Loxias | 72. Les nouvelles tendances de la création calligrammatique | I. Les nouvelles tendances de la création calligrammatique 

Elina Absalyamova  : 

Entretien avec

Yuri Gik, mail-artiste et poète visuel

Résumé

Juri Gik pratique le mail-art et l’art visuel. Il associe le calligramme à son travail sur le timbre (stamp-art), la correspondance postale et la correspondance électronique. Ses hommages à Apollinaire transmutent les hypotextes apollinariens figuratifs en abstractions métareprésentatives. Dans sa correspondance postale, adressée depuis l’utopique république du Dadahomey, il confronte avec humour les discours calligrammatiques en usage dans la communauté internationale du mail-art. Il se positionne dans le dialogue culturel entre l’est et l’ouest, en faisant transiter les références culturelles par leur traduction anglaise pour élargir leur audience, et en menant une intense activité d’historien du mail art (au niveau international et national (_The history of Mail Art in Russia_, 2021).

Abstract

Juri Gik practices mail-art and visual art. He associates the calligram with his work on stamp art, postal correspondence and electronic correspondence. His homage to Apollinaire transforms Apollonian figurative hypotexts into metareepresentative abstractions. In his postal correspondence, addressed from the utopian Republic of Dadahomey, he humorously confronts the calligramatic speeches in use in the international mail-art community. He positions himself in the cultural dialogue between East and West, by channeling cultural references through their English translation to broaden their audience, and by leading an intense activity as a historian of the mail art at the international level and national (_The history of Mail Art in Russia_, 2021).

Index

Mots-clés : Apollinaire , Gik (Juri), mail-art, poésie visuelle, stamp-art

Géographique : Russie

Chronologique : Période contemporaine

Plan

Texte intégral

1Yuri Gik se définit comme un mail-artiste et un poète visuel, car la poésie visuelle fait partie pour lui des arts visuels et non de la littérature. Tout en exposant1 et en collectionnant des œuvres de mail-art depuis 1994, il a développé ses réflexions sur la théorie et les pratiques, l’idéologie et les thématiques, la chronologie et les tendances actuelles dans ce domaine au fil de ses multiples conférences et publications. En tant que théoricien de la poésie visuelle actuelle en Russie, Gik propose – dans une étude datée de 20072 – de la subdiviser en post-poésie graphique, post-poésie concrète et post-poesia visiva. Il relie spécifiquement la première des trois (représentée notamment par Anna Alčuk et Dmitrij Zimin) aux calligrammes d’Apollinaire. En tant que praticien, il s’inscrit dans la lignée qui part du mouvement Dada et du futurisme (russe avec Iliazd, mais aussi italien avec Marinetti), et qui mène jusqu’à Reed Altemus et Keiichi Nakamura et aux pratiques artistiques en réseau actuelles, en passant par l’art conceptuel et Fluxus (George Maciunas en particulier). Il avoue s’inspirer particulièrement des « expérimentations des classiques du genre », parmi lesquels Apollinaire tient une place d’honneur. En effet, l’inspiration apollinarienne est évidente dans la poésie graphique russe contemporaine. On a pu s’en apercevoir l’année du 125e anniversaire du poète, marquée en Russie par une nouvelle traduction d’Alcools, l’édition d’une importante anthologie de réflexions de poètes français sur l’art mettant cet auteur en vedette3, mais surtout par un important projet collectif de livres d’artiste intitulé « Apollinaris4 ». Voici comment Yuri Gik se situe par rapport à ces effets de mode, ces tendances et l’influence du poète français :

En 2005, j’ai organisé une exposition de poésie visuelle dans la galerie moscovite Galereâ-L. C’était la première exposition importante de poésie visuelle à Moscou. Elle présentait des œuvres de poètes visuels venues du monde entier, réunies spécialement pour l’occasion, ainsi que des matériaux issus de mes archives personnelles. Il y avait des poèmes déjà montrés lors d’expositions précédentes. Mais en tant que contributeur à cette exposition, j’avais préparé deux poèmes visuels, dédiés à Apollinaire, à la mode à Moscou cette année-là (plusieurs autres expositions avaient été organisées en son honneur par des artistes moscovites). Apollinaire a fortement influencé les activités de l’avant-garde artistique actuelle. D’un côté, son recueil Calligrammes offre d’excellents exemples de poésie expérimentale. D’un autre côté, il est connu comme un théoricien de l’art influent, proche des cercles dadaïstes et cubistes. Le poème visuel suivant a été réalisé d’après le motif du calligramme d’Apollinaire5 qui lui est juxtaposé ci-dessous. La couleur, les expérimentations avec les caractères et le rythme du poème sont autant des moyens de rendre plus actuel ce poème devenu classique.

