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Yvonne Bellenger  : 

Montaigne et les prières : sur le chapitre 56 du premier livre des Essais

Résumé

Ce chapitre 56, intitulé « Des Prières », est l’avant-dernier du premier livre des Essais. Il traite d’un sujet important : la religion. Généralement, lorsqu’on parle de religion ou de croyance dans les Essais, on examine plutôt, non sans raison, le chapitre 12 du livre II, « Apologie de Raymond Sebon ». Mais, outre que le programme d’Agrégation ne retient cette année que le livre I, ce chapitre 56 évoque un aspect particulier de la vie religieuse : ses pratiques, et notamment celle de Montaigne lui-même, ce qui ne revient pas toujours au même que de traiter des croyances et des idées.

Index

Mots-clés : essai , religion

Géographique : France

Chronologique : XVIe siècle

Plan

Texte intégral

1Ce chapitre 56, intitulé « Des Prières », est l’avant-dernier du premier livre des Essais. Il traite d’un sujet important : la religion. Généralement, lorsqu’on parle de religion ou de croyance dans les Essais, on examine plutôt, non sans raison, le chapitre 12 du livre II, « Apologie de Raymond Sebon ». Mais, outre que le programme d’Agrégation ne retient cette année que le livre I, ce chapitre 56 évoque un aspect particulier de la vie religieuse : ses pratiques, et notamment celle de Montaigne lui-même, ce qui ne revient pas toujours au même que de traiter des croyances et des idées.

Le chapitre 56 dans l’édition de 1580

2J’examinerai d’abord ce chapitre dans la première édition des Essais, celle de 1580. Les premiers mots en sont les suivants :

Je ne sçay si je me trompe, mais […] il m’a toujours semblé…1

Cette déclaration d’incompétence introduit l’idée que la plus courante des prières devrait être le « patenostre », dicté par « la bouche de Dieu » (ibid.).

3La réflexion s’enchaîne : critique des pratiques machinales, absurdité d’imaginer Dieu soumis à nos demandes, de le prier pour une mauvaise cause et de multiplier les prières à tort et à travers :

Nous prions par usage et par coustume, ou, pour mieux le dire, nous lisons ou prononçons nos prieres. Ce n’est en fin que contenance2.

4Il faudrait ne prier qu’à bon escient, « l’ame nette […] et deschargée de passions vitieuses » (ibid.), ne « mesler Dieu en nos actions qu’avecque reverence et attention pleine d’honneur et de respect » (p. 320). Et Montaigne de critiquer l’habitude protestante de faire chanter les Psaumes par la foule des fidèles, cependant qu’il approuve chez ces mêmes protestants l’interdiction d’utiliser le nom de Dieu à tout bout de champ (p. 321).

5Considérant la manière impudente dont certains bon apôtres invoquent Dieu au service de leurs passions (les avares pour favoriser leur avarice, les ambitieux pour leurs entreprises, etc.), Montaigne en vient à citer le cas du jeune prince dont parle la 25e Nouvelle de l’Heptaméron, lequel s’adonnait à ses oraisons en revenant de ses « assignations amoureuses ». Et d’ironiser :

Je vous laisse à juger, l’ame pleine de ce beau pensement, à quoy il employait la faveur divine : toutesfois elle [la reine de Navarre, soeur du jeune prince et auteur de la nouvelle] allegue cela pour un tesmoignage de singuliere devotion. Mais ce n’est pas par cette preuve seulement qu’on pourroit verifier que les femmes ne sont guieres propres à traiter les matieres de la Theologie. (p. 324)

6Puis, très sérieusement, l’auteur des Essais s’en prend aux abus commis par ceux qui appellent Dieu au service de Satan3. La dénonciation se fait sévère : il ne faut pas que les prières deviennent des mots dépourvus de substance. Il ne faut pas prier « d’une ame non touchée de repentance ny d’aucune nouvelle réconciliation envers Dieu » (p. 325). La loi divine nous pardonne nos fautes, « mais encore, en recompense la faut il regarder de bon œil » (ibid.).

