Loxias | Loxias 25 Littératures du Pacifique |  Littératures du Pacifique 

Dominique Jouve  : 

Recherche identitaire et souci de l’Autre : la littérature jeunesse écrite par des femmes en Nouvelle-Calédonie

Résumé

On se représente usuellement le rôle des femmes dans la société traditionnelle, comme des conteuses, dépositaires d’histoires, de comptines et de légendes ; liées à l’oralité, elles transmettent des valeurs culturelles en langue kanak. Louise Michel a reproduit en miroir cette fonction lorsqu’elle a réécrit des contes et légendes kanak pour ses « amis d’Europe », enfants ou adultes. Cependant, la mise en écriture change les rôles et fonctions de ces récits qui sont peut-être plus sensibles aux fluctuations sociales, culturelles, politiques lorsqu’ils sont assumés par un auteur déclaré et un éditeur qui veut vendre ses livres. L’écriture est souvent liée chez les femmes au métier d’enseignante. Leur écriture personnelle est probablement liée non seulement au besoin d’expression mais à la position d’aide, si bien représentée parmi les activités féminines. Comment les femmes conçoivent-elles ce rôle ? Quels sont les contenus des textes écrits pour la jeunesse ? Visent-ils à transmettre des valeurs et des savoirs d’autrefois dans un but de conservation du patrimoine ? Mais la transmission ne se comprend guère sans réévaluation : les albums récents semblent montrer une grande sensibilité aux problèmes du monde d’aujourd’hui, ils s’ouvrent aux quêtes identitaires d’un pays en devenir tout en affirmant la nécessaire reconnaissance de l’Autre. Des problèmes éthiques graves sont présentés aux enfants. Quels sont les enseignements privilégiés par les femmes auteurs pour les enfants et les jeunes ? Et quelles sont les postures des femmes auteures pour la jeunesse ?

Abstract

“Questioning identity and caring for the others: children’s books written by women in New Caledonia”.

We imagine commonly that in traditional kanak societies, women play a significant role in the transmission of stories, legends and counting rhymes; bred in oral cultures, they pass on cultural values in kanak languages. Louise Michel reproduced their function when she rewrote kanak tales and legends for her “European friends”, children as well as grown ups. However, writing alters the functions of these stories which may be more prone to adaptation in a changing society when they are taken upon by known authors and publishers who intend to sell their works. Women writers are often teachers. When women take charge of writing, we may underscore not only their need for expressing their thoughts and feelings, but also the role of helping the others. How do these women authors play these roles? Do children’s books aim at the transmission of traditional knowledge and values for the sake of saving a patrimony? Recent albums for children present issues connected with to day’s problems. They question identities in a developing country and at the same time they state positively the Other has to be fully recognized in his/her singularity. Important ethical problems are pointed out for children. What teachings are privileged by women authors towards children and youngsters? What do women authors stand for, in regard of youth?

Index

Mots-clés : Ethique , femme, identité, littérature de jeunesse, Nouvelle-Calédonie

Keywords : children’s book , ethics, identity, New Caledonia, woman

Chronologique : Période contemporaine

Plan

Texte intégral

1La littérature écrite pour la jeunesse associe une visée didactique au caractère ludique. Lors du lancement de Mèyènô, l’auteure, Réséda Ponga, a présenté ses objectifs en disant « c’est pour les enfants », et a posé la question « Qu’est-ce qui est bon à transmettre aux enfants ? ». Cet album entre dans le cadre d’un projet important de l’A.D.C.K, la valorisation de la culture et des langues kanak : voilà déjà un but spécifique de la collection de littérature de jeunesse de l’ADCK. Le nom de Mèyènô veut dire « celui qui recherche la parole, le savoir, la connaissance ». La petite fille, Noé, à qui est racontée l’histoire de Méyénô, cherche aussi, auprès de sa grand-mère, des savoirs ; elle court dans toutes les illustrations du texte sous la forme du lézard. À sa suite, nous allons chercher du ou des sens dans la littérature écrite pour les jeunes en Nouvelle-Calédonie. Il nous faut quelques éléments de définition : dans la « littérature pour la jeunesse » il s’agit d’une part de l’enfance, c’est-à-dire la période «pré-pubertaire» et d’autre part de la période qui se termine avec l'accession juridique à l'état d'adulte, c'est-à-dire 18 ans en France et en Nouvelle-Calédonie. Il convient d’ajouter que la littérature de jeunesse ou pour la jeunesse constitue un ensemble hétérogène, dans la mesure où on y trouve à la fois des œuvres écrites pour ce public particulier et des textes « récupérés parmi les œuvres destinées aux adultes, parfois aussi récupérées par lui1 ».

2On se rappelle que dans la première moitié du XXe siècle, la gauche de l’époque n’était pas favorable au vote des femmes que ces notables voyaient comme soumises à des autorités conservatrices et rétrogrades : l’église, le mari, le père.

3Les messages de la littérature de jeunesse écrite par des femmes sont-ils conservateurs ? Proposent-ils des modèles de comportement nouveaux ? En effet, on place souvent la femme, dans son rôle de mère et d’éducatrice, dans la ligne d’une transmission de valeurs anciennes ; la femme serait la dépositaire de l’héritage confiée à elle par sa mère et sa grand-mère, et le lèguerait à son tour à ses enfants. Dans quelle mesure ce stéréotype est-il actif aujourd’hui, rend-il compte de la réalité des textes ? Est-ce exactement ce qui découle de la lecture des textes ? Dans quelle mesure la transmission de l’héritage est-elle filtrée par les représentations que se font les auteurs des évolutions sociales, économiques, politiques ?

4Je ne vais pas entrer ici dans les querelles qui définissent qui est « véritablement » digne du titre « auteur calédonien » ; je parlerai de livres produits ici, édités ici, pas toujours par des citoyens calédoniens au sens que le congrès de Versailles a voulu donner à ce terme. C’est sur cette base que j’ai établi un corpus2 .

5Avant de centrer la réflexion sur les textes relevant de la fiction, je voudrais souligner que dans les deux ouvrages à visée documentaire, Wako le corbeau et Juliette la Roussette, au moins deux messages éthiques d’aujourd’hui sont implicitement posés : la chasse tue des espèces endémiques protégées ; et il faut veiller à la conservation de ces espèces. Les remarques sur la chasse, les choix narratifs (la façon dont l’elfe qui est un personnage androgyne, mi fée mi papillon, et joue un rôle d’adjuvant dans la recherche de la vérité et de la bonté endort les fusils, ou dont le corbeau met en échec les chasseurs) montrent clairement la position de l’auteure, à contre courant des habitudes calédoniennes et particulièrement kanak, qui perdurent malgré l’urbanisation Même dans un petit opuscule documentaire sur les mœurs des oiseaux, l’auteure fait part de son souci très écologiste, très « vert » : on ne chasse pas les espèces protégées, la nature n’est pas un monde vierge où les hommes peuvent puiser à loisir, c’est plus qu’un territoire, c’est une valeur à préserver.

