Loxias | Loxias 11 Programme d'agrégation 2006 |  Travaux et publications 

Bérénice Bonhomme  : 

Triptyque de Claude Simon. Du livre au film. Une esthétique du passage

Résumé

La critique simonienne s’est déjà penchée sur les rapports de l’œuvre de Claude Simon à l’image, peinture ou photographie, mais le lien au cinéma n’a que peu, jusqu’ici, donné lieu à des études approfondies. La recherche de Bérénice Bonhomme tente de mettre au jour les liens complexes de Claude Simon à l’écriture et à l’image et plus particulièrement à l’image cinématographique. En 1975, Claude Simon réalise pour la télévision allemande un court-métrage à partir du roman Triptyque (publié en 1973), court-métrage demeuré pratiquement inconnu de la critique française. Le travail simonien, dans le cas de Triptyque, prend la forme d’une adaptation, « traduction » au sens large, de l’écrit au visuel, traduction d’un roman en film, traducere au sens étymologique voulant précisément dire « faire passer ». Le passage à l’image d’une œuvre qui déclare se fonder entièrement sur la puissance métaphorique du langage revêt une grande importance. L’œil est un passage obligatoire pour l’œuvre simonienne et il est aussi cet instrument de création qui fonde l’élaboration d’une écriture, puis d’une vision photographique ou cinématographique du monde. L’écriture cinématographique se situe au carrefour de plusieurs modes d’expression, lesquels se nourrissent de leur mise en synergie. Cette complexité influe sensiblement sur les cadres génériques au sein desquels elle se déploie. Partant, Bérénice Bonhomme fait porter son effort d’analyse sur ce dialogue toujours renouvelé entre écriture et réalisation filmique et tente de convoquer de nouveaux outils critiques afin de montrer dans quelle mesure le passage d’un langage à un autre influence notablement le processus créatif chez Claude Simon.

Plan

Texte intégral

1Porté par une narration simultanée et discontinue qui fait coexister dans la même coulée textuelle une foule d’images, de perceptions, de souvenirs et de pensées, le roman Triptyque, publié en 1973, a donné lieu à un court-métrage, intitulé Die Sackgasse (L’impasse), que Claude Simon a réalisé lui-même, en 1975, pour la télévision allemande. C’est donc à une étude conjointe du roman et du film, une étude fondée sur la mise en regard, le croisement et la confrontation des deux œuvres, que nous convie ce livre stimulant de Bérénice Bonhomme, fruit d’un travail de chercheur, au sens le plus noble du terme. En effet, après avoir retrouvé le court-métrage en Allemagne, elle a élaboré un précieux instrument de travail pour toute recherche ultérieure, en l’occurrence un story-board, qui se présente sous la forme d’un ensemble de dix-huit feuillets sur lesquels sont reproduits les principaux plans du film, assortis de leurs références. Les annexes réunissent également la traduction inédite d’un fructueux entretien accordé par Claude Simon à la télévision allemande à propos du court-métrage Triptyque.

2Dotée d’une double formation, littéraire et cinématographique, écrivain et cinéaste, Bérénice Bonhomme nous offre un bel essai qui unit à la rigueur du travail scientifique l’agrément d’une lecture aisée. Cet ouvrage se présente comme une contribution inédite et féconde à notre connaissance de la poétique du romancier et du cinéaste, comme à celle des configurations de son imaginaire et de sa vision du monde. Si, dans Triptyque, l’écriture narrative est profondément modelée par les apports de la photographie et de l’art cinématographique, l’ouvrage de Bérénice Bonhomme trouve son originalité dans l’approche alternée et croisée de trois supports : le texte romanesque, l’image fixe (les photographies prises par Claude Simon soigneusement commentées à l’ouverture de chaque grande partie) et l’image mobile (le court-métrage).

3Étayée par des analyses pénétrantes, cette approche intersémiotique s’appuie sur les lignes de confluence entre les langages et les techniques pour faire ressortir tantôt l’originalité et la force des jeux spéculaires, tantôt les phénomènes d’estompage et de brouillage qui affectent le référent ou les sources énonciatives. C’est l’examen minutieux des formes, des valeurs et des effets de ces nombreuses interactions, de ces chassés-croisés entre ces deux formes d’expression artistique qui conduisent l’auteur de cet essai à formuler l’hypothèse que ces échanges esthétiques aboutissent à l’émergence d’un « nouveau langage ».

