Loxias | Loxias 21 Frédéric Jacques Temple, l'aventure de vivre |  Frédéric Jacques Temple, l'aventure de vivre 

Claude Leroy  : 

L’art d’évoquer les minutes heureuses

Résumé

Dédoublé entre Frédéric-Florestan et Jacques-Eusébius, F. J. Temple est voué à l’évocation des bonheurs passés, dont ses poèmes tirent leur existence en suspendant le temps pour faire advenir l’accord entre tous les règnes qui est le signe d’élection par excellence de cette poésie. Une vibration perpétue le bonheur par échos prolongés qui révèlent l’épaisseur du temps et favorise la « rumination des siècles ». « Poèmes-voyages » ou « poèmes-stations » s’allient dans un dispositif de commémoration singulier : s’y exprime ce qui émeut au plus vif et pourtant le poète se tient dans la distance d’un point de vue inscrit au futur antérieur. « Ce qui aura été » est consigné dans le poème pour y être partagé. De là le nombre élevé d’intercesseurs, de compagnons de voyage et d’aventure, qui ponctuent cette œuvre de leur présence amie. De là aussi le goût de Temple pour les dictionnaires et la « chasse infinie » des vocables. De là ce « temps ample » qui scelle ici le bonheur.

Index

Mots-clés : bonheur , double, évocation, futur antérieur, intercesseurs, temps

Chronologique : XXe siècle

Plan

Texte intégral

1« Qui a deux maisons perd la raison », si l’on en croit Eric Rohmer qui met ce proverbe en exergue des Nuits de pleine lune. Mais qu’advient-il de celui qui a deux prénoms ? Est-il destiné à l’aventure de vivre en double sous la tutelle de Janus Bifrons ? Cette aventure ne serait pas sans danger pour l’identité de celui qui écrit. Mais l’hypothèse a de quoi séduire un lecteur du poète : rechercher dans l’œuvre de Frédéric Jacques Temple la place de Frédéric et celle de Jacques conduit peut-être vers quelques-uns de ses secrets d’écriture. Est-ce tantôt l’un qui prend la plume et tantôt l’autre, à la façon dont Pessoa se distribue en hétéronymes ? L’un se charge-t-il d’assurer le spectacle sous le regard de l’autre ? On rêverait de visiter les coulisses où se règle ce numéro de duettistes car c’est bien de duettistes qu’il s’agit et Frédéric Jacques Temple quand il signe prend soin de ne pas assujettir Jacques à Frédéric par un trait d’union. Il les juxtapose. Il se juxtapose à lui-même. Et ses amis le savent qui le divisent — ou le multiplient — lorsqu’ils le nomment Frédéric ou Jacques ou Frédéric Jacques ou bien FJ tout simplement.

2De toute évidence, Frédéric Jacques Temple n’aime pas le fusionnel. Le dialogue, l’échange tels qu’il les conçoit et les pratique sont réfractaires à la promiscuité, c’est l’écart seul qui les rend possibles. De Frédéric à Jacques, de Jacques à Frédéric, la relation serait-elle donc de tension entre des contraires, d’équilibre entre des complémentaires ? Et dans lequel des miroirs qu’ils lui tendent le poète préfère-t-il s’observer, s’interroger, se défier ? Frédéric et Jacques, en effet, s’ils font œuvre commune chez Temple, ont chacun leur histoire qui se donne à déchiffrer dans l’onomastique, dans l’hagiographie ou dans le vaste répertoire que compose l’attribution de ces deux prénoms à des figures historiques ou à des personnages de fiction. À Frédéric Barberousse réplique Jacques le Fataliste. Et Jacques de Voragine à Frédéric Moreau. La liste de ces antécédents serait fort longue mais peut-être ferait-elle apparaître peu à peu le double visage du poète. Un prénom, après tout, n’est rien qu’une sorte de passeport fourni par ceux qui vous ont précédé, avec ses références obligées, ses figures imposées et, en fin de compte, l’imaginaire dont ils vous nourrissent ou vous dévorent. Porteur d’un double passeport, Temple était peut-être voué aux voyages d’une identité à l’autre, mais surtout pas aux résidences fixes. D’ailleurs, ce poète est de ceux qui n’aiment pas tellement le genre poète, pas davantage qu’un autre Frédéric, du nom de Sauser, qui s’est fait renaître à Paris pour devenir Blaise Cendrars. C’était rue Saint-Jacques1, allez savoir pourquoi.

