d'un combat entre Turcs et chevaliers de Malte à Coron en 1536 : « Le combat fut obstiné et sanglant, et y moururent seulement deux Chevaliers… tandis que le plus part des Turcs y furent tuez7… »

10Ces extraits témoignent à la fois de la très nette supériorité chrétienne (un chrétien mort équivaut à plusieurs musulmans décédés), et surtout de l'incontestable supériorité des chevaliers de l'Ordre : la mort d'un chevalier se mesure en moins de dix soldats chrétiens et en un nombre incalculable et incalculé par les textes de soldats musulmans !… Les chevaliers s'illustrent ainsi par leur supériorité en actes, leur bravoure inégalée et leur maîtrise absolue de l'art de la guerre.

11Mais ces vertus guerrières ne seraient rien si elles ne s'accompagnaient pas également d'un esprit de sacrifice. Dans une des lettres qu'il adresse au Pape en 1568, le Grand Maître Jean de La Valette, vainqueur du siège de 1565, écrit à ce propos : « Ma che giova a noi tutto… il sangue che in tanta abondanza ha bagnato queste muraglie et queste strade8… »

12La joie de mourir exprimée ici est sincère, et caractérise les vrais héros qui s'illustrent dans la lutte pour le service de Dieu, c'est-à-dire dans l'accomplissement de l'œuvre sainte de la Croisade. Sans esprit de sacrifice, la guerre ne serait que simple lutte ; c'est par la joie de mourir pour sa foi et pour son honneur qu'elle prend sa dimension de croisade. Les récits ne peuvent plus dès lors que glorifier et encenser les prouesses guerrières accomplies par les chevaliers de Malte, et l'auteur anonyme de la Relazione dell'isola di Malta peut ainsi clamer son admiration : « Dio faccia che seguitano eterno facendo come hanno fatto per il passato sempre bellissime prove… come si può vedere da quelli che racontano istorie9… »

13Par leur lutte à mort, leur intrépidité noble et leur désir de sacrifice, les chevaliers acquièrent la dimension des héros mythiques dont on peut narrer les aventures. En rappelant les exploits de l'Ordre de Malte, les récits modernes prennent une nouvelle envergure qui les apparente aux gestes médiévales. Le chevalier est donc à la fois le héros de la Croisade et le bras armé de Dieu, dans sa lutte contre l'ennemi de la vraie foi qu'est l'Infidèle10. Car la croisade n'est autre qu'un reflet de la volonté divine, Dieu manifestant son appui à ceux qui luttent pour lui.

14Le thème de la théophanie est de ce fait indissociable des récits modernes sur l'Ordre de Malte. Dans son Histoire des chevaliers de l'Ordre de l'Hospital…, Jean Beaudoin relate un événement important qui s'est déroulé lors du premier siège de Rhodes contre les Turcs en 1480, à un moment où les chevaliers témoignent de signes de faiblesse. Le Grand Maître a tenté en vain de galvaniser ses troupes épuisées, puis mû par une impulsion subite, gravi une brèche de rempart en brandissant bien haut l'étendard de l'Ordre, rouge à croix blanche. À ce moment précis, se dessine derrière lui dans le Ciel une grande Croix d'or, et la Vierge apparaît simultanément aux chevaliers toute vêtue de blanc, tenant dans ses mains un bouclier et une lance11. La manifestation virginale rappelle évidemment le rôle fondamental de la Vierge dans la Croisade : en effet, la première croisade avait déjà été placée par Urbain II sous le patronage de la Vierge, puisque le Pape avait ordonné que les troupes partissent le 15 août 1096, jour de l'Assomption. Et cette certitude du soutien divin participe totalement du mythe de Croisade.

15Ainsi, les récits modernes font de l'Ordre de Malte le symbole parfait de la chevalerie et des nombreuses « virtù christiane [à savoir le courage, la foi, l'héroïsme, en un mot, la noblesse] ne quali sono esercitati e continuamente s'esercitano li Religiosi12 ». Dans la seconde moitié du XVIe siècle, et parce qu'il avait déjà perdu à Rhodes contre les Turcs en 152213, l'Ordre de Malte se devait d'incarner entièrement la Croisade. Il ne pouvait plus perdre contre les musulmans, car toute défaite importante, en tant qu'écho de celle de Rhodes, aurait signifié pour lui une disparition définitive du bassin méditerranéen, et pour la chrétienté, l'effacement du dernier rempart humain chrétien contre les Turcs.