6Cette remarque est-elle pertinente pour les textes de fiction ? La réponse est positive : le souci, le respect de la nature forment un pilier autour duquel les auteures pensent qu’il convient de construire la grande case Calédonie. Ce thème écologiste prend ici une profondeur particulière car la nature est au centre de croyances kanak : la forêt est un espace sacré, éventuellement tabou, elle abrite les lutins, on y rencontre la gardienne des eaux (dans L’Enfant Kaori/Wanakat Kaori). Certains arbres comme le banian sont liés aux ancêtres, l’arbre parle par la bouche du grand père et est en même temps leur messager. C’est par l‘intermédiaire du banian que le héros peut passer du monde des vivants au monde des morts, pour recevoir leurs enseignements dans La Vengeance du Banian. Dans Kao.nc, Claudine Jacques utilise de façon métaphorique le motif de l’arbre et de l’entrelacement des branches ou des racines pour évoquer les circuits de l’ordinateur. Si l’objet construit le plus moderne est assimilé à l’arbre, l’homme aussi est replacé dans un tout organique :

Ne l’oublie jamais, tu as des racines, des racines profondes, anciennes, solides. Ce sont tes ancêtres, tes vieux. Tu n’es pas seul ! Ils sont là ! Partout ! Et ils te protègent3.

7La règle énoncée dans La Vengeance du Banian pourrait illustrer les préceptes émanant de nombreux récits :

Désormais, tout est bien. La vie suit son cours. Un autre arbre remplace l’arbre disparu. Omniprésente et immortelle, la nature l’entoure et le rassure. Il sait qu’il en est une particule et que lui aussi, comme Auguste, comme les autres, nourrira la terre un jour.4

8Ainsi, la relation à la nature fonde l’identité ; elle a aussi un rôle heuristique car le comportement des oiseaux ou autres animaux constitue des signes, des indices pour résoudre les problèmes. Les ancêtres envoient ainsi des messages par une tourterelle blanche dans Kao.nc, ils empruntent également la voie des rêves (Calandra, Le Totem perdu). Les héros de ces livres connaissent ainsi leur totem, anguille ou lézard.

9Par le biais de la relation à la nature, ce sont aussi des idées morales qui sont offertes aux jeunes lecteurs. Par exemple, dans La Vengeance du banian, il s’agit de promouvoir la maîtrise de soi, la volonté, de renoncer à la vengeance pour entrer dans une éthique de la justice :

– Ah ! la vengeance…

Ce n’est pas bon de garder ces idées-là, ça te fait du mal. Tu comprends ? C’est mieux de penser à être juste. Commence par te souvenir de tout ce que ton arbre a vécu5.

10Mais le grand-père va plus loin et présente l’approche d’une réflexion sur la mort et la continuité de la vie :

La plante, mon fils, c’est comme l’homme, quand on la détruit, elle laisse un vide… […]

– Et pourtant sache qu’il faut replanter. Toujours. Il faut RENDRE ce qu’on a pris, remplacer ce qu’on a détruit6.

11Il y a un traitement particulier du thème de la relation à la nature dans un cadre océanien ; il renvoie à l’identité à construire dans un pays dont les premiers habitants sont kanak. Tous les livres que j’ai lus posent d’une manière ou d’une autre deux questions : « comment vivre avec les autres ? » et « quelles croyances puis-je partager avec eux ? »

12 Les livres de fiction pour enfants ont tous une portée et une intention didactique et même au-delà, politique, puisqu’ils contribuent à mettre en intrigue les valeurs sur lesquelles fonder la vie en commun, même s’ils font aussi une place au pur plaisir de la lecture et de l’imaginaire.

13On sait que la rencontre de l’Autre constitue l’origine (du moins pour une bonne part) de la littérature calédonienne ou néo-calédonienne : habitants premiers mélanésiens, transportés du bagne, politiques déportés, immigrés d’origines diverses (Vietnam, Indonésie, La Réunion, Kabylie, Tahiti, Wallis, Futuna…). Dans l’œuvre littéraire, on sera donc attentif au langage de l’Autre, à sa parole, directe ou indirecte. L’Autre agit dans cette littérature, il est présent tant dans l’espace que dans le temps de l’écriture, au point que F. Bogliolo a pu écrire : « La littérature néo-calédonienne naît de la théâtralité, de l’interaction et de l’interculturel. » Ainsi on reconnaît dans la littérature calédonienne la tension entre l’attachement à une terre, une île ou un archipel spécifiques et à l’universel. On assimilerait volontiers le premier à la multiplicité des langues (28 langues kanak, plus le vietnamien, le javanais, le wallisien, le futunien, etc.) et le second au français, si le français n’était pas aussi la langue de communication entre tous, parlée et écrite en tout point du Territoire et si elle n’était pas marquée par des régionalismes dont tout Calédonien se délecte.

14On accepte généralement comme écrivains de la Nouvelle-Calédonie, vu l’importance de leur regard pour la constitution de l’imaginaire de ce pays, les déportés de la Commune, en particulier Louise Michel. J’intègre pour des raisons un peu semblables Claudine Jacques dont les nouvelles et les récits pour la jeunesse sont imprégnés de la brousse calédonienne. J’accepte Catherine Régent aussi bien que Noëlle Ménager-Stahl ; car il s’agit non seulement, comme l’a dit François Bogliolo « d’une rencontre mais d’une motivation ».

15Sur ces bases je propose une liste qui commence par Louise Michel. Ensuite, Fernande Le Riche, née en 1884, écrit des histoires pour enfants des souvenirs qui datent de la fin du XIXe siècle et qui vont jusqu’à la Seconde guerre mondiale. Elle est la fille d’une métisse, mais c’est l’époque du métissage totalement occulté.

16Au-delà, on constate qu’il y a bien peu de femmes auteures en général :

17Dans l’anthologie de la poésie du Bagne, 3 femmes pour 33 auteurs.

18Dans l’anthologie de la poésie de 1953 à 1993, on trouve 10 femmes poètes pour 21 hommes, mais l’œuvre des hommes est mieux représentée que celle des femmes : 34 pages pour la poésie féminine, 157 pour les hommes.

19Dans ce volume, une seule femme kanak, Déwé Gorodé, pas de femmes javanaises ou vietnamiennes ou tahitiennes.

20Avec la période ouverte par les Accords de Matignon, les femmes sont plus représentées et certaines se tournent franchement vers les récits pour enfants : on trouve Claudine Jacques et Catherine Régent. Puis, après l’Accord de Nouméa, Arlette Peirano, Nicole Calandra, Lourna Tcherko, Réséda Ponga, Maléta Houmbouy.

