Loxias | Loxias 5 (juin 2004) Doctoriales I 

Alice De Georges-Métral  : 

Lignes croisées et lecture brouillée dans A un dîner d’athées et L’Ensorcelée de Jules Barbey d’Aurevilly

Résumé

Une nouvelle et un roman de Jules Barbey d'Aurevilly, A un dîner d'athées et L'Ensorcelée seront l'objet d'une analyse des trames narratives qui les constituent ainsi que des codes de lecture qu'elles mettent en place. Deux trames sont en concurrence dans la nouvelle de Barbey. La première est suivie en continu depuis l'incipit jusqu'à l'explicit. Elle croise en chemin une deuxième trame qui va constituer l'intérêt principal de la diégèse. Mais cette dernière est abandonnée avant son aboutissement et n'aura pas de conclusion. L'intérêt s'est donc déplacé de la première à la seconde trame ce qui marginalise celle qui offre pourtant à la nouvelle sa structure complète et close. Un phénomène identique est à l'oeuvre dans le roman L'Ensorcelée. L'ampleur du roman permet d'adjoindre à ce décentrement structural le brouillage des codes de lecture. A chacune des trames narratives est associé un code de lecture, et le croisement des lignes invalide la lecture herméneutique. La particularité de ces deux œuvres consiste donc à baliser les trajectoires que doit suivre le lecteur pour ensuite le perdre dans un parcours labyrinthique.

Abstract

A short story and a novel by Jules Barbey d’Aurevilly, A un dîner d’athées and L’Ensorcelée will be the subject of an analysis of the narrative framework which constitute them, as well as the reading codes they set up. Two frameworks are in competition in Barbey’s short story. The first one is followed continuously from the introduction to the conclusion. It crosses the pattern of a second framework which will constitute the main interest of the story. But the latter is abandoned before its outcome and will have no conclusion. Thus the interest has moved from the first to the second framework, which marginalizes the one that yet gives the short story its complete and full structure. An identical phenomenon is at work in the novel L’Ensorcelée. The scope of the novel allows to add to this structural decentring the jamming of the reading codes. Each of the narrative framework is associated with a reading code, and the crossing of the lines invalidates the interpretation. The particularity of these two works thus consists in marking out with beacons the trajectories that the reader has to follow, to finally mislay him on a labyrinthine route.  

Index

Mots-clés : code de lecture , récit décentré, trames narratives

Texte intégral

1De « lignes brisées » en « lignes muettes » (646)1, de chemins croisés en sentiers effacés, le lecteur s’égare sur les trames complexes des récits aurevilliens. La pureté structurale requise pour les nouvelles comme l’essaimage de signes balisant l’interprétation pour le roman, font défaut au cœur de son univers fictionnel. Si la concision de la nouvelle appelle une sélection des informations pour faciliter la compréhension de la diégèse et la résolution du mystère, les nouvelles de Barbey d’Aurevilly au contraire usent de procédés dilatoires en début de récit pour s’achever par des questions irrésolues. Ses romans obéissent au même principe, et l’expansion de la durée y est plus propice encore à la dilution des informations. Une étude de Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille Plateaux, « La nouvelle ou Qu’est-ce qui s’est passé ? »2 parcourt plusieurs récits d’auteurs anglophones à travers les lignes qui les constituent. L’application de cette lecture aux fictions aurevilliennes montre que, bien souvent, deux trames y sont en concurrence. La première est suivie en continu depuis l'incipit jusqu'à l'explicit. Elle croise en chemin une deuxième trame qui va constituer l'intérêt principal de la diégèse. Mais cette dernière est abandonnée avant son aboutissement et n'aura pas de conclusion. L'intérêt s'est donc déplacé de la première à la seconde trame. La première devient ainsi marginale alors qu’elle offrait à la nouvelle une structure complète et close. Si la progression du récit est constamment décentrée, le dénouement est en conséquence déceptif. Les nouvelles, traditionnellement, aspirent à l’unité et se construisent en fonction de la fin vers laquelle tout le récit doit tendre. « Parce qu’elle est tout entière organisée vers ce but et qu’elle est brève ; la nouvelle procure au lecteur ce sentiment qu’elle est fermement structurée ».3 Edgar Alan Poe considère l’effet à produire comme le but vers lequel doivent converger tous les détails de la nouvelle ou du conte.4 La structure centripète recommandée pour toute nouvelle n’est pas à l’œuvre dans celles de Barbey, qui sont au contraire centrifuges. Leurs lignes de fuite tentaculaires s’opposent à l’épure diégétique centrée vers le dénouement. Une nouvelle extraite des Diaboliques, A un dîner d’athées, et le roman L’Ensorcelée, ont une structure analogue, faite de lignes croisées qui désorientent la lecture. Nous nous proposons d’analyser ce phénomène en premier lieu dans la nouvelle. Cette rapide étude servira de modèle et de point d’appui pour la deuxième étape de notre démonstration sur le roman. Ce second point sera plus amplement développé afin d’en déterminer toute la complexité.

2A un dîner d’athées, la cinquième nouvelle des Diaboliques, s’ouvre sur la peinture de l’église de Valognes, à la tombée du jour. Un homme s’y introduit subrepticement, glisse un objet dans la main d’un prêtre, pour en ressortir aussitôt. Un ami le surprend et lui demande les raisons de sa présence dans cette église. Plus tard, au cours d’un dîner orgiaque où les hôtes du père de Mesnilgrand content des histoires « digne[s] de gens sans Dieu » (173)5, une question posée par Rançonnet déclenche le récit encadré. Il intime à son ami l’ordre de justifier sa présence incongrue dans une église. Mesnilgrand s’exécute en narrant sa rencontre avec le major Ydow et sa compagne la Rosalba, en 1808, au cours de la guerre d’Espagne. Il se fait narrateur des liaisons de la Rosalba avec l’intégralité du régiment de son amant, qui rendent énigmatique la paternité de l’enfant qu’elle met au monde. La jalousie du major Ydow déclenche une effroyable querelle entre les amants au cours de laquelle ils se jettent au visage le cœur embaumé de l’enfant, mort prématurément. Mesnilgrand, dissimulé dans le placard de sa maîtresse, entend cette dernière le désigner comme le père de l’enfant. Enfin, un hurlement le fait sortir de sa cachette au moment où le major Ydow, au paroxysme de la fureur, cachette le sexe de la Rosalba avec de la cire brûlante. Une attaque surprise des espagnols oblige Mesnilgrand à partir précipitamment en emportant le cœur embaumé. Il ne saura jamais ce qu’il est advenu de la Rosalba, et la conclusion de son récit est bien décevante, qui explique la présence du narrateur dans une église quand l’intérêt de la nouvelle s’est déplacé. L’analepse a tiré un autre fil bien plus passionnant, celui d’une femme aux trésors inépuisables de sensualité et atrocement torturée par son amant. Or cette trame narrative qui intéresse à présent les auditeurs comme le lecteur n’aura pas de dénouement6. Le décentrement du récit ne laisse au dénouement qu’une place secondaire, et la boucle parfaite est brisée par la deuxième ligne, inachevée. Le dénouement occulte les informations qui sont le centre de l’attente construite par le texte, et s’achève par des questions sans réponses. De plus, le titre, l’épigraphe, l’incipit situé dans une église, et les deux anecdotes contées par les hôtes, celle des sœurs violées et des hosties données aux cochons, convergent vers un horizon d’attente bien précis. Ils instaurent la définition du sacrilège comme transgression du dogme religieux. Si le récit-cadre a pour fonction d’établir les codes de lecture de la métadiégèse, le dîner d’athées devrait avoir pour sujet la souillure d’un objet sacré. Or, les deux objets sacrés souillés dans cette nouvelle sont le cœur d’un enfant, mais aussi le sexe de la Rosalba. Le récit premier déroge par deux fois aux exigences du genre de la nouvelle, et aux attentes créées par l’architextualité, d’une part en retardant la métadiégèse par des descriptions et récits allogènes, d’autre part en induisant un horizon d’attente déviant.

