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Jacques Domenech  : 

Le Cousin de Mahomet de Nicolas Fromaget

Résumé

Jacques Domenech a établi le texte et rédigé la postface du Cousin de Mahomet, de Nicolas Fromaget, roman d'une ironie mordante publié en 1742. Parisien l’Écolier, jeune adolescent rebelle à toute autorité, fuit un beau jour les sanctions familiales et délaisse son héritage pour une vie d’aventures. Il quitte Paris et se rend à Constantinople, au cœur de l’Empire turc. Là, tombé en esclavage, ballotté d’un maître à l’autre au gré de pénibles mésaventures, il pénètre dans l’intimité des sérails – qui s’avère n’être pas aussi reposante qu’on pourrait croire. Ce roman picaresque, discret bijou d’une irrésistible drôlerie, et que l’on a cru authentique tant la peinture de la société ottomane qu’on nous y donne est réaliste, dépasse allégrement les niaiseries libertines et les poncifs orientalistes.

Texte intégral

1Roman d’une ironie mordante qui affranchit les mœurs de la religion par la voix des femmes et les femmes de la tutelle des hommes, Le Cousin de Mahomet offre un peu de liberté à l’humanité tout entière.

2« Quand je mourrai, dit une Turque, tout mourra avec moi : je n’ai à craindre dans une autre vie ni récompenses ni châtiments : jouissons donc dans celle-ci de tout ce qui peut nous la rendre plus agréable. »

3Parisien l’Écolier, jeune adolescent espiègle et revêche à toute autorité, fuit un beau jour les sanctions familiales et délaisse son héritage pour une vie d’aventures. Il quitte Paris et se rend à Constantinople, au coeur de l’Empire turc. Là, tombé en esclavage, ballotté d’un maître à l’autre au gré de pénibles mésaventures, il pénètre dans l’intimité des sérails – qui s’avère n’être pas aussi reposante qu’on pourrait croire. Ce roman picaresque, discret bijou d’une irrésistible drôlerie, et que l’on a cru authentique tant la peinture de la société ottomane qu’on nous y donne est réaliste, dépasse allégrement les niaiseries libertines et les poncifs orientalistes.

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5Car c’est ici par la voix des femmes que Fromaget entend railler l’oppression imbécile qui les accable, puisqu’elle pèse en retour et aussi bien sur tous les « honnêtes gens ». Sans préjugés, Fromaget nous incite, précédant son contemporain Voltaire, et sans pédantisme, à visiter le jardin de nos voisins. Ce faisant, par le prétexte de l’Islam – les temps changent – , il tord le coup à tous les sectateurs, de tous ordres et de toutes les époques.

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7Ce livre s’écrit comme une autobiographie : en décors naturels, avec des sous-titres et un jeune acteur inconnu qui interprète le rôle principal. Ce sont bien là des faits authentiques, une histoire vraie ! Les mots, le vocabulaire, les noms propres, les expressions utilisées sont semblables à la langue qui se parlait alors sur les rives du Bosphore. À seize ans, Parisien l’Écolier s’enfuit à Marseille par crainte d’un châtiment corporel. Fait prisonnier en mer, esclave, notre héros vit des aventures singulières où le clivage orient/occident se trouve remis en cause. L’orient décrit pourrait n’être qu’une « construction » de l’occident, mais s’ajoute aux fantasmes stéréotypés la figure complexe de l’homme objet séducteur. Le joueur de flageolet, si sollicité par les belles Turques de Constantinople, apprend le Turc, l’Arabe et trouve même l’amour. Les usages des femmes orientales, le halo de mystère autour des harems, des sérails fascinent héros et lecteur. Dans un siècle libertin et philosophe, le joueur de flageolet ébauche un exemple de libération des moeurs. Il suit de près les leçons de la nature et de la destinée. N’est-ce pas là-haut que se pourvoit l’occasion ? Ce fou par nécessité est un sage par « bon sens ».

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9Une censure de facto depuis le XVIIIe siècle

10Nicolas Fromaget a eu le tort de produire ce genre d’ouvrage inclassable. Il a encouru la réprobation des censeurs, à travers les régimes, les siècles et les éditeurs. On objectera que ce n’est plus aujourd’hui un gage de nouveauté, ni de modernité, ni de qualité. C’est que notre roman libertin ne serait pas assez libertin comme me l’affirmait un éditeur qui ne le trouvait pas assez « salace ». Ce jugement singulier, ce curieux paradoxe, qui a abouti en la circonstance à une forme de censure éditoriale, pose une question inédite : ce « Cousin de Mahomet » ne serait-il donc pas un pur produit, un des joyaux de notre libertinage ? Pourtant ce livre demeure un classique du libertinage littéraire et philosophique du XVIIIe siècle. Peter Nagy, dans son essai Libertinage et Révolution, n’avait pas tort de considérer ce livre comme l’un des meilleurs dans la catégorie exigeante des récits d’aventures libertines. Pour comprendre le ressort de ce petit chef-d’œuvre, il ne sert à rien de chercher dans Crébillon ou Voisenon. Dans le livre de Fromaget ce que l’on désigne comme « Orient » n’est plus une convention. Diderot se moquera de ces masques de cour dans une parodie philosophique du genre, les Bijoux indiscrets. L’impertinence du héros-narrateur annonce celle qui animera le récit des amours de Jacques.

11Elle correspond au ton si singulier du conte voltairien Zadig que Sade prend un malin plaisir à reprendre et à imiter pour faire l’apologie de l’immoralisme dans les Infortunes de la vertu. Avant l’indétermination souveraine du narrateur-éditeur Diderot, avant l’arbitraire ontologique et géographique qui détermine les périples de Candide, Fromaget apporte au roman des Lumières une liberté esthétique qui correspond parfaitement à l’expression romanesque d’une philosophie affranchie des dogmes et sans esprit de système.

12De Nicolas Fromaget on sait peu de choses. Il mourut jeune, en 1759. Il fut un ami de Alain-René Lesage, célèbre en son temps pour Les Aventures de M. Robert Chevalier dit Beauchesne et Gil Blas de Santillane, maître du picaresque à la française, et avec lequel il collabora à l’écriture de certaines pièces. Il écrivit sous son nom plusieurs ouvrages, mais seul Le Cousin de Mahomet, écrit en 1742 connu du succès. Il fut souvent réimprimé après 1750 et la censure le visait encore en 1770.

13Paris, éditions Anacharsis, 2007

14ISBN 978-2-914777-41-4

Pour citer cet article

Jacques Domenech, « Le Cousin de Mahomet de Nicolas Fromaget », paru dans Loxias, Loxias 18, mis en ligne le 24 septembre 2007, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lejdd.fr/Politique/index.html?id=1932.


Auteurs

Jacques Domenech

Professeur de littérature française, CTEL, Université de Nice