3Les histoires de doubles appartiennent au génie du romantisme et, parmi bien d’autres, à Robert Schumann. Dans ses écrits ce musicien se déployait en figures rivales sous les noms de Florestan, l’exalté, d’Eusebius, l’analyste, ou de Maître Raro, chargé d’apaiser leurs différends et de concilier leurs points de vue. Frédéric serait-il un autre Florestan et Jacques son Eusebius ? L’un saurait-il l’art d’évoquer les minutes heureuses que l’autre s’emploierait à assombrir par le rappel des heures douloureuses ? « Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses » : ce vers de Baudelaire qui apparaît deux fois dans « Le Balcon2 » est aussi célèbre qu’énigmatique. L’art d’évoquer les minutes heureuses se confond-il avec celui de les recueillir précieusement afin de s’en souvenir à volonté ? Le vers qui le suit le suggère : « Et revis mon passé blotti dans tes genoux ». Mais revivre est bien autre qu’enregistrer ou embaumer : c’est recréer par le pouvoir des mots. Tout l’art du poète est en effet d’évoquer, un verbe qui convoque les fantômes par un acte magique comme le sait bien Baudelaire : « Manier savamment une langue, c’est pratiquer une espèce de magie évocatoire. » À quoi bon convoquer les fantômes du passé si ce n’est pour leur rendre vie ? Telle est l’ambition démiurgique de l’évocateur, non pas témoigner de ce qui fut mais le faire renaître par le langage afin de le donner en partage au lecteur.

4Il n’y a pas d’événement dans la poésie de Temple, ou plutôt il n’y en a qu’un, l’avènement du poème par l’évocation dont il est le lieu. Le reste appartient à l’histoire privée et doit être réservé. On ne prétend pas pour autant voir en lui un descendant des grands rhétoriqueurs mais rien n’est moins spontané que sa poésie et il n’a jamais caché son peu de goût pour l’écriture automatique. Laissons donc un instant le débat auquel se livrent chez lui Florestan-Frédéric et Jacques-Eusébius pour interroger son art d’évoquer les minutes heureuses et examiner la sorcellerie qui le permet. Ce maître de l’évocation, on se gardera de l’appeler Maître Temple (ce qui ferait notaire) mais plutôt FJT selon l’acronyme dont il fait volontiers sa signature3, peut-être pour conjurer par un trépied de lettres sa pente au double.

5Ces « minutes heureuses » de quel bonheur sont-elles faites ? à quels traits les reconnaître ? et comment viennent-elles s’inscrire dans une durée dont par définition elles se détachent ? Les poèmes de FJT le montrent souvent aux aguets, à l’affût, à l’écoute, dans une position d’attente. Est-ce l’instant fulgurant qu’il attend ? C’est bien plutôt une suspension du temps. Au lieu d’être arrachées à la durée ou sauvées d’un désert de temps mort, les « minutes heureuses » viennent baliser le chemin en lui donnant sens et saveur. Plus que des ruptures ce sont des concrétions, et plus qu’une brèche une ponctuation du temps. Rien de la discontinuité d’une révélation violente, pathétique ou véhémente. Ce qui donne leur prix à ces instants privilégiés tient de la condensation, de la concentration ou, plus justement peut-être, de la cristallisation. Un accord se déclare alors dans une plénitude dont Temple découvre qu’elle le relie au monde. Heureuse entre toutes est la minute où le poète éprouve dans l’émerveillement qu’il prend part à ce qui l’entoure et d’abord aux éléments des trois règnes, végétal, minéral et animal.