3Le fait que les annonces demeurent lettre morte est mis en scène par la triple conclusion de la métadiégèse. Lorsque Mesnilgrand achève son récit par la terrible torture de la Rosalba, il le clôt sans avoir répondu à la question de Rançonnet sur sa présence dans une église qui en avait été pourtant le déclenchement. Ainsi, ses interlocuteurs le lui rappellent par deux fois, afin de mener la nouvelle jusqu’à son terme :

« Mais avant de partir, je ramassai ce pauvre cœur, qui gisait à terre dans la poussière, et avec lequel ils auraient voulu se poignarder et se déchiqueter, et je l’emportai, ce cœur d’un enfant qu’elle avait dit le mien, dans ma ceinture de hussard. »

Ici, le chevalier de Mesnilgrand s’arrêta, dans une émotion qu’ils respectèrent, ces matérialistes et ces ribauds.

« Et la Pudica ?... – dit presque timidement Rançonnet, qui ne caressait plus son verre.

– Je n’ai plus jamais eu des nouvelles de la Rosalba, dite la Pudica, – répondit Mesnilgrand. […]

– Est-ce là tout ? – dit Mautravers. Et si c’est là tout, voilà une fière histoire ! […] Seulement, puisque Rançonnet rêve maintenant derrière son assiette, je reprendrai la question où il l’a laissée : Quelle relation a ton histoire avec tes dévotions à l’église de l’autre jour ?...

– C’est juste, – dit Mesnilgrand. – Tu m’y fais penser. Voici donc ce qui me reste à dire […] j’[…]ai parlé à un de ces prêtres de cette ville, de ce cœur qui pesait depuis si longtemps sur le mien, et je venais de le remettre à lui-même, dans le confessionnal de la chapelle, quand j’ai été pris dans la contre-allée à bras-le-corps par Rançonnet. » (228)

4La fin rejoint le début, faisant du récit second une analepse externe parfaite, si ce n’est que le sort de la Rosalba demeure à jamais un trou noir qui aspire à lui toute la nouvelle. La première ligne, continue et close, s’effiloche depuis la ligne de fuite qui s’en détache. Si ce phénomène est récurrent dans les nouvelles de Jules Barbey d’Aurevilly, on le retrouve à l'œuvre dans ses romans.

5Le genre romanesque bénéficie d’une ampleur et d’une durée qui occasionnent une déperdition plus manifeste des fils du récit. Les chemins qui se croisent puis s’effacent à l’orée de la lande de Lessay dans le récit-cadre de L’Ensorcelée, sont autant de métaphores métadiscursives des diverses trames narratives ébauchées puis perdues en chemin. La complexité de ces trames nous conduira, au cours de l’étude du roman, à relater sporadiquement les événements principaux de la diégèse, nécessaires à la compréhension de l’analyse que nous en faisons. L'étendue du roman permettra ensuite d'adjoindre au décentrement structural le brouillage des codes de lecture. A chacune des trames narratives est associé un code de lecture, et le croisement des lignes invalide l’herméneutique. La particularité des récits aurevilliens consiste à baliser les trajectoires que doit suivre le lecteur pour ensuite le perdre dans un parcours labyrinthique. Cette dégradation de la lisibilité dans le roman, qui réorchestre et exacerbe le brouillage structurel à l’œuvre dans les nouvelles, inverse le rapport traditionnellement institué entre ces deux genres. Thierry Oswald  définit la nouvelle comme un prélude au roman qui « réalise précisément ce qui ne peut l’être dans la nouvelle […] fonder à nouveau la perception du monde, d’aller du doute à une autre forme de vérité »7.

6Le titre de L’Ensorcelée, et l’incertitude qui règne dans ce roman quant à l’interprétation des événements, ont mené la critique à le classer dans le registre du fantastique. Pourtant, la diversité des codes herméneutiques présents dans la diégèse, si elle intègre le fantastique, ne s’y résout pas. Les deux modes d’interprétation de l’écriture fantastique, rationnelle et irrationnelle, doivent être concomitants et se partager l’œuvre équitablement. Le roman de Barbey d’Aurevilly pourtant ne construit pas deux lectures possibles qui se tiennent du début à la fin pour enrichir la signification de la diégèse d’une double trajectoire. Il met en place trois codes de lecture qui se croisent et s’anéantissent réciproquement. Chaque fil déroulé par le narrateur rencontre d’autres trames qui constituent un enchevêtrement d’interprétations possibles. Quand le registre fantastique offre une conclusion double, L’Ensorcelée livre l’écheveau emmêlé des questions sans réponses sur lesquelles elle s’achève. La profusion de commentaires sur les causes de l’ensorcellement de l’héroïne affaiblit l’interprétation au lieu de l’enrichir de ses potentialités. A force d’explications contradictoires le mystère demeure inexplicable, et les fils qui s’entrecroisent finissent en pointillés. Chaque témoignage sur lequel s’appuie la narrateur pour reconstituer l’histoire est sujet à caution et « la voix du narrateur, voix et voie de la vérité, est la voix de l’indécidable, stylistiquement marquée par l’interrogation, la suspension, la périphrase, les modalités ambiguës »8.

7Les trois lignes narratives sont dominées chacune par un personnage qui représente symboliquement à la fois la situation de la trame dans la hiérarchie de la diégèse et le mode d’interprétation qui lui est afférent. La ligne principale est représentée par Jeanne-Madeleine de Feuardent, mariée à maître Thomas Le Hardouey, dont les allées et venues retracées par le narrateur offrent un parcours continu et une ligne complète. A cette ligne correspond un mode de lecture rationnel, à l’image du caractère pragmatique de Jeanne-Madeleine, pris en charge par le narrateur. La deuxième ligne, dominée par l’abbé Jéhoël de La Croix-Jugan, est discontinue parce que son parcours est moins aisé à suivre. Sa présence est donc plus sporadique et le code de lecture satanique qu’induit ce prêtre obscur est bien moins accrédité que le premier. La troisième ligne, quant à elle, est franchement ténue. Elle est représentée par un pâtre nomade qui n’apparaît qu’occasionnellement dans le récit, et les légendes colportées sur ses semblables offrent une interprétation tenue à distance par le narrateur.  

8L’herméneutique suit donc trois voies qui se croisent à plusieurs reprises et finissent par brouiller la lecture. Le roman de L’Ensorcelée plonge progressivement le lecteur qui s’y aventure dans l’incertitude. La lande de Lessay, métaphore de l’univers fictionnel, perd le voyageur-lecteur au cours de sa progression :  

Quand on avait tourné le dos au Taureau rouge et dépassé l’espèce de plateau où venait expirer le chemin et où commençait la lande de Lessay, on trouvait devant soi plusieurs sentiers parallèles qui zébraient la lande et se séparaient les uns des autres à mesure qu’on avançait en plaine, car ils aboutissaient tous, dans des directions différentes, à des points extrêmement éloignés. Visibles d’abord sur le sol et sur la limite du landage, ils s’effaçaient à mesure qu’on plongeait dans l’étendue, et on n’avait pas beaucoup marché qu’on n’en voyait plus aucune trace, même le jour. Tout était lande. Le sentier avait disparu. (565)

