Loxias | Loxias 3 (févr. 2004) Eclipses et surgissements de constellations mythiques. Littératures et contexte culturel, champ francophone (2e partie) |  Doctoriales 

Lory Castagna  : 

L’œuvre de Pierre Loti et les résonances du mythe dionysiaque

Texte intégral

« Ce sont des paroles silencieuses qui apportent la tempête ; des pensées qui viennent sur des pattes de colombes dirigent le monde. »

(Friedrich Nietzsche, Ecce homo)

1Au nom de Pierre Loti, les souvenirs de lecture s’éveillent toujours avec enthousiasme : nous avons tous lu une page de l’auteur adulé de Pêcheur d’Islande et de Madame Chrysanthème. Pourtant, peu d’hommes de Lettres apparaissent à la fois si connus et si mal connus ; car cet académicien qui a su cultiver les ambivalences et les faux-semblants plus souvent encore qu’il ne l’a été suggéré, fut le rédacteur d’une œuvre aux multiples facettes. Si la légende auctoriale a engendré d’importants malentendus de lecture, nous mesurons désormais qu’il fut un individu en perpétuelle transgression avec son temps.

2Ce créateur en constante mutation, évanescent et polymorphe, insatiable et paradoxal, mystique et néanmoins épicurien n’a-t-il pas été, en fait, une insaisissable figure dionysiaque traversant une époque dominée voire asservie par l’Occident prométhéen ? Sa prose ne doit-elle pas être enfin perçue comme un miroir trouble et ondulant dans lequel chaque lecteur est en mesure de percevoir ses propres errances, sa propre « raison sensible » ? Car l’œuvre du capitaine Viaud n’est-elle pas tout entière placée sous le signe permanent d’étonnantes alliances oxymoroniques ?

3L’auteur de Reflets sur la route sombre, dès son roman initial en 1879, a opté pour un style, pour une touche fragmentée et floue qui ne sont pas sans rappeler la démarche du courant fondateur de l’Art moderne, l’Impressionnisme. Ses textes qui si souvent nous ont imposé au cours de nos travaux des approches pluridisciplinaires, nous ont également conduite vers des études « en translation » entre littérature et peinture. En effet, le rédacteur de Premier aspect de Londres, longtemps jugé suranné et mineur, semble avoir participé aux bouleversements référentiels majeurs du XIXe siècle : sans peine, il nous est permis de constater une saisissante similitude entre une page de l’écrivain de Rochefort et une toile du peintre de Giverny1. Mais ce choix esthétique dénote déjà et surtout, la marque d’un créateur caractérisé par la multiplicité.

4Le signataire de Figures et choses qui passaient évoquait lui-même son « âme transitoire2 », son « triste moi composite3 » ; de retour après l’un de ses vagabondages coutumiers, il décrit « les mille choses de ce logis héréditaire, restées immuables cette fois encore, pendant que j’avais promené par le monde changeant mon âme changeante4 ». Ses textes reflètent la quasi-totalité des paysages de la terre ; ils donnent vie aux êtres les plus disparates. Ses quêtes incessantes d’altérité jugées souvent de façon restrictive comme les expressions d’un égocentrisme, paraissent en fait témoigner d’une diversité débordante, d’un esprit radicalement pluriel. Dans cette optique, le syncrétisme religieux qui imprègne certaines pages de l’auteur initialement protestant paraît confirmer le pressentiment d’un moi métissé qui ne sut se satisfaire d’aucune parole divine spécifique. Comme Dionysos, maître des métamorphoses et des masques, l’écrivain du fugace semble s’être improvisé sténographe d’un monde en mutation, d’une société qui souhaite échapper à elle-même. Ses écrits mettent en scène, tel un kaléidoscope inaltérable, l’ensemble des sentiments et des souffrances des individus réunis dans la différence et la sensibilité.

