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Sébastien Delissen  : 

Le secret chez George Sand

Résumé

Dans l’œuvre de George Sand figurent des secrets différents par leur nature individuelle ou collective, notamment dans le cadre d’une société secrète. Le secret est à analyser en fonction de plusieurs niveaux, celui du lecteur et celui des personnages, qui connaissent ou ignorent le secret. L’exemple du secret de Jeanne est un cas à part dans la mesure où le personnage est attaché à son secret. Ce dernier est par définition ce qui est caché. Le secret a son histoire dans Jeanne et Le Péché de monsieur Antoine. Selon la permanence du secret, par exemple dans La Comtesse de Rudolstadt, un personnage tel que Consuelo souffre. Par opposition, dans Gabriel, c’est le dévoilement de son secret individuel, à savoir son identité féminine, qui est facteur de souffrance. On saisira à quel point George Sand effectue des variations sur le thème du secret.

Index

Mots-clés : histoire , identité, Sand (George), secret

Géographique : France

Chronologique : XIXe siècle

Plan

Texte intégral

1Le thème du secret est fréquemment exploité par les auteurs du dix-neuvième siècle, et notamment par George Sand, de manière variée et originale. Dans le corpus auquel on va s’attacher figurent des secrets de nature différente. Le secret de Gabriel repose sur une identité sexuelle, celui de Jeanne sur des croyances. Le secret a une histoire qu’il faut établir pour le cerner dans les romans que sont Jeanne et Le Péché de monsieur Antoine. Quant à La Comtesse de Rudolstadt, le secret est traité de manière variée tout au long du roman.

2De manière générale, le secret, « secretus », c’est-à-dire placé de façon à ne pas être vu, a une fonction discriminatoire ; il sépare ceux qui savent de ceux qui ignorent. La connaissance du secret est à analyser en fonction de plusieurs niveaux. Le premier niveau est celui du lecteur, le second celui des personnages. Dans tout secret, le savoir est impliqué. La dimension temporelle du secret permet de distinguer « un rapport vertical du secret » et « un rapport horizontal du secret ». Le premier s’ancre diachroniquement dans le passé, le second synchroniquement dans le présent. Le secret peut reposer sur une histoire, celle que l’on cherche à déterminer et qui s’ancre dans le passé. George Sand nous raconte une histoire (ou l’origine d’un secret) et une autre histoire qui se fonde sur l’investigation du péché à la recherche d’une histoire à l’origine du secret. Jean-Claude Vareille parle de « double fond1 » au sujet de deux histoires, terme qu’il emploie au sujet d’un fonctionnement du roman policier. En premier lieu, c’est l’histoire passée du criminel qui intéresse l’inspecteur. En second lieu, la seconde histoire repose sur l’enquête elle-même qui est faite par la police. Par ailleurs, le secret peut générer de la souffrance. Michèle Hecquet, spécialiste de l’œuvre de George Sand, a confié que le secret peut être le sujet d’une thèse. Le traitement du secret sera ici thématique et narratologique, se distinguant des analyses psychanalytiques, études par exemple de François Vigouroux dans Le secret de famille qui écrit « la relation œdipienne est à la base de toute explication de la vie des familles. L’Œdipe est la pierre angulaire du secret2. » On différenciera le secret intime et le secret collectif à la manière de Gilbert Maurey qui intitule son ouvrage de la manière suivante : Secret, secrets : De l’intime au collectif3.

1. Dans le secret de famille, le secret a une histoire et s’ancre dans le passé des personnages

3Dans le Péché, le marquis de Boisguilbault et monsieur Antoine ont rompu leur amitié à cause d’un élément du passé. George Sand nous raconte une histoire à la recherche d’une autre histoire. Monsieur Antoine insiste sur l’ignorance du secret. Il dit à Janille : « Et puis, quelles excuses peuvent faire valoir des gens qui ne savent rien de rien ». Il ajoute « tout ce que Boisguilbault craint au monde, c’est que nous n’ayons mis les nôtres dans la confidence ». Le Péché de monsieur Antoine pose dès le titre l’existence d’un secret dont le contenu est tu. Monsieur Antoine fait en sorte de minimiser la cause de sa rupture avec le marquis pour ne pas la révéler afin que le jeune Émile, l’amant de Gilberte (la fille de monsieur Antoine), n’intercède pas auprès du marquis. Des personnages connaissent le secret mais ne l’expriment pas, d’autres personnages l’ignorent mais agissent pour réconcilier le marquis et monsieur Antoine. Quant au lecteur, il ne découvre le secret de monsieur Antoine que progressivement, par « un dispositif indiciel ».