16Alors, quand disparaissent les grands conflits militaires dans la Méditerranée de la fin du XVIe siècle, les chevaliers de Malte – et dans la foulée, les récits occidentaux – trouvent par le biais de la course un moyen commode de poursuivre la croisade.

17Les années 1575-80 marquent la fin en Méditerranée des grands conflits militaires qui avaient opposé les rives chrétienne et musulmane au cours des années antérieures. Profitant de cette paix inespérée, la guerre de course s'épanouit et se cristallise autour de quelques grands centres corsaires, comme Tunis, Livourne, Alger et Malte.

18En tant que guerre larvée, la course consiste en l'attaque et dans le pillage de navires ennemis, le but étant évidemment de s'emparer du butin, ainsi que des hommes d'équipage perçus comme de simples marchandises à échanger, racheter ou conserver pour son service personnel. Le temps de la course est donc aussi celui de l'apogée de l'esclavage méditerranéen, qui entretient le phénomène corsaire par un ravitaillement aisé et gratuit des chiourmes nécessaires aux galères, et tout particulièrement aux galères de l'Ordre de Malte.

19En une époque où les prouesses guerrières semblent révolues, les chevaliers de Malte s'illustrent désormais pleinement dans la course. Et tous les récits du XVIIe siècle se mettent alors à exalter l'activité corsaire de l'Ordre avec la même émotion hagiographique qu'ils l'avaient fait au siècle précédent en évoquant l'activité purement militaire. Ainsi, dans la Relazione della Religione di San Giovanni di Malta, de l'année 1630, on peut lire : « La Militia s'esercita contro nemici di nostra Santa Fede, e particolarmente sostenta la Religione sei galere… e molti vascelli di corso, con quelli infestano maggiormente i Turchi, facendo grosse prede14… »

20Alors que la course s'apparente bien souvent à un pillage pur et simple, dont les archives sont la preuve, les récits de l'époque tendent à gommer cet aspect, pour ne conserver qu'une image extrêmement valorisante. Dans cet extrait, la course perd sa motivation purement économique, pour prendre la dimension symbolique et noble d'un affrontement guerrier entre chrétiens et musulmans. Cristallisant totalement les tensions entre Islam et chrétienté, la course au XVIIe siècle est désormais un instrument de lutte privilégié. Violence sur mer quotidienne, ce corso15 favorise les hostilités constantes à l'encontre des musulmans, et devient la nouvelle forme – certes déviée – de la croisade menée contre l'Infidèle.

21Mieux encore, la course contribue au même titre que la guerre précédemment, à la transfiguration véritable de l'Ordre de Malte qui passe du statut d'acteur de la Croisade à celui, infiniment plus glorieux, de « boulevard de la Chrétienté ». L'Ordre lui-même en a conscience, et le chevalier Raymond de Véri peut ainsi présenter au Grand Maître un rapport en 1597 sur l'utilité de l'Ordre, dans lequel on peut lire que :

la professione nostra tiene di ostare e, con giusta guerra, perseguitare gli infideli Mahometani usurpatori e profanatori del Regno della Terra Santa di Hierusalem… e provedere ancho in qualche parte al mantenimento e continuo esercitio delle arme contra essi Infideli, e per diffesa di questa humilissima Citta Valetta residenza del Sacro Convento nostro, como propugnaculo principalissimo della Christianita contra essi Infideli16

22Cette idée typique du début du siècle se retrouve encore sous la plume de l'auteur allemand Jérôme Megiser, qui visite Malte en 1588, et rédige en 1606 un ouvrage intitulé Propugnaculum Europæ. Cet ouvrage est le premier à employer officiellement l'expression – qui par la suite, définira toujours l'Ordre de Malte17 – de « boulevard de l'Europe » (ou bien boulevard de la Chrétienté) : le terme particulier de « boulevard » est militaire et désigne l'ensemble des murailles basses placées en avant d'une enceinte principale. Dès lors, l'Ordre incarne dans les récits, la fortification avancée de la forteresse chrétienne.

23L'activité corsaire est ainsi mythifiée par les récits et par les chevaliers eux-mêmes, comme poursuite de la Croisade et transfiguration de l'Ordre qui prend la dimension symbolique de bouclier humain de tout le monde chrétien. Mais ce bouclier n'existe pas sans un support terrestre et concret. L'île de Malte se trouve alors englobée dans ce processus de mythification, et devient dans les récits, le symbole et la réalité à la fois de la Croisade. Sanctifiée et glorifiée, la terre maltaise devient une nouvelle Terre Sainte.