21Au départ, l’écriture est souvent le fait de femmes enseignantes : l’institutrice Louise Michel en est un cas typique ; c’est également celui de Fernande Le Riche, et plus près de nous de Catherine Régent ou Louna Tcherko. Quant à Claudine Jacques, elle s’est fait une spécialité d’ateliers d’écriture organisés dans les classes primaires et au collège. Leur écriture personnelle est probablement liée non seulement au besoin d’expression et de communication mais à la position d’aide, si bien représentée parmi les activités féminines. Il se pourrait bien qu’un certain nombre de valeurs véhiculées par les écrits des femmes coïncident avec celles de l’école publique, des valeurs républicaines.

22Dans les sociétés traditionnelles, les femmes racontent des berceuses, des contes, des comptines et des légendes ; dans la tradition orale, elles transmettaient des valeurs culturelles en langue kanak. Le passage à l’écrit représente une rupture. D’abord, accéder au statut d’écrivain demande une maîtrise de la langue écrite et de l’écriture plus généralement, qui passe par la fréquentation scolaire. Au-delà de cette nécessité, il y a le droit des femmes à exposer publiquement leur pensée, en dehors du cadre « naturel » ou spontané de la famille plus ou moins large. Ce dernier point explique peut-être le faible nombre d’auteures, tout spécialement kanak, alors qu’il y a tant de femmes qui ont des idées et ne répugnent pas à les faire connaître dans un cadre informel et que les mères, tantes ou grand-mères continuent à raconter des histoires à leurs petits.

23Les textes que je peux reconnaître comme appartenant à la littérature pour les enfants écrite par des femmes sont énumérés dans l’annexe.

24Dans cette liste, j’ai laissé de côté tout ce qui appartient à la littérature orale, qui relève de compétences en particulier linguistiques que je n’ai pas. Il y aurait d’autres études, en plus des pages dues à Léonard Drilë Sam sur la littérature orale dans Chroniques du Pays kanak, sur des contes kanak et wallisiens ou futuniens recueillis et traduits, sur des récits ou poésies écrits par des enfants ou des jeunes sous la conduite d’un enseignant. En ce qui concerne les premiers livres de la maison d’édition Lilia, il n’y a pas de nom d’auteur, je suppose que c’est Loïc Bordes, le responsable de la maison d’édition. Je les ai exclus.

25J’ai retenu les légendes et chansons de geste canaques de Louise Michel pour plusieurs raisons. D’abord, Louise Michel a écrit des contes pour les enfants, parmi une production littéraire très abondante. D’autre part, en ce qui concerne le texte même paru en 1875 puis en 1885, la préface semble établir une relation étroite entre ces contes et légendes produites par « de grands enfants de la nature », et l’état de l’humanité « en enfance » ou « au premier âge ». Louise Michel écrit dans son introduction :

[…] nous avons des chansons de gestes pour littérature.

Non pas la chanson de gestes du Moyen Âge, mais celles des temps tout à fait primitifs ; avec les vocabulaires bornés et les œuvres à l’état d’enfance7

26Elle continue en comparant des récits aux « contes des nourrices » et justifie l’absence d’ordre dans lequel ils sont racontés par une comparaison avec les contes de Perrault :

C’est extrêmement logique car il n’y a pas de raison pour mettre la Barbe-Bleue avant plutôt qu’après Peau d’âne.8

27Les légendes et chansons de gestes canaques font donc partie, aux yeux de Louise Michel, de cette littérature en laquelle se croisent littérature populaire et savante, littérature pour la jeunesse et pour les adultes. Elles s’intègrent à ce corpus de contes, histoire, récits historiques ou légendaires qui sont entrés dans l’édition pour la jeunesse et en sont devenus des « classiques ». À de nombreuses reprises, Louise Michel évoque le public de ces récits comme un auditoire enfantin :

Si tu étais dans la case de ton père, il bercerait tes enfants dans ses bras, le vieux Tomaho aux cheveux blancs ; dans la case de ton père il leur chanterait, pour les endormir, la chanson de guerre des aïeux9

28Et elle répète plus loin :

Les enfants et les jeunes filles écoutent dans un silence charmé10.

29La référence aux contes issus de la culture orale populaire, les allusions au Moyen Âge suggèrent que Louise Michel offre ces textes « aux amis d’Europe » comme on donnerait à des lecteurs de tous âges des légendes bretonnes, des récits tirés de Tite Live ou de la Chanson de Roland. D’ailleurs, quand elle republie chez Kéva les Légendes et Chants de gestes canaques en 1885, c’est chez une éditrice qui se spécialisait en publications régionales ou destinées aux enfants.

30On sait que Louise Michel a adapté des récits traduits par Daoumi, son informateur kanak, qu’elle considère comme son « frère » : la première semble-t-il dans le paysage littéraire de la Nouvelle-Calédonie, elle a accueilli le monde kanak dans le concert universel des cultures. Elle nous initie donc à un véritable et essentiel décentrement par rapport à la pensée et aux stéréotypes européocentristes de l’époque. Il y a une leçon de subversion dans sa manière de poétiser l’univers légendaire. Le monde créé dans les récits est présent ici et maintenant, pour lui-même, non en fonction de jugements venus d’au-delà des mers. Elle ouvre donc la voie à la reconnaissance d’une nécessaire inter-culturalité : elle donne à Daoumi le nom de « frère », elle s’intéresse au bichelamar, elle feint d’adopter des repères kanak dans son texte, par un effet de caméléonisme littéraire :

Le travail des polypiers continue, sourdement, et les jours se versent sur les jours.

Et nous, pris par le grand silence, pas les flots, par le désert, c’est à peine si, à l’igname nouvelle, nous songeons à retourner le sablier11.

31Elle introduit dans les mots et phrases françaises des interjections et des mots des langues kanak, pour faire reconnaître l’expressivité de ces langues que Jules Garnier avait renoncé à transcrire, nous privant ainsi d’un témoignage essentiel !

32Ce que nous pouvons retenir du message de ces textes, c’est le respect, la tolérance, la générosité. Plus spécifiquement, Louise Michel transmet la valeur de l’imagination, du rêve, elle met en valeur cette « reine des facultés » dans les œuvres de la littérature orale kanak, elle chante les savoirs que l‘on trouve dans la nuit, dans une perspective romantique qui fait de la nuit le temps des révélations.

33Quelques-uns des personnages de ces contes et légendes sont des enfants et des jeunes filles, ce qui pourrait faciliter l’adhésion du public jeune.

