Loxias | Loxias 39. Autour des programmes de concours littéraires |  Autour des programmes d'agrégation 2013 

Jérôme Bottgen  : 

Le sentiment, fondement de l’écriture autobiographique de Jean-Jacques Rousseau

Résumé

Ouvrage unique, Les Confessions postulent leur adéquation parfaite avec leur auteur, et justifient ainsi leur fonction de témoigner à l'avenir de l'innocence de Rousseau. Pourtant, cette adéquation proclamée entre l'homme et le texte est mise à mal par l'opacité du langage. Dès lors, ce qui permettra la manifestation de la vérité pour Rousseau, et ce vers quoi s'orientera de plus en plus sa pratique de l'écriture de soi, ce sera l'énonciation, non des faits, mais du sentiment. C'est donc autour de cette notion centrale que s'articule la genèse de l'écriture de soi chez Rousseau.

Index

Géographique : France

Chronologique : XVIIIe siècle

Plan

Texte intégral

1Tout discours critique sur Les Confessions signale, d’une certaine manière, l’échec de l’entreprise de Rousseau. Si le texte qui nous est proposé ne se suffit pas à lui-même, si un discours supplémentaire est nécessaire pour en éclairer les enjeux, en préciser la signification, alors c’est que l’évidence escomptée par Rousseau, qui est de l’ordre de la révélation – révélation de son innocence tout d’abord, de son véritable caractère ensuite – ne s’est pas produite. Énoncer un discours critique à propos des Confessions, c’est donc, forcément, aller à l’encontre des intentions de leur auteur, c’est biaiser avec l’esprit même de cet ouvrage.

2Pourtant, comment ne pas sentir qu’un texte aussi unique – dans tous les sens du terme – que Les Confessions appelle en quelque sorte le discours et l’analyse en même temps qu’il les répudie ? Comment ne pas sentir que, au-delà de la plénitude proclamée dans les premières pages de l’ouvrage, la tentative de Rousseau, si grandiose soit-elle, laisse subsister des lacunes, des ombres, qui sollicitent légitimement l’intérêt et la curiosité du lecteur ? Cet échec relatif des Confessions, Rousseau l’a si bien senti qu’il l’a exprimé lui-même, notamment dans Les Rêveries du promeneur solitaire, qui se veulent un éclairage supplémentaire, un éclairage ultime, à la fois désespéré et apaisé de son être intime. Si la réflexion critique au sujet des Confessions s’avère donc problématique, elle reste toutefois toujours nécessaire dans le même temps. En se posant lui-même comme sujet unique de son ouvrage, Rousseau a à la fois interdit et sollicité l’investigation. C’est la raison pour laquelle tant d’écoles critiques se sont successivement penchées sur ce texte.

Les tentatives d’approche critique des Confessions

3Si nous laissons de côté toutes les entreprises critiques de nature « biographique », qui cherchent à éclairer Les Confessions en comparant le récit qu’elles offrent avec ce que l’on sait effectivement de la vie de Rousseau – méthode qui a sa légitimité et son utilité, mais qui, en subordonnant le texte à l’expérience vécue, se situe un peu à la marge de la critique littéraire proprement dite – nous pouvons distinguer deux stratégies critiques pour appréhender Les Confessions. La première méthode consiste à comparer Les Confessions avec les autres ouvrages autobiographiques et théoriques de Rousseau, afin de tirer de ce corpus des constantes, des traits généraux donnant accès à l’être véritable et caché de Jean-Jacques. Une telle méthode postule qu’il n’y a pas de différence de nature intrinsèque entre Les Confessions et le reste de l’œuvre de Rousseau, que c’est l’œuvre entière de Rousseau qui est l’expression de son être, et qu’à partir de cette comparaison entre Les Confessions et le reste de l’œuvre il serait possible de dégager des structures récurrentes qui, à l’insu de Rousseau lui-même, ont déterminé la façon dont il a choisi de raconter sa vie. Ainsi, en établissant par exemple un parallèle entre le Discours sur l’origine de l’inégalité et le premier livre des Confessions, on peut avancer que Rousseau est habité par le mythe du paradis perdu, et que c’est à la lumière de ce mythe, effectivement récurrent chez lui, que s’organise le récit de son enfance. Une telle méthode, pour stimulante qu’elle soit, possède malgré tout le défaut de s’opposer aux intentions de Rousseau à l’égard des Confessions, et donc d’en fausser quelque peu la réception. Relisons le prologue de l’ouvrage : « Que la trompette du Jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge1 », etc. Ce sont Les Confessions, et elles seules, qui ont été investies par leur auteur de la fonction auguste de le représenter dans les âges futurs. Négliger leur spécificité revendiquée à cet égard, n’est-ce pas d’une certaine manière prendre le risque de passer à côté de leur signification profonde ?