9Les diverses voies que doit suivre le lecteur s’effacent et le laissent dépourvu au cœur du roman. Mais le narrateur anonyme homodiégétique du récit premier, qui part de Coutances pour rejoindre Lessay, fait la connaissance d’un herbager, maître Tainnebouy, qui se propose de le guider dans sa traversée nocturne. « Voilà le chemin que nous devons suivre » (566) indique Tainnebouy qui va se charger de la métadiégèse et guider le narrateur extradiégétique dans la lande comme dans le récit. Cependant, à mesure de leur progression, les chemins s’effacent, la brume envahit l’espace, et les contours du décor s’estompent. Le parcours devient de plus en plus hasardeux, jusqu’à ce que le cheval de maître Tainnebouy, la Blanche, butte sur un repli de terrain et se mette à boiter. « Il y avait raison de craindre qu’elle ne pût continuer son chemin » (573). Les deux personnages, arrêtés « à mittan de la lande » (573), comme au milieu du récit-cadre, s’interrogent sur les causes du boitement de la Blanche sur laquelle ne se perçoit aucune blessure. Maître Louis Tainnebouy, qui soupçonne les pâtres de lui avoir jeté un sort, conte au narrateur deux anecdotes. Elles correspondent à deux trames narratives ébauchées puis abandonnées, qui seront reprises et orchestrées au cours de la métadiégèse. Il s’agit de la légende des pâtres sorciers qui arpentent le pays et jettent des maléfices, ainsi que du combat de la Fosse qui signa l’échec définitif de la chouannerie. Ces deux trames vont fournir les deux toiles de fond du récit second mais aussi ses deux lignes principales d’interprétation ainsi que deux registres. La présence des pâtres, qui donnera un mode d’explication du sort de l’ensorcelée orientera le roman du côté du registre fantastique. La chouannerie et l’affaiblissement de l’aristocratie offrent une deuxième ligne herméneutique et font de L’Ensorcelée un roman historique à la manière de Walter Scott. Le narrateur incite maître Tainnebouy à développer ces épisodes du passé, mais ce dernier a tout oublié et laisse les deux récits en chemin, à la grande déception de son interlocuteur. A peine ébauchées, les deux premières trames sont abandonnées, ce qui instaure dès le récit premier l’esthétique à venir de la métadiégèse. Si les deux niveaux de récit ont pour point commun la lande, leurs trames respectives subiront une discontinuité analogue à celle des chemins estompés. Les deux voyageurs nocturnes reprennent donc leur route, abandonnant pâtres et chouans, et atteignent la limite de la lande dans la plus profonde obscurité au moment où minuit sonne au clocher d’une église. Mais avant que ne retentisse le dernier coup, une deuxième cloche sonne la messe de neuf heures. La temporalité du récit-cadre entre en concurrence avec une autre temporalité, incompatible. Cette superposition annonce la superposition narrative des deux niveaux de récits. La deuxième cloche sonne la « messe de l’abbé de La Croix-Jugan » (582) dont Tainnebouy va raconter l’histoire afin d’expliquer à son compagnon de voyage cet inquiétant phénomène.

10Dans le récit second, le parcours spatial des trois personnages principaux, l’abbé de La Croix-Jugan, Jeanne-Madeleine de Feuardent, et le pâtre, est la représentation métaphorique de la trame narrative dans laquelle ils s’inscrivent. Trois fils, qui correspondent à autant de codes de lecture, vont se croiser. Tout d’abord celui de l’abbé, dont la mystérieuse messe est à l’origine du récit et qui oriente l’interprétation vers un mysticisme retors. Ensuite celui de Jeanne, victime d’un ensorcellement, et dont le caractère rationnel est l’occasion d’une explication psychologique du mal dont elle souffre. Enfin, les pâtres qui, par les soupçons de sorcellerie qui leur sont rattachés, orientent le roman du côté d’un deuxième type de merveilleux. Ces trois trames narratives, l’une rationnelle et les deux autres merveilleuses, ont chacune un traitement particulier à la fois dans le rapport qu’elles établissent avec le cheminement de leur protagoniste respectif et dans le crédit accordé aux codes de lecture afférents.

11Le lecteur peut suivre assez facilement le parcours de Jeanne dont les points de départ et les points d’arrivée lui sont précisés. Cette trame est jonchée de commentaires au cours desquels le narrateur livre une interprétation rationnelle de l’ensorcellement de Jeanne, si l’on considère que les commentaires psychologiques sur l’attirance morbide provoquée par la mésalliance de l’héroïne sont à verser au compte de la rationalité. Le parcours de Jéhoël de la Croix-Jugan est plus difficile à suivre parce que ce personnage étrange a la fâcheuse habitude d’arriver d’on ne sait où et de repartir sans préciser sa destination. Ce deuxième fil, tributaire d’un premier type de merveilleux, est donc discontinu, et les rumeurs qui portent sur la dimension démoniaque du prêtre sont prises en charges par les commères du bourg de Blanchelande. Les pâtres, eux, n’interviennent que de manière sporadique dans le roman. Le narrateur ne suit jamais leur parcours. Ces personnages immobiles comme des bornes sont croisés en chemin par Jeanne, son époux ou la Croix-Jugan et signalent un carrefour des chemins comme des récits. Leurs pouvoirs occultes sont attribués aux légendes orales du Cotentin et sont tour à tour confirmés et infirmés par le récit. Le deuxième code de lecture merveilleux, d’un autre type que le premier, a donc une position à la fois centrale, puisqu’il est un carrefour, et excentrique parce qu’il ne constitue pas une trame véritable. Si l’on ne suit jamais les pâtres dans leurs cheminements, le code de lecture merveilleux faisant référence à la sorcellerie n’est pas non plus disséminé de manière régulière au fil du récit. Les personnages, comme le narrateur extradiégétique, n’accordent pas un grand crédit à la magie noire. Le merveilleux n’est évoqué par le narrateur que comme une hypothèse improbable, et les personnages eux-mêmes ne se tournent vers cette voie que lorsqu’ils sont à court d’expédients et au comble du désespoir.9

12Au cœur du métarécit, le premier parcours que retrace le narrateur dans l’ordre chronologique des événements est celui de l’abbé de La Croix-Jugan :

L’an VI de la République française, un homme marchait avec beaucoup de peine, aux derniers rayons du soleil couchant qui tombait en biais sur la sombre forêt de Cerisy. (585)

13La focalisation externe n’empêche pas le lecteur de deviner que cet homme « brisé de fatigue » (685) n’est autre que le prêtre Jéhoël de La Croix-Jugan qui va tenter de se suicider quelques pas plus loin en tirant une charge d’espingole sur son visage, après la défaite des chouans au combat de la Fosse. Une vieille femme le trouve et le transporte jusqu’à sa chaumière où les bleus arracheront ses bandages pour jeter de la braise sur la chair en lambeaux. On perd sa trace pour le retrouver après la guerre de la chouannerie dans l’église de Blanchelande lors d’une messe où son parcours croise celui de Jeanne-Madeleine de Feuardent. La trame de Jeanne débute ici, quand celle de l’abbé a déjà subi sa première rupture. L’obscur prêtre chouan ne fait ensuite qu’apparaître et disparaître au galop de son cheval, ou surgir de l’ombre.10

