Loxias | Loxias 2 (janv. 2004) Eclipses et surgissements de constellations mythiques. Littératures et contexte culturel, champ francophone (1ère partie) |  Figures. Explosion, latence, résurgence de mythes structurant les créations littéraires, plastiques, lyriques 

Alhassane Cisse  : 

Ogun, Yurugu et Nommo : mythes résurgents dans la poésie de Côte D’Ivoire

Plan

Texte intégral

1Selon Marcel Griaule1, le mythe, dans les sociétés traditionnelles, est un discours où apparaissent les dieux, les hommes, les animaux et les plantes, les génies, les êtres et les choses personnifiés : le Chaos, le Vide, la Force…

2Se référant le plus souvent à un monde antérieur au monde actuel, le mythe se fait connaissance existentielle, celle de la participation de l’homme et de son groupe au cosmos, de l’envahissement des gens dans les choses, les végétaux, les animaux ou des sujets. Manifestant ainsi une visée totalisante, le mythe négro-africain présente un double visage : il explique ou justifie, il normalise.

3Dans le cadre de notre étude, nous puiserons dans deux mythologies négro-africaines, celle des Dogon, peuple d’agriculteurs dont le foyer se situe dans les falaises de Bandiagara au Mali et celle des Yoruba installés sur les territoires du Nigéria et du Bénin, le long du Golfe de Guinée.

4Dans la cosmogonie Dogon, le culte le plus général est celui du dieu créateur Amma, dieu lointain et immatériel.

5La cosmogonie des Yoruba présente un univers à trois dimensions : un Ciel et une Terre et, entre les deux, un Monde habitable.

6Les mythes ont toujours eu leur place en poésie. Bien des mythes ont été élaborés ou diffusés par les poètes.

7Les données mythiques ont toujours eu une prédilection pour la forme poétique : rythme devenant rite, image s’épanouissant en symbole, la parole poétique formule et condense le récit mythique.

8Mythe et poésie sont donc en interrelation constante ; en effet, la poésie grâce à sa dimension mnémotechnique, est la forme la plus à même de transmettre ces histoires qui cimentent la communauté sociale.

9De manière générale, dans la poésie ivoirienne, l’histoire qui se fait cherche une caution dans les représentations mythiques. Ici, le mythe se rapporte à des évènements réels car le récit mythique détient un pouvoir sur le réel et sur l’avenir.

10C’est que l’un des recours les plus caractéristiques de la poésie ivoirienne, a été de construire à partir d’éléments empruntés à des mythes du passé, des mythes - pour ainsi dire modernes - dans lesquels se cristallise l’expérience de l’homme actuel.

11L’analyse donc des rapports entre les mythes résurgents (Ogun, Yurugu et Nommo) et la réalité historique éclaire les processus de symbolisation et l’efficacité mythique.

12La tradition orale enseigne que Yurugu2, fils déçu et décevant de Dieu, désira posséder la parole ; il mit sur lui les fibres qui la portaient, c’est-à-dire le vêtement de sa mère et commit, de ce fait, le premier inceste.

13L’inceste fut de grande conséquence : il donna la parole à Yurugu, ce qui devait lui permettre, pour l’éternité, de révéler aux devins à venir les desseins de Dieu.

14Les relations et variations entre mythe et poésie sont de divers ordres : ou bien le récit poétique est tout entier mythique, ou bien il intègre certains mythes ou des éléments de mythes ; ou bien la présence des mythes est souterraine et se lit à travers certains épisodes de l’histoire ou le devenir de certains héros.

15Dans le mythe dogon, en partant des références à Yurugu (le chacal dans le texte de Marcel Griaule3), on observe dans les textes de Bohui Dali4 une euphémisation : celle-ci affecte d’une part la longueur et la richesse du récit, d’autre part l’intensité dramatique des motifs, comme si l’intrigue s’affaissait et se contractait en même temps.

16C’est le cas notamment de l’isotopie sexuelle, identifiée avec peine dans l’écriture de Bohui Dali à cause de ses indices très fragiles, alors qu’elle est manifeste et fortement redondante dans le mythe dogon.