4La seconde méthode critique généralement employée consiste à considérer Les Confessions comme un tout, un ensemble clos, et à tenter d’en tirer l’éclairage que peuvent apporter à leur sujet des disciplines d’ores et déjà constituées, ou bien la sensibilité particulière du critique. C’est ainsi que Les Confessions ont été soumises à l’examen des sciences humaines, de la psychanalyse en particulier, ou que de nombreux esprits éclairés ont entrepris de déceler, avec leurs propres mots et leur propre sensibilité, ce que Rousseau a voulu exprimer et ce qui se cache dans les silences de son texte. Une telle méthode revient d’une certaine manière à transposer Les Confessions, qui portent la marque l’époque qui les a vues naître, dans le langage d’un autre siècle, du siècle présent. La limite d’une telle démarche, c’est de rester prisonnière de sa propre historicité. Toute œuvre humaine, certes, n’est pas seulement éclairée par la pensée qui l’a précédée, mais également par celles qui l’ont suivie, et auxquelles elle a d’ailleurs parfois contribué à donner le jour. Mais, en ce qui concerne Les Confessions, nous sommes en présence d’une entreprise parfaitement concertée et volontaire : c’est cette volonté initiale qu’il s’agit en quelque sorte de saisir pour en capter la nature, et s’aventurer dans des territoires qui n’ont jamais été à la portée de Rousseau, c’est, une fois de plus, risquer de manquer la signification particulière que celui-ci a voulu donner à son œuvre.

La revendication d’une singularité absolue

5De fait, toute tentative de discours critique sur Les Confessions achoppe sur la singularité revendiquée de l’ouvrage. Rousseau postule une identification complète entre son être et son œuvre, ce qui n’a guère de précédent dans l’histoire littéraire. À la vérité, cette posture exceptionnelle était déjà en germe chez Montaigne, qui déclarait, en ouverture de ses Essais : « Je suis moi-même la matière de mon livre2. » Mais Rousseau pousse cette démarche à son terme : le jour du Jugement, ce n’est pas lui qui sera jugé, mais son livre, ce qui revient au même puisque dans ce cas l’homme équivaut absolument à l’œuvre. Les Confessions n’ont donc absolument pas le même statut n’importe quel ouvrage : il ne s’agit pas d’un simple texte, d’un message ; il s’agit d’un homme, d’une essence. Voilà pourquoi cette entreprise est unique, destinée à n’avoir point d’imitateur. Dès lors, la seule attitude qu’il soit possible d’adopter, face à un tel bloc de vérité (Rousseau parle du « seul monument sûr de mon caractère3 »), est celle de la simple réception. Il n’y a rien à ajouter à un texte d’une telle nature, tout commentaire est superflu, pernicieux même, puisque le Livre est d’ores et déjà doté de la plénitude de l’être. Pourtant, cette équivalence cristalline entre l’homme et le texte, proclamée dans l’enthousiasme des commencements, n’a guère été accomplie. Les Confessions restent un ouvrage inachevé, et Rousseau lui-même, après quelques lectures dans des cercles choisis, semble s’être résigné à l’incapacité des mots à refléter son être véritable : « Le désir d’être mieux connu des hommes s’étant éteint dans mon cœur, n’y laisse qu’une indifférence profonde sur le sort et de mes vrais écrits et des monuments de mon innocence, qui déjà peut-être ont été tous pour jamais anéantis4 », écrit-il ainsi dans la première Rêverie. La fonction du critique qui avait été proprement effacée par les déclarations solennelles du prologue, retrouve sa légitimité face au constat de l’incomplétude, de l’insuffisance des Confessions – qui seront suivies de deux autres entreprises de nature autobiographique, et sa première tâche sera sans doute de déterminer les raisons de cet échec.

6Rousseau, dans Les Confessions, s’est assigné un objectif simple et précis, formulé dès l’ouverture de l’ouvrage : « Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme sera moi5. » Cette déclaration est immédiatement suivie de la proclamation par Rousseau de sa singularité absolue : « Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent6. » S’il y a donc une conviction qui habitait Rousseau à propos de son être intime, une vérité le concernant qu’il s’est efforcé de transmettre avant toutes les autres, c’est bien celle-ci : Jean-Jacques est unique, singulier. Or, peut-être faut-il chercher ici, en fin de compte, la raison de l’échec relatif de son entreprise. C’est que pour communiquer cette essence unique dont il brûlait tant de montrer l’innocence foncière, Rousseau ne disposait pas d’autre instrument que du langage. Et le langage, par sa nature même, n’a accès qu’aux formes universelles des choses, il ne peut atteindre ce qui est unique, ce qui ne se rattache à rien de connu. Malgré toute sa bonne volonté, Rousseau ne peut pas dépasser les limites que lui impose le langage, il ne peut guère s’élever au-delà – ou plutôt s’enfoncer en deçà – de la simple énumération des événements et des protestations enflammées de vertu. Il est condamné à transcrire ce qu’il croit lui être propre avec des mots qui ont déjà servi à d’autres avant lui, et il se retrouve ainsi ramené, au moment même où il proclame sa singularité, à partager « les mots de la tribu », comme dira plus tard Mallarmé.