7Ce texte de 1580 est dense et présente une argumentation filée qui, par endroits, ne laisse pas d’annoncer l’« Apologie de Raymond Sebon ». Rien d’étonnant : par la perspective limitée que signale son titre, le chapitre « Des Prières » éclaire un des thèmes importants de l’« Apologie », à savoir que l’homme n’a pas à comprendre ni à discuter les décrets divins, mais à s’y soumettre.

8Cette question n’est pas nouvelle. Elle n’a pas attendu la fin du livre I pour apparaître. On la rencontre au chapitre 27, « C’est folie de rapporter le vray et le faux à nostre suffisance », où Montaigne écrit :

 Ou il faut se submettre du tout à l’authorité de notre police ecclésiastique, ou du tout s’en dispenser. Ce n’est pas à nous à establir la part que nous luy devons d’obeïssance. » (I, 27, p. 182).

9et au chapitre 32, « Qu’il faut sobrement se mesler de juger les ordonnances divines » :

 Somme, il est mal-aysé de ramener les choses divines à notre balance, qu’elles n’y souffrent du deschet. (I, 32, p. 216).

10On la retrouvera, comme je viens de le dire, considérablement développée au livre II, dans l’« Apologie » où Montaigne traite avec le plus d’ampleur le thème de la dépréciation des aptitudes humaines. Cette dépréciation entraîne l’obligation pour l’homme de se soumettre à ce qui le dépasse, et d’abord à ce qui relève de la foi. Augustinisme, fidéisme de Montaigne4. L’« Apologie de Raymond Sebon » abonde en exemples s’y rapportant5.

11On voit peut-être où je veux en venir : montrer que dès le début, sur ces questions, Montaigne exprime une même idée qu’il ne cesse de creuser tout au long des Essais et sur laquelle il ne changera pas.

12Mais nous n’en sommes ici qu’à l’édition de 1580. Il faut à présent considérer les ajouts des éditions ultérieures.

L’allongeail de 1582

13Et d’abord le premier, introduit dès l’édition de 1582, après le retour d’Italie et consécutivement aux observations de la Curie. Il s’agit de quelques lignes (le premier paragraphe dans l’édition Villey-Saulnier), qui serviront désormais d’ouverture au chapitre.

14Plusieurs commentateurs en ont remarqué « les formules générales de soumission »6. Elles existent. Mais, outre qu’elles sont moins appuyées dans la version de 1582 que dans les variantes posthumes (comme on le verra plus bas), il me semble qu’il est plus intéressant pour le moment de surprendre dans ces lignes l’auteur des Essais n’en faisant en fin de compte qu’à sa tête. Car il dit, certes, qu’il soumet son livre à l’autorité romaine, mais il affirme en même temps qu’il continuera, comme par devant, à écrire comme il en a envie. Je juxtapose, pour mieux faire sentir cela, deux phrases extraites de ce préambule :

Et les [mes écrits] soubmets au jugement de ceux à qui il touche de régler, non seulement mes actions et mes escrits, mais encore mes pensées. (I, 56, pp. 317-318).

Et pourtant [pour cette raison], me remettant toujours à l’authorité de leur censure, qui peut tout sur moy, je me mesle ainsi temerairement à toutes sorte de propos, comme icy. (p. 318).7

15« Montaigne, écrit Hugo Friedrich sur ces problèmes de religion et de fidéisme8, s’est dégagé de l’opposition entre adhésion et critique. » Et sur les contradictions entre la conduite pratique (soumission) et la réflexion théorique (liberté) de Montaigne, l’éminent critique allemand observe que l’auteur des Essais « ne se donne pas la peine […] d’éviter ces contradictions. Il les veut. Car se sont elles qui le constituent, symptômes d’une humanité sans harmonie possible dans un cas individuel. » (p. 125).