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Yuri Gik, Calligramme et Apollinaire, IL PLEUT

2Gik a trouvé une solution élégante et concise pour rendre hommage au créateur du mot « calligramme » tout en s’en démarquant. Il transpose au niveau métatextuel (abstrait) un des plus célèbres calligrammes figuratifs d’Apollinaire en remplaçant l’averse de « Il pleut », par un réseau de lignes géométriques (six, une de plus que chez Apollinaire) orientées en sens inverse (sinistro-ascendant) de celui d’Apollinaire, et formées par la répétition à intervalles réguliers de « calligramme » en caractères d’imprimerie. Entre ces lignes, il disperse les lettres diversement calligraphiées du même mot qui rappellent la source du genre : l’art calligraphique, tout en produisant un effet d’autodésignation de l’œuvre par elle-même (un calligramme qui désigne le mot « calligramme »).

3Gik a connu les calligrammes d’Apollinaire à la fin des années 1990, grâce à l’essor de l’internet en Russie (qui lui a permis également de se familiariser avec Dada, le futurisme et le conceptualisme), grâce aussi à ses voyages (il a rapporté de Londres en 2004 une valise de livres portant sur ses sujets de prédilection). Dans sa création comme dans sa réflexion sur les œuvres d’autrui, le lien de filiation entre la poésie visuelle d’aujourd’hui et les avant-gardes d’hier joue un rôle crucial. En 2020, c’est encore Apollinaire qui est au centre de son exposé sur la poésie visuelle contemporaine lors du festival du vers libre du 3 décembre 2020 à Saint-Pétersbourg. Ainsi, au moment même où Juri Gik constate que la renommée d’Apollinaire est principalement fondée sur sa poésie « traditionnelle », les hommages qu’il lui adresse attirent l’attention sur les calligrammes du poète et ses liens avec les artistes et poètes du mouvement Dada.

Les lettres dans les lettres, ou quand l’art postal de l’est reflète l’occident

4Si la première exposition de mail-art à Kaliningrad à l’automne 1994 représente pour Juri Gik le kilomètre zéro de sa voie artistique, son intégration dans le réseau international du mail-art et son appartenance à la communauté des mail-artistes n’ont pas cessé depuis de nourrir sa démarche créatrice : « Les rencontres et l’échange avec les autres artistes ont une valeur absolue, c’est l’essence même de mon activité artistique ». Les projets collaboratifs étant au cœur même du mail-art, jouer un rôle actif dans les expositions internationales, les recueils collectifs et les festivals – de Belgrad à Minden – est aussi vital que de produire les artéfacts postaux (timbres, tampons, cartes postales et enveloppes). Gik souligne le lien entre le mail-art et l’art de la performance qu’il compare à celui qui unit le livre d’artiste et la poésie visuelle. Ses poèmes visuels s’insèrent dans un dialogue constant avec les autres artistes, célébrant les affinités mais aussi les différences, notamment autour du calligramme :

Mon poème visuel Lettre récente de janvier 2001 fait partie de la série Lettres récentes (“Недавние письма”, 1999-2008). Le projet éponyme se composait d’œuvres visuelles, la plupart sous forme de feuilles de timbres, réalisées selon un rythme mensuel. Chaque œuvre comportait, en règle générale, l’information sur le mois et l’année de fabrication (ici janvier 2001), la liste des adresses du courrier entrant du mois courant (un petit tirage était fait et tous les correspondants recevaient cette œuvre en réponse à leur message), et un thème qui changeait chaque mois. Ici le thème est un hommage à l’artiste italien Emilio Morandi.
Emilio s’est spécialisé dans les œuvres graphiques et les performances. Les timbres d’angle affichent des compositions de lettres en forme de silhouettes féminines, spécialement pour Emilio6. Les timbres sont censés émis par un pays imaginaire « MAIL ART EAST » (« art postal de l’est », ce qui sonne phonétiquement comme « mail-artist » pour l’oreille anglophone). Ce toponyme est également visible dans l’angle inférieur droit sur le tampon d’artiste qui affirme haut et fort que l’auteur est un conceptualiste avec son point d’interrogation croisé avec un pinceau, composition qui rappelle également la faucille et le marteau, l’un des symboles les plus connus de la Russie. Parmi les destinataires, à part Emilio, on retrouve un certain nombre de mail-artistes français (Remy Penard, Jean Hugues) et italiens (Antonio Leale, Vittore Bacelli, Vittore Baroni), ainsi que l’artiste anglais Michael Fox, la canadienne Diane Bertrand, et des organisations telles que Moonasterock et Café kolibri qui m’avaient adressé ce mois-là les catalogues de leurs expositions. Le projet Lettres récentes s’est clos en 2008. Ses idées continuent à être utilisées par les projets de la « république du Dadahomey » : séries de feuilles de timbres du Dadahomey et périodiques d’artistes comme Actualités du Dadahomey (Dadahomeya News, 2009-2013) et Revue du Dadahomey (Dadahomeya Review, 2018 à aujourd’hui).