6Ce qui donne à cet accord son pouvoir d’émotion tient à la façon dont les éléments entrent en composition comme dans un chœur. Soucieux d’accorder les règnes plus que d’en chanter les beautés séparées, FJT est un poète de l’harmonie plus que de la mélodie. Pas de minute heureuse qui ne soit reliée et il manque ici un substantif pour dire cet imaginaire du réseau : reliaison (qui ferait réchauffé) pas plus que reliement (qui subordonnerait) ne sont en usage ; reliage4 et plus encore reliure pourraient séduire mais ils sont trop spécialisés. Mais pourquoi le regretter ? Le bonheur d’être relié n’a rien de statique. Quand il suspend ces précieuses minutes, le temps ne les pétrifie pas : elles demeurent à l’état vibratoire, à l’image du colibri pour le bourdonnement duquel Temple montre la même tendresse que son ami Cendrars5. Loin d’être immobile, ce temps suspendu est parcouru d’ondes, de vagues, de frémissements à peine perceptibles, de prolongements qui donnent à l’émotion une qualité unique. Le choc importe moins que le retentissement ou les harmoniques. Une minute heureuse se reconnaît aux échos, aux ricochets, aux moutonnements, aux germinations qu’elle provoque dans l’esprit du poète. La qualité de son bonheur se mesure aux correspondances dont elle est le creuset – puisqu’il s’agit de sorcellerie évocatoire.

7Au retour de son périple Ulysse s’interroge devant ses chiens :

Où songeais-tu, mémoire,
pendant ces folles chevauchées6

8Mémoire privée qui donne à l’événement qui surgit un caractère paradoxal de retrouvailles avec soi-même, mais plus encore peut-être mémoire immémoriale qui fait de chaque pierre une stèle, de chaque oiseau un messager, de chaque arbre un témoin. La mémoire chez FJT comme chez Ulysse est toujours de la partie. Tel est l’animisme du poète que la nature se donne à lire à livre ouvert dans ces instants privilégiés. Et ce qui leur évite de se figer est cette dimension épique, l’épaisseur de temps qui se révèle partout dans la nature quand on sait se mettre aux aguets pour l’observer. C’est elle qui dispose alors à la «  rumination des siècles7 « .

9C’est un rite chez Temple que de ruminer les siècles à la faveur de minutes privilégiées. Cette rumination poétique se présente sous deux formes principales. D’un côté, on rencontre le poème-voyage, le poème-visite ou le poème-pèlerinage qui se mêlent souvent, comme dans « Un long voyage8 » qui ouvre Paysages privés, « Merry-go-round9 » dans La Chasse infinie ou l’ « Ode à Saint-Pétersbourg10 ». Pour reprendre les mots du poète, ces poèmes-là célèbrent « la route longue, l’âge épique des fruits11 ». D’un autre côté prennent place des poèmes plus brefs, poèmes-instants ou poèmes-moments, qui suspendent la marche le temps d’un éloge, comme dans « Midi » :

Tel un soupir
tombe
le silence
dans la gloire
du soleil12

10Plus concis, plus denses, ces poèmes, pour paraphraser à nouveau le poète, sont voués au « temps du mémorial » :

Voici le temps du retour aux herbages
après les grandes fenaisons
le temps du mémorial, du plain-chant
de l’enfance, érigé sur les sources
à l’orée du voyage13 

11Cette opposition entre deux gestes poétiques n’a rien de tranché et les poèmes de Florestan ne se laissent pas opposer sans reste à ceux d’Eusébius. Entre les poèmes-voyages et les poèmes-stations, les frontières peuvent être poreuses. Dans les uns comme dans les autres, qu’ils soient narratifs ou contemplatifs, épiques ou lyriques, on glisse aisément de l’âge épique des fruits au temps du mémorial, ce qui relance autrement la question du double. Un poème de Verlaine pourrait éclairer ce débat intime. Dans la deuxième des « Ariettes oubliées14 », le poète devine « à travers un murmure / Le contour subtil des voix anciennes » parce qu’il regarde le monde et le balancement des heures avec « une espèce d’œil double ». Cette troublante leçon se laisse peut-être transposer dans l’univers de Temple : l’art d’évoquer les minutes heureuses appartient-il à celui qui sait regarder le monde d’un œil double ?