5Comme habitées par le mythe de la déité indicible, les œuvres rédigées par Pierre Loti nous apparaissent marquées par des résonances incertaines, intangibles ; l’auteur de Quelques aspects du vertige mondial semble avoir tenté, même vainement, de saisir, d’éclaircir cette part d’ombre qui l’habitait. Il s’est employé à mettre des mots sur des espaces inexprimés, et sa prose se révèle constellée d’assertions désespérées face à l’impossible tâche. Dans le récit qui devait faire écho à Aziyadé, l’ancien effendi évoquait cette difficulté :

Quelle autre tristesse demeure donc éternellement là, et plane sur ces abords de Constantinople… J’avais essayé de l’exprimer dans l’un de mes premiers livres, mais je n’avais pu y parvenir, et aujourd’hui à chaque pierre, à chaque tombe que je reconnais sur ma route, me reviennent les impressions indicibles d’autrefois, avec ce tourment qui aura été un des plus continuels de ma vie, de me trouver impuissant à peindre et à fixer avec des mots ce que je vois, ce que sens, ce que je souffre5

6À plusieurs reprises, l’écriture du romancier devient évanescente, à peine consistante, le contraignant à confesser : « Ce que je dis là n’est plus intelligible pour personne. […] – Ce sont des intuitions mystérieuses, venues je ne sais d’où, qui par instants m’échappent à moi-même ; j’ose à peine les formuler et les écrire6… »

7Dans le prolongement de ces données, il apparaît que Pierre Loti se révéla aussi dans le paradoxe : sa prose se construit dans la contradiction, dans la lutte permanente entre les divers tempéraments qui le caractérisent. Néanmoins à l’égal du Dieu ambivalent, il résume la condition nécessaire de son existence. Les valeurs opposées loin de s’affronter se complètent, et dans l’acte littéraire l’officier de marine et l’écrivain anticolonialiste, l’homme en quête de foi et l’individu à la recherche de toutes sortes de sensations cohabitent sans peine.

8La subjectivité dont le signataire des Alliés qu’il nous faudrait fit preuve sa carrière durant s’accorde à son immense sincérité et, par là même, pourrait conférer au texte toute son authenticité et sa valeur. Lui qui confessait : « je me sens plein de contradictions qui m’effraient7 », lui qui convenait de son goût pour l’inattendu, devait écrire en 1917 :

L’idée qu’il faudra repartir bientôt, pour l’armée d’Italie, et puis pour l’armée du Nord, apporte son angoisse et aussi son charme, car elle me rend le provisoire, le furtif, que j’ai connu dans toute ma vie passée en marine. Le définitif qui viendra sans doute, si je vois finir la guerre, m’épouvante, car il amènera brusquement la vieillesse et la mort8

9L’auteur du Roman d’un spahi ne fut pas l’écrivain à la fois mièvre et raciste qu’une critique trop hâtive avait laissé entrevoir ; sa personnalité, complexe et aussi inconstante que l’élément liquide qui l’accompagna dans ses errances, l’a conduit à devenir le maître d’une œuvre aux reflets éminemment dionysiaques. Si le mythe du Dieu insaisissable est plutôt reconnu dans la poésie et le théâtre, peut-être devrions-nous considérer qu’il ressurgit aussi dans la prose du capitaine Viaud.

10Car les similitudes continuent d’affleurer toujours plus pressantes à la lecture de cet ensemble littéraire qui se sécurise dans le régime nocturne ; le crépuscule correspond à un moment de bien-être, de sérénité ; à l’inverse l’heure triomphante de l’Occident devient l’instant du trépas : dans les romans de Pierre Loti, Midi sonne le glas. La mort elle aussi omniprésente devait raviver les quêtes religieuses et ontologiques, introduisant dans l’œuvre des espaces transcendants manifestes.

11Certes, l’homme cherche un refuge momentané dans les monastères, se prosterne dans les mosquées, supplie à Gethsémani. Cependant, le renouveau indissociable du mythe dionysiaque guette : dans la production du créateur sensible et passionné, l’élan vital semble reprendre obstinément le dessus ; toujours la part de vie bouillonnante reparaît. Nietzsche, qui avouait d’ailleurs une admiration pour Pierre Loti9, avait bien pressenti ce combat opposant Dionysos et le Crucifié : si l’un promet les débordements, l’autre rappelle le poids des fautes et prône le détachement.