16À ce propos, on me permettra d’ouvrir une parenthèse. N’est-il pas tentant de rappeler la fin du chapitre 28, « De l’amitié » (toujours dans le premier livre), où Montaigne, pour conclure l’éloge qu’il faisait de La Boétie, à la fois auteur du Contr’un et citoyen modèle, écrivait ces mots :

 … il eut mieux aimé estre nay à Venise qu’à Sarlac : et avec raison. Mais il avoit un’autre maxime souverainement empreinte en son ame, d’obeyr et de se soubmettre très-religieusement aux lois sous lesquelles il estoit nay (I, 28, p. 194).

17Mettons ces mots en parallèle avec ceux que je viens de citer du préambule de 1582. Adhésion et critique : l’ajout de 1582 au début du chapitre 56 est à mon avis aussi subtil et va aussi loin que les lignes fameuses sur La Boétie.

18Lisons-en à présent le début :

Je propose des fantasies informes et irrésolues, comme font ceux qui publient des questions doubteuse, à débattre aux escoles : non pour establir la vérité, mais pour la chercher9.

19On se demande, devant cette déclaration, s’il ne faut pas la considérer comme un rappel (ironique?) adressé à des gens qui décidément ne savent pas lire et n’ont rien compris.

20Car le refus d’écrire dogmatiquement, de prétendre savoir, de trancher, en un mot de « résoudre », Montaigne s’en explique constamment. N’importe lequel de ses lecteurs sait – ou devrait savoir, y compris les censeurs de la Curie romaine – que ce qu’on lit sous sa plume, ce ne sont jamais que des « fantasies informes et irrésolues », « non pour establir la vérité, mais pour la chercher ». En un mot, des « essais ». Son but n’est pas plus d’inciter à transgresser la règle, à trancher sur la doctrine, à dicter des certitudes, que d’en établir de nouvelles.

21De plus, faut-il souligner à propos de ces mots : « fantasies informes et irrésolues », combien ils, combien ils se rattachent (mais négativement) à une famille lexicale : « résoudre », « résolution », « résolu », qui apparaît régulièrement dans les Essais pour s’opposer aux termes : « essai », « essayer », « expérience », « apprentissage », « chercher », « douter », etc., par lesquels Montaigne définit couramment sa méthode et son rapport au monde et au savoir ? Faut-il rappeler la phrase bien connue au début de l’Essai « Du repentir » au livre III :

mon ame pouvoit prendre pied, je ne m’essaierois pas, je me résoudrois : elle est toujours en apprentissage et en espreuve. (III, 2, p. 805).

22Il suffit peut-être de tourner quelques pages et de lire dans la suite de ce chapitre 56, mais un peu plus loin, un ajout de l’édition posthume qui semble reprendre et gloser les termes de 1582 :

Je propose les fantasies humaines et miennes, simplement comme humaines fantasies, et separement considérées, non comme arrestées et reglées par l’ordonnance celeste, incapables de doubte et d’altercation: matiere d’opinion, non matiere de foy ; ce que je discours selon moy, non ce que je croy selon Dieu, comme les enfans proposent leurs essais: instruisables, non instruisants ; d’une maniere laïque, non clericale, mais tres-religieuse tousjours. (I, 56, p. 323).

23Autant dire que Montaigne s’obstine à ne rien changer de sa manière ni de sa matière, mais en prenant soin d’assurer que cela ne doit pas le faire mal juger : « ce que je discours selon moy, non ce que je croy selon Dieu… » .

24Mieux encore (et peut-être logiquement) : on remarque que cet ajout-redite de 1595 se greffe sur un autre ajout, lui-même de 1588, où Montaigne, à la suite d’un développement sur « le dire humain » qui ne doit pas être mêlé au « parler divin », s’écriait :

Je luy laisse [à ma parole tout humaine], pour moy, dire fortune, destinée, accident, heur et malheur, et les Dieux et autres frases, selon ma mode. (ibid.).