17L’énoncé poétique oral ou écrit s’origine dans le contexte socio-historique et lui donne un sens. La parole transfigure un vécu éprouvant.

18Yurugu, maître de l’ombre et de la nuit commande le désordre :

ce fut le mercenaire
encore qui devint chacal et
Désordre
Et prit part aux rites hérétiques5

19La sécheresse et la mort :

[…] le chacal
(qui) prit soin d’inféconder la terrine des humus
Ensemença la sécheresse par-dessus
L’Ethiopie.
La guerre en Tchadie6.

20Comme l’écrit G. Durand, « de nombreux mythes mettent l’accent sur l’aspect catastrophique de la chute, du vertige, de la pesanteur ou de l’écrasement7 ». C’est Yurugu qui, derrière les accidents d’une sombre aventure individuelle symbolise l’écrasement de l’Afrique :

Ce matin violent
Je reviens de moi même,
Des berges étranges de mon cœur – Afrique
Je reviens du Congo – Zaïre
Ils parlaient d’un Lumumba fléché
et de rébellion matée8.

21« La chute devient alors emblème des péchés de fornication, de jalousie, de colère, d’idolâtrie et de meurtre9 » ; le Dieu attire le châtiment sur les humains :

Il s’empara de nos désirs et les marqua
Au fer rouge de la dépendance
Il nous habitua à penser à lui, à manger
son sang et à boire le calice de
sa décriptude10.

22Dans la poésie ivoirienne, le recours au mythe de Yurugu, est la projection symbolique d’une vie qui se charge de sens en devenant un destin signifiant : celui de l’Afrique opprimée !

23Ogun est la divinité yoruba du fer et du feu. Le feu, élément insaisissable mais visible, manifeste à la fois la lumière, la couleur, la chaleur et le mouvement. Il purifie et ravage (cf. Bachelard). La symbolique du feu est une des plus riches et la poésie ivoirienne l’exploite abondamment. D’abord dans les titres :

  • D’éclairs et de foudres (Jean Marie Adiaffi)

  • Galerie infernale (Jean Marie Adiaffi)

  • L’Enfer géosynclinal (J. Anouma)

  • L’Elytre incendiaire (J. Anouma)

24Dans le recueil intitulé D’Eclairs et de foudres, le feu est annoncé par le « coup céleste et flamboyant que constitue l’éclair11 ». C’est dire combien les images expriment la violence des passions :

A présent prête au forgeron son soufflet de forge monumentale pour emplir la poitrine des souffles de la terre et du ciel.
La terre écume de sang et de bave.
Un ciel s’est naufragé parmi les vagues
De feu de pierre et de mort12.

25La figure d’Ogun transparaît dans les métaphores du désir érotique :

Alors nous enfanterons l’amour sur des gerbes de feu13

26ou de la ferveur mystique :

Frère du pur sang jette ton glaive
Incandescent, dans l’onde du
Zambèze14.

27Mais Ogun est aussi le dieu de la guerre. Ses symboles sont des instruments capables de causer la mort :

La vie
Est de
Sang sang sang
Couteaux couteaux
Longs couteaux
Fer et acier
…Mort mort mort15

28Comme nous venons de l’évoquer, le mythe d’Ogun s’inscrit dans le régimes tantôt nocturne, tantôt diurne de l’image ; il introduit impudeur, rébellion, mort et partant s’oppose à la lumière et à la vie.

29Dans la cosmogonie Dogon, le deuxième démiurge est Nommo dont l’image concentre eau et chaleur, sperme et parole tout à la fois16.

30Bienfaiteur et guide de l’humanité, maître absolu du ciel, de l’eau, des âmes, de la fécondité, il limite les activités désordonnées de Yurugu. Il enseigna aux hommes les connaissances et les techniques.