12Ce qui sert de déclic à ces moments privilégiés est à chaque fois une rencontre. Au poète d’accueillir, de cueillir et de recueillir les éléments qui la rendent magique. Chez Temple, la magie des rencontres tient en effet à leur nature composite et, par un paradoxe déjà relevé, l’événement le plus imprévu présente une saveur de retrouvailles, une complicité de rendez-vous, un caractère rituel de commémoration ou de restitution. À chaque fois c’est comme si l’on venait lui donner des nouvelles de ce qui le touche au plus vif. Le présent ainsi n’est jamais nu. Au lieu de surgir comme un « ici et maintenant » irréductibles, il apparaît comme un « ici et ailleurs » ou un « maintenant et en d’autres temps ». Cette épaisseur du présent, cette vibration de l’événement, ce feuilleté de la minute heureuse ont leur écriture qui n’est pas affaire de rhétorique, de poétique ou de métrique, autrement dit, de typologie, mais qui tient à la voix du poète, et plus précisément à la façon dont il place sa voix.

13En relisant les poèmes de FJT pour la rencontre de Saorge, une impression inattendue s’est imposée peu à peu à moi : l’évidence que le poète se tenait avec prédilection dans la distance. Cette prise de distance ne se laisse pas saisir aisément mais, de poème en poème, elle se confirme avec des variations. Elle ne doit rien au détachement ou à l’indifférence car elle n’exclut nullement l’émotion ou l’intensité. Ce n’est pas non plus une affaire de second degré, FJT n’étant guère porté aux jeux de réécriture. Sauf exception d’autant plus remarquable, il préfère dialoguer avec les écrivains qu’avec leurs textes. Ce n’était pas davantage une attitude critique à l’égard de ce qui a été vécu même si les marques d’ironie et parfois de polémique ne manquent pas, mais jamais avec pareille obstination. L’idée m’est alors venue qu’il s’agissait d’une affaire de point de vue sur l’événement. Le poète considère ce qui est comme ce qui aura été, avec un recul qui donne déjà à la minute heureuse les couleurs de l’immémorial en l’inscrivant dans une continuité impersonnelle. L’œuvre de Frédéric Jacques Temple est écrite au futur antérieur.

14En avançant cette proposition je ne fais pas valoir l’abondance exceptionnelle de ce temps chez lui mais une attitude fondamentale et plus précisément une prise de position. Plus qu’un temps verbal le futur antérieur est une vision du monde. Dans ce qui a été, dans ce qui est, il fait percevoir ce qui aura été. Donnant à l’événement la dignité de l’accompli, il le ressaisit au futur dans une lumière solennelle et oraculaire. Ce recul tient à distance le pathos tout en délestant la nostalgie de son emphase et il fait valoir l’évocation aux dépens de l’événement lui-même. Car évoquer, après tout, c’est tenir l’événement à distance en donnant à ce qui a été l’aura incomparable de ce qui aura été.

15Ce qui fut revient sous les espèces du poème grâce à celui qui a su établir ses harmoniques en faisant droit, non seulement au souvenir mais également à la mémoire immémoriale qui l’arrache à l’éphémère aussi bien qu’au solipsisme. La seule complainte à laquelle Temple consente est une complainte d’au-delà les complaintes, une « complainte d’outre-cœur15 », lorsqu’il évoque des amis disparus :

Qu’ils sont présents
ces visages
désormais familiers
davantage peut-être
dès lors qu’ils sont invisibles
et sans doute sont-ils plus chauds
les feux lointains
qui nous parviennent
du fond de la nuit
maintenant que nous pesons
le poids de l’absence
preuve secrète de leur être.16

16Nous touchons peut-être à l’un des secrets de cette intensité distante si remarquable chez Temple, et l’homme ici ne se distingue pas du poète : c’est au futur antérieur que l’œil double du poète regarde le monde.

