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Danielle Pastor Lloret  : 

Métamorphose des noms et processus de traduction : introduction à L’Incompris et à L’île d’Arturo

Résumé

En nous appuyant sur deux textes totalement dissemblables dont le seul point commun est la relation parent/enfant, nous avons voulu montrer l’importance exercée sur le choix des prénoms donnés aux protagonistes. Nous portons une attention particulière à la valeur des prénoms successivement donnés aux héros et au rôle déterminant des dénominations d’où s’engendre le caractère même des personnages.

Index

Mots-clés : contraste géo-culturel , isolement, onomastique, substrat mythique, symbolisme stellaire

Texte intégral

1Chaque œuvre de fiction romanesque ou cinématographique pose le problème du choix des prénoms rendu plus sensible par la traduction ou par les différentes étapes de la traduction. Ainsi, l’attention prêtée à l’onomastique permet d’identifier les personnages principaux, d’acquérir les clés et d’avoir accès à l’œuvre. Dans un premier temps, nous serions tentée de croire que ces choix ne font l’objet d’aucune attention spécifique et que cette partie du travail reste secondaire voire anecdotique. Mais si ce raisonnement reste vrai dans quelques rares cas et si nous nous arrêtons à cette simple affirmation, nous oublions de prendre en compte certains paramètres que l’auteur, dans d’autres circonstances, place volontairement dans son œuvre. Ces intentions calculées sont souvent mises en évidence dès les premières pages du roman. Certains auteurs déploient des efforts particuliers pour mettre en place un véritable jeu de piste pour laisser libre cours aux décryptages du lecteur. Dans tous ces cas, il est intéressant de s’attarder sur la retranscription littéraire et de définir le difficile travail de traduction et/ou d’adaptation auquel le transcripteur a été confronté.

2Dans cette recherche et pour soutenir notre réflexion, nous nous proposons d’étudier deux œuvres de styles différents et dont une a été portée à l’écran. Dans ces deux cas précis, le choix des anthroponymes recouvre des croyances religieuses et des références historiques ou culturelles. Nous nous attacherons à définir les raisons qui ont motivé les auteurs dans leur préférence.

3Florence Montgomery a écrit Misunterstood en 1869. Ce roman fut introduit en France par la traduction d’Hélène François-Saint-Maur, sous le titre Un Cœur méconnu, en 1952. Dans un style sec et parfois maladroit, ce « mauvais roman anglais »1 traite de l’enfance meurtrie. Le lecteur se laisse cependant attendrir par l’histoire de deux enfants de cinq et deux ans qui, privés trop tôt de leur mère, vont vivre ce deuil de façon différente : « La mort de la mère oblige le père et le fils à reconsidérer la nature de leurs liens »2. Le père, plongé dans sa douleur, veut protéger son jeune fils Miles et ne perçoit pas la fragilité du fils aîné, Humphrey. Ce n’est qu’après l’accident fatal survenu à l’enfant que le père réalisera l’erreur qu’il a commise. Cet ouvrage sans intérêt particulier pour le lecteur du XXe siècle a servi de source à un film émouvant lourd de signification et d’émotion.

4Dans sa retranscription de L’Incompreso, le cinéaste Luigi Comencini, après La finestra sul Luna Park (Tu es mon fils) sorti en 1957, s’intéresse pour la deuxième fois aux problèmes de l’enfance et plus particulièrement aux relations père/fils. Le réalisateur décrit avec justesse une situation où l’agressivité de l’aîné de la famille Duncombe, Humphrey, n’est en fait qu’une forme de protection face au monde extérieur qu’il ne comprend pas :

Car l’enfance, sous l’apparence heureuse du jeu, c’est aussi l’âge de la solitude la plus profonde. De la solitude ou plutôt du sentiment d’abandon, et donc d’injustice, que l’adulte pourra continuer à traîner toute sa vie durant, comme un état de panique désespérée et morbide dont on ne guérit guère…3

5Lors de sa première sortie en 1966, ce film suscite une vive polémique. Hué au festival de Cannes, bafoué par les critiques, il faudra attendre dix ans pour qu’il soit reconnu comme un chef-d’œuvre. Les Américains sauront tirer parti de ce succès puisqu’en 1984, sortira sur les écrans Misunderstood (Besoin d’amour) réalisé par Jerry Schatzberg4 avec, dans le rôle du père, Gene Hackman.