4L’auteur développe les réactions du marquis au sujet de sa rupture avec le père de Gilberte. Ses émotions expriment une souffrance encore profonde, liée au passé. Lorsque le marquis comprend qu’Émile ignore son secret, il redevient plus calme. Il n’y a pas ainsi verbalisation du secret mais manifestation de signes à mettre en relation avec le secret. L’implication de Gilberte dans le secret est suggérée au lecteur par une réaction brutale du marquis lorsqu’Émile prononce le nom de Gilberte de Chateaubrun. Des signes sont évocateurs de la souffrance du marquis :

À peine Émile avait-il prononcé ce nom, dont il espérait comme d’un charme magique qu’il vit la figure de son hôte se décomposer d’une manière effrayante. Les pommettes de ses joues maigres et blêmes devinrent pourpres ; ses yeux sortirent de leurs orbites ; ses bras et ses jambes s’agitèrent de mouvements convulsifs. Il voulut parler et bégaya des paroles inintelligibles. Enfin, il réussit à faire entendre ces mots : « Assez, Monsieur…, c’est assez, c’est trop… N’ayez jamais le malheur de me parler de cette demoiselle 4.

5Des personnages tels qu’Émile et Gilberte ignorent pourquoi le marquis repousse Gilberte. L’attitude du marquis s’apparente pour Gilberte à une énigme, ne comprenant pas dans quelle mesure elle est impliquée dans le secret. Gilberte et Émile comprennent progressivement que monsieur Antoine est à l’origine de sa rupture avec le marquis.

6Pour le lecteur, la découverte du portrait de « la dame » du marquis pour la deuxième fois dans le roman – d’abord par Émile, puis par Gilberte – fonctionne comme un révélateur de la parenté de Gilberte avec l’épouse du marquis. « Elle étouffa un cri de surprise, et sa pudique imagination se refusant à comprendre la possibilité d’un adultère, elle se persuada qu’en vertu de quelque mariage secret, comme on en voit dans les romans, elle pouvait être la proche parente, la nièce ou la petite nièce de M.de Boisguilbault ». Pour le lecteur, l’auteur révèle explicitement la nature du secret : un adultère de l’épouse du marquis avec Antoine de Chateaubrun. Le lecteur apprend avant certains personnages l’adultère, c’est-à-dire « le Péché » de monsieur Antoine. Il s’agit de passer d’une rétention de l’information à une divulgation, et ceci jusqu’au dénouement. Le traitement de George Sand du secret se distingue nettement de celui qui en est fait par Balzac qui ne dévoile pas toujours le secret jusqu’à la fin du roman, selon Chantal Massol qui écrit :

La difficulté à proposer des « solutions » aux énigmes est aussi une marque du récit balzacien ; la collecte et l’examen des indices ne suffisent pas à déboucher sur la vérité ; et, au moment où devraient enfin se dissiper les mystères, ce sont, souvent, de nouveaux mystères qui se mettent à sourdre5.

7Le paratexte, en particulier le titre de l’œuvre et des chapitres, est un indice du secret. C’est ainsi que le titre du chapitre XXXIII « Histoire de l’un racontée par l’autre » invite à lire des épisodes de la vie de Jean Jappeloup, un paysan, en fonction de ressemblances avec le secret du marquis. Jean a été trompé par sa femme qui a eu une relation amoureuse avec son ami, d’où est né un enfant naturel. Le marquis a été trompé par son ami Antoine qui l’a trompé avec sa dame. Gilberte est née d’un adultère. La faute est semblable. Jean invite le marquis à pardonner Antoine comme il l’a fait pour son ami. Le roman passe d’une formulation implicite à une formulation explicite du secret par le rapprochement du paratexte (« Histoire de l’un racontée par l’autre ») au texte qui suit. De la même manière, le marquis doit dépasser sa souffrance pour qu’il pardonne à Antoine de Chateaubrun. Dans l’avant-dernier chapitre, le marquis pardonne Antoine.