4Bérénice Bonhomme met en évidence, d’une part, les apports, les multiples retentissements du langage cinématographique, – un langage plurisémiotique –, sur l’écriture romanesque : on pense notamment à l’éclairage et à la sonorisation des scènes romanesques, à la fragmentation et aux métamorphoses des séquences descriptives raccordées par des séries analogiques qui sollicitent la collaboration du lecteur, mais également aux postures, aux modalités de participation et aux expériences pulsionnelles du lecteur. D’autre part, elle met en lumière le travail de stylisation opéré par le cinéaste sur le récit, comme l’influence des pratiques narratives sur le style cinématographique.

5Toujours attentive aux possibilités d’ouverture du sens, Bérénice Bonhomme excelle à montrer comment Claude Simon renouvelle l’écriture narrative, à la faveur d’une série de ruptures avec les principes qui garantissent la cohésion du rapport entre le texte et l’image, ruptures avec les repères qui permettent l’identification des voix, ruptures avec les normes qui garantissent la réception de l’image. Ainsi se découpent les lignes de force d’une poétique romanesque et cinématographique de la décomposition, de l’« atomisation » des unités narratives et iconiques, points d’ancrage que le travail de lecture raccorde, reconfigure et resémantise, en se fondant sur la rythmique répétitive et musicale des effets de symétrie, de reprise et variation, de contrastes et d’échos de la texture figurative. Tout au long de cette étude, le lecteur est invité à explorer dans leurs moindres nuances, dans leurs inflexions les plus subtiles, les principes dynamiques d’organisation de cet imaginaire, qui oscille entre destruction et création.

6Nourri par une ample culture cinématographique, philosophique et littéraire efficacement sollicitée, enrichi d’un copieux appareil critique et servi par de réels bonheurs d’écriture, cet essai propose un parcours stimulant et éclairant qui constituera une référence dans le domaine de la critique simonienne.

7Alain TASSEL (Professeur de littérature française XXe siècle à l’Université de Nice-Sophia Antipolis)

8Préface

9Introduction

10I. Entre deux langages

11Avant Propos : Analyse d’une photo ou le tabou du regard : De l’autre côté de la fenêtre

12A. Problèmes du récit

131. -Aspects du langage cinématographique

14a. La question de la simultanéité

15b. La question de l’acteur

162. -La richesse d’un langage plurisémiotique

17a. L’iconique

18b. Le linguistique et le sonore

19c. Le musical

203. La question de l’énonciation : Qui parle ?

21B. -Le spectateur

221. - Le regard

232. -Le spectateur et le spectacle

243. -Typologie du spectateur

25C. Problème de l’adaptation

261. -Le sentiment de perte

272. -La traduction

283. -Un absolu formel ?

29II. Entre morcellement et unitÉ

30Avant Propos : Analyse d’une photo ou le morcellement des corps : Ex voto.

31A. - Le montage

321. -Le raccord

332. -Les trois lieux

34B. - Entre immobilisation et mouvement

351. Immobilisation

362. -Jeux optiques

373. Les métaphores de l’eau

38C. -Image-Mouvement/Image-temps

391. -Un Être en devenir

402. -La prison du temps

413. -Le pendule

42III. Entre crÉation et destruction : une cruautÉ ludique

43Avant Propos : Analyse d’une photo prise entre jeu de destruction et reconstruction : Autre Poupée

44A. - Jeu sadique et corps mis à mal

451. - Le corps supplicié

462. -Le corps comme passage

47B. - Jeu sadique avec le spectateur

481. -Pour nous rendre fou

492. -Le masque

503. -Rien (nous sommes le lapin)

51C. -Jeu sadique avec l’œuvre

521.-Mise en scène des procédés

532. -Une œuvre en lambeaux

543. -L’énigme

55Conclusion

56Annexes

57I. Résumé du livre Triptyque

58II. Entretien avec Claude Simon à propos du court-métrage (traduit de l’allemand par Hervé Bosio)

59III. Story-board du court-métrage Triptyque

60Bibliographie et Filmographie

61Index

62Table des Matières

Pour citer cet article

Bérénice Bonhomme, « Triptyque de Claude Simon. Du livre au film. Une esthétique du passage », paru dans Loxias, Loxias 11, mis en ligne le 07 décembre 2005, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lejdd.fr/Politique/index.html?id=750.


Auteurs

Bérénice Bonhomme

Bérénice Bonhomme a soutenu une thèse à l’Université de Nice sur les liens de Claude Simon au cinéma sous la direction de Alain Tassel et Dominique Viart. Elle enseigne actuellement le cinéma à l’université de La Sorbonne Nouvelle Paris III. Elle a publié deux ouvrages sur Claude Simon et réalisé plusieurs courts-métrages.