6Malgré nos tentatives et nos recherches, nous ne sommes pas parvenue à savoir quel ouvrage a servi de source d’inspiration pour Comencini. Est-ce la version originale ou une version traduite en Italien ? Quoi qu’il en soit, entre la première parution du roman en 1869 et l’œuvre cinématographique de 1966, presque un siècle s’est écoulé. Entre une Angleterre victorienne et une Italie encore meurtrie par le fascisme, Comencini avait toute latitude pour se permettre des écarts par rapport au roman anglais.

7Les impressions ressenties à la réception de ce premier document rejoignent celles que suscite la lecture d’un récit romanesque, L’Isola di Arturo, de l’auteur italien Elsa Morante, publié en 1957, date voisine de celle de la parution de l’ouvrage de Florence Montgomery dans la version française en 1952, diffusé en France la même année. Dans son roman, Elsa Morante s’attache à jouer sur les contrastes ombre/lumière, départ/retour, période d’exaltation/période d’abattement qui rythment la vie du jeune Arturo. Privé de sa mère dès sa naissance, l’enfant trouve dans son île du sud de l’Italie la chaleur maternelle qui lui manque. Devenu adolescent, Arturo est confronté à une réalité à laquelle son existence solitaire et sauvage sur l’île de Procida ne l’a pas préparé. La rupture sera inévitable.

8Cette brève présentation nous a paru nécessaire pour éclairer notre observation sur l’identification des personnages dans les œuvres citées et porter une attention particulière au choix des prénoms attribués aux principaux protagonistes.

9La version originale de Florence Montgomery Misunterstood a été difficile à obtenir. Nous avons pu consulter un ouvrage en langue anglaise, édité en Allemagne en 1872 contenant une courte préface. Celle-ci datée de septembre 1869, nous permet de penser qu’il existe une autre version éditée en Angleterre mais nos recherches n’ont pas abouti dans ce domaine. Dans l’œuvre anglaise originale de Florence Montgomery, le choix du prénom relève-t-il du hasard ? Est-ce par goût, par l’effet d’une mode ou de tout autre procédé littéraire qui nous échappe que l’auteur a fait ces choix ? Peu importe. Aucune connotation particulière ne justifie l’appellation d’Humphrey pour le garçon, ni celle de Miles dans le cas du plus jeune. Ces prénoms n’apportent aucun élément particulier au roman. Nous en avons pour preuve le fait que le héros a autant de prénoms c’est-à-dire d’identités que de versions romanesque ou filmique. Cet état de fait se remarque d’ailleurs pour tous les personnages, comme nous allons le développer. À noter, cependant, une exception, qui a son importance, puisqu’il s’agit de la jeune mère défunte qui garde dans tous les cas le prénom d’Adélaïde5.

10Malgré tout, dans l’absolu, les choix méritent que nous leur portions une attention car ils ne sont pas toujours sans signification. Hélène François-Saint-Maur dans sa traduction française, ne ressent pas le besoin de changer l’identité des personnages. Il n’y a pas, semble-t-il, de raisons apparentes pour qu’il en soit autrement. Cela nous semble cohérent dans la mesure où l’action narrée se passe en Angleterre. Les prénoms cités sont sans doute usuels pour l’époque. Ainsi la traductrice française, même quatre-vingt ans plus tard, préfère respecter le choix initial de Florence Montgomery.

11Il n’en est pas de même pour le cinéaste Luigi Comencini qui a probablement lu une première fois le roman dans une traduction italienne. Le metteur en scène qui a déjà travaillé sur le monde de l’enfance au cinéma voit dans cet ouvrage une approche particulière pour traiter le suicide de l’enfant. Lorsqu’en 1966 il réalise son film, le cinéma italien connaît un bel essor en Europe. C’est sans doute l’une des raisons qui fait que son jeune héros s’appelle Andrea6, prénom italien par excellence. Dans ces circonstances précises, le cinéaste va modifier systématiquement tous les prénoms et apporter les aménagements qui s’imposent. Ce subterfuge lui permet de situer l’action de son film à Florence et ainsi de se rapprocher d’un public qui devait se reconnaître davantage dans l’œuvre réalisée. Mais Andrea, dans sa racine grecque renvoie aussi à « andros » : l’homme ; ce nom évoque le rôle que le jeune garçon, à la mort de sa mère étant donné les fréquentes absences du père, devrait tenir auprès de son petit frère.