14Mais la première Parque a tiré le fil de la vie de Jeanne et nous pouvons suivre cette dernière à la trace pendant deux journées. L’héroïne vient au roman lors de cette messe de Paques, scène de première vue renversée où le visage terrifiant de l’abbé perçu au chant de « et statim veniet dominator » (600) ensorcelle la jeune femme, sans que l’on sache la nature de cet ensorcellement. La messe achevée, elle se dirige vers sa maison, « le Clos », mais les « chemins sont mauvais » (606), « défoncés » (607), et elle y croise un pâtre. Ce dernier se tient immobile à « un carrefour solitaire où six chemins aboutissaient et se coupaient à angle aigu » (607). Il est le lieu où se croisent pour la première fois les trois trames et où l’autorité herméneutique est sujette à caution : « On disait que c’était un lieu hanté par les mauvais esprits ». Le « on disait » permet de ne pas assumer le propos, et le récit n’accrédite pas la thèse des esprits que l’on y rencontre sous les traits d’un « gros chat ». Mais les « mauvais esprits » sont ici l’occasion d’une syllepse de sens, et le pâtre vindicatif qu’y rencontre Jeanne en est un. Il menace la femme de maître Thomas le Hardouey qui l’avait méprisé et dont il veut se venger : « Vous vous souviendrez longtemps des vêpres d’où vous sortez, maîtresse le Hardouey ! » (620). A ce carrefour se croisent donc Jeanne, le pâtre, et l’évocation du prêtre, six chemins, et trois codes de lecture. Le registre merveilleux est convoqué par le sort apparemment jeté à l’encontre de Jeanne, et par le démonisme de l’abbé rappelé par les sensations de la jeune femme. L’explication psychologique et rationnelle, quant à elle, est prise en charge par le narrateur :

Ces vêpres, il est vrai, étaient déjà marquées pour elle d’un point de rappel singulier : la vue de ce prêtre inconnu qui lui avait mis au cœur des sensations si peu familières à sa nature tranquille et forte ! Le mot du berger coïncidant avec la rencontre de ce martyr des Bleus […] venant après l’impression qu’elle avait reçue pendant les vêpres, la redoublait et la faisait fermenter en elle. C’est quelque fois une si faible chose que le mystère d’organisation de la tête humaine, qu’une circonstance […] la trouble d’abord et finit par l’asservir. Jeanne rentra au Clos toute pensive, ne pouvant s’empêcher d’associer dans ses émotions intérieures l’idée du sombre prêtre et les menaces du berger. (621, nous soulignons).

15Jeanne passe son chemin et rejoint le clos sans autre encombre, et, au cours de la soirée, son visage prend des teintes vermillon. Le lendemain matin elle vaque à ses occupations domestiques, puis part du Clos au début de l’après-midi pour rendre visite à sa vieille amie Clotilde Mauduit, chez qui elle arrive à trois heures. Malgré les ellipses temporelles nécessaires à tout récit romanesque, son parcours spatial n’a subi aucune rupture jusque ici.

16Les deux trames principales se croisent une deuxième fois chez la vieille femme. Lorsque Jeanne raconte à son amie sa rencontre avec l’abbé de La Croix-Jugan, en lui taisant sa fascination morbide pour le visage dévasté, cette dernière pointe son doigt sur le front empourpré de l’ensorcelée et s’écrie : « Ah ! tu es donc ici, ô Jéhoël de la Croix-Jugan ! » (643). A cette « espèce d’évocation […] une grande ombre se dressa dans le cadre clair de la porte ouverte », celle du prêtre chouan. Ce second carrefour des chemins correspond à la coexistence de deux interprétations. Soit la nature démoniaque du prêtre, dont les initiales inversent celles du christ, transforme l’évocation de son nom en une invocation qui le force à paraître, soit la perspicacité de l’ancienne « bacchante » (632) lui a fait deviner la séduction morbide dont Jeanne est la victime. Et c’est à la seconde croisée des codes herméneutiques et des deux fils principaux qu’une troisième métaphore des lignes brisées intervient. Les deux premières métaphores métadiscursives sont apparues lors de la description de la lande de Lessay puis du carrefour du presbytère. Le portrait de la Croix-Jugan en est une troisième occasion : « Jéhoël n’avait perdu que les lignes muettes d’un visage superbe autrefois ; mais il s’était étendu sur ces lignes brisées une surhumaine physionomie » (646). Les carrefours narratifs mettent en péril les trames parce que chacune d’elle met en place un code de lecture différent, ce qui brouille la lisibilité du texte. Cette troisième croisée des chemins affaiblit la ligne de Jeanne, associée à l’interprétation rationnelle. A partir de cette rencontre du prêtre et de sa victime, le parcours de la jeune femme sera de plus en plus difficile à reconstituer, comme si la ligne intermittente de la Croix-Jugan le contaminait. Et en effet, la transition entre cette séquence narrative et la suivante est remplacée par une ligne de pointillés qui signale à la lettre une rupture dans le parcours de Jeanne :

........................................................................................................................................

Ce soir-là, on attendit Jeanne Madeleine au clos. Elle était régulière dans ses habitudes et ordinairement toujours rentrée avant son mari. Ce soir là, par exception, ce fut le mari qui rentra le premier à la maison. (648)

17Tandis que le narrateur avait retracé ses trajectoires dans leur intégralité depuis la messe jusqu’à sa visite chez Clotilde, dite « la Clotte », ici s’achève son omniscience. Dès le deuxième jour une lacune intervient11. Le lecteur ne saura pas ce qu’il est advenu de Jeanne et de La Croix-Jugan sur le chemin du retour. Si l’héroïne justifie auprès de son époux son retard en prétextant s’être perdue avec le prêtre et avoir fait de nombreux détours, la connaissance infaillible de ce parcours par Jeanne et le chouan invalide cette excuse : « nous avons perdu deux fois notre route en venant » (649). Les deux lignes sont liées et, par voie de conséquence, brouillées. Le chapitre s’achève sur une ellipse narrative qui passe sous silence des mois apparemment dépourvus d’événements quand la fin du roman laissera deviner que pendant cette période les liens entre le prêtre et l’ensorcelée se sont resserrés. L’ellipse narrative fonctionne comme un leurre parce qu’elle est le lieu où le narrateur perd les parcours enchevêtrés de ses personnages. Deux pages de commentaires sur l’ensorcellement de Jeanne suivent, puis la diégèse reprend, après une ellipse d’une année, et, ce ne peut être un hasard, par la promenade de deux commères. Trame narrative, chemin et commérages sont liés en une seule phrase :

Or, il y avait un peu plus d’un an que le mystérieux abbé menait cette vie impénétrable, quand, un soir de Vendredi Saint, après Ténèbres, deux femmes qui sortaient de l’église, et qui se dirent bonsoir à la grille du cimetière, prirent, en causant, le chemin du bourg. (653)

18La conversation des deux villageoises apprend au lecteur que Jeanne et La Croix-Jugan se rencontrent fréquemment chez la Clotte, sans que l’on en sache la raison. Une analepse explicative prise en charge par le narrateur vient confirmer ce propos et attribuer aux relations des deux personnages la cause chouanne. Mais le lecteur est laissé dans l’ignorance de ces activités qui ne sont jamais perçues directement. Aucune description ni scène dialoguée ne représente ces rencontres qui sont pourtant le principal centre d’intérêt du roman. Le récit se fait de manière oblique, par le biais des commérages et des supputations ; il demeure décentré. Plus tard, la cause chouanne étant définitivement perdue, le prêtre cesse ses activités secrètes et cette ligne se brise brusquement. Au défaut de l’Histoire correspond l’usure du fil. La ligne de Jeanne qui s’était confondue un temps avec celle du prêtre s’efface. Le lecteur ne la croisera plus qu’à travers les propos des villageois qui ne sont pas pris en charge par le narrateur, si bien que sa trame s’estompe progressivement :

A dater de cette première révélation faite à la servante du curé Caillemer par Nônon Cocouan, des bruits vagues, un mot dit par-ci et par-là, des souffles plutôt que des mots, […] commencèrent à circuler sur la pauvre Jeanne. D’abord on parla, comme Nônon, de chouannerie… Mais, comme le pays resta tranquille, […] on perdit peu à peu l’idée qu’on avait eue d’abord (660).