17Aussi importante qu’y soit la place du vécu, la poésie de FJT est moins une poésie de circonstance qu’une poésie de commémoration. Encore convient-il de donner à ce mot de commémoration sa valeur de partage — commémorer c’est inviter à se souvenir ensemble —, et surtout le pouvoir de renaissance périodique que lui accorde traditionnellement le mythe. Commémorer et évoquer deviennent alors des opérations converses dont le voyageur est prodigue dans son cheminement. Pas un voyage peut-être qui ne soit pour lui un voyage en double17, à Santa Fe avec D. H. Lawrence, à São Paulo avec Blaise Cendrars, à Saint-Pétersbourg avec Cendrars encore et Alexandre Blok. Longue serait la liste de ces contributions de l’autre à l’enchantement du voyageur. Frédéric Jacques doit-il ce plaisir circulaire à sa double identité ? Si lire lui donne à voyager, voyager lui donne à lire.

18On ne saurait dire pour autant que le poète dédaigne la circonstance. Il nomme volontiers, il situe, il date. Il lui arrive même de se dater au passage en marquant ici ou là son anniversaire comme faisait Cendrars dont il rappelle aussi, en cours de route, et la naissance et la mort. De poème en poème se dresse ainsi un répertoire d’affinités, se dessine la carte d’une géographie intime et s’établit un calendrier pro domo, laissant aux happy few quelques cryptogrammes à déchiffrer, comme l’identité de ces « conjurés du 18 août 2001 » auxquels il dédie son « Ode à Saint-Pétersbourg18 ». Si j’ai déjà mentionné plusieurs fois le nom de Blaise Cendrars c’est qu’il s’associe pour moi à celui de Frédéric Jacques Temple par de multiples liens. Le poète du Transsibérien aura été un des intercesseurs de celui de « Merry-go-round » depuis leur rencontre à Villefranche-sur-Mer en 1948 et permettez-moi d’ajouter que, trente-trois ans plus tard, c’est également Cendrars qui aura été mon intercesseur auprès de Temple19. Hommage soit donc deux fois rendu à l’auteur de Kodak qui écrivait : « Le seul fait d’exister est un véritable bonheur. » Temple aime citer ce vers qui, dans sa limpidité, peut sembler bien loin des ruminations immémoriales qui prennent tant de part au bonheur de vivre chez lui. Mais, une fois encore, on aurait tort de se fier aux apparences. Ce vers limpide, Temple sait très bien que Cendrars le doit lui-même à un de ses intercesseurs, Gustave Le Rouge, et qu’il l’a découpé dans Le Mystérieux Docteur Cornélius20. Encore un bonheur qui ricoche !

19Il y aurait beaucoup à dire sur les intercesseurs de FJT, ceux qu’il met avant ou ceux qu’il donne à deviner. Pour s’en tenir aux écrivains, mais il faudrait aussi parler des musiciens et des peintres, ils sont aussi nombreux que composites, de Rabelais à Jules Verne, en passant par Fenimore Cooper, Arthur Rimbaud, D. H. Lawrence, Walt Whitman… Intercesseurs et non pas modèles car il entretient avec eux des proximités sans allégeance. Au jeu des affinités électives, si l’on devait choisir deux poèmes particulièrement accordés à la sensibilité de FJT, lesquels choisir? D’abord l’ « Ode21 » de Valery Larbaud pour son élan vers l’autre mais un élan pudique qui, par des voies dont les deux poètes connaissent les secrets, fait du voyage en chemin de fer un retour au paradis perdu de l’enfance :

Ah ! il faut que ces bruits et ce mouvement
Entrent dans mes poèmes et disent
Pour moi ma vie indicible, ma vie
D’enfant qui ne veut rien savoir, sinon
Espérer éternellement des choses vagues.