12Lord Duncombe, père de l’enfant, change lui aussi de prénom ; celui-ci passe de Everard à John. Il a toujours le statut d’un haut-fonctionnaire, mais si dans le roman de Florence Montgomery : « Sir Everard Duncombe, [est] membre du Parlement d’Angleterre, [passant] la plus grande partie de son temps à Londres… »7, dans le film de Luigi Comencini, John Duncombe est consul de Grande Bretagne en Italie.

13Les modifications continuent dans la logique que s’est définie le réalisateur. Puisque le cadre de l’action change de pays toutes les identités sont redistribuées. Ainsi, le jeune frère capricieux « Miles » prend le nom de « Milò ». À l’inverse la gouvernante « Virginie » devient « Judy ». Il est intéressant de remarquer que le choix du prénom français dans l’œuvre originale accentue l’attention portée au rang social de la famille Duncombe qui s’octroie les services d’une gouvernante française. Le réalisateur n’a pas insisté sur ce point puisque dans un premier temps, la gouvernante en place s’appelle Laura. Ce n’est qu’au départ de celle-ci qu’arrive Judy, sans doute pour rappeler qu’une famille anglaise hors de son pays cherche à conserver sa propre culture.

14Quant au personnage de l’oncle, dans le film, il est physiquement différent. Pour des raisons purement visuelles, l’Oncle Will est représenté comme un personnage « bon enfant », jovial et imposant. Sous des aspects bourrus, il cache en fait un cœur tendre et affectueux. Aux yeux du spectateur, il apparaît plus âgé, plus réfléchi et joue un double rôle, à la fois complaisant et protecteur. Mais qu’il s’agisse d’oncle Charlie ou d’oncle Will, ces deux prénoms usuels sont les seuls diminutifs observés dans les ouvrages étudiés. Ce choix volontaire est probablement fait pour attirer notre attention sur ce personnage qui tout en prétendant ne pas aimer les enfants va être finalement le seul à comprendre Andrea.

15Mais comme nous le laissions entendre plus haut, Comencini ne veut-il pas par là « s’approprier » l’œuvre, ou plus simplement se démarquer du texte original où il a puisé son scénario pour ne garder que ce qu’il estime être le plus judicieux afin de le reconstituer à notre époque ? En donnant un prénom italien aux enfants et en situant l’action dans un pays étranger, il accentue non seulement la différence qui l’isole, mais encore la solitude qui habite le jeune garçon. C’est ainsi qu’au début du film, à la sortie du collège, une Jaguar avec chauffeur attend Andrea qui arrive en courant. Un gamin passe à sa hauteur et lui lance un « Salut l’Anglais ! » ce qui montre combien l’enfant est démarqué de ses camarades, d’autant que « Le gamin s’engouffre dans un minibus plein d’enfants, garé derrière la Jaguar »8.

16Dans la version cinématographique française, Andrea devient Jonathan et retrouve un prénom anglais. Pour le public français, cela paraît sans doute plus logique. Les enfants sont nés en Angleterre, de parents anglais. Ils ne se trouvent à Florence que parce que leur père y travaille. Cette situation étant très provisoire, nous comprenons mieux que les héros conservent un nom anglais.

17Enfin, en 1984, Jerry Schatzberg réalise un « remake » à partir du film. Nous sommes tout d’abord surpris de découvrir que le père reçoit le surnom de Ned. Le cinéaste ne veut-il pas par là nous proposer quelqu’un de plus humain ? Pour les autres personnages peu de changements sont opérés. On observe que Milò redevient Miles, que Judy devient Kate, que Will reste Will et que Andrea s’appelle Andrew. Il retrouve ainsi le prénom choisi par Luigi Comencini. La boucle est bouclée.