34Écrire en adoptant le point de vue d’un enfant, et surtout à la première personne, est depuis fort longtemps un moyen sûr pour provoquer l’identification entre le jeune lecteur et le personnage. C’est ce que nous trouvons dans le texte récent de Catherine Régent, Emma de Ducos, fille de déporté qui nous servira pour établir la présence d’un certain nombre de stéréotypes dans la littérature enfantine. Il s’agit dans ce texte élégiaque de plaindre la malheureuse héroïne et de pleurer sa mort. La figure de Cosette plane sur ce récit : Emma fait preuve de toutes les vertus demandées aux filles, en particulier l’obéissance aux parents, la douceur, une nature aimante. Mieux encore elle aime apprendre, est curieuse et cet esprit d’observation rend la lettre-journal moins artificielle. L’histoire mène Emma depuis Paris, où elle assiste à quelques épisodes de la Commune, comme l’incendie de Paris, à Nouméa, à Ducos, où elle meurt de la tuberculose après avoir croisé Louise Michel dans son rôle d’institutrice, avant et après l’évasion de Rochefort. On assiste là à la transformation de l’histoire en légende par réduction à quelques épisodes forts, considérés comme typiques : par exemple, lors du siège de Paris, l’auteure insiste sur le fait que les animaux du Jardin des Plantes et même du rat ont été au menu des Parisiens. Un tel récit fait partie de cette invention de la tradition sur laquelle s’appuie, dit-on, la fabrication d’une nation. Le récit et surtout le personnage sont un prétexte pour une opération idéologique : transmettre aux enfants une image de la Commune, certes réduite, puis un petit tableau sur les conditions de survie des déportés à Ducos. Louise Michel y acquiert une stature mythique.

35Pourquoi la référence aux déportés de la Commune est-elle si importante dans l’imaginaire d’une société pourtant peu portée vers les idéologies de la révolution ? Le malheureux sort des déportés répond à plusieurs des critères qui caractérisent les récits favorisés par l’affirmation d’identités communautaires :

Le passé acquiert une telle force à une triple condition : que les groupes choisissent des récits qui manifestent leur unicité, leur ancienneté et leur cohésion12.

36En effet, l’histoire d’Emma est exemplaire de l’entraide qui prévaut parmi les meilleurs des déportés ; elle donne une ancienneté certaine aux habitants d’origine européenne en Nouvelle-Calédonie. De plus, les déportés ne sont pas frappés de l’opprobre qui s’attache encore aux bagnards de droit commun. L’histoire des communards donne donc un aspect sinon flatteur du moins estimable et même respectable à la population d’origine européenne. Enfin, par les souffrances du groupe et celles d’Emma, le récit permet à tous les lecteurs de communier dans la compassion. Ainsi, ce petit livre met-il en intrigue certaines des valeurs les plus sûres pour cimenter l’unité identitaire du groupe européen : la souffrance collective et les luttes héroïques, c’est pourquoi, de façon assez improbable, c’est la figure mythique de Louise Michel qui est promue.

37Un autre stéréotype de la littérature enfantine, c’est le récit de voyage, depuis Swift et les adaptations de Gulliver. Jules Verne a illustré ce motif dans de nombreux romans. Dans la littérature pour la jeunesse de Nouvelle-Calédonie, la structure du récit de voyage est bien présente, dans Le Voyage ou Minimax et Mélanie à la conquête de leur monde, dans Les Sentiers de l’Ouest, dans Mèyènô et même sous une forme un peu différente dans Le Totem perdu, qui implique le premier voyage à Lifou d’un enfant que la rupture de son père avec sa tribu a rendu complètement citadin et coupé de ses racines. Nous trouvons d’autres types de voyage, dans La Vengeance du banian, où le rêve permet d’entrer dans le pays des ancêtres, voyage initiatique également dans Kao.nc, et avec une certaine malice car ce sont les circuits intégrés d’un ordinateur, objet culte de la société post moderne, qui vont former les voies d’accès à la parole de la grand-mère disparue.

38Le livre de Noëlle Ménager-Stahl, Le Voyage ou Minimax et Mélanie à la conquête de leur monde, paru en 1995, est tout à fait représentatif de l’enthousiasme né de la paix sociale permise par les Accords de Matignon. Muriel Perronnet13 a bien étudié ce texte et elle en fait « une véritable saga du métissage » et elle ajoute « tout ce qui fait la Nouvelle-Calédonie y est » ; il faudrait nuancer car en dehors de Nouméa, c’est la côte Est qui se taille la part du lion, les héros se promettent d’effectuer un voyage ultérieur, pour découvrir la Chaîne et la côte ouest. Les héros, un jeune garçon métis et son amie Mélanie, sont investis d’une mission : chasser les dragons ! Au cours de leur périple, ils vont découvrir, avec le lecteur que ce sont toutes les discordes, querelles et animosités qui empoisonnent la vie sociale, qu’il s’agisse de la famille ou des relations intercommunautaires.

Le petit garçon réalisait que les dragons n’habitent pas de mystérieuses grottes, mais simplement le cœur des adultes et qu’ils se nomment : Rancune, Égoïsme, Jalousie, Paresse, Lâcheté.

39Les enfants agissent comme des facteurs de retour à l’harmonie et à l’entente entre les hommes.

Ils avaient pris conscience que chacun vit avec des dragons. Et à travers l’expérience de tous les êtres qu’ils avaient rencontrés dans ce voyage, ils avaient compris que la vie se donne, se porte, se gagne, se protège, se partage, mais qu’elle ne se prend pas, ni ne se gâche et que son origine se confond avec son but : aimer14.

40On voit que cette leçon est sensiblement la même que celle de La Vengeance du Banian, elle synthétise des valeurs évangéliques et kanak.

41Le livre se conclut par une coutume que les enfants offrent au grand chef, grand père de Mélanie, et par un discours de celui-ci intégrant le petit métis à la société kanak :

Petit Maximilien, tu es brave, tu as du cœur, le cœur qui fait le courage et le cœur qui donne, le cœur qui partage, le cœur qui voit, le cœur qui rit, le cœur qui comprend, le cœur qui aime le pays et les gens. Tu appartiens complètement à ce clan, ton totem est Grand-Mère Lézard, tu peux lui parler, déjà elle t’écoute.

Je veux que chaque année, tu plantes et offres tes ignames avec nous ; tu appartiens à ce tertre15.

