Loxias | Loxias 6 (sept. 2004) Poésie contemporaine: la revue Nu(e) invite pour son 10e anniversaire Bancquart, Meffre, Ritman, Sacré, Vargaftig, Verdier... |  Autour des poètes 

Valérie Personnaz  : 

Nudité et présence : dévoilement d’une mise en scène

Résumé

A l’occasion des dix ans de la revue NU(e), 1994-2004,  la Faculté des Lettres de Nice a accueilli du 8 au 11 mars les poètes Bernard Vargaftig, Serge Ritman et Lionel Verdier. Avec la participation de la commission culturelle de la faculté, des étudiants de la section théâtre présentent une lecture de leurs textes. Analyse de cette mise en scène.

Plan

Texte intégral

1Généralement, la poésie n’est pas rattachée à une mise en scène. Elle est autonome en tant que langage. Les éléments qui déterminent sa structure dynamique sont les suivants : l’organisation, la forme du poème (vers, strophes, prose…etc.), le rythme marqué par le nombre de syllabes, le mariage ou les heurts des sons entre eux. Il se dessine une mélodie, une musique. L’association des mots forme des images originales et permet de tracer un chemin là où un phénomène est dépourvu de mot. La poésie est riche de paroles manuscrites ou dactylographiées dans l’intimité du papier. Elle se fait secrète, discrète, elle finit par dire l’indicible. L’amour des mots, des images et des sonorités fait que les textes poétiques me parlent tout particulièrement. En tant que femme du théâtre, les mots et les émotions très vite veulent devenir corps. Ainsi, le travail suivant est expérimental ; il met en chantier les problématiques du texte, de l’auteur, de la parole, de la mise en espace. N’est-ce pas un risque de faire sortir la poésie de ses pages blanches ? Mise à nue, elle n’est plus qu’un ensemble de tonalités qui se perd dans les espaces infinis.

2A l’occasion des dix ans de la revue NU(e), 1994-2004,  la Faculté des Lettres de l’Université Nice Sophia Antipolis a accueilli du 8 au 11 mars les poètes Bernard Vargaftig, Serge Ritman et Lionel Verdier. Avec la participation de la commission culturelle de la faculté, des étudiants de la section théâtre présentent une  lecture de leurs textes.

3Durée : 30 minutes.

4Mise en scène : Personnaz Valérie

5Participation : Melissa, Natacha, Boryana, Marc, Marion, Julie, Fanny, Valérie.

6Lionel VERDIER a publié le recueil de poèmes Nemo. Ce terme, en grec, correspond à la loi, la finitude, l’errance, la marche vers l’horizon, le partage. En latin, c’est l’absence qu’on ne peut réduire, le fragment échu de silence en la finitude du chant. Par le vers et la prose, il travaille sur la matière, le réel, le rythme. Le vers est une nécessité de l’écriture qui cherche le fragment et l’éclat. Respiration et douleur confondue, son écriture révèle le sentiment de perte, de blancheur rompue, de deuil. Le silence présent malgré les mots, sculpte un paysage de neige, de pierres, de vent, de froid, d’oubli. Et toujours une marche vers un horizon, la fuite du temps, l’errance des corps déploie un sentiment d’inquiétude. Ainsi, l’importance du souffle dans son écriture accroît le désir d’effacement. Le poème est également une rencontre, un mystère, une mémoire, une recherche de sens et de vérité. Verdier cherche l’universel dans la présence ou l’absence des corps, des mots. Avec humilité, il tente de sortir de lui-même, de créer une distance, nécessaire à l’ouverture et à l’altérité.

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8Serge RITMAN est l’auteur de publications, travaux universitaires, recueils de poésie ; Ta main nue, Eclairs d’yeux, Ta résonance… Ce citoyen du monde écrit  la vie de tous les jours et la dénude. Et pourtant, selon lui l’ordinaire n’existe pas. Ainsi, son écriture est résonance, la langue bat et combat pour dire l’indicible. L’écriture est un geste, un vécu de rythmes, une pulsation, une circulation. Par un langage sensible, kinesthésique, il anime les objets, les corps en relation. Il parle de l’être aimé, de cette communion avec l’autre, se pose sur une main, une caresse, une bouche qui s’ouvre ; l’écriture devient le lieu du langage amoureux. Les corps ondulent sans cesse entre l’union et la séparation. Ritman envisage le vers comme une ouverture où le langage se fait passage. Le texte est construit de manière à laisser des blancs, des creux, du vide et du son. Sa poésie s’inscrit dans un éternel recommencement, comme une bataille de l’instant qui transforme la réalité pour faire apparaître un nouveau paysage.