12L’auteur de Jérusalem demeura irrémédiablement un disciple de Bacchus ; même au cours de son séjour en Inde, il fut contraint de conclure :

Et cependant, combien l’« illusion de ce monde » – pour parler comme ces Sages – me tient et m’obsède encore ! Le détachement suprême dont ils ont déjà déposé le germe dans mon âme, le renoncement à tout ce qui est terrestre et transitoire, je ne connais pas sur terre un lieu capable en même temps d’y conduire plus vite et d’en éloigner davantage que cette Bénarès, à la fois mystique et charnellement affolante, où un peuple entier ne songe qu’à la prière et à la mort, et où, malgré cela, tout est piège pour les yeux, pour les sens10.

13Dans ces quelques lignes, l’âme crépusculaire avait su nous rappeler qu’elle fut multiple, paradoxale, mystique mais surtout animée d’un insatiable appétit que seuls les désordres liés au mythe de l’antique Dionysos pouvaient canaliser. De l’expression de l’échec à la valorisation de l’instant, il conviendrait assurément de consacrer encore de nombreuses analyses aux textes de cet enfant éternel joueur et espiègle11 que fut Pierre Loti. Ses récits ne marquèrent-ils pas aussi le refus du nécessaire et du convenu12, pour s’attacher davantage aux valeurs du festif et du chaos ? Ainsi, loin des habituels clichés qui ont longtemps entaché l’appréhension individuelle, la réception collective de l’écrivain de Rochefort, nous redécouvrons aujourd’hui un ensemble littéraire nuancé et sensitif qui est à même de susciter diverses possibilités de lecture. Car tour à tour, sur les pages du romancier impressionniste alternent une pâle lumière et une ombre éblouissante ; les descriptions de manœuvres militaires quasi-inexistantes apparaissent constamment occultées par les évocations de liesses et d’ivresses ; les belles Maories, les troublantes Orientales cèdent souvent le pas aux scènes d’effroi et aux visions de cadavres en putréfaction conférant à l’œuvre les oxymores les plus à même de séduire l’allocutaire postmoderne.