42De plus, le chef offre à Maximilien des bambous gravés que lesquels sont dessinées toutes les péripéties de leurs aventures : jusque dans l’univers symbolique, l’assimilation est faite. Ce voyage vise à intégrer la brousse dans l’imaginaire calédonien en tant que porteuse de valeurs de partage possible ; il offre également un espace commun pour l’identité dans un pays multiculturel, sur la base du respect de la culture des primo-habitants. Maximilien est ainsi « adopté » par un groupe social kanak. Il y a là une utopie, certes, mais porteuse d’espoir pour l’avenir. Pour qu’une « nation calédonienne » naisse un jour, il faut bien découvrir, selon les mots de Muriel Perronnet « une Calédonie aux paysages aussi diversifiés que les gens qui l’habitent » (p. 62). On notera également que l’imaginaire des héros puise ses références dans la culture livresque européenne, dans les dessins animés japonais ou américains (Bambi et Goldorak) et dans les légendes kanak, et ensuite que les personnages rencontrés permettent à l’auteure de représenter de nombreuses façons d’être calédonien avec des facettes culturelles et linguistiques complémentaires. Le monde représenté par cet auteur n’est pas bipolaire, il inclut toute la variété de la population calédonienne. Ce livre porte une attention particulière aux spécificités du parler régional en Nouvelle-Calédonie, ce qui donne aux dialogues un parfum de terroir et beaucoup d’humour. Publié en 1995, ce livre, par la prise en compte du parler local annonce une entreprise mise en œuvre depuis 2001 par le Centre culturel Tjibaou et les éditions Grain de sable avec les albums bilingues.

43Une volonté semblable de représenter la brousse calédonienne, la côte ouest, dans toute sa beauté naturelle et la diversité de la population anime deux courts romans de Claudine Jacques. Les sentiers de l’ouest mettent l’accent sur la découverte de l’histoire de la région qui sépare Boulouparis de la Foa, tandis que Le Piège s’attache à donner le sens de l’ouverture aux autres, avec implicitement une critique du sort fait par les Occidentaux à leurs marginaux. Voilà ce qui est dit de Volta, un homme un peu dérangé qui vit en clochard, accusé à tort d’agression :

Emile le premier s’était assis à côté de lui, sans appréhension. Des êtres semblables à Volta étaient nés dans sa tribu au fil des générations, des êtres différents dont on devait s’occuper sans relâche. Ils venaient de ce temps où l’homme se séparait des dieux anciens, perdait sa queue de lézard, ne gardait que quelques écailles de tortue sur son crâne ou ses genoux, ou sortait difforme de la mue d’un serpent. Il n’avait pas encore pris véritablement forme humaine, en échange il possédait encore des dons incroyables et pouvait parler aux rochers et aux arbres, aux oiseaux et aux esprits. Volta était de ces êtres-là, rabougri, déformé, mal aimé des vivants et pourtant magnifique.16

44Dans Les Sentiers de l’ouest, l’auteure a pris plaisir à faire parler ses personnages avec la langue du pays, le français régional. Les interjections comme Awa, Baylone, Aouh toi !, ça de wizzz, jalonnent les dialogues. On trouve aussi des constructions particulières, comme « Tu connais, c’est vieux » ou encore « tankiou bien » et même des imitations du parler des vieux immigrants javanais comme pépé Java :

Celui la na pas s’appelle, moi content dire pour toi na pas s’appelle17.

45Par ailleurs, l’auteur ne se prive pas de faire des allusions à la culture européenne, (Pénélope, Les Misérables, un repas pantagruélique) ou mondiale (Zorro). C’est que les enfants présentés appartiennent à plusieurs cultures en même temps et ils semblent avoir dépassé les problèmes liés aux origines bagnardes de leurs familles. Claudine Jacques nous présente un monde très mélangé, dont les croyances semblent syncrétiques : la mère de Fred et Pierrot balaie l’église et l’orne de fleurs, mais en même temps, les enfants croient à l’efficacité de la magie kanak. Ils se rappellent l’histoire de la malédiction amenée sur un conducteur de bulldozer de Nouméa qui avait mis au jour et dérangé des squelettes, des crânes et des poteries appartenant à un cimetière ancien. Si la jeune fille zoreille n’y croit pas, elle se fait rabrouer :

– Tu crois aux esprits des lieux ?

Pierrot se retourna, outré.

– Devine ! 18

46Aucun des livres pour enfants n’élude cette question : ils prennent très au sérieux les croyances au boucan, aux esprits, à la survie des morts, et surtout aux messages envoyés par les animaux, par exemple la tourterelle blanche dans Kao.nc. Il est piquant de constater qu’au nom d’une idée rationnelle qu’on pourrait formuler « il faut respecter la culture kanak », on présente comme de l’ordre du fait indiscutable des éléments magiques. Cela sert en fait une idéologie qui a été celle du grand réveil de la revendication identitaire «caldoche », à savoir que les habitants de la Nouvelle-Calédonie d’origine européenne, parce qu’ils ont côtoyé les Kanak de longue date, ont de ce fait une proximité avec eux, une relation à la terre qui inclut les croyances relatives à la nature dont nous avons parlé plus haut. Ainsi Minimax, le petit métis fait la coutume à grand père requin et le bateau est sauvé… Qu’en sera-t-il de la pirogue Calédonie ?

47 Il nous faut nous pencher maintenant sur la question de la langue et des langues. Il est inutile de rappeler tous les articles de l’Accord de Nouméa concernant la reconnaissance des langues kanak comme langues d’enseignement et de culture, une avancée incontestable pour le règlement du contentieux colonial. Si le français régional est présent dans des récits pour la jeunesse avant 1998, les langues kanak ne font leur entrée dans ce champ que récemment, grâce à une politique volontariste tant de la Province nord (au travers de petits livres monolingues en accordéon de carton) que du Centre Tjibaou et de l’association Lire en Calédonie, qui ont opté pour le bilinguisme. C’est une véritable synergie qui a permis la création de récits bilingues pour des albums destinés au jeune public. Pourquoi est-ce si important pour l’avenir de la Nouvelle-Calédonie ? D’abord, les langues kanak doivent apparaître à égalité avec la langue de communication du territoire. Il y a un accord général pour estimer que, pour que les jeunes Océaniens s’approprient pleinement le livre comme outil de connaissance et d’expression personnelle, il faut que le petit Océanien n’en soit pas exclu par les langues et peut-être les illustrations. Voir sa langue écrite, la voir dans un bel album, la voir respectée et honorée, c’est le premier pas vers un bilinguisme équilibré et heureux. Il faut souligner que la présence des CD est une excellente innovation, car la musique de la langue, même lorsqu’on ne la parle pas, est en elle-même prétexte à rêverie et voyages dans l’imaginaire : il y a une poésie du son pur. On m’a dit que ces CD étaient très empruntés à la médiathèque de Rivière Salée, je ne suis donc pas la seule à ressentir cette magie.

48Outre la langue, il y a les contenus culturels. Les albums de Réséda Ponga et Maléta Houmbouy sont remarquables par leur gravité sans pesanteur. Il me semble que personne d’autre n’aurait pu évoquer de façon aussi juste, sans aucune once de condescendance, des problèmes redoutables : la nécessaire mort liée au fait d’apprendre et de connaître ou la possibilité du pardon de l’enfant à sa mère qui l’a abandonné. Dans des entretiens, Réséda Ponga a insisté sur le fait que les enfants avaient besoin de parler de la mort, de l’adoption et de tout ce qui les fait souffrir. Ils ont également besoin d’une parole d’adulte pour reconnaître leur souffrance, nommer les responsables, les aider à formuler ce qu’ils sentent, et les déculpabiliser.

