Loxias | Loxias 2 (janv. 2004) Eclipses et surgissements de constellations mythiques. Littératures et contexte culturel, champ francophone (1ère partie) |  Figures. Explosion, latence, résurgence de mythes structurant les créations littéraires, plastiques, lyriques 

Samira Douider  : 

Profils féminins d’Afrique, de l’histoire à la littérature : créations de mythes ?

Texte intégral

1Le personnage féminin est particulièrement prépondérant dans les littératures d'Afrique noire et du Maghreb, du fait même des questions que suscite la femme dans les sociétés représentées. Cependant, il a été octroyé à certains de ces personnages un rôle héroïque. Ils ont donc été singularisés par rapport aux autres personnages féminins de ces littératures. Cet héroïsme naît, contrairement à une idée reçue, de la place importante des femmes dans l'histoire de l'Afrique. En effet, celles-ci ont joué un rôle de premier plan dans l'évolution historique des peuples. Le système familial matrilinéaire explique cette prééminence. Il caractérisait les sociétés africaines, du moins à l'origine, avant que des influences ultérieures (comme l'Islam, la civilisation occidentale, etc.) n'aient imposé, peu à peu, le système patrilinéaire.

2Des femmes ont donc marqué l'histoire de l'Afrique. Nous retiendrons pour le Maghreb la Kahina. Princesse berbère, elle s'est opposée, au VIIème siècle, aux Arabes et à l'implantation de l'Islam lors de l'invasion du Maghreb par les troupes de Hassan. L'histoire retient d'elle, qu'elle a uni les Berbères contre l'envahisseur ; grâce à cette union, les Berbères ont réussi à arrêter les troupes arabes et à les renvoyer en Tripolitaine. Son nom, qui est en fait un surnom, signifie « la prophétesse », et lui accorde des pouvoirs surnaturels de devineresse qui vont nourrir sa légende, d'autant plus que l'histoire n'est pas unanime sur les événements de sa vie qui présente plusieurs versions.

3Cette situation, par la force des choses, a fait naître le mythe de cette femme dont on retiendra « la chevelure éployée comme les ailes de l'aigle1 », et la force de caractère qui la mènera jusqu'au bout de ses convictions et donc jusqu'à la mort.

4L'histoire négro-africaine retient de nombreuses figures féminines à l'exemple de Luedji, fille, sœur, épouse et mère de rois, surnommée Swana Mulunda (Mère du peuple Lunda) qui, bien placée, a pesé sur les événements historiques du pays Haoussa. De même Amina qui, au XVème siècle, toujours en pays Haoussa, conquit des terres et des villes.

5Dans l'état du Daoura, les plus anciennes traditions locales légendaires font état d'une communauté importante gouvernée par la reine Daourama, qui a succédé à neuf autres reines.

6Enfin au XIXème siècle, sont évoquées des amazones, fer de lance des troupes royales contre Oyo et contre les envahisseurs colonialistes à la bataille de Cana.

7Ainsi, ces quelques figures féminines montrent le rôle prépondérant des femmes dans l'histoire africaine. Leur héroïsme a frappé les imaginations, a pris place dans l’imaginaire collectif et en a fait des mythes. Nous observerons donc comment les littératures du Nord et du Sud du Sahara se sont approprié ces figures féminines et le traitement qu'elles leur ont fait subir.

8Les littératures du Maghreb se sont largement fait l'écho de la Kahina par différents écrits qui lui ont été consacrés. Jean Déjeux dans son étude Femmes d'Algérie : Légendes, Traditions, Histoire, Littérature2, a particulièrement développé cette question. Je m'intéresserai, en ce qui me concerne, à la transfiguration et à l'utilisation qui a été faite de ce personnage dans les littératures maghrébines d'expression française de la deuxième moitié du XXème siècle.

9Nous remarquerons qu'elle a été évoquée autant par des auteurs marocains que algériens. Cet élément rappelle que cette héroïne est la Maghrébine par excellence, puisqu'à l'époque où elle vécut, les frontières des différents pays du Maghreb n'étaient pas délimitées et que son histoire l'a menée de la Tunisie au Maroc en passant par l'Algérie et que chacun des peuples des trois pays du Maghreb la revendique comme étant sienne.

10Mohammed Khaïr-Eddine, écrivain marocain, dans ses deux premiers écrits, Agadir (1968), et Corps négatif suivi de Histoire d'un bon Dieu (1968), fait intervenir la Kahina en tant que personnage mais dans des situations contemporaines. Cependant ces interventions sont brèves et se présentent sous forme de dialogues, de sorte qu'un message est transmis au travers de ce personnage qui est entré dans la légende.