Le sentiment, révélateur de l’être

7C’est précisément dans cet intervalle entre l’être et le langage que le discours critique à propos des Confessions peut trouver sa place. Rousseau lui-même l’avait si bien senti, qu’il en appelle, à la fin du livre IV, à l’activité du lecteur afin de dégager le sens de son texte : « C’est à lui d’assembler ces éléments et de déterminer l’être qu’ils composent : le résultat doit être son ouvrage7. » Une inflexion sensible s’est ainsi produite par rapport aux déclarations liminaires qui posaient une transparence complète du message et que Rousseau résumait en une formule pleine de confiance à l’égard du souverain juge : « J’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même8. » Face à l’opacité du langage, un travail d’assemblage est nécessaire, un discours second peut naître afin de mettre en évidence tout ce qui était demeuré à l’état de virtualité, de « principe » écrit Rousseau, dans le discours premier.

8Quel est donc ce cœur de l’identité si difficile à transcrire, ce « principe » qui produit les « mouvements » de l’âme, cette force originelle, invincible et ineffable, qui dicte la conduite à tenir en toutes circonstances ? Il s’agit – et Rousseau se raccroche à ce terme comme au sésame destiné à ouvrir l’accès à son moi véritable – d’une faculté enfouie au plus profond de l’être, à la fois lumineuse et délicieuse : le sentiment.

9« Je sens mon cœur9 », écrit Rousseau dès la première page des Confessions. La connaissance de soi, préambule indispensable à toute entreprise autobiographique, se fonde ainsi exclusivement sur le sentiment, ce qui lui confère toute l’infaillibilité requise en semblable matière. Dans La Transparence et l’obstacle, Jean Starobinski, s’interrogeant sur les enjeux de dévoilement de soi chez Rousseau, relève cette équivalence entre l’être et le sentiment :

« Qui suis-je ? » La réponse à cette question est instantanée. « Je sens mon cœur. » Tel est le privilège de la connaissance intuitive, qui est présence immédiate à soi-même, et qui se constitue tout entière dans un acte unique du sentiment. Pour Jean-Jacques, la connaissance de soi n’est pas un problème : c’est une donnée10.

10Bien entendu, ce sentiment est pourvu d’un certain contenu, d’une polarité déterminée. Chez Rousseau, ce sera, exprimé de manière absolue et souvent emphatique, le sentiment de l’innocence : « Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime11. » Ainsi, ce qui garantira, en fin de compte, l’innocence de Jean-Jacques, ce ne sera pas l’exposé des faits, lequel se situe encore, d’une certaine manière, sur le terrain de l’adversaire, dans le champ des apparences ; ce sera la manifestation puis l’expression du sentiment. Comme l’écrit Jean Starobinski, « chez Rousseau, le sentiment décide immédiatement de l’innocence essentielle du moi12 ».

11À ce stade de la réflexion, il est sans doute nécessaire de rappeler brièvement l’importance de la notion de sentiment dans la philosophie de Rousseau. Toute l’œuvre de Rousseau est parcourue par la quête de l’unité, et c’est par le sentiment qu’il a atteint cette résolution de toutes les contradictions et cette quiétude intérieure, tant dans le domaine de la morale que dans celui de la connaissance de soi.