19Le lecteur ne rejoint enfin le parcours de l’ensorcelée qu’à la veille de sa mort. Ce jour-là, dix-huit mois se sont écoulés depuis la messe où son regard croisa le visage dévasté de La Croix-Jugan. La jeune femme, désespérée par un amour méprisé et demeuré lettre morte rend visite à la Clotte. Elle lui annonce son désir de se venger du prêtre chouan en le damnant et s’enfuit malgré les mises en gardes de sa vieille amie. Le lendemain matin, Simone Mahé et la mère Ingou la retrouvent noyée dans un lavoir. Aucune analepse ne viendra combler les ruptures de cette trame narrative qui s’achève en points de suspension.

20Entre temps, le parcours de La Croix-Jugan est demeuré obscur. Depuis sa tentative de suicide, sa trame n’est qu’une série de pointillés, et le prêtre démoniaque apparaît et disparaît au gré de ses préoccupations.

21Quant au pâtre, on le retrouve à cinq carrefours narratifs, immobile comme une borne et, comme une borne, signalant la croisée des chemins. Jeanne va le retrouver dans la lande par deux fois pour obtenir par sorcellerie l’amour de La Croix-Jugan. Maître Thomas le Hardouey le rencontre fortuitement dans la lande et ce dernier lui fait voir son destin dans un petit miroir. La mère Ingou et Simone Mahé le trouvent au lavoir où elles découvrent le cadavre de Jeanne. Enfin, le mari de l’ensorcelée vient le retrouver dans la lande, bien après la mort de sa femme, pour obtenir un sortilège contre l’abbé de La Croix-Jugan. Chaque croisement du parcours d’un des personnages avec le pâtre occasionne une catastrophe. La première rencontre de Jeanne et du pâtre est une des origines possibles de son ensorcellement. La scène du miroir a peut-être poussé Thomas à assassiner sa femme. La présence du pâtre devant le lavoir désigne ce dernier à son tour comme un deuxième assassin probable, ce que confirmerait sa menace initiale. Enfin, lorsque Le Hardouey va une deuxième fois à la rencontre du pâtre dans la lande, ce dernier refuse, malgré ses supplications, de jeter un sort à l’abbé et suggère à Thomas une autre solution : « I gn’y a qu’une balle qui puisse tuer un La Croix-Jugan, maître Thomas ! et des balles, les bleus n’en fondent pus ! » (721). Mais la fureur du mari de l’ensorcelée lui inspire une solution : « Ah ! j’en trouverai, moi ! […] j’en trouverai, pâtre, quand je devrais l’arracher avec mes ongles des vitres de l’église de Blanchelande et le mâcher pour le mouler en balle, comme un mastic, avec mes dents » (721). La Croix-Jugan est ensuite assassiné pendant la messe de Pâques qui suivit cette scène vespérale de « la fin du carême » (722). Il est tué d’une balle en pleine tête, ce qui va dans le sens d’une relation de cause à effet entre l’ultime rencontre de Thomas et du pâtre et « cet effroyable drame » (731) :

Le lingot de plomb qui avait traversé de part en part la tête de l’abbé […] fut reconnu pour être un morceau de plomb arraché d’une des fenêtres du chœur avec la pointe d’un couteau ; et cette circonstance parut confirmer le récit des pâtres. Ainsi, Le Hardouey avait fait ce qu’il avait dit ; car on reconnut encore que le plomb avait été mâché avec les dents, soit pour le forcer à entrer dans le canon du fusil, soit pour en rendre la blessure mortelle. (732)

22Mais cette interprétation logique et rationnelle, qui semble retrouver la trace de la ligne de Jeanne à laquelle appartient Thomas Le Hardouey, peut être un leurre. La dernière rencontre de Thomas et des bergers dans la lande a été racontée par les pâtres aux villageois après le meurtre de l’abbé. Cet épisode, placé par le narrateur dans l’ordre chronologique hypothétique des événements, devient une preuve de la culpabilité du mari de l’ensorcelée quand il peut n’être qu’une invention des pâtres pour se venger de celui qui voulait les chasser du pays, en faisant porter sur lui les soupçons12. L’énoncé du narrateur, « ainsi, Le Hardouey avait fait ce qu’il avait dit » reste donc ambigu. Il peut se lire comme une affirmation qu’il prend en charge. Mais il peut aussi être lu comme le résumé en substance des propos des pâtres relayés par ceux des villageois, ce qui est confirmé deux paragraphes plus loin :

Si c’était Le Hardouey, du reste, on ne le découvrit ni à Blanchelande, ni à Lessay, ni dans aucune des paroisses voisines, et sa disparition, qui a toujours duré depuis ce temps, demeura aussi mystérieuse qu’elle l’avait été après la mort de sa femme. Seulement, s’il était resté dans l’esprit du monde, disait Tainnebouy, que l’abbé de La Croix-Jugan avait maléficié Jeanne-Madeleine, il resta aussi acquis à l’opinion de toute la contrée que Le Hardouey avait été l’assassin, par vengeance, de l’ancien moine. (732)

23L’épisode qui semblait continuer le fil de Jeanne devenu discontinu est incertain, ce qui achève de le fragiliser. De plus, les deux codes de lecture sont placés sur un même plan. L’interprétation merveilleuse de l’ensorcellement, et la lecture rationnelle du meurtre sont, cette fois, déléguées toutes deux à la vox populi que représente « l’esprit du monde » comme « l’opinion de la contrée ». Le parcours de Thomas s’arrête donc au même moment que celui de Jeanne. On l’a perdu au matin du meurtre, lorsqu’il s’arrête à « la forge à Dussaucey » après la scène du miroir (680), passe chez lui sans quitter son cheval, puis parvient en fureur chez l’abbé de La Croix-Jugan. C’est Simone Mahé qui l’y rencontre avant de partir au lavoir où elle trouve le corps de Jeanne. Dès lors, le narrateur n’a plus aucune source avérée de la présence de Thomas, si l’on considère que celle des pâtres est sujette à caution.

24La coïncidence entre la « fascination pleine d’angoisse » (604) ressentie par Jeanne à la vue du visage de l’abbé, la forte impression procurée par les menaces du pâtre, et la honte de sa mésalliance avec un paysan acheteur de biens d’Eglise, explique l’amour morbide qu’elle éprouve pour ce prêtre chouan de haute naissance. Le narrateur attribue à la mésalliance de l’héroïne la faculté de l’attacher à un chouan :

Car, il faut bien le dire, il faut bien lâcher le grand mot que j’ai retardé si longtemps : Jeanne-Madeleine aimait d’amour l’abbé Jéhoël de La Croix-Jugan. Que si, au lieu d’être une histoire, ceci avait le malheur d’être un roman, je serai forcé de sacrifier un peu de la vérité à la vraisemblance, et de montrer au moins, pour que cet amour ne fût pas traité d’impossible, comment et par quelles attractions une femme bien organisée, saine d’esprit, d’une âme forte et pure, avait pu s’éprendre du monstrueux défiguré de la Fosse. […] Dieu merci, toute cette psychologie est inutile. Je ne suis qu’un simple conteur. (659)

25L’explication de cet amour est finalement impossible, et seuls ses effets sont mentionnés : « Elle était arrivée à cette crise de l’amour où les preuves du dévouement ne suffisent plus à l’apaisement du sentiment qu’on éprouve » (661). Si Jeanne confirme l’interprétation rationnelle en annonçant à la Clotte, juste avant de mourir : « J’aime un prêtre ; j’aime l’abbé Jéhoël de La Croix-Jugan ! » (668), il n’en reste pas moins que l’accumulation de commentaires hétéroclites sur cet amour morbide en fragilise la cohérence. La phrase de Jeanne qui s’inscrit à première vue dans la ligne rationnelle du récit, par le rapprochement scandaleux répété par deux fois entre le sentiment amoureux et la fonction sacerdotale de La Croix-Jugan, accrédite aussi la théorie de sa nature démoniaque.