11Dans son premier roman, Mohammed Khaïr-Eddine en fait une communiste. Son statut de femme mythique permet à l'auteur de lui faire tenir certains propos qui ne pourraient être exprimés par d'autres personnages. Elle symbolise la résistance et veut assassiner le roi.

« Vos royautés cent fois interdites, vos danses d'éclipses,
vos interruptions dans le galop du sang,
vos crimes,
vos fastes sans basilic sans vraie fête
le peuple opprimé de faim molesté d'astres intangibles
pérégrinant aux confins du néant,
vos soldats mandataires vos bistrots et vos corrupteurs
nous ont réveillés par leur vaste chahut.
Nous connaissons bien ton rôle. Tu devras donc cesser de lutter pour une cause nuisible. Faire venir le peuple ici. Nous lui inculquerons notre vérité et notre angoisse3. »

12Dans son deuxième écrit, il est d'abord question d'une femme anonyme : ce n'est qu'après la prise de parole que cette femme se présente en tant que Kahina :

« Je m'appelle la brûlée-vive […], je suis l'aigle femme […]. Je m'appelle la tuée-vive.
de-son-visage-de-sarrasin-et-de-violette
Kahina 4 »

13Les deux évocations de ce personnage historique en font un mythe par l'irréalité qui semble entourer la Kahina ; ses apparitions et disparitions – éclipses et surgissements - sont subites et semblent même relever de la magie. La forme même de l'écrit, qui associe le récit à la poésie, renforce la particularité de ce personnage. Elle semble venue de nulle part et allant nulle part. Ses apparitions sont ponctuelles et ont un rôle très précis.

14Kateb Yacine, auteur algérien, n'introduit pas directement le personnage de la Kahina dans ses romans, mais il le fait symboliquement : il retient d'elle l'élément qui la caractérise par excellence, la résistance. Dans Nedjma (1954), son premier écrit, l'héroïne incarne l'Algérie qui ne veut pas se laisser prendre par l'envahisseur et qui se bat donc. Certaines similitudes sont à noter entre Nedjma et la Kahina, par exemple toutes les deux ont eu des amours tumultueuses.

« Nedjma qu'aucun époux ne pouvait apprivoiser, Nedjma l'ogresse au sang obscur […], l'ogresse qui mourut de faim après avoir mangé ses trois frères […], Nedjma la goutte d'eau trouble qui entraîna Rachid hors de son rocher5. »

15Ainsi la Kahina semble avoir inspiré l'écrivain algérien qui l'a associée à l'image de l'Algérie résistante et l'a représentée par le personnage de Nedjma.

16Dans les littératures sub-sahariennes, notre attention est attirée par deux personnages féminins auxquels ont été attribuées des caractéristiques héroïques : La Grande Royale dans L'Aventure Ambiguë de C.H. Kane (1961), et Penda, la prostituée, dans Les bouts de bois de Dieu de Sembene Ousmane (1960).

17La Grande Royale6 rappelle les figures féminines retenues par l'histoire, à l'exemple de Daourama ou Luedji, du fait même de sa fonction : elle est la sœur du Roi des Diallobé. Cependant, elle apparaît plus active que son frère ce qui fait d'elle une femme crainte par les peuples :

« La Grande Royale était la sœur aînée du chef des Diallobé. On racontait que, plus que son frère, c'est elle que le pays craignait. Si elle avait cessé ses infatigables randonnées à cheval, le souvenir de sa grande silhouette n'en continuait pas moins de maintenir dans l'obéissance des tribus du Nord, réputées pour leur morgue hautaine ». (p. 31)

18C'est elle qui prend les décisions importantes :

« C'est pour vous exhorter à faire une de ces choses que j'ai demandé de vous rencontrer aujourd'hui. » (p. 56)

19Les interventions de ce personnage dans le roman de Cheikh Hamidou Kane sont peu nombreuses mais se justifient, ce qui confère à cette femme une place à part. De plus ses apparitions se font toujours de manière théâtrale et quasi solennelle. Le silence précède et annonce ses arrivées qui sont toujours signalées par la même phrase qui revient en leitmotiv à chaque fois qu'elle est évoquée : « un grand visage altier, une tête de femme qu'emmitouflait une légère voilette de gaze blanche »7. Cette expression confère à la Grande Royale une immobilité qui s'accorde avec une image mythique.