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Hommage à Emilio Morandi

5Les œuvres de l’art postal fonctionnent en clin d’œil, reflet, écho. Elles relient individus, pays et continents – du Canada au Japon en passant par l’Allemagne, la Suisse et la Russie – et (ré) inventent une langue écrite particulière basée sur l’alphabet latin (avec de discrets rappels parfois de l’alphabet russe comme l’habillage des majuscules du cachet EAST MAIL ART en onciales cyrilliques) et sur des codes visuels connus de tous. Les envois postaux stricto sensu ne sont pas l’unique moyen de communication. Dans les projets plus récents autour du « Dadahomey », les lettres sont mises en circulation grâce à la distribution des impressions par l’auteur lui-même, aux expositions et présentations à l’étranger (Minden, Athènes), ou encore par la mise en ligne sur un site en libre accès. Pour Juri Gik, la poésie visuelle fait partie de l’espace culturel contemporain, et chacune de ses œuvres vise à renforcer les dimensions spatiales et dialogiques de cet art, héritier du calligramme en ce qu’il décharge le signe écrit de sa fonction référentielle et le rend disponible pour une fonction purement communicationnelle.

Matisse en anglais et en calligramme

6Comme le rappelle Gik dans son plus récent ouvrage7, le mail-art russe a souffert d’abord de la censure postale de la Russie soviétique, puis d’un tropisme fort vers l’occident lorsque le pays a ouvert ses frontières, enfin de l’absence de solidarité entre les artistes à l’intérieur du pays. Lui-même, s’il exploite la tradition russe du futurisme, n’a pu développer son art que grâce aux interventions et au soutien des mails-artistes occidentaux. La langue et l’alphabet russes s’en sont trouvé sacrifiés, au profit de l’anglais véhiculaire et de son alphabet, qui est latin.

7Même l’héritage français a été anglicisé. Pour intituler son hommage à Matisse, Gik reprend le terme « calligramme » inventé par Apollinaire et désormais internationalisé, mais cite le propos de Matisse sur l’art non pas dans le texte original français mais dans sa traduction anglaise. Il explique :

Ce poème qui date de 2008 fait partie du projet Identification de l’art. Il utilise un texte d’Henri Matisse en anglais: « What I dream of is an art of balance, of purity and serenity, devoid of troubling or depressing subject-matter, an art which could be for every mental worker, for the businessman as well as the man of letters, for example, a soothing, calming influence on the mind, something like a good armchair which provides relaxation from physical fatigue. » (« Notes d’un peintre », 19088). Cette définition de l’art donnée par un peintre célèbre a servi de base à une œuvre en forme de rose, qui imite son style et met au centre le mot-clé “influence”. Le projet Identification de l’art inclut tant des poèmes visuels composés sur des citations des artistes célèbres du XXe siècle que des timbres avec leurs portraits. Ce projet n’a pas encore été exposé dans son ensemble. Le poème en question a pu être montré lors du festival du vers libre à Moscou en avril 2020 dans le cadre d’une conférence sur l’héritage d’Apollinaire. Les timbres avec portraits d’artistes ont figuré dans mon exposition personnelle à la galerie de Rüdiger Westphal (Euskirchen, Allemagne) en 2017.

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Calligramme en hommage à Matisse

8Tout comme les « lettres récentes », les œuvres montrées lors de l’exposition personnelle de timbres et de poésies visuelles sous le titre d’Identification de l’art sont essentiellement dialogiques : il s’agit de rendre visibles des définitions de l’art données par les artistes phares du XXe siècle.

9Pour Juri Gik, rien ne justifie que l’on oppose la poésie visuelle et la poésie verbale. Dans l’avenir, l’art sera divers, les hommes du futur s’organiseront toujours en groupes selon leurs goûts et intérêts, comme ils le font aujourd’hui où la poésie « traditionnelle » et la poésie visuelle ont le même public, composé en grande partie de spécialistes, des lettrés aux chercheurs en art en passant par les designers avec leurs visées d’application pratique.