24Le thème de Malte comme nouvelle Terre Sainte est régulièrement valorisé dans les récits modernes et s'articule généralement autour de trois idées fondamentales, qui sont d'abord, la description extatique de la récente capitale La Valette, ensuite l'assimilation de Malte à une terre d'hospitalité, en tant qu'escale pour les pèlerins occidentaux en route pour la Palestine, et enfin, la perception de Malte comme une terre de rédemption.

25Les récits se montrent unanimes dans leur émerveillement à l'égard de La Valette, cette ville créée ex nihilo à Malte par l'Ordre des chevaliers. Ainsi, dans sa Descrittione dell'isola di Malta, le représentant pontifical Visconti en visite à Malte en 1582, écrit :

la città nova di Valetta… è tutta circondata di mura grossissima ripartite in diverse forme secondo l'opportunità del sito con meraviglioso artificio… la fabrica bellissima che di già è ridotta vicino alla perfettione come per il poco di tempo col quale si può dire che sia piuttosto veduto nascere che fabricarsi questa città18

26La Valette apparaît comme l'incarnation par excellence de la ville idéale, maintes fois décrite et représentée. À partir de la fin du XVIe siècle, la visiter même devient une mode qui s'épanouit au cours des siècles suivants, à laquelle s'adonnent des personnes originaires de toute l'Europe : par exemple, un Espagnol en 1588 et un Allemand en 1589 se rendent à Malte dans le seul but de visiter La Valette19.

27À une époque où abondent les traités d'architectures militaires, la construction de La Valette est le reflet de l'idéal urbanistique de la Renaissance. Son organisation en damier, qui rompt avec le plan radioconcentrique hérité de Filarète, résulte des conditions difficiles (le terrain est très accidenté) de sa construction, et en fait le symbole de la cité militaire. Bordée de hauts remparts, construits en zigzag pour assurer une meilleure défense, La Valette est en effet constituée de rues droites se coupant perpendiculairement, organisées autour d'une large rue principale (Merchant Street) qui joint la Porte Royale au Fort Saint-Elme. Dans le schéma originel, peu de monuments et de places publiques furent envisagées, afin de ne pas gêner les soldats dans l'éventualité d'une guerre ou d'un siège20.

28Cette ville nouvelle est la concrétisation réalisée par l'Ordre de la césure entre les mondes musulman et chrétien. Matérialisation réussie de la croisade, décrite comme sortie miraculeusement de la terre, en tant que reflet de l'appui divin apporté à l'œuvre sainte de l'Ordre, elle est la marque indélébile imprimée par l'Ordre à l'île. La construction de La Valette, qui se fond dans la ligne continue des fortifications, permet à l'Ordre de s'approprier l'espace littoral maltais jusqu'à le faire sien, et soude ainsi l'assimilation définitive entre l'Ordre et l'île de Malte, qui désormais ne font plus qu'un. Le toulousain Privat de Fontanilles peut alors s'extasier en 1749 :

Redoutable ennemi de l'orgueil du Croissant,
Gloire du nom chrétien, Ordre auguste et puissant […]
Sur les rives de Malthe […]
Il y bâtit des murs, le rempart des Chrétiens21

29Mais plus encore qu'un rempart, la cité devient dès le XVIIe siècle dans les représentations textuelles une escale urbaine nouvelle pour les pèlerins en route vers le Levant. Ainsi, le pèlerin Beaugrand parti en bateau, fait escale en 1699 à La Valette, et laisse même quelques mots concernant ses rues en pente dans la relation de voyage qu'il rédige22. Et l'ensemble de ces pèlerins chrétiens faisant halte à Malte retrouvent en pleine époque moderne les traces inoubliées du Moyen Âge et de la Terre Sainte, en y retrouvant le bâtiment de l'Infirmerie. En effet, l'une des premières constructions réalisées par l'Ordre au moment de son installation en 1530, est celle de la Sacrée Infirmerie. L'Histoire des Chevaliers de l'Hospital… raconte ainsi qu'en 1533 : « Le Grand Maistre […] donna commencement à la fondation d'une nouvelle enfermerie23… »