20L’autre serait un poème d’Alcools, « Cortège22 », dans lequel Apollinaire s’illuminant au milieu d’ombres se montre intimement relié à tous ceux qui, membre après membre, l’ont bâti « comme on élève une tour » :

Le cortège passait et j’y cherchais mon corps
Tous ceux qui survenaient et n’étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même

21Mais il est temps de parler d’autres intercesseurs capitaux, les dictionnaires.

22Tous les lecteurs de Temple passent par l’épreuve des mots rares ou inconnus dont il parsème ses textes avec une sensible délectation. « Lave brasse rince essore23 » : c’est ainsi qu’il exhorte le poète – et le poète qu’il est – à se comporter devant le langage comme un « raton laveur », une « lavandière infatigable » ou un « ravaudeur obstiné ». Ce que le poète s’invite à ravauder avec obstination, ce sont des mots sortis de l’usage ou d’un usage réservé aux connaissances spécialisées. Il les dérive du lexique de la marine, de la pêche ou de l’histoire naturelle. Peut-être en invente-t-il parfois quelques-uns pour les disperser dans le lot. Comment savoir ? Si le lecteur déconfit se précipite sur son dictionnaire habituel, grand bien lui fasse ! En quittant le poème où il vient de buter contre un mot pour consulter son Petit Robert, il pourra imaginer – un peu – ce qu’il advient aux moraines quand elles sont « parées / de sphaignes à luzules24 ». Mais qu’il ne s’avise pas de percer les secrets de la « nivelle » ou de l’« allyson melliflore » : Robert ne répondra pas.

23À partir à la chasse au vocable inconnu on comprend vite qu’elle est infinie. Le ravaudeur qui lance son lecteur de dictionnaire en dictionnaire se double d’un collectionneur facétieux qui se plaît à tirer des salves de noms d’oiseaux, de poissons ou d’outils sur le lecteur des villes modernes qui n’a plus guère accès qu’à des abstractions : l’oiseau, la plante, l’arbre, la pierre… Le poète, lui, les connaît par leurs noms propres. Appelés par l’infatigable lavandière en laquelle il se change, voici que surgissent des eaux, d’un seul jet : « gades, raies, halibuts, sabres, lingues, églefins25 ». Dans ce catalogue la saveur le dispute au savoir et ce vers enchaîne les poissons comme dans une comptine, à la façon par exemple d’un Philippe Soupault. Temple cherche peut-être à accroître le vocabulaire de ses lecteurs, mais il les invite surtout à une pêche miraculeuse ou à une chasse au trésor.

24Le rare est l’autre nom du précieux, et ce dernier mot est à prendre dans toute la gamme de ses emplois. On s’étonne alors moins de découvrir quelque cousinage d’humeur entre Temple et un poète qu’on n’attendrait pas dans ses parages, Stéphane Mallarmé. Le « psammadrome » de l’un, après tout, qu’a-t-il à envier au « lampadophore » de l’autre ? Par une singulière conversion des signes, l’extrême précision d’un vocabulaire technique tourne à l’hermétisme d’un langage réservé. Un naturaliste peut se changer en hiérophante : il lui suffit de regarder le monde et les mots d’un œil double. Le poème à la gloire du raton laveur tient décidément de l’art poétique mais s’il exhorte le poète dans sa longue tâche, son titre – « Courage » – ne manque pas de sel non plus pour le lecteur bousculé dans son vocabulaire et poussé bon gré mal gré vers les dictionnaires. S’il importe tellement de ravauder les mots dont on use ou n’use plus, c’est bien entendu parce qu’ils s’usent et surtout qu’ils « masquent la forêt / des bonheurs consignés / dans les matrices lointaines / des âges perdus.26 »