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10Bernard VARGAFTIG. Le recueil Comme respirer doit être envisagé dans sa totalité comme un corps de texte à part entière. Le titre est très important car il englobe tous les poèmes, il unifie, détermine un espace, donne à voir. Sa poésie est construite comme le serait une partition de musique, ou une toile. Le langage est à la fois le matériau et le geste qui sculpte du silence et du chant, de la lumière et de l’ombre. L’essentiel de son travail passe par le souffle ; sa respiration conditionne la netteté de l’écriture sur la page blanche. En construisant ses vers, il travaille sa propre identité d’homme en quête de vrai. Le vers est déterminé par un nombre, il structure, permet au silence de reprendre son souffle et de rebondir au mot suivant. Le poème s’écoute comme un écho organique du sang qui circule. Les sons produisent des images, des vibrations qui troublent l’être. Ainsi, la nudité apparaît, la poésie devient fragile, elle tremble et parfois crie. L’écriture de Vargaftig est proche du mouvement amoureux ; féminin et masculin s’embrassent, s’éloignent. Seulement une perte, un vertige, un tournoiement et le poème recommence.

11 La première étape consiste à prendre connaissance des recueils ; Ta main nue, Eclairs d’yeux, Comme respirer, Nemo. Les étudiants choisissent les poèmes qui leur plaisent.

12 A partir d’une base de textes, le travail pratique peut commencer. Chaque séance débute par un échauffement visant au bien-être et à la disponibilité du corps de l’acteur. Celui-ci permet également d’instaurer une dynamique et une cohésion de groupe; il est fondamental de trouver le plaisir dans la création.

13 Chaque étudiant procède à la lecture de texte. Il repère la construction du poème, son rythme, sa mélodie et travaille ainsi la résonance de la voix, de la parole, améliore l’articulation. Une prise de conscience de la posture, du souffle, de l’espace en jeu est nécessaire. De surcroît, les vers et les blancs du poème doivent être marqués à l’oral. Tout l’enjeu consiste à rendre les mots vivants et audibles.  L’acteur doit se faire discret pour être au service de la poésie. La seule présence valable, étant celle de la sincérité du souffle, du mot, du corps.

14 Ensuite, nous procédons à la collecte d’informations sur les auteurs. Ainsi, il se dessine un visage, un caractère, une façon d’envisager le langage poétique pour chacun des poètes. A partir de ces éléments, nous pouvons commencer à imaginer une mise en mouvement, une mise en forme générale. Les problématiques essentielles sont les suivantes : quel lieu pour la représentation (extérieur ou intérieur) ? Quels éléments scénographiques (costumes, objets, décors) ? Quelles mises en espace ? Quelle mise en voix ? Comment rester simple et ne pas trahir le travail des poètes ?

15 L’étape suivante consiste à tester concrètement les idées émises, puis évaluer ce qui fonctionne. Pour cette opération il est important de considérer deux points de vue : le regard extérieur et le vécu de l’acteur. Ensuite il faut faire des choix, savoir les justifier et les assumer.

16- Le lieu de représentation : Au départ, l’intérêt commun est d’occuper un espace extérieur (parvis) afin d’ouvrir la poésie à un plus grands nombre d’étudiants. Le plein air pouvait constituer une mise à nu, symboliser le souffle. Cependant quelques réserves sont émises quant à la qualité de diffusion sonore. Il se pose également la problématique de l’intimité par rapport au monde de la poésie. Finalement, il fut préférable de jouer à l’intérieur car nous disposions de peu de temps pour travailler la voix.

17- Les éléments scénographiques : Nous choisissons les vêtements, les draps, le voile, blancs comme signe de nudité, de silence, de souffle, de lumière, d’effacement, de page blanche.

18- La mise en chantier des corps et de l’espace : Nous considérons la salle de conférence de la bibliothèque universitaire comme un lieu à part entière de poésie et de souffle. Cependant, nous ne cherchons pas à la transformer matériellement ; notre souci est de diriger la création vers la simplicité et l’intégration du quotidien, comme acte de nudité. L’essentiel est d’instaurer une atmosphère, une qualité de silence. Ainsi, nous occupons la partie frontale au public (tableau, tables), les allées, les sièges des spectateurs et différents niveaux de hauteur. Les portes sont utilisées comme symbole d’apparition, de disparition, de passage. Elles révèlent une frontière entre le visible et l’invisible et mettent en valeur l’élément perturbateur. La représentation commence par une porte qui s’ouvre et claque (entrée d’une comédienne) et termine par une porte qui se ferme doucement (le dernier comédien sort).