30L'œuvre charitable constitue l'une des deux activités fondamentales de l'Ordre de Malte (l'autre étant la guerre), héritée du fondateur Gérard de Martigues qui se consacra entièrement au service des infirmes et des chrétiens qui se rendaient en Levant « sì per il militare in servitio di Christo contra l'infideli, come per visitare il Suo Santo Sepolchro24… » En se conjuguant au mythe du boulevard chrétien et au statut d'escale obligée sur le pèlerinage menant en Palestine, l'hospitalité – exaltée par les textes comme un héritage immuable du temps des Croisades, et maintenue intacte par l'Ordre qui la pratique –, lie dès lors indissociablement Malte à la Terre Sainte.

31Mais la sanctification de l'île se trouve encore confortée par une nouvelle activité charitable que pratique l'Ordre en Méditerranée, et qui vient se greffer sur l'ancienne tradition d'assistance et d'hospitalité. Outre les soins et l'accueil des chrétiens, les chevaliers accomplissent désormais l'œuvre pie par excellence de la rédemption des captifs. En 1630, la Relazione della Religione Gerosolomitana di Malta témoigne de ce que les chevaliers : « facendo grosse prede, liberano della servitù misera molti Cristiani25… »

32Le développement extraordinaire de la course, tant chrétienne que musulmane en Méditerranée, a eu pour conséquence principale la capture, puis la réduction en esclavage de nombreux hommes et femmes. Ces esclaves sont maintenus dans leur statut jusqu'à ce qu'ils soient libérés par une nouvelle capture, par un échange ou bien par un rachat. L'Ordre profite donc de son activité corsaire pour contribuer à la libération des esclaves chrétiens généralement mis à la rame sur les galères. Œuvre sainte par excellence, la rédemption libère doublement les chrétiens en sauvant à la fois leur corps (en les rendant libres) et plus important encore, leur âme (en leur évitant la tentation de renier leur foi et de devenir musulman). Malte prend ainsi le visage nouveau d'une terre de rédemption et devient ce bout de chrétienté placée en avant-garde de l'Europe, où se font débarquer tous les captifs chrétiens en fuite.

33Et cette rédemption nourrit l'imaginaire des textes contemporains, qui en font un écho de la libération du Saint-Sépulcre. Faute de pouvoir libérer le tombeau du Christ, la rédemption devient le moyen mythifié de libérer les âmes chrétiennes des tourments qu'elles subissent en terre d'Islam.

34
Créé en plein cœur du Moyen Âge dans le but initial d'assister les pèlerins se rendant en Terre Sainte, puis prenant toute son envergure au moment des Croisades, l'Ordre de Saint-Jean ne semble plus avoir de raisons d'être après son expulsion de Rhodes en 1522. Cet échec témoigne en effet d'une grande faiblesse de l'Ordre contraint de quitter définitivement les terres orientales où il résidait depuis cinq siècles.

35Mais par un curieux paradoxe, l'échec rhodien fut également une force incontestable pour l'Ordre installé à Malte par décision de Charles Quint. Bénéficiant du contexte méditerranéen moderne, où triomphent les conflits entre les rives chrétienne et musulmane, l'Ordre de Malte se présente tout naturellement dès le XVIe siècle comme le nouveau rempart chrétien et la réincarnation de la croisade. Dès lors, durant plus de deux siècles, l'Ordre de Malte puise sa force dans la revivification par un ensemble de récits hagiographiques, de l'ancien mythe de Croisade qu'il incarne entièrement, aux yeux d'une Europe où l'unité chrétienne disparaît dans la scission protestante et l'émergence des Etats modernes.

36Cependant à partir du XVIIIe siècle, plus aucun ennemi – et certainement pas ottoman ! – ne se présente désormais devant les remparts maltais imprenables devenus inutiles. Dans le nouveau contexte d'échanges entre les rives et de domination des puissances non méditerranéennes en Méditerranée, le mythe de la Croisade s'est estompé progressivement.

37Ce n'est donc pas un hasard si le nombre de récits sur l'Ordre de Malte décroît sensiblement à partir du second XVIIIe siècle. Et ce n'est pas un hasard non plus si en 1798, lorsque l'armée française conduite par Bonaparte arrive devant Malte, les portes de La Valette s'ouvrent, l'Ordre perdant sans même combattre la dernière guerre qu'il aurait pu mener. Dès lors, le mythe a définitivement vécu, et à l'aube du XIXe siècle, l'Ordre de Malte et l'idéal de Croisade se sont effacés complètement dans la nouvelle réalité coloniale de la Méditerranée contemporaine.