Je vous atteste, Monsieur, que mademoiselle de Chateaubrun est de sang noble et sans mélange, si cela peut vous faire plaisir. Je vous dirai même que j’ai connu parfaitement sa mère, et qu’elle était d’aussi bonne maison que moi-même6.

8Les personnages ne peuvent pas effacer le passé mais peuvent entretenir un rapport nouveau à ce qui a fait souffrir.

9Le secret de Jeanne a aussi une histoire, et plus précisément une origine qui peut l’invalider.Le secret de Jeanne n’est connu qu’au dernier chapitre par le lecteur. Deux sortes de sorcellerie se rattachent à des pierres celtiques. La tante de Jeanne pratique « une mauvaise sorcellerie » au mont Barlot où se trouvent « les pierres jomâtres ». Quant aux « femmes qui ont la connaissance », qui guérissent les malades, qui font des prières contre les fléaux de la campagne, elles se rattachent à la pierre d’Ep-Nell. Jeanne évolue dans un monde manichéen, interprétatif où les faits s’expliquent par la prétendue action de bonnes ou mauvaises « fades » (sorte de fées celtiques).

10Le prologue de Jeanne est déterminant dans la compréhension du secret de l’héroïne. Il expose la découverte d’une jeune fille endormie sur des pierres maléfiques par trois jeunes gens, qui déposent trois pièces. L’identification de Jeanne à l’enfant endormie est établie par les personnages au chapitre XVI qui constitue une variation du prologue ; les trois personnages découvrent une Jeanne endormie sur une grosse roche. Les croyances de la mère de Jeanne sont fondamentales dans la constitution du secret de Jeanne. Elle pensait que les fades voulaient du mal à Jeanne en lui ayant mis trois pièces dans la main. Pour préserver Jeanne, la mère a exigé de sa fille trois vœux à la Vierge : « vœu de pauvreté, à cause du louis d’or, vœu de chasteté, à cause du gros écu ; vœu d’humilité, à cause de la pièce de cinq sous ». Dans le roman, le comportement de Jeanne, et surtout sa chasteté sont renforcés par les vœux. Le lecteur comme les personnages découvrent l’existence du secret de Jeanne. Ce dernier est l’expression romantique d’une intimité. L’identification de Jeanne à l’enfant endormie n’apparaît que tardivement et invite à une relecture. Le secret de Jeanne est un savoir qu’elle ne veut pas minimiser et invalider. Le lecteur assiste à l’explication de conduites, de faits, incompréhensibles sans l’attachement au secret. Une logique procède du visible à l’invisible ; des actes à leur explication. Pour Philippe Hamon7, on peut parler de « réalisme vertical » où il s’agit de révéler le réel du caché. Dans Jeanne, un comportement est à éclairer selon l’adoption d’un secret, le visible par l’invisible.

2. « Un rapport horizontal au secret » dans Cosima

11Si le personnage peut avoir « un rapport historique » avec son passé, il peut entretenir « un rapport horizontal » avec ceux qui sont impliqués dans le secret, ce dernier s’inscrivant dans le présent et possédant une dimension relationnelle.