10Entre ses deux techniques préférées : le collage et la synthèse d’images, la pratique personnelle de Gik reste double, alliant l’analogique au numérique selon les thématiques et l’humeur du jour. 80 % de ses œuvres (poèmes visuels, œuvres graphiques, périodiques, livres d’artiste, feuilles de timbres) sont réalisées sur l’ordinateur, mais prennent ensuite une forme physique grâce à l’imprimante ou à la reprographie. De même, les tampons conçus avec des logiciels de création graphique sont fabriqués ensuite dans des ateliers spécialisés, et les collages sont souvent scannés pour devenir des cartes postales ou figurer dans des catalogues. La création n’est donc jamais purement numérique. Aucun medium nouveau ne périme les anciens. Il se combine avec eux pour revisiter les classiques et les faire redécouvrir au public contemporain dans une traduction visuelle qui, jointe aux traductions linguistiques, favorise l’interpénétration des cultures.

Notes de bas de page numériques

1 Il a participé à plus de 200 expositions internationales et (co)organisé régulièrement des expositions en Russie et ailleurs (dont quatre personnelles).

2 http://profliqa.blogspot.com/2011/09/blog-post_29.html

3 Пространство другими словами, Французские поэты XX века об образе в искусстве. L’espace en d’autres termes. Les poètes français du XXe siècle à propos de l’image dans l’art, Saint-Pétersbourg, Ivan Limbakh, 2005.

4 Les expositions du projet à Moscou et à Ekaterinbourg, ainsi que le numéro spécial (n°12) de la revue Dirižabl’ (Nijni-Novgorod) réunissaient des livres d’artiste et œuvres graphiques créés pour l’occasion à partir de poèmes d’Apollinaire http://www.zoo.ru/N24477, http://book.uraic.ru/galereja/vystavki2005/apollinaris/.

5 IL PLEUT, in Apollinaire, Œuvres poétiques, Calligrammes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1959, p. 203.

6 Ces compositions purement visuelles n’utilisent que les potentialités graphiques des lettres : les deux r (figure bas gauche), dessinent des chaussures à talon haut, les deux A (figure haut gauche) une chevelure, les deux i (figure haut droite) des jambes, les deux o au-dessus du x (figure bas droite) les yeux et le nez. Elles forment un rappel antiphrastique et humoristique des bonshommes d’Emilio Morandi dont les silhouettes pataudes  comme celles que l’on voir sur les panneaux routiers  sont entourées et/ou remplies de lettres.

7 Juri Gik, The history of Mail Art in Russia 1985-2020, based on Dadahomeya Republic archive, Dadahomeya Press, 2021.

8 « Ce que je rêve, c’est un art d’équilibre, de pureté, de tranquillité, sans sujet inquiétant ou préoccupant, qui soit, pour tout travailleur cérébral, pour l’homme d’affaires aussi bien que pour l’artiste des lettres, par exemple, un lénifiant, un calmant cérébral, quelque chose d’analogue à un bon fauteuil qui le délasse de ses fatigues physiques ». Cet extrait de Notes d’un peintre est reproduit dans Paul Wood, Charles Harrison. Art en théorie, Paris, Hazan, 2007, pp. 103-109. Cette édition est une traduction de Paul Wood, Charles Harrison Art in Theory 1900-90, John Wiley and Sons Ltd, Hoboken, USA, 1992, que Gik a utilisée. Dès l’origine, Notes d’un peintre, publié le 25 décembre 1908 dans la Grande Revue a été immédiatement traduit en allemand et en russe.

Notes de la rédaction

Les illustrations présentées sont l’œuvre de Juri Gik, publiées avec son aimable autorisation.

Pour citer cet article

Elina Absalyamova, « Yuri Gik, mail-artiste et poète visuel », paru dans Loxias, 72., mis en ligne le 18 mars 2021, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lefigaro.fr/flash-eco/2015/06/02/index.html?id=9727.


Auteurs

Elina Absalyamova

Elina Absalyamova est maître de conférences en littérature française/communication à l’Université Sorbonne Paris Nord. Après une thèse sur Verlaine critique littéraire (Paris-IV Sorbonne/Université de Moscou Lomonossov), elle continue à travailler sur les problématiques liées à la littérature française fin-de-siècle (co-éd. avec Valérie Stiénon du collectif Les Voix du lecteur au XIXe siècle, PULIM 2018 ; contribution au collectif Les genres du roman, etc.), mais aussi sur les catégories génériques dans le domaine russe (essais d’Annenskij dans Le Quatrième Genre : l’Essai, PUR 2018) et sur l’adaptation des œuvres littéraires et leur circulation dans d’autres aires culturelles, sur l’exemple des mises en musique de la poésie verlainienne par des compositeurs russes (Poetica, 2011(2)) ou encore les adaptations des récits d’Edgar Poe dans la bande dessinée francophone actuelle (7.KFRV Essen, 8.KFRV Leipzig, The Edgar Allan Poe Review vol. 15/n° 1).