49Dans Mèyènô, le couple formé par la grand-mère et la petite fille Nôe est reflété dans une mise en abyme par le couple formé par le grand-père et Mèyènô : filles et garçons tentent de tout apprendre auprès des vieux. Cependant, Mèyènô veut aller plus loin, il pose les mêmes questions que Gauguin « d’où venez-vous, où allez-vous ? ». Or le grand-père, représentant de la sagesse, n’a pas de réponse précise, et il relaie un interdit qui lui a été posé par son père : on ne doit pas se baigner dans la mer. Mais Mèyènô veut grandir, veut devenir un homme, il part, au risque de sa vie et subit plusieurs épreuves. Finalement, quand il arrive à la mer, il brave l’interdit. Son grand-père suit le même chemin et s’unit à lui dans la mer et la mort. Ainsi, on peut dire que Nôe, la petite fille a pour modèle un garçon qui veut tout savoir, et cette passion va conduire à la mort. Mais il ne s’agit pas d’un châtiment ; le texte ne prononce aucun jugement de culpabilité à l’égard de Mèyènô. J’y vois l’énoncé d’une vérité : le savoir se paie d’une sorte de mort, il ne laisse pas indemne. Ne pas chercher à savoir, c’est stagner. Pour grandir, il faut chercher à savoir, l’ancien enfant, ignorant et innocent, meurt… Mais cette mort n’est pas une séparation définitive puisque le lézard occupe l’entre-deux entre la vie et la mort. On est donc introduit avec subtilité dans une culture non bipolaire ; la vie et la mort ne s’opposent pas mais s’interpénètrent.

50Il me semble très important que soit affirmé par deux femmes kanak le droit des enfants au questionnement éthique : ce n’est pas une prérogative des adultes. Les enfants ont aussi le droit à la curiosité intellectuelle, il leur est permis de poser des questions ; ils ont le droit à la vérité, la vérité historique et la vérité humaine qui concerne la vie morale. Ils ont le droit de prendre des initiatives, de se tromper, et même de prendre des risques. L’héroïsme enfantin, sa pureté, sont valorisés dans ces deux albums.

51Un autre récit pour enfants parle de la mort, mais dans un tout autre registre. Il s’agit de Dardanelles de Fernande Le Riche. En effet, le texte part de la mort d’un animal familier et des pleurs qui marquent ce deuil. Que celui ou celle qui n’a pas essuyé des larmes à la disparition du chat, du chien, du hamster, du lapin frisé, du poisson rouge, de la perruche, se manifeste ! Mais il s’agit d’un cancrelat qui a vécu et mangé force papier buvard dans le bureau de l’écolière Mathilde. De cet improbable animal de compagnie découle un ton de part en part parodique. C’est un livre malicieux pour enfants sages, qui ne connaissent d’autre chahut que de faire tomber leur règle tous les quarts d’heure, pour sonner le glas en l’honneur de Dardanelles ! Leur tenue de deuil se manifeste par un cercle d’encre autour de l’encrier ! Un faire part parodique est envoyé par les élèves, et le texte s’amuse à suivre les différents avatars de la gent cafarde, du vice-amiral Blatte à Jean Dardanelles, lieutenant au Royal Cafard, en passant par un couple voyageur, les Cancrelah et un artiste peintre de Londres, Mr Cockroach. L’élève Missiane prononce l’éloge funèbre, avec tous ses poncifs : excellentes qualités de Dardanelles et regrets éternels, promesse du souvenir : « d’où tu nous contemples, dors en paix. Sois persuadé, cher Dardanelles, que nous ne t’oublierons jamais ».

52 Ce sont les jeux de mots, les inventions langagières, comme la « misoblattie », les allusions littéraires à La Fontaine surtout, un saupoudrage de citations latines, les jeux de disproportions et de miroir entre le monde humain et celui des cancrelats qui entraînent dans un univers de fantaisie. Comme tout se passe dans une école, le lecteur peut projeter ses propres expériences et souvenirs plus ou moins rêvés.

53La fantaisie est également le principe du petit livre Les histoires de Lola, le poisson chirurgien. L’auteur y mêle des structures de la comptine, avec ses bouts rimés ou assonancés et le principe de l’histoire drôle, par application au domaine des poissons du vocabulaire et des actions humaines. Sans trop avoir l’air d’y toucher, ces courts récits engagent à se méfier de l’alcool et prônent l’entraide et l’amour par l’exemple puisque Lola et le poisson clown tombent amoureux. La fantaisie est une composante importante de l’humour et de la capacité à dépasser des situations difficiles avec le sourire. Parmi les autres valeurs transmises par les textes écrits pour la jeunesse, on peut citer le respect, sous différentes modalités : respect des autres, de leur humanité, de leurs croyances. Respect des adultes, des anciens. Solidarité intergénérationnelle.

54Dans les textes qui mettent en scène des enfants kanak, il s’agit souvent de la grand-mère ou du grand-père, mais les livres de Nicole Calandra et Louna Tcherko parlent aussi des parents, avec leurs lots de problèmes : une mère abandonnée par son mari, un homme qui boit et frappe, chez Louna Tcherko, des parents coupés de leurs racines dans Le Totem perdu. Les repères sont donnés par la génération des grands parents, tandis que les parents semblent presque aussi perdus que les enfants. On pourrait argumenter à propos de L’Enfant Kaori/Wanakat Kaori que la mère se soumet à la fois à la gardienne des eaux et à son mari ; elle semble donc plus épouse que mère. À la fin du texte, par une sorte d’inversion, c’est l’amour immense de l’enfant qui est inconditionnel : vivifié par les pleurs de la mère, nimbé par une bruine de pluie et de sève, l’enfant arbre pardonne, tel un nouveau Christ, après s’être cru abandonné. Les textes montrent que les enfants sont élevés comme il faut non seulement par les parents mais aussi par l’ensemble des générations composant la famille : il y a là un accent très océanien, me semble-t-il. On pourrait encore ajouter que L’Enfant Kaori/Wanakat Kaori transpose sur le plan symbolique, à destination des enfants, un problème historique et moral, à savoir la possibilité du pardon après les drames d’Ouvéa. En effet, cet album est publié l’année même des cérémonies de pardon à Ouvéa. Il signifie aux enfants que ce pardon est enraciné dans l’univers symbolique. Comme l’enfant de la nature sacrée pardonne à sa mère, les peuples pardonnent à ceux qui les ont offensés et blessés.

55Pour terminer, revenons à la question posée en introduction : ces messages sont-ils spécifiques à la Nouvelle-Calédonie ?