25Autrement dit, il faisait fi des observations du Maestro del Palazzo qui s’en remettait à sa « franchise et conscience » de « retrancher en [s]on livre, quand [il] le voudrai[t] réimprimer ce qu[‘il] y trouverait[t] trop licencieux et, entre autres choses, les mots de fortune ! »10.Non seulement Montaigne n’en a rien fait, mais le voilà qui vient froidement déclarer, des années plus tard, que ce fut très délibérément11.

Les ajouts de 1588 et de l’édition posthume

26Indépendamment de l’ajout des premières lignes en 1582, les allongeails du chapitre 56 sont nombreux. Plusieurs ne portent que sur des points de détail et n’introduisent que des modifications de vocabulaire12. Comme dans l’ensemble des Essais, la plupart et les plus intéressants de ces ajouts datent des couches B et C (c’est-à-dire des éditions de 1588 et de 1595). Ils sont inégalement longs, mais quelle que soit leur ampleur, ils donnent quantité de précisions, ils formulent des mises au point, ils se développent même en digressions qui élargissent parfois grandement le texte princeps.

27Les premiers ajouts (B ou C) sont rapides : j’y reviendrai tout à l’heure. Cependant, on les voit s’allonger peu à peu et, le chapitre 56 commençant dans l’édition Villey-Saulnier à la page 317, c’est à partir des dernières lignes de la page 319 qu’ils prennent de l’ampleur, voire du corps.

28La première grande addition (dans l’ordre de la lecture du chapitre) offre aux pages 319-320 une réflexion sur la repentance, fausse et parfois carrément mensongère quand elle n’est que de surface, et toujours fragile. Réflexion sur les incompatibilités entre l’exigence de vertu et d’honnêteté inséparable de la repentance et, à tout le moins, de la vie chrétienne, et l’avidité irrépressible de certains qui « prefere[nt] je ne sçay quelle disparité de fortune presente, aux espérances et menaces de la vie éternelle » (p. 320 (C)). Il est permis de voir là s’esquisser l’argumentation du chapitre de 1588 intitulé « Du repentir » où on peut lire, par exemple, ces mots :

Chacun peut avoir part au battelage et représenter un honneste personnage en l’eschaffaut : mais au dedans, et en sa poictrine, où tout nous est loisible, où tout est caché, d’y estre reglé, c’est le point. » (III, 2, p. 808).

29La seconde grande série d’ajouts couvre deux pages et demie dans l’édition Villey-Saulnier (pages 321 à 323). Elle traite de la traduction en langue vulgaire des Ecritures, que favorisent les protestants, et s’ouvre après cette phrase de 1580 :

Ce n’est pas raison qu’on permette qu’un garçon de boutique, parmy ces vains et frivoles pensements, s’en entretienne et s’en jouë (I, 56, p. 320 (A)).

30Dans les allongeails de 1588, Montaigne consigne des observations personnelles : les protestants ont tort de livrer les textes sacrés aux incapables (tel était le thème déjà abordé dès 1580), non seulement parce que n’importe qui n’a pas à se mêler des choses saintes, mais parce que même des hommes capables ne doivent pas le faire à la légère :

Ce n’est pas en passant et tumultuairement qu’il faut manier un estude si serieuz et venerable. Ce doibt estre une action destinée et rassise [et il faut] y apporter le corps mesme disposé en contenance qui tesmoigne une particuliere attention et reverence. (p. 321, (B)).

31Il répète son opposition à la traduction des textes sacrés :

Je croi aussi, que la liberté, à chacun de dissiper une parole si religieuse et importante à tant de sortes d’idiomes, a beaucoup plus de danger que d’utilité. » (ibid.).

32On a bien lu : il est des circonstances où la liberté est dangereuse.

33C’est qu’il s’agit d’une liberté de comportement, d’une rupture avec la tradition, d’une innovation. A l’appui de son opinion, Montaigne en appelle aux religions non chrétiennes où la langue des textes sacrés est fixée une fois pour toutes – chez les Juifs et les Mahométans, en particulier. La langue des mystères doit rester unique, comme est variée la langue des hommes.

