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Frédéric Jacques Temple, l’aventure de vivre

Texte intégral

Lécrire n’est qu’une des nombreuses formes du vivre1.

Quand je lus Rimbaud, je ne pensai pas à lui comme poète. Mallarmé prétendait que Rimbaud s’était amputé de la poésie. Je n’en crois rien. En réalité, il l’a larguée comme on largue les amarres ou comme on déleste un navire pour qu’il aille plus vite et plus loin. La poésie ? Un pis-aller. Il se dirigeait vers la brousse africaine où l’attendait – auri sacra fames – son destin d’homme. Foin des poètes frileux, des salons, des cénacles, des phalanstères… C’était maintenant l’aventure de vivre2.

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Frédéric Jacques Temple, photo DR

1Les textes rassemblés pour ce nouveau numéro de Loxias sont le fruit des échanges qui ont eu lieu à Saorge et à Aiglun, du 30 novembre au 2 décembre 2007, à l’occasion du colloque Frédéric Jacques Temple, l’aventure de vivre, organisé par le C.T.E.L. En présence de l’auteur, qui a honoré ces rencontres de son amitié discrète et chaleureuse, ces trois jours ont réuni les participants autour de plusieurs conférences, de lectures et de performances, d’un concert et d’une exposition de livres illustrés. Alain Clément a présenté les lithographies et les gouaches des ouvrages pour lesquels il a collaboré avec l’auteur3. Pierre Charvet nous a fait entendre les pièces qu’il a composées à partir de ses poèmes4. Des lectures, par Frédéric Jacques Temple, par Patrick Quillier accompagné aux percussions de Sérgio Morais, par les étudiants de la section Théâtre et par les étudiants du Master de Littérature, ont ponctué ces journées.

2 Ce deuxième colloque consacré à Temple, presque dix ans après celui de l’université de Nanterre qui ouvrait la voie en 19995, a proposé de faire une halte dans l’aventure d’une écriture, désormais constituée en œuvre. Née avec la guerre, contre le naufrage que cette dernière a représenté – « La guerre m’a déterminé à écrire », nous confiait FJT lors du colloque – cette œuvre, romanesque aussi bien que poétique, se construit dans une série de fécondes contradictions qui la tiennent tendue entre l’éloge de la diversité heureuse du monde et la description lucide des machines de destruction, entre la mémoire la plus archaïque et l’invention de l’avenir, entre l’attachement aux lieux de l’enfance et l’élan du départ. À l’écart des modes et des chapelles, Frédéric Jacques Temple a noué de fructueuses amitiés artistiques et littéraires (H. Miller, B. Cendrars, Joseph Delteil, R. Aldington, Serge Michenaud, Jean Carrière, Robert Marteau…).