18À partir de ces différentes étapes, nous remarquons que les adaptations filmiques s’appuient davantage sur des éléments qui, à première vue, ne nous paraissent pas essentiels. Le spectateur doit pouvoir s’installer dans l’action, et pour ce faire, les cinéastes choisissent un moyen simple mais efficace pour situer l’action dans un contexte renouvelé.

19Malgré ces précisions, si dans l’œuvre de Florence Montgomery, l’identité du héros relève d’un choix purement formel, il n’en est pas de même dans le roman d’Elsa Morante qui associe au prénom une valeur symbolique déterminante que nous nous proposons de découvrir.

20Dès les premières lignes du roman, dans un chapitre qui porte le titre de « Roi et étoile du ciel », nous comprenons qu’Arturo, le jeune héros, même après le travail de traduction ne pouvait pas s’appeler différemment.

21Le prénom français d’Arthur aurait permis de rappeler ce mythique roi légendaire du pays de Galles dont les aventures ont donné naissance aux romans courtois et le lecteur français aurait sûrement trouvé une certaine satisfaction dans ce choix. Mais cela aurait été une grossière erreur, voire un contresens puisqu’en raisonnant ainsi, nous aurions oublié l’autre signification, celle d’une étoile, dont « la lumière [est] la plus rapide et la plus radieuse de la constellation du Bouvier, dans le ciel boréal ! »9. Ce deuxième choix est essentiel dans le roman italien et le traducteur Michel Arnaud ne s’y trompe pas. Dès la première page, il lève l’ambiguïté par une note indiquant : « [qu’] Arthur et Arcturus (ou Arcture) se traduisent en italien par le même mot : ‘Arturo’ »10, affirmant ainsi qu’il ne pouvait pas en être autrement. Tout en gardant le prénom italien, le traducteur respecte également la phrase introductive « L’une de mes premières fiertés avait été mon prénom »11.

22L’identité du héros est donc primordiale pour le texte fictivement autobiographique. Mais Elsa Morante ne s’arrête pas là dans ses choix, puisqu’elle intitule l’ouvrage en introduisant le prénom « L’île d’Arturo ».

23Cette revendication du choix d’Arturo fait par sa mère durant sa grossesse, elle qui « n’était qu’une pauvre femme analphabète »12, n’a pas forcément été perçue comme ayant une signification particulière puisqu’elle en ignorait « les titres symboliques ».

Pourtant, cette mère qui n’a pas d’identité, car à aucun moment dans le roman elle n’est nommée précisément, elle qui « est morte, âgée de moins de dix-huit ans »13 en mettant au monde son premier enfant « se posait » : « […] comme une interrogation stupéfaite et légèrement apeurée. Comme si elle entrevoyait déjà, au milieu des illusions coutumières de la maternité, son destin de mort […] »14, et à cause de cette prémonition peut-être, le nom d’une étoile pour l’enfant qu’elle ne connaîtra jamais s’est imposé à elle tout naturellement, sans qu’elle en ait eu vraiment conscience. Car dans l’île de Procida, telle une « forteresse en pleine mer »15, la jeune femme se retrouve souvent seule, et n’a d’autres occupations que son partage avec la nature, rappelle le récit. Lorsque la nuit tombe et que le ciel s’inonde d’étoiles, elle observe un paysage de rêve et la communion qui se fait entre elle et le firmament l’amène à un tel choix. Puisque le ciel est le domaine des étoiles, des constellations symboles de puissance et de prestige, l’enfant portera en lui cette force qui l’aidera à vivre tout en restant Image1

Constellation du Bouvier et de la couronne boréale 1

24Et parmi les innombrables étoiles qui illuminent la nuit et percent l’obscurité, la mère d’Arturo en choisira une particulière appartenant à la constellation du Bouvier :

Le Bouvier est une grande constellation ne contenant que peu d’objets (galaxies et amas globulaire) généralement faibles. Arcturus, le gardien de l’Ourse, située à 36 années-lumière de la Terre, est une géante rouge dont le diamètre mesure vingt-sept fois celui de notre soleil16.