19La lecture commence par les textes de Ritman dans la pièce assombrie. Cela favorise le glissement dans l’intimité et la sensualité dévoilées. Nous poursuivons avec les poèmes de Vargaftig dans la pièce éclairée par la lumière du jour afin de mettre en valeur la respiration et la recherche du « vrai ». Enfin nous terminons sur les textes de Verdier pour mettre l’accent sur l’effacement. Les transitions entre les différentes lectures sont marquées par une modification des placements ; les acteurs restent neutres et se déplacent de manière naturelle. Sur le tableau, une actrice écrit le nom du poète et du recueil. Ainsi, apparaît visuellement le rapport à l’écriture.

20Pour la poésie de Ritman nous mettons l’accent sur le rapport au tissu, à la peau dénudée. L’espace de lecture se situe sur la table pour une question de visibilité. Par l’intermédiaire d’un voile, nous jouons sur le dévoilement de l’intimité du couple. La poésie est envisagée comme une matière sensuelle ; les lèvres qui s’ouvrent prononcent et soufflent les mots à l’être aimé. Nous portons également une attention particulière au regard, interne au couple, et en direction du public afin de renforcer l’intimité. Nous mettons en valeur le rythme, en disant certains poèmes à plusieurs, les voix interfèrent, résonnent dans les espaces comme des échos.

21Pour la poésie de Vargaftig, nous avons utilisé la fenêtre. L’action d’ouvrir le store fait entrer la lumière. A ce moment, le souffle anime les corps, et annonce la place centrale du titre Comme respirer ; les poèmes ne pouvant être envisagés séparément. Ainsi, la respiration se poursuit tout le temps de lecture sur trois plans de corps : un vertical (les deux personnes debout à la fenêtre), un horizontal (deux personnes couchées sur la table), un circulaire (quatre personnes en ronde). Les corps deviennent presque irréels, ils sont intégrés dans l’œuvre des poètes, ils s’effacent.

22Pour les poèmes de Verdier, nous choisissons l’éclatement des corps dans l’espace. En effet, nous souhaitons mettre en évidence la division, l’errance des corps comme des fragments d’un paysage. Lâcher, jeter, laisser tomber les feuilles au hasard appuient l’idée d’éphémère, de souvenirs, d’un souffle qui s’éteint. Les sorties successives renvoient à la mort de chacun. Il ne reste plus qu’un paysage nu, vide.

23- Le travail du texte : La première règle exige que le texte soit entendu. L’acteur doit, non pas s’intéresser au sens des mots, mais les dire, les faire sonner comme une musique. Certains textes roulent de par leur rythme, d’autres heurtent l’espace… Il est fondamental d’accorder une place au silence afin de mettre en lumière la qualité sonore. Ainsi, nous évitons tous mouvements parasites durant le temps de la lecture. Les déplacements s’effectuent dans les moments de silence. Il ne faut pas non plus confondre rythme et rapidité. Une bonne lecture doit rester naturelle, c’est pourquoi la proclamation excessive du mauvais acteur est proscrite. Enfin, il s’agit d’évacuer l’excès de sobriété, de trouver un plaisir intérieur et d’avoir envie de faire partager la poésie que l’on aime au public.

24 L’expérience m’a apporté de la satisfaction et davantage de confiance en moi. En effet, j’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec ce groupe. Les échanges furent riches et complémentaires. J’ai compris qu’il faut oser la discussion et les éventuelles confrontations avec les acteurs. Mais par moment, les choix et l’action s’imposent. Le déroulement et le processus de création se passent bien quand le cadre est clairement défini : heures et lieu de répétitions, annonce de ce qui va être fait durant la séance et prévision éventuelle pour le lendemain. Ensuite, il s’agit de s’abandonner à la souplesse et de savoir accueillir les changements imprévisibles, les critiques. Très vite, je me suis retrouvée face à mes limites dues à certaines lacunes. A ce moment, les aides extérieures furent précieuses. C’est pourquoi je remercie Béatrice Bonhomme, Pascal Eyries, Sophie Duez et Julien. Quoi qu’il arrive, il faut garder l’optimisme, la joie, l’énergie, et croire en la création jusqu’au bout.

Pour citer cet article

Valérie Personnaz, « Nudité et présence : dévoilement d’une mise en scène », paru dans Loxias, Loxias 6 (sept. 2004), mis en ligne le 15 septembre 2004, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lefigaro.fr/flash-eco/2015/06/02/index.html?id=75.


Auteurs

Valérie Personnaz

Etudiante en maîtrise d’études théâtrales, Université de Nice