Notes de bas de page numériques

1 Dans cette optique, il peut être intéressant à plus d’un titre de rappeler ces quelques lignes extraites de l’ouvrage de Michel Maffesoli, Éloge de la raison sensible : « Cet équilibre [celui entre l’intellect et l’affect] se retrouve, et est vécu en tant que tel, dans le sens commun, qui fut tellement stigmatisé durant toute la modernité, il est également présent dans la pensée organique des sociétés traditionnelles, il est, enfin, un élément indépassable de la socialité postmoderne. […] Et pour illustrer celle-ci, on peut faire une comparaison avec le peintre impressionniste. Ce dernier travaille à l’air libre, échappe à l’enclosure des formules toutes faites et rend compte des ambiances dont est fait ce qui l’entoure. L’impressionnisme intellectuel s’attache aussi à la simplicité de l’existence quotidienne. Il en fait, également, ressentir les aspects changeants. Et par là, il souligne le sentiment de rêve, propre à l’inéluctable devenir des heures et des jours dont est pétrie la vie courante. » (Éloge de la raison sensible, Paris, Grasset, 1996, p. 27.)
2 Pierre Loti, Constantinople en 1890, in Pierre Loti, Voyages (1872-1913), Paris, Robert Laffont, 1991, p. 316.
3 Pierre Loti, Jérusalem, in Pierre Loti,. Voyages (1872-1913), Paris, Robert Laffont, 1991, p. 520.
4 Pierre Loti, Vie de deux chattes, in Pierre Loti, Nouvelles et Récits, Paris, Omnibus, 2000, p. 369.
5 Pierre Loti, Fantôme d’Orient, Paris, Gallimard, 1991, « Folio classiques », p. 271.
6 Pierre Loti, Suleïma, in Pierre Loti, Nouvelles et Récits, Paris, Omnibus, 2000, p. 68.
7 Pierre Loti, Fantôme d’Orient, Paris, Gallimard, 1991, « Folio classiques », p. 299.
8 Pierre Loti, Soldats bleus, Paris, La Table Ronde, 1998, p. 163.
9 Friedrich Nietzsche, Ecce homo, comment devient-on ce qu’on est, traduit de l’allemand par Henri Albert, Paris, Denoël/Gonthier, 1971, pp. 47-48 : « Je ne vois pas dans quel siècle de l’histoire on pourrait réunir, par un plus beau coup de filet, des psychologues si curieux et en même temps si délicats que dans le Paris actuel : je nomme au hasard – car leur nombre est considérable – MM. Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac, Anatole France, Jules Lemaître […]. Je préfère, entre nous soit dit, cette génération même à ses maîtres qui ont été corrompus par la philosophie allemande. »
10 Pierre Loti, L’Inde (sans les Anglais), in Pierre Loti, Voyages (1872-1913), Paris, Robert Laffont, 1991, p. 841.
11 Michel Maffesoli, L’Instant éternel, le retour du tragique dans les sociétés postmodernes, Paris, Denoël, 2000, p. 15.
12 Cf. Pierre Loti, Suprêmes Visions d’Orient, in Pierre Loti, Voyages (1872-1913), Paris, Robert Laffont, 1991, p. 1385 : « Tout de suite, avant que la nuit tombe, je vais aller en [des inscriptions coraniques] acheter au bazar des calligraphes, qui doit se tenir non loin d’ici, sur la place de la mosquée de Soliman…/Osman se permet alors de me faire remarquer qu’il y aurait peut-être des emplettes plus pressées : Rien du tout, dis-je. Il n’y a d’urgent que le décor. Apprends que l’on peut toujours se passer du nécessaire et du convenu. »

Bibliographie

Castagna Corinne, Le Dionysisme politique. Origines, formation et évolution des thèmes dionysiaques dans la politique de Rome des guerres puniques à l’avènement des Antonins, thèse de doctorat, Nice, 1999

Eliade Mircea, Mythes, rêves et mystères, Paris, Gallimard, 1957

Eliade Mircea, Aspect du mythe, Paris, Gallimard, 1963

Eliade Mircea, Le Sacré et le Profane, Paris, Gallimard, 1965, « Idées »

Brunel Pierre, Dictionnaire des mythes littéraires, Monaco, Éditions du Rocher, 1988

Durand Gilbert, Figures mythiques et Visages de l’œuvre, de la Mythocritique à la Mythanalyse, Paris, Dunod, 1992

Maffesoli Michel, L’Ombre de Dionysos. Contribution à une sociologie de l’orgie, Paris, Éditions Méridiens/Anthropos, 1982

Maffesoli Michel, Au creux des apparences. Pour une éthique de l’esthétique, Paris, Plon, rééd. 1990, « Le Livre de Poche »

Maffesoli Michel, Éloge de la raison sensible, Paris, Grasset, 1996

Maffesoli Michel, Du Nomadisme. Vagabondages initiatiques, Paris, Librairie générale française, 1997, « Le Livre de Poche/Biblio essais »

Maffesoli Michel, L’Instant éternel. Le retour du tragique dans les sociétés postmodernes, Paris, Denoël, 2000

Nietzsche Friedric, Ecce Homo, comment devient-on ce qu’on est, traduit de l’allemand par Henri Albert, Paris, Denoël/Gonthier, 1971

Schopenhauer Arthur, Métaphysique de l’amour, Métaphysique de la mort, traduit de l’allemand par Marianna Simon, Paris, UGE, 1966, « Editions Le Monde en 10 / 18 »

Pour citer cet article

Lory Castagna, « L’œuvre de Pierre Loti et les résonances du mythe dionysiaque », paru dans Loxias, Loxias 3 (févr. 2004), mis en ligne le 06 mars 2009, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.sudouest.fr/2016/01/10/index.html?id=2708.


Auteurs

Lory Castagna

Université de Nice-Sophia Antipolis