25Partir à la recherche des « bonheurs consignés », voilà qui donne soudain à l’aventure de vivre une saveur d’interdit. Sans doute s’agit-il pour celui qui écrit d’apprendre patiemment à transformer les traces en signes afin de les déchiffrer mais pareil exercice ramène à l’enfance. Où consigne-t-on plus douloureusement les bonheurs si ce n’est à l’école, qui sépare l’enfant quand elle le colle de ce qui fait ses bonheurs : la liberté, le jeu et surtout la présence de la mère ? Entre les « âges perdus », les mots perdus et la mère s’établit pour le raton laveur une connivence secrète. S’il est nécessaire d’arrêter par des mots inconnus un lecteur toujours tenté de courir au sens comme on court la poste, s’il est essentiel de faire barrage à sa saisie, c’est afin de le dépayser.

26« Comment vivre sans inconnu devant soi ? » se demandait René Char27. Pour FJT c’est par un dépaysement du vocabulaire que s’ouvrent les voies de l’inconnu et elles conduisent, pour ainsi dire, toujours amont. Par un mouvement remarquable, le désir d’inconnu le ramène au paradis perdu de l’enfance. Tel est l’itinéraire singulier de ce voyageur à rebours : en se dépaysant il se rapatrie. L’espace et le temps échangeant leurs vertus, le voyageur progresse vers son enfance, avec pour viatique sa collection de mots rares qui sont autant de talismans ou encore les pierres que cet autre petit Poucet sème sur sa route. La passion de l’étymologie s’accorde ainsi à une vocation (à peine) rentrée de naturaliste pour frayer son chemin à une remontée aux sources. De mer en mer, vers sa mère, « jouant du violoncelle / pour toujours…28 »

27Si l’on en juge par l’art d’évoquer les minutes heureuses, le plus heureusement « Temple » de tous les poèmes de Temple pourrait bien être « Après-midi au Jardin des Plantes ».29. Ce Jardin des Plantes, on ne s’en étonnera pas, est celui de Montpellier où le poète médite parmi des ombres qui lui sont chères et « qui ne sont pas celles des arbres » mais celles de Thomas Browne, de Narcissa et de tous « ces passants qu’éternisent des bustes. » Une méditation au très long cours puisqu’elle est datée « Montpellier, 1593-1993. » Pas moins de quatre siècles parcourus et rebrassés en une après-midi : bel exemple de ce temps long ou, si l’on ose dire, de ce temps ample qui chez Temple donne sa signature au bonheur.

28En ce lieu privilégié entre tous, le temps ample embrasse les trois règnes en un accord dont le poète se fait à la fois le témoin et le compositeur. Les « mésanges en deuil » et les « rossignols virtuoses » sont au rendez-vous que leur ont donné l’ailante et le térébinthe, les cinéraires et les lotus, parmi les cénotaphes et les bustes. « Dans le muet dédale des secrètes gésines » se rejoignent d’ « insignes germinations / et les confins irrévocables de la vie ». Les ruminations immémoriales de l’homme d’âge font la ronde avec les souvenirs de l’enfant qui s’amusait à lancer « les pommes grumeleuses » sur les nourrices à bonnets et n’avait encore « ni le souci de vivre / ni l’immense projet de mourir. »

29C’est peut-être ici, en une après-midi de quatre siècles passée dans ce « jardin des âmes bienveillantes », près de la mer, sous le soleil, que Frédéric Jacques Temple, « fidèle à ceux qui [l]’ont précédé / avec un livre ouvert parmi les simples », aura rencontré pour toujours le lieu et la formule des minutes heureuses :

En ce lieu clos, creuset de la mémoire,
enfermez-moi, encore, Ô dieux masqués
de feuilles et de fleurs…
Ici je suis couronné de bonheur.30