34Sur cette réflexion, se greffe un allongeail de l’édition posthume (pp. 321-322 (C)) où Montaigne ne s’en remet plus à sa seule expérience ni à ses seules réflexions, mais où il appelle à la rescousse ses lectures (en particulier celle de Juste Lipse13) et les exemples de l’Antiquité.

35Second temps dans ce grand ajout : après s’être appesanti sur la distance qui doit séparer le vulgaire du sacré et sur l’ignorance où il est bon de laisser le profane à l’égard des mystères, Montaigne dénonce une autre erreur (I, 56, pp. 322-323 (B)), le zèle intempestif qui pousse certains esprits orgueilleux à frotter systématiquement leur prose de théologie – et l’approbation inconsidérée qu’ils rencontrent.

J’ay veu aussi, de mon temps, faire plainte d’aucuns escris, de ce qu’ils sont purement humains et philosophiques, sans meslange de Theologie. Qui diroit au contraire, ce ne seroit pourtant sans quelque raison. » (p. 322 (B)).

36Et c’est à ce propos que le chapitre reprend (je le signalais plus haut) l’argumentation du préambule de 1582 : « Je propose les fantasies humaines et miennes, simplement comme humaines fantasies… » (p. 323 (C)).

Montaigne et la pratique religieuse

37L’ampleur des ajouts ne progresse pas régulièrement jusqu’à la dernière ligne du chapitre. Il y a un contraste, aussi bien de longueur que de teneur, entre les allongeails du milieu et ceux de la fin, comme il y en avait un entre ceux du début et ceux du milieu. Il se trouve, en outre, que les allongeails brefs des premières pages se différencient par leur contenu, leur date et leur nature, des allongeails brefs de la fin.

38Au début, plusieurs additions de la couche C précisent et affirment la soumission de Montaigne à l’Église de façon nettement plus appuyée que le texte primitif dans lequel elles s’insèrent.

39Ainsi, le premier des ajouts posthumes du chapitre apparaît dans le préambule de 1582. Il est d’autant plus significatif qu’il offre une variante entre la version publiée dans l’édition de 1595 et celle de l’exemplaire de Bordeaux. Montaigne déclarait d’abord (en 1582) à propos de la censure de ses écrits par l’Église :

…Esgalement m’en sera acceptable et utile la condemnation comme l’approbation ; et pourtant [pour cette raison], me remettant tousjours à l’autorité de leur censure, qui peut tout sur moy, je me mesle ainsi temerairement à toute sorte de propos, comme icy.

40L’allongeail publié dans l’édition de 1595 est le suivant :

… m’en sera acceptable et utile la condemnation comme l’approbation, tenant pour absurde et impie, si rien se rencontre ignoramment ou inadvertamment couché en cette rapsodie contraire aux sainctes résolutions et prescriptions. Et pourtant…

41et celui de l’exemplaire de Bordeaux donne :

…comme l’approbation, tenant pour execrable, s’il se trouve chose ditte par moy ignoramment et inadvertament contre les sainctes prescriptions de l’Eglise catholique, apostolique et Romaine, en laquelle je meurs et en laquelle je suis nay. Et pourtant…14

42Suivent plusieurs ajouts au texte de 1580 (tous sauf un dans l’édition posthume (voir p. 318)) qui apprennent au lecteur que « le patenostre », prière recommandée par Montaigne dès 1580, est la seule qu’il pratique :

C’est l’unique prière de quoy je me sers par tout, et la repete au lieu d’en changer. D’où il advient que je n’en ay aussi bien en mémoire que celle la. (p. 318 (C)).

43et que l’auteur des Essais révère le signe de croix15. Les approbations exprimées en faveur de l’autorité de l’Eglise se multiplient. Qu’en conclure ? On essaiera de le faire dans un instant.