Notes de bas de page numériques

1 Alain Blondy, L'Ordre de Malte à l'épreuve des idées nouvelles (1740-1820), thèse, Paris-Sorbonne, p. 2. En effet, les Templiers ont disparu en 1314 ; quant aux Chevaliers teutoniques, leur domaine est sécularisé en 1525 par le Grand Maître qui a adhéré à la Réforme et a pris le titre de duc, sous la suzeraineté polonaise.
2 Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1966 (seconde édition), tome II, p. 190.
3 Discorso di Malta di Pietro Dusina, parte prima : Della Religione di San Giovanni Hierosolomitano, édition d'Andrew Paul Vella, « La missione di Pietro Dusina a Malta nel 1574, con la trascrizione del Ms Vat. Lat. 13 411 », in Melita Historica, Malta, Malta Historical Society, vol. V, n° 2, 1969, p. 174.
4 Gio Battista Abela, Della descrittione di Malta, isola del mare siciliano, éd. Paolo Bonacota, Malta, 1647, avertissement au lecteur (« la Sacrée Religion de Saint-Jean qui représente le plus noble sang de la chrétienté… »).
5 Alphonse Dupront, Le Mythe de Croisade, Paris, Gallimard, 1997, « Bibliothèque des Histoires », tome II, p. 575.
6 B.M.A. (Bibliothèque Méjanes d'Aix-en-Provence), Ms 1090, Relazione della diffesa di Malta attacata da Turchi, p. 9, (« les ennemis furent battus et eurent beaucoup de morts. Parmi les chrétiens ne moururent qu'un chevalier et sept ou huit soldats… »).
7 Jean Beaudoin, Histoire des chevaliers de l'Ordre de l'Hospital de Saint-Jean-de-Jerusalem…, Lyon, Chez les Héritiers Guillaume Roville, 1643, p. 326. Ce récit en français est en réalité une traduction abrégée de l'Historia dei Cavalieri della Sacra Religione Hierosolomitana… de Giacomo Bosio, écrite en italien et éditée pour la première fois en 1594.
8 B.A.V. (Biblioteca Apostolica Vaticana), Vaticano Urbino 854, f° 543 v°. Il existe une copie de ce manuscrit à la bibliothèque Méjanes d'Aix-en-Provence (Ms 1095, Lettera del Valletta Gran Maestro di Malta a Papa Pio V, p. 7. (« Mais quelle joie pour nous que… tout le sang qui a baigné aussi abondamment ces murailles et ces rues… »)
9 B.M.A., Ms 1094, Relazione dell'isola di Malta, p. 12. (« Que Dieu fasse qu'ils poursuivent éternellement, comme ils l'ont fait par le passé, leurs magnifiques prouesses, semblables à celles que l'on peut voir chez ceux qui racontent les histoires. »)
10 Miguel Angel Ladrero Quesada, « Réalité et imagination : la perception du monde islamique en Castille au cours du bas Moyen Âge », in Histoire médiévale et Archéologie, volume 11, actes du Colloque d'Amiens Orient et Occident IXe-XVe siècles (8-10 octobre 1998), 2000, p. 156. L'idée (fort simple en soi) que la foi chrétienne est juste et vraie, et doit de ce fait triompher de la foi musulmane fausse et mauvaise, est typique de la croisade : par exemple, en 1394, la Crónica de Enrique III expliquait que la guerre entre chrétiens et musulmans devait faire valoir que « la fe de Jesu Cristo era sancta e buena e que la fe de Mohamad era falsa e minstrosa ».
11 Jean Beaudoin, Histoire des chevaliers de l'Ordre de l'Hospital de Saint-Jean-de-Jerusalem…, Lyon, Chez les Héritiers Guillaume Roville, 1643, p. 172.
12 B.M.A., Ms 1094, Relazione della Religione Gerosolomitana di Malta dell'anno 1630, p. 32 (« vertus chrétiennes dans lesquelles s'illustrent en permanence les Religieux »).
13 L'échec de Rhodes est présenté souvent comme la faute fondamentale que portent en eux tous les chevaliers, et qu'ils doivent absolument racheter aux yeux de l'Occident comme à leurs propres yeux. Un rapport de l'Ordre aux Génois en 1606 tente de disculper l'Ordre, en précisant qu'il n'a rien perdu de son honneur et de sa gloire en perdant Rhodes en 1522 (« i Cavalieri di detto Ordine dell'Isola di Rhodi li quali per spatio di 213 anni che la possedettero la diffessero quattro volte d'armate reali di infideli, non perdendo certo niente di honore et gloria quando persero quella Isola… », A.O.M. 1775 (microfilm), ff° 64 r°-64v°).