25Cet astre, grâce à son éclat exceptionnel, rayonnera sur l’île. L’enfant aura le rôle de gardien. Et dans cette position, au royaume des morts, il pourra se rapprocher de sa mère.

26Ce nom d’Arturo ne tolère pas d’autres « imitateurs » qui oseraient se comparer à cet enfant que la mère considère comme unique. Mais l’arrachement vécu par Arturo à cause de la mort de sa mère à la naissance le laissant seul, sans « caresses », sans « flatteries », sera atténué par le rapport existant entre lui et la voûte céleste. Dans ses promenades en solitaire sur l’île, l’enfant puise sa force de caractère dans son rapport à la nature et à l’espace environnant, et ce trait d’union entre la terre et le ciel le rapproche tout naturellement de sa mère :

Si j’écoutais ma raison, je savais que tout ce qui restait de ma mère était enfermé sous terre, au cimetière de Procida. Mais ma raison, devant ma mère, battait en retraite et, sans m’en rendre compte, quand il s’agissait d’elle, je croyais tout bonnement en un paradis. Qu’était d’autre, en effet, cette espèce de tente orientale, dressée entre le ciel et la terre et portée à travers les airs, dans laquelle elle demeurait seule, oisive et en contemplation, les yeux au ciel, comme une transfigurée ? C’était là que chaque fois que j’avais recours à ma mère, c’était là, dis-je, qu’elle se présentait naturellement à mes pensées17.

Image2

Constellation du Bouvier et de la couronne boréale 2

27Pour Arturo, la jeune mère repose dans un espace privilégié qui est « l’air céleste de l’île […] »18. Chaque fois qu’il pense à elle, il croit « tout bonnement en un paradis »19. Il puise sa force dans le firmament et l’atmosphère, puisqu’il suppose que sa mère erre sans cesse au-dessus de l’île. Grâce à son nom référent à l’étoile, il veille sur elle, comme elle sur lui.

28Contrairement aux différents ouvrages qui reprennent le scénario de L’Incompris, où les prénoms n’ont pas de forte valeur suggestive, dans le roman d’Elsa Morante, au contraire, le choix des prénoms féminins relève aussi d’une détermination précise. Le traducteur ne s’y trompe pas et ne les traduit pas dans la version française.

29En effet, les prénoms destinés aux personnages féminins de l’œuvre romanesque italienne sont tous puisés sans distinction par la romancière dans la tradition chrétienne catholique et se rapportent à un personnage sacré qui est la Vierge Marie, femme devenue mère sans passer par l’acte de procréation. Mais ces connotations religieuses n’ont pas toutes le même sens idéologique et Elsa Morante prend une certaine distance par rapport à son œuvre atteignant parfois jusqu’à l’ironie et la parodie. Dans la première partie du roman, le lecteur fait la connaissance d’Immacolatella qui évoque pour nous non seulement la blancheur parfaite, mais encore la Vierge et le dogme de l’Immaculée Conception. Dans ce cas, on peut dire que ce prénom est bafoué puisqu’il est destiné à un animal qui meurt en mettant ses chiots au monde. Nous pouvons même aller jusqu’à penser que la chienne est punie à cause du blasphème qu’elle incarne et par conséquent dans sa mort, elle entraîne celle de ses petits. De plus, le chien n’est-il pas un animal psychopompe dans différentes mythologies ?

30L’arrivée de Nunziata (abréviation de Annunziata) dans l’île de Procida est un événement peu banal dans la vie d’Arturo puisqu’elle entraîne à la fois la cassure « annoncée » de l’ordre établi et la mort de l’enfance d’Arturo. Si dans un premier temps, il refuse la présence de sa belle-mère qu’il n’a pas souhaitée, il doit cependant en accepter l’évidence. Cette jeune femme frêle et docile, par sa seule présence, prélude le drame d’Arturo qui, pour échapper à l’amour qu’il ressent pour sa belle-mère, n’a d’autre solution que de quitter définitivement son île bien-aimée.

31Assunta est la première partenaire sexuelle de l’adolescent. Son nom évoque l’assomption là encore dans le sens religieux. Elle prend en charge son éducation amoureuse et l’élève au rang d’adulte. Cette compagne lui permet de trouver le courage nécessaire pour « prendre son envol » et commencer à vivre. Ainsi autour des profils féminins se dessine une aura sacrée, maintenue ou bafouée.