44Au contraire, la fin du chapitre, essentiellement constituée par la dernière page du texte de 1580 (p. 325), ne comporte plus guère comme ajouts que deux citations de 1588, un court paragraphe et deux phrases de la couche C du texte. Mais il est notable que l’ultime addition, une citation de quatre vers d’Horace introduite en 1588, résume pour conclure l’idée fondamentale du chapitre :

Immunis aram si tetigit manus,
Non somptuosa blandior hostia
Mollivit aversos Penates,
Farre pio et saliente mica.16

45Autant dire que la vérité des cœurs compte plus que les gestes, les autres idées-clés du chapitre étant l’indépendance d’esprit de Montaigne, alliée à la soumission de ses comportements, sa conviction que l’homme ne peut pas comprendre les mystères de la religion, et aussi son horreur des prétentions et des présomptions – ce que dans l’« Apologie » il appelle le « cuider », c’est-à-dire l’impudence de ceux qui croient tout savoir, l’insupportable « bestise » des demi-savants qui ont perdu la simplicité originelle sans accéder à la sagesse. Avant l’« Apologie », Montaigne aborde déjà ce sujet au livre I dans le chapitre « Des vaines subtilitez », qui précède de peu notre chapitre 56 :

Les paisans simples sont honnestes gens, et honnestes les philosophes […]. Les mestis qui ont dedaigné le premier siege d’ignorance de lettres, et n’ont peu joindre l’autre (le cul entre deux selles […]), sont dangereux, ineptes, importuns : ceux icy troublent le monde. (I, 54, p. 313).

46L’ineptie est la même chez les demi-savants et chez les théologiens amateurs, chez ceux qui ont sans réussir à joindre l’autre, en matière d’Ecritures saintes comme en matière de lettres.

47Cela ne signifie nullement que Montaigne soit indifférent aux questions religieuses. Il faut essayer ici de répondre à la question posée tout à l’heure : pourquoi cette insistance sur la soumission due à l’Eglise dans les ajouts posthumes ? Montaigne non point indifférent aux choses de la religion, donc : ce serait difficile dans une époque comme la fin du XVIe siècle. Le chapitre « Des prières » montre cela tout au long, mais il montre aussi que Montaigne conçoit les pratiques d’une certaine manière, qui évolue peut-être avec le temps.

48Je ne sais pas si l’on peut dire avec Hugo Friedrich commentant l’ « Apologie » que « la foi n’est pour [Montaigne » que la forme supérieure de l’incertitude, une ouverture nébuleuse sur l’empire des possibilités transcendantes »17 et que « le christianisme [est] une grande possibilité de l’esprit, mais [seulement] une entre beaucoup d’autre »18. On peut tomber d’accord sur ces vues (ce que je suis, pour ma part, tentée de faire) s’agissant de l’ensemble des Essais, mais il n’en reste pas moins vrai que dans les ajouts posthumes des premières pages, Montaigne insiste plus qu’à son habitude non seulement sur la soumission nécessaire à Dieu, mais sur la dépendance totale de la créature à la puissance divine. Sans doute, quand il ironise sur les comportements qu’il blâme en s’écriant : « Aux vices leur heure, son heure à Dieu » (I, 56, p. 319 (B)), il exprime une réprobation morale autant que religieuse, mais nous sommes là en 1588. Dans les derniers ajouts, ceux d’avant la mort, il me semble que la chanson n’est plus tout à fait la même : « Mais quoy ! ceux qui couchent une vie entière sur le fruit et émolument du peché qu’ils sçavent mortel ! »19, s’étonne-t-il, par exemple, devant l’inconscience de certains pécheurs.

49Montaigne plus religieux ici qu’ailleurs ? Après tout, pourquoi pas ? S’il est vrai que « nous sommes tous de lopins, et d’une contexture si informe et diverse, que chaque pièce, chaque momant, faict son jeu » (II, 1, p. 337), qu’y aurait-il d’étonnant à ce qu’à l’approche de la mort un certain lopin de Montaigne apparaisse plus clairement qu’ailleurs – et qu’avant – et qu’il fasse son jeu plus ouvertement, justement dans ce chapitre intitulé « Des Prières » ?