Notes de bas de page numériques

1 Blaise Cendrars, « Au cœur du monde », Du monde entier au cœur du monde (1947), Poésie/Gallimard, 2006, p. 308.
2 Charles Baudelaire, « Le balcon », Les Fleurs du mal, Œuvres complètes, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », éd. Cl. Pichois, 1961, pp. 34-35.
3 Suivant son exemple c’est ainsi que nous le désignerons désormais.
4 Reliage : « Opération par laquelle on relie ou cercle les douves (d’un tonneau, d’une cuve) » (Robert). Pareille opération ne saurait laisser indifférent l’auteur de « La dive bouteille », un calligramme publié dans La Chasse infinie, Granit, 1995, p. 29.
5 Affinités d’oiseleurs. On songe ici au début de « La Tour Eiffel sidérale », 3e partie du Lotissement du ciel (1949), Denoël, « Tout autour d’aujourd’hui », 2005, p. 185.
6 « Ulysse à ses chiens », La Chasse infinie, p. 71.
7 « Aubrac », La Chasse infinie, p. 37.
8 « Un long voyage », Paysages privés (1983), Anthologie personnelle, Actes Sud, 1989, pp. 165-170.
9 « Merry-go-round », La Chasse infinie, pp. 49-54.
10 « Ode à Saint-Pétersbourg », Autre Sud n° 23, décembre 2003, pp. 62-65.
11 Les Œufs de sel (1969), Anthologie personnelle, p. 62.
12 « Midi », Phares, balises et feux brefs, Proverbe, 2005, p. 15.
13 « Paysage », Paysages privés (1983), Anthologie personnelle, p. 174.
14 Paul Verlaine, « Ariettes oubliées », Romances sans paroles (1873), Œuvres poétiques complètes, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », éd. J. Borel, 1962, pp. 191-192.
15 « Paradis perdu », Phares, balises et feux brefs, p. 62.
16 « Un homme meurt », La Chasse infinie, pp. 64-65.
17 Voir notre étude sur « Le voyage en double » in RITM n° 23 (« À la rencontre de Frédéric Jacques Temple »), Publidix, Paris X- Nanterre, 2000, pp. 25-38.
18 Autre Sud n° 23, p. 62.
19 C’était en 1981, à l’université de Nanterre, à l’occasion de « Blaise Cendrars 20 ans après », le premier colloque consacré à ce poète en France, à mon initiative.
20 Dans « La fleur du sommeil », treizième épisode du Mystérieux Docteur Cornélius (1913), Le Rouge a écrit : « Dans cette atmosphère enchantée, le seul fait d’exister était un véritable bonheur. » Robert Laffont, coll. « Bouquins », éd. Francis Lacassin, 1986, p. 542.
21 V. Larbaud, « Ode » (1907), Œuvres, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », éd. G. Jean-Aubry et R. Mallet, 1958, pp. 44-45.
22 G. Apollinaire, « Cortège », Alcools (1913), Œuvres poétiques, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », éd. M. Adéma et M. Décaudin, 1965, pp. 74-76.
23 « Courage », La Chasse infinie, p. 10.
24 « Boréales », Phares, balises et feux brefs, p. 48.
25 « Boréales », p. 49.
26 « Courage », La Chasse infinie, p. 10.
27 René Char, « Le poème pulvérisé », Fureur et mystère (1948), Œuvres complètes, éd. J. Roudaut, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1983, p. 247.
28 « Merry-go-round », La Chasse infinie, p. 51.
29 « Après-midi au Jardin des Plantes », La Chasse infinie, pp. 38-39.
30 « Après-midi au Jardin des Plantes », p. 39.

Pour citer cet article

Claude Leroy, « L’art d’évoquer les minutes heureuses », paru dans Loxias, Loxias 21, mis en ligne le 07 juin 2008, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lejdd.fr/Politique/index.html?id=2366.


Auteurs

Claude Leroy

Claude Leroy, professeur de Littérature française du XXe siècle à l'Université Paris X-Nanterre, est directeur du Centre des Sciences de La Littérature Française. Spécialiste de Cendrars, il est responsable de la publication des œuvres complètes de ce dernier aux éditions Denoël.