26Prise en charge par le personnel romanesque populaire, ce deuxième code de lecture intervient régulièrement au cours du récit, mais relégué en une position secondaire. Le batteur en grange du Clos, qui a vu le visage de l’abbé, ne peut « croire que ce soient là de véritables marques de coups de fusils tirés par les hommes. Si le diable en a une fabrique dans l’arsenal de son enfer, ils doivent marquer comme cela ceux qu’ils atteignent » (622). Maître Tainnebouy, à son tour, commente le visage enflammé de Jeanne comme le résultat d’un ensorcellement démoniaque dont la Malgy avait été la victime, bien des années auparavant : « A dater de ce moment, elle s’hébéta comme la Malgy, […] elle avait le sang tourné » (642). La « grossière physiologie » (622) de l’herbager confère au visage écarlate de Jeanne une origine diabolique, comme pour celui de La Croix-Jugan : « Je l’ai vu, moi, en 18.., et je puis dire que j’ai vu la face d’un réprouvé qui vivait encore, mais comme s’il eût été plongé jusqu’au creux de l’estomac en enfer » (583). Maître Tainnebouy explique aussi que les villageois attribuaient l’état de Jeanne au sortilège du pâtre pour les uns, à celui de l’abbé pour les autres, et s’associe à la vox populi lorsqu’il dépeint la détresse de Jeanne-Madeleine de Feuardent : 

pour qui, comme moi, nombre de fois les vit à l’église, lui, cet abbé noir comme la nuée de sa stalle, et elle, rouge comme le feu de sa honte dans son banc, ne lisant plus dans son livre de messe, debout quand il fallait être assise, assise quand il fallait être à genoux, il n’y a pas moyen de penser que le maître de cette misérable ensorcelée ait été un autre que ce prêtre, qui semblait le démon en habit de prêtre, et qui s’en venait braver Dieu jusque dans le chœur de son église – sous la perche de son crucifix ! (662-663)

27La ligne herméneutique reléguée par le narrateur à un rang subalterne, celui des croyances populaires, est de plus mise à distance par les personnages qui la véhiculent. A y regarder de près, chacun de leur commentaire est métaphorique. Les outils de comparaison « comme », « comme si » et « semblait », interviennent systématiquement pour introduire ce qui s’avère être une comparaison entre l’abbé de La Croix-Jugan et le démon. La présence du merveilleux sous la forme du diabolisme n’est pas accréditée par le narrateur et reste une hypothèse à peine probable pour les personnages. Le parcours discontinu de l’abbé de La Croix-Jugan offre une ligne herméneutique déficiente. Le narrateur l’anéantit enfin en accordant au merveilleux le rôle de signifier les abîmes de l’âme humaine : « il y avait dans l’histoire de l’herbager ce qu’on appelle communément le merveilleux (comme si l’envers, le dessous de toutes les choses humaines n’était pas du merveilleux tout aussi inexplicable que ce qu’on nie, faute de l’expliquer) » (583). Le réalisme particulier de Barbey d’Aurevilly consiste donc à représenter le réel dédoublé par ses abîmes insondables, ce qui revient à créer le « fantastique de la réalité » (170), tel qu’il le définit dans les Dessous de cartes d’une partie de whist.

28Le merveilleux apparaît aussi sous la forme des pâtres, mais dans un registre différent de celui du satanisme de l’abbé. Si la nature métaphorique des commentaires sur le démonisme de La Croix-Jugan les discréditait discrètement, les pouvoirs magiques des pâtres sont explicitement démentis. L’héroïne, qui méprise initialement ces croyances, ne finit qu’au comble du désespoir à leur porter foi, mais le narrateur les présente aussitôt comme des superstitions éculées : « A ses propres yeux même, Jeanne-Madeleine dut pendant longtemps – ainsi qu’on l’a cru et qu’on le croyait encore du temps de maître Tainnebouy – être ensorcelée. La prédiction menaçante du berger s’était peu à peu enfoncée dans son âme » (659-660). L’hésitation qui doit être celle du lecteur et du personnage qui lui sert de relais dans le texte fantastique, face à l’interprétation d’événements étranges, n’est pas vraiment de mise ici. Les deux codes de lecture surnaturelle sont présents mais discrédités par le narrateur comme par la majeur partie des personnages. L’interprétation rationnelle domine, et le roman de L’Ensorcelée répond plutôt à la définition que Tzvetan Todorov donne du sous-genre de « l’étrange pur ».

29Une seule scène semble répondre à la définition du fantastique par Todorov. Thomas Le Hardouey traverse la lande à cheval alors qu’il « revenait de Coutances » (671). Cette trajectoire nette est coupée par la rencontre des pâtres, immobiles au cœur de la lande. Ces derniers accusent sa femme d’avoir « faim […] d’un choine bénit » (677), et Thomas les enjoint à lui en donner la preuve. Le pâtre du presbytère lui montre ce qu’il désire voir, dans un petit miroir fendu. La peur et la curiosité mêlées du mari humilié, sa rage et l’obscurité profonde de la lande sont autant de signes qui engagent à une lecture rationnelle de cette scène. L’ensorcellement de Jeanne comme de son mari, tous deux parvenus au paroxysme de l’émotion, fonctionne comme la concrétisation de leurs angoisses. L’ombre supplémentaire portée sur le miroir par les chapeaux des bergers et l’incantation monotone du pâtre semblent créer la vision fantasmagorique de Thomas. En effet, alors qu’il ne voit rien dans le miroir, le pâtre lui ordonne de « guette[r] toujours » (678) puis de dire ce qu’il voit, « autrement le sort va s’évanir » (679). La vision devient ainsi de plus en plus nette, jusqu’à ce que maître Le Hardouey distingue sa femme et le prêtre, de dos, faisant cuire un cœur sur une broche. La scène semble basculer vers le merveilleux. Mais si le narrateur s’abstient de commentaires, les paroles répétitives et monocordes du pâtre, l’angoisse de Thomas, sa colère face à l’accusation d’adultère envers sa femme, concourent à offrir une explication rationnelle de cette vision. La parole performative du pâtre crée la vision suggérée par son accusation ainsi que par la nécessité pour Thomas de dire ce qu’il voit, quand bien même il ne verrait rien. Enfin, Barbey d’Aurevilly dit avoir voulu faire avec L’Ensorcelée du Shakespeare dans le Cotentin. L’hypotexte est reconnaissable dès que le narrateur constate que Le Hardouey était « dévoré du désir qui perd ceux qui l’éprouvent, le désir de voir son destin » (678). La rencontre, dans une forêt, de Macbeth avec les sorcières, au moment où il désire connaître sa destinée, éclaire cette scène. Or le drame élisabéthain montre que le meurtre du roi par Macbeth est bien plus induit par la parole des sorcières que prédit par elles. Les bergers sorciers suggèrent à maître Thomas Le Hardouey la vision de sa femme avec le prêtre. La vision est sujette à caution parce que Jeanne et La Croix-Jugan ne se fréquentent plus depuis que ce dernier a abandonné la cause chouanne, et parce que le cœur qui cuit sur la broche est une métaphore qu’explicite le pâtre : « Vère, c’est un cœur qu’ils cuisent […] et ch’est le vôtre, maître Thomas Le Hardouey ! ». Le fantastique, maintenu tout au long de la scène, est discrédité par la diégèse dans laquelle il s’inscrit.