Notes de bas de page numériques

1  I, 56, p. 318. Tous les renvois aux Essais sont faits à l’édition Villey-Saulnier, Paris, PUF.

2  Var : « que mine » dans les éditions posthumes (voir p. 319).

3  « Une vraye prière est une religieuse réconciliation de nous à Dieu, elle ne peut tomber en une ame impure et soubmise lors mesme à la domination de Satan », p. 324.

4  Voir Hugo Friedrich, Montaigne, trad. R. Rovini, Paris, Gallimard, 1968, coll. Bibliothèque des Idées, p. 117 sq.

5  Par exemple : « C’est aux Chrestiens une occasion de croire, que de rencontrer une chose incroiable. Elle est d’autant plus selon raison, qu’elle est contre l’humaine raison », II, 12, p. 499.

6  Pierre Villey dans sa notice d’introduction, éd. cit. des Essais, p. 317. Hugo Friedrich,Hugo Friedrich, Montaigne, op. cit., p. 126...

7  Souligné par moi, comme toutes les italiques dans les citations des Essais.

8  Hugo Friedrich, Montaigne, op. cit., p. 125.

9  I, 56, p. 317. Sur ces mots « fantaisies », « fantasque », appliqués aux Essais, voir aussi I, 8, p. 33 ; II, 10, p. 407 ; III, 9, p. 994…

10  Voir Journal de voyage, éd. F. Garavini, Paris, Gallimard, « Folio » (1973), p. 237.

11  Il ajoute même à la phrase qui vient d’être citée deux mots qu’il emprunte à saint Augustin comme pour mieux souligner son indocilité : « Je luy laisse, pour moy, dire, verbis indisciplinatis, fortune, etc. », I, 56, p. 323 et n. 6 – « Verbis indisciplinatis » : en termes non approuvés ! (Ces mots de saint Augustin sont tirés de La Cité de Dieu).

12  Voir p. 318. Pour apprécier les variantes de détail, mieux vaudra consulter la vieille et irremplaçable édition Armaingaud (Montaigne, Œuvres complètes, Paris, Conard, 1924, t. II, pp. 487-490).

13  Voir la note de P. Villey, éd. cit. des Essais, p. 1263 (sur la p. 322, l. 29).

14  P. 318, voir aussi n. 3.

15  P. 319 (B et C). Dans la discussion qui suivit cette communication, Marie-Madeleine Fragonard remarqua combien la pratique religieuse de Montaigne se réduisait au minimum : minimum, certes, mais l’essentiel.

16  « Si la main qui touche l’autel est innocente, une riche victime n’est pas plus agréable aux pénates irrités et ne les apaise pas plus sûrement qu’un gâteau sacré et un grain pétillant de sel », Horace, Odes, III, XXIII, 17, et Essais, éd. cit., p. 325 et n. 13.

17  Hugo Friedrich, Montaigne, op. cit., p. 121.

18  Hugo Friedrich, Montaigne, op. cit., p. 125.

19  P. 320 (C). On pourra opposer à cette phrase celle-ci, datée de 1588 et extraite du chapitre « De mesnager sa volonté » – perspective, date et contexte certes différents ! – : « Un honneste homme n’est pas comptable du vice ou sottise de son mestier, et ne doibt pourtant en refuser l’exercise : c’est l’usage de son pays, et il y a du proffict. Il faut vivre du monde et s’en prévaloir tel qu’on le trouve. », III, 10, p. 1012.

Pour citer cet article

Yvonne Bellenger, « Montaigne et les prières : sur le chapitre 56 du premier livre des Essais », paru dans Loxias, Loxias 31., mis en ligne le 01 décembre 2010, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lejdd.fr/Politique/index.html?id=6516.


Auteurs

Yvonne Bellenger

Université de Reims