32Elsa Morante reproduit le même procédé dans le registre des prénoms masculins qu’elle donne aux personnages du roman. Ainsi, Wilhelm, le père du jeune héros doit cette dénomination à sa mère allemande. Étranger dans l’île de Procida, il l’est tout autant dans le reste du pays. Alors que son aspect physique ne laisse aucun doute sur ses origines, pas plus d’ailleurs que son prénom, il porte en lui les séquelles de l’abandon. Par opposition à l’absence de la figure paternelle, nous prêtons attention à Sylvestro, le jeune valet qui s’attache à l’éducation d’Arturo, enfant. Il l’aide à grandir et lui apprend à lire et à écrire. Il lui donne l’amour et l’affection que donne chaque mère à son enfant. Pour appuyer cette notion d’apprentissage de la vie face à la nature, Elsa Morante choisit un prénom dont la racine latine « silva » évoque la forêt. Après son départ pour Naples, Sylvestro sera remplacé par Costante. Le jeune homme ne doit plus se charger de l’éducation d’Arturo au sens strict du terme et il lui apporte, par sa présence et sa compagnie, le goût de vivre malgré sa solitude. C’est grâce à ce soutien « constant » que le valet aide Arturo à devenir un homme.

33Peu à peu l’adolescent éprouve le besoin de tenir le rôle de son père absent et il souhaite être l’homme de toutes les situations. L’occasion se présente lorsqu’en pleine nuit Nunziata ressent les premiers signes de la délivrance. C’est lui qui accompagne la jeune épouse de son père pour l’accouchement. Le nouveau-né Carmine-Arturo pourrait être considéré comme un usurpateur mais l’adolescent ne voit en lui qu’une forme de continuité de son existence dans l’île. Le lecteur pressent déjà la phase finale du séjour dans l’île.

34Car Elsa Morante trace doucement les marques de la rupture entre le père et le fils. Arturo attend patiemment son père. Il se promène en barque, en ne s’éloignant jamais du rivage pour ne pas manquer ses retours. Malgré l’indifférence à son égard, le manque de tendresse envers son propre fils et ses proches en général, Arturo se voile la face et ne veut pas prendre conscience de la véritable identité générique de son père. L’adolescent rencontre de façon fortuite l’homme qui occupe les pensées de son père. Elsa Morante lui donne le nom de Tonino Stella. En l’appelant ainsi, la rupture n’en est que plus nette et brutale. Arturo qui pensait être la seule étoile, la petite lumière dans le ciel qui servait de guide à Wilhelm et qui le ramenait toujours au foyer, découvre que cet étranger au nom astral, malgré un mépris non contenu, prend sa place dans le cœur de son père. Celui-ci cache le jeune évadé et l’accueille dans la demeure familiale. Sa seule présence contrarie le jeune adolescent qui voit en cet homme une sorte de rival prêt à lui ravir l’amour paternel :

[…] je compris aussitôt que mon père connaissait ce condamné, non pas depuis aujourd’hui mais d’avant ; et le regard qu’il lui adressa ne s’effacera jamais de mon cœur. Ses yeux (toujours pour moi, les plus beaux du monde), tels deux miroirs au passage d’une forme céleste, étaient devenus d’un bleu foncé limpide et fabuleux, sans la moindre trace de leur habituelle ombre trouble20.

35Au terme de cette analyse, nous percevons mieux l’importance que revêt le choix des prénoms dans les œuvres romanesques ou cinématographiques observées. Si dans L’Île d’Arturo, comme nous l’avons remarqué, les dénominations correspondent à un choix délibéré de références liturgiques, historiques ou sociologiques, dans L’Incompris, avec la modification du lieu, elles nous entraînent « au-delà du miroir ». Ainsi nous retrouvons des prénoms qui ont subi un effet de calque, la traduction inversant les noms anglais en nom italiens et certains noms français en noms anglais. En observant ce travail rigoureux de transposition, nous percevons mieux le rôle fondamental que revêt la recherche onomastique dans les œuvres romanesque ou filmique. À partir de cette ronde des prénoms nous parvenons non seulement à nous immiscer au plus profond de l’œuvre réalisée, mais encore à en découvrir toute son immense richesse. Car signes infimes, ces détails de l’onomastique rappellent combien des micro-éléments ont une résonance et un retentissement sur l’œuvre dans son ensemble. La discipline comparatiste aux perspectives larges et ouvertes saura s’enrichir de ces particularismes.