56En tant que valeurs humaines, respect, entraide, amitié, amour, humour, sont des valeurs universelles. Mais ces récits sont toujours ancrés en Nouvelle-Calédonie, ne serait-ce que par allusion à un faux caféier ou par quelques détails d’ici, qu’il s’agisse de la faune et la flore ou de l’histoire. Par exemple, le couple Cancrelah (sic) de Fernande Leriche part en Inde « dans la malle d’un Indien qui devait bientôt quitter ses engagistes pour retourner dans sa patrie ». Du point de vue de l’ancrage dans les paysages calédoniens, dans la société calédonienne de la ville ou de la brousse ; l’illustration joue un rôle capital, au point qu’elle se substitue parfois à la moindre consistance du texte à cet égard.

57Plus généralement, les auteures ont toutes le souci de faire surgir problèmes et aventures dans un monde réel moderne, même s’il va s’ouvrir à la fantaisie et à la magie. Il y a donc adaptation à un contexte océanien, par exemple dans la cérémonie de Noël rapportée dans Minimax et Mélanie à la conquête de leur monde. On mange du bougna au poisson, tandis que Jésus, un bébé potelé, rit dans la crèche et que toutes les communautés se rejoignent dans un Gloria de la fraternité : l’illustration de Paula Boi a très bien su capter cet aspect pluriel et syncrétique.

58La littérature pour la jeunesse n’échappe pas à un aspect didactique, puisque les auteures y projettent leurs souhaits pour la société à venir, tendent à former leur modèle de l’adulte de demain. C’est bien là que se trouve la grande difficulté de l’écriture pour la jeunesse, car de tous temps, les enfants souhaitent échapper à la tutelle et à l’autorité du monde des adultes et à chercher leurs propres satisfactions ; ils recherchent donc une littérature de la subversion et de la liberté, comme l’a magistralement montré Pierre Péju dans La Petite fille dans la forêt des contes. Pour les convaincre il faut leur plaire et ne leur enseigner que de façon détournée. La lecture doit rester un plaisir.

59La recherche de la liberté est représentée souvent par le temps des vacances, dans les récits de Claudine Jacques, par exemple Les Grandes Vacances, où un petit « Zoreille » et un enfant mélanésien deviennent des amis, dans Le Totem perdu, dans Le Voyage ou Minimax et Mélanie à la conquête de leur monde. Ce n’est pas un simple déclencheur propice à l’aventure. En effet, dans la mesure où on peut discerner une tendance à dessiner une utopie politique et sociale dans ces textes, on peut rejoindre les remarques d’Alain Jay dans une récente livraison de Correspondances Océaniennes consacrée à l’insularité. Il souligne l’unanimité avec laquelle les habitants de la Nouvelle-Calédonie disent que c’est un pays idéal pour élever des enfants, et il rapporte cette croyance à l’utopie insulaire « comme si la Nouvelle-Calédonie cherchait à troquer son statut d’ancienne colonie pénitentiaire contre celui de colonie de vacances ». Poursuivre ce questionnement nous emmènerait vers une déconstruction de l’imaginaire autorisé par les récents accords mais ce lien possible nous conduit à voir que la littérature pour les enfants est prise dans les mêmes contradictions que la littérature pour adultes et la société toute entière. Ce n’est pas un petit coin protégé, indemne de toute souffrance, un jardin d’Eden. Dans un double mouvement, ces contes et récits tout à la fois décrivent le monde réel et le modélisent, l’interprètent en fonction de ce que les auteures perçoivent comme enjeux sociaux et éthiques.

60Jean Perrot, il y a déjà plus d’une dizaine d’années, percevait dans la littérature de jeunesse publiée en France de « nouveaux territoires du féminin ». Qu’en est-il ici ? D’abord, l’avancée des femmes dans l’écriture de jeunesse est un phénomène récent en Nouvelle-Calédonie, surtout en ce qui concerne les femmes kanak. Dans les textes, on peut constater que le temps de la culture unique, de l’autarcie, est révolu. Ce qui est à l’ordre du jour, c’est le partage, avec des échanges parfois curieux : les illustrations de nombreux ouvrages de jeunesse « océanisent » les personnages et le décor, mais c’est le mouvement inverse qui s’observe dans les deux albums de Réséda Ponga et de Maléta Houmbouy : par quel biais accède-t-on le plus directement à l’universel ? Ce n’est jamais direct ni facile… Il est sans doute important que simultanément un enfant se sente impliqué dans l’histoire, qu’il puisse s’identifier aux héros et que cet enfant calédonien puisse comprendre que le héros est aussi le voisin, l’autre, son frère sur un chemin assurément semé d’embûches.

61Enfin, les albums Méyénô et L’enfant Kaori témoignent, me semble-t-il, d’une quête de l’origine, de la profondeur de la culture, et par là, ce sont des œuvres qui témoignent clairement de la résistance à l’uniformisation et à la mondialisation : alors que de nombreux textes prennent acte des références culturelles bigarrées des enfants, ces deux albums ainsi que plusieurs récits amenant les enfants en brousse présentent le désir de revenir à la source des valeurs, de la sincérité, de l’authenticité. C’est pourquoi je verrais dans cette posture moins l’Artémis évoquée par Jean Perrot (Artémis est une déesse de la vie sauvage, dont les servantes sont appelées des ourses) qu’une moderne Thétis, la mère d’Achille : elle tente, en plongeant l’enfant dans la culture authentique, de lui assurer son identité immortelle.

62Pour citer cet article :

63Dominique Jouve, « Recherche identitaire et souci de l’Autre : la littérature jeunesse écrite par des femmes en Nouvelle-Calédonie »,  Loxias,  Loxias 25,  mis en ligne le 15 juin 2009, URL: http://revel.unice.fr/loxias/document.html?id=2886

Notes de bas de page numériques

1 D. Escarpit, article « Jeunesse » du Dictionnaire International des Termes de Critique Littéraire.
2 Voir Annexe.
3 La vengeance du banian, p. 109.
4 La vengeance du banian, p. 121.
5 La vengeance du banian, p. 106.
6 La vengeance du banian, p. 107.
7 P. 19 in Louise Michel, Légendes et chansons de gestes canaques. Aux amis d’Europe, Grain de Sable, Nouméa, 1996, 87 pages.
8 Légendes et chansons de gestes canaques, Aux amis d’Europe, p. 19.
9 Légendes et chansons de gestes canaques, Aux amis d’Europe, p. 36.
10 Légendes et chansons de gestes canaques, Aux amis d’Europe, p. 47.
11 Légendes et chansons de gestes canaques, Aux amis d’Europe, p. 64.
12 P. 64 in Eric Keslassy, Alexis Rosenbaum, Mémoires vives. Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Bourin Éditeur, 2007, 135 pages.
13 Le métissage dans la littérature calédonienne, Mémoire de D.E.A. Imago Mundi, sous la direction de François Bogliolo et Dominique Jouve, Université de la Nouvelle-Calédonie, 1998, 123 pages.
14 P. 72 in Noëlle Ménager-Stahl, Le voyage ou Minimax et Mélanie à la conquête de leur monde, 1995, éditions du Chien bleu.
15 Le voyage ou Minimax et Mélanie à la conquête de leur monde, p. 73.
16 In Claudine Jacques, Le Piège, Les Éditions du Niaouli, 1999, p. 36.
17 In Claudine Jacques, Les Sentiers de l’Ouest, CDP, 2002, p. 20.
18 In Claudine Jacques, Le Piège, p. 38.