12George Sand développe le rapport de Cosima à son secret. Ce dernier est d’ordre affectif puisqu’il repose sur ses sentiments à l’égard du personnage d’Ordonio (un libertin) et d’Alvise (son mari). La verbalisation du secret de Cosima ainsi que sa dissimulation par le silence engendrent de la souffrance. Dans le secret, Alvise (le mari), Ordonio (l’amant) et Cosima (l’aimée) sont impliqués. Dans ce « rapport horizontal » figure le chanoine, l’oncle de Cosima. Au Prologue, le décor est l’intérieur d’une église. L’héroïne se sent coupable. Elle éprouve des remords en constatant chez elle un trouble inexplicable en présence du libertin. Une transparence des sentiments de Cosima à l’égard d’Ordonio incite le chanoine à vouloir la sauver. Le dévoilement de sa passion fait souffrir Cosima. La dissimulation du secret fait également souffrir Cosima. Dans un monologue, elle se présente comme désemparée, face à elle-même. Elle dit au sujet de son mari, de son oncle le chanoine :

Ah ! Insensée ! Je les accuse, et je leur cache ce qui se passe en moi ; j’évite les questions de mon confesseur, je fuis le tribunal de la pénitence !... Je deviens impie, je deviens folle !... Ah, je souffre ! Il est temps qu’Alvise revienne8.

13Le secret de Cosima est en elle. L’auteur développe tout au long de la pièce les sentiments de Cosima, et surtout ses remords. Alvise apprend progressivement le secret de Cosima. La pièce comporte deux secrets : celui de Cosima et celui d’Alvise, à savoir un duel prévu avec Ordonio. Le secret est ainsi un ressort dramatique. La scène 2 du dernier acte attire l’attention puisque les deux secrets y sont dévoilés ; les personnages présents sont Cosima, le chanoine et Alvise. Cosima révèle qu’elle sait que son mari va se battre. Le dévoilement comme la dissimulation du secret peuvent s’avérer source de souffrance. Les victimes du secret sont à la fois l’épouse et le mari.

3. Un secret douloureux : l’identité sexuelle

14Le lecteur comprend rapidement que le secret de Gabriel est lié à son identité sexuelle, Le personnage est biologiquement de sexe féminin alors qu’on le fait passer pour un homme depuis son enfance. Le début de Gabriel montre un personnage en souffrance, convaincu d’être la victime d’une expérience philosophique élaborée par son grand-père pour déshériter son cousin. Gabriel a été isolée du monde par son précepteur, n’a connu sa famille que tardivement. Son avenir est indéterminé en raison de son secret qui ne lui confère pas une place évidente dans la société. C’est en fait l’exposition du corps nu de Gabriel qui permet de comprendre qu’elle est sexuellement une femme. Astolphe, son cousin, découvre par sa nudité que Gabriel est une femme. La connaissance du secret rend Astolphe jaloux. Dans Gabriel, le personnage principal risque de pâtir de son secret dans la mesure où il peut être su par le sexe opposé. En révélant son identité, elle risque d’être aliénée par les hommes, en étant reléguée au rang d’une femme. La leçon de George Sand est que savoir un secret est un pouvoir. En effet, c’est ce dont Astolphe a conscience lorsqu’il dit au précepteur de Gabriel : « son secret est en ma puissance ». C’est la nudité de son corps qui dévoile son secret. Dans un monologue, Gabriel prétend se mutiler le sein, refusant d’être la victime d’Astolphe et plus largement des hommes. À la fin du roman dialogué, la souffrance de Gabriel est à son acmé, la jeune femme ayant des idées suicidaires.

4 Du secret individuel au principe d’une société secrète dans La Comtesse

15La catégorisation du secret permet de distinguer l’intime du collectif. Dans La Comtesse, à partir de la libération de Consuelo, il y a comme une contagion dans le récit ; tout devient secret. La structure du récit s’organise d’abord autour de secrets puis autour de leur dévoilement à un niveau individuel et collectif. L’identité d’un mystérieux chevalier dont Consuelo tombe amoureuse est inconnue jusqu’à la fin de l’initiation de Consuelo à la société secrète des Invisibles. Le personnage relève bien du secret ; le personnage étant appelé « l’inconnu ».

16Les secrets sont multiples. Le secret se voile et se dévoile ici à plusieurs niveaux.