30Le Hardouey, fou de rage, est ensuite vu tour à tour par un forgeron devant chez qui il ne s’arrête que pour boire une bouteille entière d’eau de vie, puis au Clos où ses valets lui annoncent la disparition de Jeanne, enfin chez La Croix-Jugan qui est lui aussi absent. Il disparaît à son tour et l’on retrouve Jeanne morte au petit matin :

La nouvelle de la mort de Jeanne Le Hardouey se répandit dans Blanchelande avec la rapidité naturelle aux événements tragiques qui viennent sur nous, comme par les airs, tant les retentissements en sont électriques et instantanés ! Jeanne-Madeleine s’était-elle noyée volontairement ? Etait-elle victime d’un désespoir, d’un accident, ou d’un crime ? (692)

31Les questions qui demeurent à jamais sans réponses refusent à la métadiégèse son dénouement. Suicide, vengeance d’un mari jaloux, ou ensorcellement, on ne saura jamais ce qu’il est advenu de Jeanne. La Croix-Jugan ne reparaît que deux jours plus tard, après l’enterrement, et Thomas a disparu définitivement. Enfin, le prêtre chouan sera assassiné lors de la messe de Pâques au moment même où il consacrait l’hostie, sans que le meurtrier soit visible.

32Ainsi, comme pour le dîner d’athées, une première trame narrative était enclenchée par un mystère posé dans le récit-cadre. A la question posée à Mesnilgrand sur sa présence dans une église correspond ici la question que pose à Tainnebouy le narrateur extradiégétique, et qui justifie le récit second : « Qu’est donc cette cloche de mauvais présage ? » (582). C’est pour y répondre que l’herbager raconte son histoire : « c’est la cloche de Blanchelande qui sonne la messe de l’abbé de La Croix-Jugan » (582). Pourtant, la métadiégèse relègue au second rang la mystérieuse messe de minuit dont il n’est plus question, pour promouvoir l’histoire de Jeanne. A l’instar de la nouvelle des Diaboliques, la trame ouverte par le récit premier entre en concurrence avec une deuxième trame sur laquelle se focalise l’attention du lecteur. La ligne narrative dominée par Jeanne contient le principal centre d’intérêt du récit. Le mystère de « la messe maudite » est oublié au profit de l’ensorcellement de Jeanne et de sa mort inexpliquée. Or, de même que l’histoire de la Rosalba demeure en suspens, celle de Jeanne s’achève à son tour par une série de questions sans réponses. Comme Mesnilgrand, le narrateur intradiégétique de L’Ensorcelée a oublié au cours de son récit la question qui l’avait déclenché, et son interlocuteur doit le lui rappeler :

 « J’avoue, – dis-je à l’herbager cotentinais quand il eut fini son récit tragique, – j’avoue que voilà d’étranges et d’horribles choses ; mais quel rapport, maître Louis Tainnebouy, cette messe de Pâques a-t-elle avec celle que nous avons entendu sonner il y a deux heures, et que vous avez nommée la messe de l’abbé de La Croix-Jugan ? » (735-736)

33Ici pourtant s’arrête l’analogie structurale entre la nouvelle et le roman. La première trame narrative, ouverte en incipit et reprise dans le retour au récit-cadre offrait à la nouvelle une structure close au cœur de laquelle la deuxième trame figurait une ligne de fuite. Mais si le narrateur premier rappelle à l’ordre maître Tainnebouy, ce dernier n’a à lui offrir en guise de conclusion qu’une dierie provenant d’un ivrogne. Pierre Cloud, en rentrant chez lui un soir de Pâques, et s’étant « attardé un peu trop à pinter » (737), entend les neuf coups de cloche. Il voit à travers les trous du portail de l’abbaye de Blanchelande le fantôme de l’abbé de La Croix-Jugan condamné à répéter inlassablement la messe sans jamais parvenir à l’achever. Le narrateur extradiégétique décide alors, avant de mettre en écrit cette histoire, de vérifier la légende de la messe maudite :

Plus tard, j’ai voulu me justifier ma croyance, […] et je revins vivre quelques mois dans les environs de Blanchelande. J’étais déterminé à passer une nuit aux trous du portail, comme Pierre Cloud, le forgeron, et à voir de mes yeux ce qu’il avait vu. Mais comme les époques étaient fort irrégulières et distantes auxquelles sonnaient les neuf coups de la messe de l’abbé de La Croix-Jugan […], mes affaires m’ayant obligé à quitter la contrée, je ne pus jamais réaliser mon projet. (741)

34Cette phrase sur laquelle se referme le roman, au lieu d’offrir la structure close du dîner d’athées, fait de la première trame, à son tour, une ligne de fuite.

35En conclusion, trois constats s’imposent sur les spécificités, au niveau du genre, de la structure et du registre, du roman L’Ensorcelée.

36Thierry Oswald confère à la nouvelle au XIXe siècle une fonction particulière, celle de représenter le chaos ontologique d’une époque, tandis que le roman recrée une perception stable du monde. Ce crescendo du doute vers la vérité et de l’instabilité vers l’équilibre qui correspond au passage de la nouvelle au roman, s’inverse dans l’écriture aurevillienne. Si la nouvelle du dîner d’athées offrait une ligne de fuite, le roman de L’Ensorcelée en offre deux auxquelles viennent s’ajouter trois codes de lecture concurrents.

37Cette imbrication des interprétations possibles assimile le roman au registre du fantastique. Reconsidérons la définition de Tzvetan Todorov : « Le fantastique occupe le temps de [l’]incertitude ; dès qu’on saisit l’une ou l’autre réponse, on quitte le fantastique pour entrer dans un genre voisin, l’étrange, le merveilleux. Le fantastique, c’est l’hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturel ».13 S’il n’y a plus d’hésitation, le fantastique prend fin. Il faut que le lecteur comme le personnage ait une perception ambiguë des événements. Or ce lecteur implicite est une fonction inscrite dans le texte sous les traits du narrateur extradiégétique, hermétique aux deux lectures afférentes au merveilleux, qu’il soit satanique ou magique. D’autre part, Jeanne, deuxième relais du lecteur, n’y croit que parvenue au comble d’un désespoir qui la mène à la crédulité. Le choix entre les différents modes de lecture n’est donc pas assuré. On s’oriente du côté du sous-genre que Todorov nomme « l’étrange ». Pourtant, si la ligne rationnelle domine quantitativement par l’ampleur des commentaires du narrateur, et qualitativement par le crédit qui lui est accordé, elle devient déficiente structurellement. Chaque fois que la ligne de Jeanne croise celles du pâtre ou de l’abbé, cette ligne est mise en péril. Les carrefours narratifs rendent le parcours de Jeanne de plus en plus discontinu, jusqu’à la lacune finale qui interdit tout dénouement à cette trame principale. L’explicit est pourtant le lieu où le code herméneutique est validé, où une évaluation a lieu, vers laquelle converge tout le récit et où tous ses constituants prennent sens. Les questions sans réponses poursuivent la trame discontinue de Jeanne en points de suspension qui ne permettent pas de la valider. Le second dénouement – que laissait attendre le mystère de la messe de l’abbé de La Croix-Jugan – substitue à la première ligne de fuite un deuxième mystère irrésolu. Le roman de L’Ensorcelée n’offre donc ni un rétablissement du sens, tel que l’entend Thierry Oswald, ni une hésitation entre deux modes de lecture comme dans le registre fantastique. Il enregistre le chaos du monde et le perpétue dans un récit où les trames narratives s’entrecroisent pour faire éclater tous les modes de lecture. Les signes s’obscurcissent au fil des événements, depuis le sens des actes des personnages jusqu’aux chemins de la lande, de la voix narrative dont on perd l’origine à cause de la multiplicité des témoignages récoltés jusqu’aux points de vue imprécis. On n’entre jamais dans le for intérieur des personnages et aucune assertion ne peut être accréditée. Les voix s’entrechoquent pour donner des explications qui se démentent les unes les autres, et à la fin du roman on ne sait toujours pas dans quel sens comprendre le titre de L’Ensorcelée.