Notes de bas de page numériques

1 Guy Braucourt, « Le Regard de l’enfance », in L’Avant-Scène Cinéma, n° 207, 1er mai 1978, p. 5.
2 Jean A. Gili, Luigi Comencini, Paris, Edilig, 1981, p. 46.
3 Guy Braucourt, op. cit., in L’Avant-Scène Cinéma, op. cit., p. 5.
4 D’après la lecture que nous avons pu faire des présentations du film sur les pages internet, nous pouvons estimer que Jerry Schatzberg est resté très fidèle à la version de Luigi Comencini. Nous ne pensons pas que le film américain nous aurait apporté beaucoup plus, mais nous ne pouvions pas cependant ignorer ce « remake » et ne pas le citer dans ce présent travail.
5 Nous présentons ci-après une suite de prénom indiquant les différentes appellations données aux personnages de L’Incompris dans leurs multiples versions. Dans l’ordre : le roman de F. Montgomery (traduction française de H. François-Saint-Maur), la version originale du film de Luigi Comencini, la version française et enfin la version originale du film de Jerry Schatzberg. Le père : Lord Everard Duncombe / Lord John Duncombe / Lord John Duncombe / Ned. La mère : Adélaïde / Adélaïde / Adélaïde / Adélaïde. L’enfant aîné : Humphrey / Andrea / Jonathan / Andrew. Le plus jeune : Miles / Milo / Matthew / Miles. La gouvernante : Virginie / Judy / Judy / Kate. L’oncle : Charlie / Will / Will / Will.
6 Lors de nos recherches critiques tant littéraires que filmiques, Andrea est le prénom que nous avons le plus fréquemment rencontré. Pour une meilleure compréhension, c’est celui que nous garderons dans notre étude et par souci d’uniformité nous l’orthographierons sans accent sur le « e ».
7 Florence Montgomery, Un cœur méconnu, roman adapté de l’Anglais par Hélène François-Saint-Maur, Les maîtres Étrangers, Nouvelles Éditions latines, Paris, 1952.
8 Avant-Scène Cinéma, n° 207, 1er mai 1978, p. 13.
9 Elsa Morante, L’Île d’Arturo, Mémoires d’un adolescent, traduit de l’italien par Michel Arnaud, Gallimard, Paris, 1978.
10 Elsa Morante, L’Île d’Arturo.
11 Elsa Morante, L’Île d’Arturo, p. 15.
12 Elsa Morante, L’Île d’Arturo, p. 16.
13 Elsa Morante, L’Île d’Arturo, p. 16.
14 Elsa Morante, L’Île d’Arturo, p. 16.
15 Elsa Morante, L’Île d’Arturo, p. 20.
16 site internet : http://www.astrosurf.com/durville/bouvmap.htm.
17 Elsa Morante, L’Île d’Arturo, p. 81-82.
18 Elsa Morante, L’Île d’Arturo, p. 82.
19 Elsa Morante, L’Île d’Arturo, p. 82.
20 Elsa Morante, L’Île d’Arturo, p. 434.

Pour citer cet article

Danielle Pastor Lloret, « Métamorphose des noms et processus de traduction : introduction à L’Incompris et à L’île d’Arturo », paru dans Loxias, Loxias 10, mis en ligne le 26 octobre 2005, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lejdd.fr/Politique/index.html?id=658.


Auteurs

Danielle Pastor Lloret

Danielle Pastor Lloret travaille au contact des Littéraires à l’Université de Nice depuis 1971. Ses principales recherches ont été menées sur la peinture impressionniste et sur le naturalisme ainsi que sur l’imaginaire de l’enfance. Ces travaux alignent tour à tour Littérature et Peinture ou Littérature et Cinéma tout en confrontant les différentes époques et leur contexte.