3Ces rencontres à Saorge et à Aiglun ont d’abord voulu donner toute leur place aux dialogues de Frédéric Jacques Temple avec la musique, avec la peinture et avec d'autres poètes. Dominique Sorrente a composé, en écho, un salut « à un ami, Ulysse infatigable », tandis que Patrick Quillier ouvrait la première journée par une communication « à l'écoute » des paysages sonores de Frédéric Jacques Temple, de ses silences aussi bien que des vibrations du monde d’où naissent rumeurs et légendes. Plusieurs prises de parole ont ensuite tressé la matière de cette poésie tout entière pétrie de porosité au monde, dans une fusion spontanée avec la nature, mais constituée aussi de mémoire, mémoire de la guerre et présence de la mort comme perte primordiale ancrée au coeur même de la célébration du vivant (Catherine Portevin). Cette mémoire est également, pour Claude Leroy, celle de l’évocation des bonheurs passés, suspendant le temps pour faire advenir l’accord entre les règnes et perpétuant par vibration le bonheur de l’instant dans des échos prolongés qui révèlent le feuilletage du temps et son épaisseur. D’où les nombreux compagnons de voyage qui ponctuent cette oeuvre de leur présence amie à travers l’espace et le temps, à travers la rumination des siècles. C’est aussi la mémoire qui requiert Aude Préta-de Beaufort chez un poète éminemment conscient de sa propre précarité comme de celle du monde. Béatrice Bonhomme effectue un retour à l’aletheia, l’ancienne vérité mémoire du mage et du prophète, le poème de Frédéric Jacques Temple laissant une trace comme celle des menhirs, traversant les strates du temps et témoignant du monde et de l’homme, ce qui fait qu’il est à la fois poème taillé dans la pierre et poème de la précarité et de l’évanescence. Colette Camelin analyse, cette fois, un roman : La Route de San Romano, et s’interroge sur la référence au tableau de Paolo Uccello La Bataille de San Romano. Comment écrire ce qu’on a vu dans la violence des combats, sur l’autre versant de la vie ? Ce roman, qui reste lucide sur la guerre et son chaos, est aussi roman de la mémoire et redonne un visage à chacun des compagnons disparus. Laure Michel travaille, quant à elle, sur plusieurs récits qui évoquent la participation de l’auteur à la campagne d’Italie de 1943-1944 et montre l’originalité de Frédéric Jacques Temple dans la tradition du roman de guerre au XXe siècle. D’abord placée sous le signe de la mémoire personnelle, l’écriture devient politique lorsqu’elle cherche à inscrire l’hommage aux soldats morts dans l’espace d’une mémoire collective. Cécile de Bary s’attache, pour conclure, aux récits de Frédéric Jacques Temple dont le projet, mémoriel là encore, articule le réel et l’imaginaire d’une manière singulière, la fiction permettant de lutter contre le désenchantement du monde et renouant avec l’enfance.

4Qu’il s’agisse donc d’écrire le monde, l’Histoire ou la vie, il est apparu au fur et à mesure des échanges du colloque que cette œuvre hantée par la mémoire savait également y puiser la force prospective qui lui donne sa puissance d’affirmation de la vie.

5Béatrice Bonhomme et Laure Michel

Notes de bas de page numériques

1 Frédéric Jacques Temple, « … Poète américain », Anthologie personnelle, Arles, Actes Sud, 1989, p. 10.
2 Frédéric Jacques Temple, « … Poète américain », Anthologie personnelle, Arles, Actes Sud, 1989, p. 8.
3 Les principaux ouvrages issus de cette collaboration sont : L’Hiver, livre accordéon, illustrations d’Alain Clément, Montpellier, La Murène, 1966 ; Ode à Santa Fe, lithographie d’Alain Clément, Les Presses du Jardin, Nîmes, 1990 ; Calendrier du Sud, illustration d’Alain Clément, coll. « Poésie en poche », Marseille, Autres Temps, 1998 ;  À l’ombre du figuier, gouaches d’Alain Clément, Montpellier, Fata Morgana, 2002 ; Sous les branches, gouaches d’Alain Clément, livre d'artiste, Rochefort-du-Gard, Alain-Lucien Benoit, 2006 ; Molène, gouaches d’Alain Clément, livre d'artiste, Rivières, 2007.
4 Pierre Charvet a notamment composé L’Ombre de la lune, pour voix et ordinateur, Petite suite au paradis perdu, pour violoncelle et piano, ainsi que Retour, dans la traduction en occitan de Max Rouquette, pour voix jouant du violoncelle. Cette dernière pièce, inédite, a été interprétée pour la première fois à Saorge, à l’occasion du colloque, par Adèle Charvet.
5 Claude Leroy (dir.), À la rencontre de Frédéric Jacques Temple, RITM, n° 23, Centre des Sciences de la Littérature Française de l’Université Paris X, Nanterre, 2000.

Pour citer cet article

« Frédéric Jacques Temple, l’aventure de vivre », paru dans Loxias, Loxias 21, mis en ligne le 15 juin 2008, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lejdd.fr/Politique/index.html?id=2407.