14 B.M.A., Ms 1094, Relazione della Religione Gerosolomitana di Malta dell'anno 1630, p. 5. (« …La Milice s'exerce contre les ennemis de notre Sainte Foi, et l'Ordre est notamment soutenu dans cette tâche par six galères… et de nombreux vaisseaux de course, avec lesquels ils [les chevaliers] attaquent les Turcs, réalisant des prises importantes… »)
15 Michel Fontenay, « La place de la course dans l'économie portuaire : l'exemple de Malte et des ports barbaresques », in Annales E.S.C., n° 6, 1988, p. 844.
16 A.O.M. (Archives of the Order of Malta) 100, f° 23 r°, 1er octobre 1597 (« notre profession est d'ôter et de persécuter, par une juste guerre, les Mahométans infidèles, usurpateurs et profanateurs du Royaume de Terre Sainte de Jérusalem… et d'œuvrer aussi en chaque lieu au maintien de la guerre contre ces Infidèles, ainsi qu'à la défense de cette très humble cité La Valette résidence de notre Sacré Couvent, en tant que rempart primordial de la Chrétienté contre ces Infidèles… »).
17 Gio Battista Abela, Della descrittione di Malta…, op. cit., p. 2. Grâce à l'œuvre de l'Ordre, l'île de Malte est décrite par l'auteur comme étant l'« antemurale e propugnaculo del Christianesimo ».
18 N.L.M. (National Library of Malta), Liber XXIII, ff° 264r°-264v° (« la nouvelle ville de La Valette… est entièrement ceinte de remparts très gros répartis en diverses formes, en fonction des commodités du site, avec un art merveilleux… la très belle construction approche la perfection par le peu de temps qu'il a fallu pour la construire, au point que l'on peut dire qu'on a vu plutôt naître que bâtir cette cité… »).
19 N.A.M. (National Archives of Malta), Banca Giuratale, Magna Curia Castellania, Registro Revelationis Manciporum 133, volume unique (1588-1617), f° 4v° et f° 18v°.
20 Pierre Lavedan, Histoire de l'urbanisme, tome III : Humanisme et Temps modernes, Paris, Henri Laurens, 1941, pp. 87-88.
21 Privat de Fontanilles, Malthe ou l'Isle-Adam, dernier grand maître de Rhodes et premier grand maître de Malthe, 1749, chant premier 1-2, cité par Alain Blondy, « L'Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, Rhodes et Malte, de 1530 à 1798 : une perception polysémique », in Las Ordenes militares : realidad e imaginario, actes du colloque international, université de Jaume I, Valence, 25-28 novembre 1998, Castello de la Plana, 2000, p. 44.
22 Jean-Paul Bonnin, « L'escale urbaine. Les villes vues par les pèlerins de Jérusalem aux XVIe et XVIIe siècles », in Cahiers de la Méditerranée, Paysages Urbains (XVIe-XXe siècles), tome I, p. 34.
23 Jean Beaudoin, Histoire des chevaliers de l'Ordre de l'Hospital de Saint-Jean-de-Jerusalem…, Lyon, Chez les Héritiers Guillaume Roville, 1643, p. 320.
24 B.M.A., Ms 1094, Relazione dell'isola di Malta, p. 10 (« tant pour le service du Christ contre les Infidèles, que pour visiter le Saint-Sépulchre… »).
25 B.M.A, Ms 1094, Relazione della Religione Gerosolomitana di Malta, p. 5 (« en réalisant d'importantes prises, les Chevaliers libèrent de leur misérable servitude de nombreux chrétiens… »).

Pour citer cet article

Anne Brogini, « Une ultime représentation de la Croisade », paru dans Loxias, Loxias 3 (févr. 2004), mis en ligne le 04 janvier 2009, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/lodel/docannexe/fichier/1245/index.html?id=2674.


Auteurs

Anne Brogini

CMMC, Université de Nice-Sophia Antipolis