31Et c’est sous le rapport de maître de la parole donc de l’initiateur que nous envisageons l’étude du mythe de Nommo

Kasa bya kasa
Qui veut parler par sept fois doit rouler sa langue
Car il y a parole – vinasse
Il y a parole – sagesse17

32Toute initiation est initiation du verbe, charme et évocation, louange et malédiction. Par le Nommo, par la parole, l’homme établit son pouvoir sur les choses :

Nous voici à la racine de la nuit Doworé
Prends garde à bissa fameux que tu tiens
Prends-y garde et porte au loin ma voix
Dévide ma griotitique
Rythme
Rythme – la forme, ma griotique
et que l’entende le peuple assemblé
et qu’elle vibre
et qu’elle s’ébranle
et qu’elle ruisselle la foule
en lassos de chairs souples
en méandres de pas inédits
en hurlements de fauves pour
ma survie18.

33Nommo n’est pas dans un au-delà étranger au monde terrestre :

Tu es esprit du masque
Célébrant les initiés
Tu es la terre rouge
Fertile de chants amers
N’était l’action de la parole, les forces se scléroseraient, il n’y aurait ni naissances, ni métamorphoses, ni vie19.

34La parole donc, où Nommo met en branle le cours des choses ; il les fait autres, il est pouvoir de métamorphoses :

La terre est aussi termitière
Où fourmillent des hommes – lions
des hommes – caïmans
des hommes – léopards
des hommes – agnelets20.

35La poésie ivoirienne ne recourt pas aux mythes par un anachronisme extravagant. Au contraire, elle cherche à élaborer une nouvelle mythologie en convoquant des situations et des personnages de la vie moderne par le biais des mythes anciens.

36Ogun, Yurugu et Nommo traduisent, dans le régime diurne de l’image, à la fois la naissance et le sens de l’Histoire – constitués en système cohérent entre un phénomène réel et un phénomène imaginaire, ils acquièrent de l’importance, voire un ascendant moral du fait que la pensée mythique préfère l’imaginaire au réel.

Notes de bas de page numériques

1 Marcel Griaule, Dieu D’eau, Fayard, le livre de poche, collection « biblio essais », 1966.
2 Yurugu est le nom authentique chez les Dogon de ce que Marcel Griaule nomme le Chacal ou le Renard pâle sous la plume de sa fille.
3 Marcel Griaule, Dieu D’eau, Fayard, Le Livre de poche, collection « biblio essais », 1966.
4 Bohui (Joachim Dali) Kostas Georgiu ou la chanson du péril mercenaire, les Nouvelles Editions Africaines du Sénégal, 1990.
5 Joachim Dali Bohui, Kostas Georgiu ou la chanson du péril mercenaire, NEAS, 1990, p. 16.
6 Joachim Dali Bohui, Kostas Georgiu ou la chanson du péril mercenaire, p. 16.
7 Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Dunod, 1992, p. 124.
8 Joachim Dali Bohui, Maïéto pour Zékia, CEDA, Abidjan, 1988, p. 31.
9 Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, p. 125.
10 Joachim Dali Bohui, Kostas Georgiu ou la chanson du péril mercenaire, NEAS, 1990, p. 25.
11 Gilbert Durand, p.195
12 J. M. Adiaffi, D’éclairs et de foudres, CEDA, 1988, p. 30.
13 J. Anouma, L’Elytre incendiaire, NEI, 1996, p. 17.
14 J. Anouma, L’Elytre incendiaire, NEI, 1996, p. 18.
15 J. M. Adiaffi, D’éclairs et de foudres,  p. 42.
16 D’après M. Griaule, Dieu D’eau.
17 J. Anouma, L’Elytre incendiaire, pp. 51-52.
18 Bernard Zaourou Zadi, Fer de lance, P. J. Oswald, 1975, p. 8.
19 Véronique Tadjo, Latérite, CEDA, 1984, p. 13.
20 J. Anouma, L’Elytre incendiaire, p. 31.

Pour citer cet article

Alhassane Cisse, « Ogun, Yurugu et Nommo : mythes résurgents dans la poésie de Côte D’Ivoire », paru dans Loxias, Loxias 2 (janv. 2004), mis en ligne le 15 janvier 2004, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lejdd.fr/Politique/index.html?id=1319.


Auteurs

Alhassane Cisse

Maître-assistant, Université d’Abidjan Cocody, Grelif (Groupe d’Etude et de Recherche en Littérature Francophone, Dir. G. Lezou)