20Penda, l'héroïne des Bouts de bois de Dieu de Sembene Ousmane, n'a, au départ, rien de mythique, étant simplement une prostituée. Cependant cette position de femme libre l'amène à sortir du rôle traditionnel et à diriger l'action des femmes lors du mouvement de grève des cheminots, ce qui lui donne un caractère véritablement héroïque qui sera sacralisé par sa mort au combat. La différence de ce personnage féminin par rapport aux autres est soulignée par l'idée que Penda a des pouvoirs magiques ; elle est accusée de sorcellerie par d'autres femmes :

« - Tu n'as pas le droit de faire ça, sorcière ! cria Awa.
- Ne nous dénombre pas s'il te plaît, […] nous sommes des bouts-de-bois-de-Dieu, tu nous ferais mourir. 8 »

21Les personnages de la Grande Royale et de Penda sont novateurs par le fait qu'ils sont décrits prenant la parole en public. Dans les deux romans la remarque est faite que ce n'est pas l'habitude que les femmes participent aux actions des hommes mais que les temps changent et que les hommes doivent eux aussi changer :

« De mémoire d'homme c'était la première fois qu'une femme avait pris la parole en public à Thiès et les discussions allaient bon train. 9 »

22Les deux femmes s'expriment pour inciter leurs compatriotes à faire quelque chose qui ne fait pas partie de leurs traditions mais qui est nécessaire pour l'évolution de leurs sociétés. Elles formulent toutes les deux la même demande : autoriser le changement.

« Nous irons jusqu'à N'Dakarou entendre ce que les Toubabs ont à dire […]. Hommes laissez vos femmes venir avec nous. 10 »

23Au travers de ces personnages féminins une certaine image de la femme est transmise qui semble lui accorder une certaine liberté. Cette émancipation est trompeuse dans L'aventure ambiguë où la femme n'est qu'utilisée symboliquement pour montrer la violence qui doit être menée à l'encontre des traditions : la Grande Royale affirme dans son discours que la présence de la femme se trouve dans son foyer ; enfin lors du même discours il est clairement précisé que l'assistance est séparée en deux parties : d'un côté les hommes, de l'autre les femmes.

24La confrontation de ces quelques textes du Nord et du Sud du Sahara ont fait apparaître différentes manières d'investir les personnages historiques : l'évocation directe ou l'évocation symbolique. Ces deux moyens ont une raison d'être, cependant nous nous demanderons s'ils ont pour résultat la création de femmes mythiques ou non.

25Il nous semble que l'introduction directe des femmes de l'histoire, proposée par Mohammed Khaïr-Eddine et C.H. Kane crée véritablement le mythe du personnage par le fait que l'image de ces femmes reste figée : elles semblent être de passage dans ces textes et n'évoluent pas, même si Mohammed Khaïr-Eddine, par exemple, a placé ce personnage dans une situation contemporaine.

26Au contraire, les personnages féminins de Kateb Yacine et de Sembene Ousmane ont utilisé des caractéristiques des femmes qui ont marqué l'histoire pour créer des personnages féminins qui portent en elles des traces de ces femmes mythiques mais qui ne sont pas figées dans le temps et participent directement à la construction de la société.

27Ainsi, la femme historique devient mythique lorsqu'elle n'a plus rien à voir avec l'histoire et que seule son image traverse le temps comme le signale Denise Brahimi au sujet de la Kahina dans une étude qui lui est consacrée dans son ouvrage intitulé Femmes arabes et sœurs musulmanes :

« La Kahina échappe aux hommes et à l'histoire pour entrer dans le mythe : c'est une autre manière de dire qu'elle ne correspond plus à une vérité vécue et observable parmi les femmes de son pays mais qu'elle survit avec la force d'une idée, d'autant plus indestructible qu'elle est profondément enfouie11. »

Notes de bas de page numériques

1 L'Afrique du Nord au féminin, p.126.
2 Ed. La boîte à Documents, 1987.
3 Agadir, p. 59.
4 Corps négatif suivi de Histoire d'un bon Dieu, pp. 110-116.
5 Nedjma, p. 180.
6 Cf. Arlette Chemain, Emancipation féminine et roman africain, Préface d’Henri Lopes, Dakar, Editions Les Nouvelles Editions Africaines, 1980.
7 L'aventure ambiguë, p.30, p. 34.
8 Les Bouts de bois de Dieu, p. 301.
9 Les Bouts de bois de Dieu, p. 289.
10 Les Bouts de bois de Dieu, p. 289.
11 Denise Brahimi, Femmes arabes et sœurs musulmanes, Tierce, 1984.

Pour citer cet article

Samira Douider, « Profils féminins d’Afrique, de l’histoire à la littérature : créations de mythes ? », paru dans Loxias, Loxias 2 (janv. 2004), mis en ligne le 15 janvier 2004, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lejdd.fr/Politique/index.html?id=1327.


Auteurs

Samira Douider

Faculté des Lettres Ben M’Sik, Université de Casablanca II, Maroc