17Le port d’un masque au sein de la société secrète des Invisibles est une règle générale. La couleur du masque varie en fonction du grade. En effet, les membres du conseil des Invisibles portent un masque blanc. Quant au premier Invisible que rencontre Consuelo, il s’agit d’un mystérieux chevalier du nom de Liverani qui porte un masque noir et se caractérise par son silence. Cette caractéristique le différencie des autres Invisibles qui n’hésitent pas à faire connaître le son de leur voix. L’attitude du chevalier ne s’explique donc pas seulement par son appartenance à une société secrète mais de manière plus précise par un secret tout personnel, ce que devine Consuelo. Ce n’est donc pas le dévoilement du secret qui génère de la souffrance mais la permanence du secret. Consuelo voudrait connaître les raisons du secret du chevalier :

Mais pourquoi vous cacher ainsi ? Quel effrayant secret couvre donc votre masque et votre silence ? Vous ai-je vu ailleurs ? Dois-je vous craindre et vous repousser le jour où je saurai votre nom, où je vous verrai vos traits ? Si vous êtes absolument inconnu, comme vous l’avez écrit, d’où vient que vous obéissez si aveuglément à la loi étrange des Invisibles, lorsque vous m’écrivez pourtant aujourd’hui que vous êtes prêt à vous en affranchir pour me suivre au bout du monde ? Et si je l’exigeais, pour fuir avec vous, que vous n’eussiez plus de secrets pour moi, ôteriez-vous ce masque ?9

18En fait, dans sa relation avec le mystérieux chevalier, ce n’est pas pour Consuelo comme Gabriel son secret qui risque d’abord d’être dévoilé mais celui d’un autre personnage. L’importance du secret en général est génératrice de malaise chez Consuelo. On peut s’interroger sur le lien entre la souffrance de Consuelo et le comportement de celui qu’elle aime. Consuelo révèle au chevalier lorsqu’elle le rencontre par hasard qu’elle souffre.

Si vous m’aimez et si vous voulez que je vous aime, laissez-moi lui dit-elle. C’est devant les Invisibles que je veux vous voir et vous entendre. Votre masque m’effraie, votre silence me glace le cœur10 .

19Le dévoilement des secrets d’ordre individuel, à savoir celui du mystérieux Liverani et celui des sentiments de Consuelo sont source d’un passage de la souffrance à la joie. Le mystérieux Liverani n’est autre qu’Albert de Rudolstadt. Le dévoilement du secret passe alors par la reconnaissance de visages au milieu de la société secrète. Les adeptes eux-mêmes révèlent leur identité lors de la célébration du mariage de Consuelo et Albert. L’enlèvement du masque des adeptes, même s’il est temporaire, informe Consuelo de l’identification de plusieurs amis : Frédéric de Trenck, le Porporino, le jeune Benda, le comte Golowkin, Schubart, le chevalier d’Eon.

20Le dévoilement du secret est seulement momentané, le masque est passé autour de leur poignet, tout prêt à être remis sur le visage. La société secrète des Invisibles fonctionne ainsi de manière manifeste par le secret. Elle ne peut pas se réunir publiquement pour éviter d’être persécutée par le monde officiel. Elle constitue « une forme secondaire de la vieille société » avec sa propre doctrine. En tant qu’adepte de la société secrète, Consuelo devra accepter d’obéir à des êtres vivant dans le secret, à savoir le tribunal des Invisibles. Ce dernier lui dit :

Tu ne verras jamais nos traits. Tu ne sauras jamais nos noms à moins qu’un grand intérêt de la cause ne nous force à enfreindre la loi qui nous rend inconnus et invisibles à nos disciples. Peux-tu te soumettre et te fier aveuglément à des hommes qui ne seront jamais pour toi que des êtres abstraits, des idées vivantes, des appuis et des conseils mystérieux ?11

21Pour l’initier, on indique à Consuelo tout le secret de leurs mystères reposant sur la formule mystérieuse et profonde à savoir liberté, fraternité, égalité. Cette formule suppose toute une éducation pour échapper à la souffrance qui lui est contraire, à savoir « le despotisme, l’inégalité, l’antagonisme ». En tant que forme secondaire, la société secrète est destinée à agir dans le secret pour le monde officiel avec des principes opposés.