38Ni réaliste ni fantastique, ce roman – et ce sera notre troisième constat – échappe aux deux registres majeurs du genre romanesque du XIXe siècle. Le réalisme, pour pouvoir exposer des faits, selon la recommandation de Champfleury, et « peindre ce que l’on voit »14, suppose une conception d’un monde pourvu d’une signification stable permettant sa transposition dans un univers fictionnel cohérent. Barbey d’Aurevilly, opposé aux théories rationnelles et positivistes de son temps, ne peut partager cette optique. Le registre du fantastique paraît plus approprié, lui qui est révélateur d’une période de transition entre une époque dominée par une lecture transcendante du monde et une époque à venir, éclairée par les progrès de la science. Pourtant, cette hésitation induit un choix possible entre la métaphysique et le scientisme. Barbey d’Aurevilly, malgré sa conversion en deux temps au christianisme, ne fonde plus aucun espoir dans la foi. Il sait que la notion du sacré a disparu avec la Révolution, et que la religion, dépouillée de ce fondement, est dérisoire. L’univers fictionnel construit dans ses romans ne peut donc pas même hésiter entre deux modes d’appréhension du monde. Il est l’enregistrement fidèle d’un chaos irréversible. Le monde contemporain est un réseau inextricable de signes sans signification et de chapelles théologiques ou rationalistes aux théories incompatibles. Ni réalisme ni fantastique, donc, pour ce roman dont l’éclatement des trames narratives et des codes de lecture correspond plutôt au concept deleuzien de « déterritorialisation ».

39Gilles Deleuze et Felix Guattari montrent que dans de nombreuses nouvelles des lignes se croisent. Par exemple, la vie rangée d’un couple rencontre celle, complexe, d’un autre couple. « Il est certain que les deux lignes ne cessent d’interférer, de réagir l’une sur l’autre, et d’introduire chacune dans l’autre ou bien un courant de souplesse, ou bien un point de rigidité »15. La rencontre des deux segments les fait voler en éclat, et « atteint à une sorte de déterritorialisation absolue »16. Le croisement des trois lignes de L’Ensorcelée crée un choc qui aboutit à leur mutuelle destruction. Aucun choix n’est laissé au lecteur entre les codes de lecture afférents aux diverses trames, chacun étant fragilisé puis anéanti par les autres. Le roman s’achève dans un chaos généralisé où les ellipses brisent les trames narratives et rendent inefficaces les codes de lecture. A l’image des chemins de la lande, les lignes sont effacées, et le lecteur virtuel plongé dans un désert sémiotique.

Notes de bas de page numériques

1  Toutes nos citations des œuvres romanesques de Jules Barbey d’Aurevilly sont extraites de l’édition des Œuvres romanesques complètes, tome I pour L’Ensorcelée et tome II pour A un dîner d’athées, NRF Gallimard, bibliothèque de La Pléiade, textes présentés par Jacques Petit, 1964 et 1966.  
2  Gilles Deleuze et Félix Guattari, « Trois nouvelles, ou Qu’est-ce qui s’est passé ? », Mille Plateaux, Paris, Les éditions de Minuit, 1997, pp. 235-252.
3  Béatrice Didier, Introduction à La Nouvelle : stratégie de la fin, Cahiers de Littérature Générale et Comparée, Paris, Sedes, 1996, p. 7.
4  Edgar Poe, dont les Histoires extraordinaires étaient très appréciées de Barbey, précise dans L’Art du conte, publié en 1847, que, « après avoir soigneusement conçu le type d’effet unique à produire, [l’artiste habile] inventera alors des épisodes, combinera des événements, les commentera sur un certain ton, subordonnant tout à la volonté de parvenir à l’effet préconçu » (Contes, Essais, Poèmes, Paris, Laffont, 1989, p. 1002).
5  Epigraphe du Dîner d’athées.
6  Claude Perrus précise que l’« on appellera dénouement la séquence où se réalise la saturation de toutes les données préliminaires fournies par la séquence initiale », (« Clôtures des nouvelles dans Le Décaméron », La Nouvelle : stratégie de la fin, Cahiers de Littérature Générale et Comparée, Paris, Sedes, 1996, p. 33).
7  Thierry Oswald, La Nouvelle, Paris, Hachette Supérieur, 1996, pp. 22-23.
8 Josette Soutet-Quillard, « La fonction narrative de la lande dans L’Ensorcelée », La Revue des lettres modernes, Jules Barbey d’Aurevilly, Sur la correspondance, n. 14, Paris, Minard, 1990, p. 113.
9  Jeanne-Madeleine et Thomas Le Hardouey, en effet, ne commenceront à croire au pouvoir des pâtres qu’au paroxysme de leur accablement.
10  En effet, des villageois tentent de le suivre, « mais la pouliche noire de l’abbé de La Croix-Jugan allait comme si elle eût eu la foudre dans les veines et désorientait bientôt le regard en se perdant dans ces espaces » (717). Les pâtres auxquels sont attribués des dons divinatoires le voient traverser la lande sans deviner sa provenance ni sa destination.
11  Josette Soutet-Quillard précise : « A partir de ce moment, plus nous progressons dans le récit, moins nous sommes en mesure de situer Jeanne, de même que le voyageur voit le sentier se dérober à mesure qu’il avance dans la lande », (« La fonction narrative de la lande dans L’Ensorcelée », La Revue des lettres modernes, Jules Barbey d’Aurevilly, Sur la correspondance, n. 14, Paris, Minard, 1990, p. 108).
12  Pour Josette Soutet-Quillard, « Le flou concerne ici l’identité de l’assassin de La Croix-Jugan. L’affirmation péremptoire de certains qui estiment qu’il ne peut s’agir que de Thomas La Hardouey, se heurte à un passage comme : « Si c’était Le Hardouey, du reste, on ne le découvrit ni à Blanchelande ni à Lessay […]. » (I, 732). Il ne peut s’agir du si hypothétique, car le fait subordonné ne peut être la condition de réalisation du fait principal. Ce si serait plutôt de nature concessive ou oppositive, seulement, la concession peut opérer sur une cause sous-jacente douteuse ou sur une cause sous-jacente assertée. Or cette ambiguïté demeure, logée au cœur de l’imparfait, qui hésite entre sa valeur modale (renvoyant à une cause douteuse) et sa valeur temporelle (renvoyant à une cause assertée, réelle) », (« La fonction narrative de la lande dans L’Ensorcelée », La Revue des lettres modernes, Jules Barbey d’Aurevilly, Sur la correspondance, n. 14, Paris, Minard, 1990, p. 114).
13  Tzvetan Todorov, Introduction à la littérature fantastique, Paris, Seuil, 1970, p. 29.
14  Max Milner et Claude Pichois, Histoire de la Littérature Française, de Chateaubriand à Baudelaire, Paris, G-F Flammarion, 1966, p. 209.
15  Gilles Deleuze et Félix Guattari, « Trois nouvelles, ou Qu’est-ce qui s’est passé ? », Mille Plateaux, Paris, Les éditions de Minuit, 1997, p. 240.
16  Ibid., p. 241.

Pour citer cet article

Alice De Georges-Métral, « Lignes croisées et lecture brouillée dans A un dîner d’athées et L’Ensorcelée de Jules Barbey d’Aurevilly », paru dans Loxias, Loxias 5 (juin 2004), mis en ligne le 15 juin 2004, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.sudouest.fr/2016/01/10/index.html?id=48.


Auteurs

Alice De Georges-Métral

Agrégée, docteur, Maître de Conférences en Littérature française à l’IUFM de Nice