Bibliographie

BOGLIOLO François, Entre langues et terre, Émergence de la littérature néo-calédonienne, écriture et identité d’une île, 1774-1909, Habilitation à diriger des recherches, Université de Paris III Sorbonne-Nouvelle, 2000, 507 pages.

JOUVE Dominique, Bryant, Lia, Gill, Judith, Tedmanson, Deirdre : “If I Don’t Speak to My Child in My Own Language, Then Who Will? Kanak Women Writing Culture For Children”, in Kunapipi, Journal of Postcolonial Writing, special issue on “Women of the South Pacific”, Volume XXVII, number 2, 2005, pages 9-22.

JOUVE Dominique, « Le mythe à l’épreuve du livre : Téa Kanaké, l’homme aux cinq vies », in Outremer et Mondialisation, coordonné par Bernard Rigo, à paraître, publications du CNRS.

KESLASSY Eric, ROSENBAUM Alexis, Mémoires vives Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Paris, Bourin Éditeur, 2007, 135 pages.

PERONNET Muriel, Le métissage du texte dans la littérature calédonienne (1970-1997), mémoire de D.E.A. sous la direction de François Bogliolo et Dominique Jouve, 1998, Université Française du Pacifique.

PERROT Jean : Sur le site web : http://www.citrouille.net , on trouvera un article de Jean Perrot consacré à Téâ Kanaké, daté du 29 avril 2004, et une entrevue entre Patrice Favaro et Denis Pourawa, réalisée en juin 2003 et mise en ligne en avril 2004.

PERROT Jean, Du jeu, des enfants et des livres, Paris, Editions du Cercle de la librairie, 1987, 348 pages.

PERROT Jean, Art baroque, art d'enfance, Presses Universitaires de Nancy, 1991, 348 pages.

Annexes

NB : Les livres sans indication de lieu d’impression sont imprimés à Nouméa.

Nicole Calandra, Le Totem perdu, illustrations Pascal Phalippou, CDP/Grain de Sable, 2004,155 pages.

Sophie Gouin, Les Histoires de Lola, le poisson chirurgien, éditions Lilia Calédonie, 2006, 24 pages.

Maleta Houmbouy, L’enfant Kaori/Wanakat Kaori, illustrations Isabelle Goulou, Grain de Sable/ Centre Cuturel Tjibaou, [s.p.].

Claudine Jacques, Les Grandes Vacances, Les Éditions du Niaouli, 1994, 11 pages.

Claudine Jacques, Le Piège, Les Éditions du Niaouli, 1999, 84 pages.

Claudine Jacques, Kao .NC ou le vrai voyage de Clara, illustrations de Paula Boi, CDP/ Les Éditions Grain de Sable, 2001, 65 pages, plus un livret pédagogique..

Claudine Jacques, Les Sentiers de l’Ouest, CDP, 2002, 90 pages.

Fernande Leriche, Dardanelles, illustrations Philip Markham, 2000, Association des Amis du Livre et de la reliure, 22 pages.

Noëlle Ménager-Stahl, Le voyage ou Minimax et Mélanie à la conquête de leur monde, 1995, éditions du Chien bleu, 82 pages.

Louise Michel, Légendes et chansons de gestes canaques, Aux amis d’Europe, Grain de Sable, Nouméa, 1996, 87 pages [édition épuisée].

Louise Michel, Légendes et chansons de gestes canaques (1875), suivi de Légendes et chants de gestes canaques (1885) et de Civilisation, Presses Universitaires de Lyon, 2006, 238 pages.

Réséda Ponga, Mèyènô, illustrations Laurence Lagabrielle, ADCK/ Grain de Sable, 2004, bilingue français-ajië [s.p.]

Catherine Régent, Emma de Ducos, fille de déporté, éditions du Cagou, 2003, coll. La Bibliothèque du Caillou, 78 pages.

Catherine Régent, Légendes pour un pays tome 1, Editions du Belvédère, 1983.

Catherine Régent, La pirogue enchantée, Editions du Belvédère, 1984.

Catherine Régent, Légendes pour un pays tome 2, Editions du Belvédère, 1986

Catherine Régent, Chasse et dérapage, Editions du Cagou / Hachette, 2003, coll. La Bibliothèque du Caillou

Isabelle Revol, Ma couleur à moi, éditions Catherine Ledru, 2002.

Isabelle Revol, Fleur d’igname, éditions Catherine Ledru, 2001.

Louna Tcherko, La Vengeance du Banian, illustrations Arnaud Pheu, CDP/Grain de Sable, 2003,133 pages.

Louna Tcherko et Sandro Emilio, Au cœur de la pierre, éditions du Cagou, 2001, 99 pages.

- À but documentaire (illustrations Nicolas de la Tullaye) :

Patricia Blondy : Le p’tit génie calédonien, Wako le corbeau, 2005, éditions Aloès, [s.p.].

Patricia Blondy, Juliette la roussette, 2002, éditions Aloès, [s.p.].

Pour citer cet article

Dominique Jouve, « Recherche identitaire et souci de l’Autre : la littérature jeunesse écrite par des femmes en Nouvelle-Calédonie », paru dans Loxias, Loxias 25, mis en ligne le 15 juin 2009, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lejdd.fr/Politique/index.html?id=2886.


Auteurs

Dominique Jouve

Transcultures, CNEP. Professeur des universités en langue et littérature françaises. Agrégée des Lettres Classiques, ancienne élève de l’Ecole normale Supérieure de Fontenay-aux-Roses, membre du Conseil scientifique de l’A.U.F., est Docteur d’état en lettres et sciences humaines (Université de Paris X-Nanterre). Directrice de l’équipe d’accueil EA 3327 à l’université de la Nouvelle-Calédonie de 1993 à 2007, elle a été la responsable scientifique (avec François Bogliolo) de l’édition des œuvres complètes de l’auteur calédonien Jean Mariotti (13 volumes). Membre de l’équipe C.N.E.P. depuis 2008. Elle coordonne la section Pacifique de l’Année Francophone internationale depuis 1994 et rédige l’article sur la Nouvelle-Calédonie chaque année.