22La permanence du secret est source de souffrance d’un point de vue individuel mais le secret est nécessaire au niveau plus large à la société secrète pour sa survie et pour son action. D’un point de vue individuel, elle fait naître le bonheur. Quant à la société secrète elle-même, elle vit par le secret dont la trahison est sa ruine.

23*

24Une logique est propre au secret ; il se voile et se dévoile. George Sand joue sur la permanence, la dissimulation du secret jusqu’à sa verbalisation, dans Le Péché et Jeanne. Dans le cas du dévoilement du secret, il est très tardif et révèle une véritable construction habile de l’auteur dans ces deux romans. Le secret peut avoir une dimension diachronique (dans le cas de Jeanne et du Péché de monsieur Antoine) mais aussi une dimension synchronique, comme pour Cosima. Le secret peut être le sien mais aussi celui d’un autre personnage. Quant au secret, dans Gabriel, il est problématique dans la mesure où savoir peut être un pouvoir. Au cœur du secret se pose la question de la souffrance. Des signes de souffrance traduisent la souffrance du marquis dans Le Péché. Gabriel souffre de son identité sexuelle instable, oscillant entre homme et femme. La souffrance peut naître d’une différence de rôle, la femme étant reléguée au rang d’esclave par le joug des hommes. Jeanne est le personnage qui, de notre corpus, tient le plus à son secret, personnage préservant son intimité, pour ainsi dire, « romantique ». Le lecteur est invité à dépasser le visible par l’invisible, saisir les croyances, « des profondeurs » à partir d’un comportement parmi des hommes.

Notes de bas de page numériques

1  Jean-Claude Vareille, L’Homme masqué, le justicier et le détective, Lyon, P.U Lyon, 1989, p. 172.

2  François Vigouroux, Le Secret de famille, Paris, Presses universitaires de France, 1993, p. 2 et 3.

3  Gilbert Maurey, Secret, secrets : De l’intime au collectif, Bruxelles, De Boeck, 1999.

4  George Sand, Le Péché de monsieur Antoine, Souverain, texte établi, présenté et annoté par Jean Courrier et Jean Hervé Donnard, Meylan, Éditions de l’Aurore, 1982, p. 201. Première édition chez Souverain, 1846.

5  Chantal Massol, Une poétique de l’énigme. Le récit herméneutique balzacien, Genève, Librairie Droz, p. 74.

6  George Sand, Le Péché de monsieur Antoine,p. 368.

7  Philippe Hamon, Expositions, Paris, Corti, 1989, p. 31.

8  George Sand, Théâtre tome 1, Cosima ou la haine dans l’amour (1840) ; Le roi attend (1848), François le Champi (1849), Paris, Indigo et Côté femmes éd., 1996, collection « Des femmes dans l’histoire ». Cosima, p. 65. Représentation au Théâtre Français en 1840.

9  George Sand, La Comtesse de Rudolstadt, texte établi et annoté par Robert Strick : Paris, Phébus, coll. « libretto », 1999, p. 303. Publié dans La revue indépendante en1842.

10  George Sand, La Comtesse de Rudolstadt, p. 369.

11  George Sand, La Comtesse de Rudolstadt, p. 370.

Pour citer cet article

Sébastien Delissen, « Le secret chez George Sand », paru dans Loxias, Loxias 38., mis en ligne le 29 août 2012, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lejdd.fr/Politique/index.html?id=7132.


Auteurs

Sébastien Delissen

Sébastien Delissen a obtenu le grade de docteur ès lettres grâce à une thèse portant sur « La souffrance dans l’œuvre de George Sand, de 1838 à 1848, de Spiridion à La Petite Fadette » en octobre 2010 à l’université Lille 3, avec pour directrice de thèse Sylvie Thorel-Cailleteau. Il s’intéresse tout particulièrement au roman du XIXe siècle, chez George Sand, Théophile Gautier et Alphonse Daudet, et plus précisément à la notion d’identité chez ces auteurs. La psychologie sociale, la sociologie, la psychanalyse (Freud, mais aussi Jung) lui permettent d’interroger les œuvres. La souffrance et sa représentation ainsi que celle de la différence des genres sont au centre de son questionnement.