12Dans la fameuse Profession de foi du Vicaire savoyard, Rousseau, confronté, comme au moment d’entreprendre Les Confessions, aux graves questions de l’innocence et de la culpabilité, du bien et du mal, rejette toutes les arguties sémantiques qui agitaient les débats philosophiques, et s’en remet au seul sentiment – à la conscience plus exactement – quant à la faculté de discerner le bien du mal : « Je n’ai qu’à me consulter sur ce que je veux faire : tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal : le meilleur de tous les casuistes est la conscience13. » C’est cette même démarche, on le sait, qui sera suivie quelques années plus tard, lorsque Rousseau entamera son introspection autobiographique par ces mots : « Je sens mon cœur ». Il y a donc chez Rousseau une sorte de filiation entre l’investigation philosophique pure et l’entreprise autobiographique, filiation qui s’opère à travers la notion de sentiment, exploitée de la même manière dans les deux cas. La notion de sentiment offre ainsi au critique rousseauiste un moyen de dépasser la singularité absolue proclamée en ouverture des Confessions (« un ouvrage unique14 », « une entreprise qui n’eut jamais d’exemple15 »), de ramener cette entreprise dans le cadre d’une postulation existentielle qui la dépasse, et, donc, de légitimer un discours analytique que la posture initiale de Rousseau semblait interdire. En outre, cette parenté philosophique incite également à une certaine prudence quant aux approches purement formelles des Confessions. Si une grille de lecture du type « pacte autobiographique16 » n’est pas sans utilité quand il s’agit de rendre compte du phénomène autobiographique dans son ensemble, Les Confessions, en tant qu’ouvrage fondateur et archétypal du genre, ne sauraient être ramenées aux seuls protocoles opératoires qu’elles instituent. Il y a bel et bien une matière philosophique de l’autobiographie chez Rousseau, et de l’écriture de soi telle qu’elle est pratiquée au dix-huitième siècle, comme nous avons tenté de le démontrer, à la suite des travaux du professeur Jacques Domenech17, dans notre thèse sur La Morale de sentiment dans la littérature et la pensée françaises du dix-huitième siècle, et il serait dommage de ne pas considérer cet aspect des choses lorsque l’on entreprend de dégager les ressorts essentiels des Confessions.

Les deux modalités d’expression du sentiment dans Les Confessions

13Le sentiment ainsi défini, la question se pose de sa manifestation concrète dans l’écriture de Rousseau. Les Confessions ne représentent à cet égard que la première étape d’un processus qui s’achèvera dans les Rêveries par la coïncidence complète, ou du moins revendiquée, entre l’écriture et le sentiment. Le cas des Confessions est plus complexe, puisqu’il s’agit de s’astreindre au récit d’une succession de faits objectifs. Comment concilier l’exactitude et la neutralité du récit avec l’expression du sentiment, gage ultime de véracité ? Afin de préserver l’intégrité de ces deux modalités de discours, Rousseau a choisi de les juxtaposer. Chaque épisode marquant est ainsi suivi dans Les Confessions de la description des émotions et des réactions physiologiques que sa rédaction a suscitées chez Rousseau. « Je sens en écrivant ceci que mon pouls s’élève encore18», déclare Rousseau à la suite du récit de l’épisode du peigne brisé, au livre I. À l’inverse, c’est un sentiment de « plaisir » qui le saisit au moment de relater l’épisode du noyer de la terrasse. La honte et le remords qui s’expriment à la suite de l’épisode du ruban volé, au livre II, ont donné lieu à la rédaction de pages célèbres. Dans tous les cas, la valorisation du sentiment participe à la mise en place de la profondeur temporelle qui est depuis devenue constitutive de l’écriture autobiographique : le moi présent se penche sur le moi passé, et éclaire l’expérience vécue à la lumière de sa subjectivité présente. Il n’est donc pas excessif de soutenir que le sentiment informe l’écriture autobiographique au moment où elle accède à un statut de genre littéraire à part entière. Le sentiment détermine en particulier le statut de l’auteur autobiographique, qui est un statut multiple, « diffracté » : à la fois sujet des événements relatés, objet des sentiments qui l’animent à l’occasion du récit, observateur et transcripteur de ces sentiments.

14Une telle manifestation du sentiment demeure toutefois à un niveau explicite, et n’affecte que la surface de la structure des Confessions. Il ne serait sans doute pas inutile de se demander si le sentiment, qui constitue le cœur de la morale de Rousseau, telle qu’elle s’exprime en particulier dans La Profession de foi du Vicaire savoyard n’a pas conditionné à un niveau plus profond la représentation que Rousseau a bâtie de lui-même dans Les Confessions. Entendue dans son acception philosophique, la notion de sentiment (dont la conscience est une des variantes, au même titre que l’amour de soi, la bienveillance, la pitié, etc.) se définit par un certain nombre de caractéristiques. Ces caractéristiques se retrouvent chez tous les auteurs du siècle des Lumières qui ont recherché des fondements non rationnels à la morale, et qui ont fait du cœur et de l’instinct les premiers prescripteurs dans la distinction du juste et de l’injuste, du bien et du mal. C’est bien entendu dans la pensée de Rousseau que ces caractéristiques sont le plus accentuées. Il s’agit du caractère spontané et irrésistible du sentiment, de sa primauté sur la raison, de son infaillibilité dans l’innocence, de sa connexion avec le bonheur. Une analyse systématique des tendances et des traits distinctifs du « personnage Rousseau » dans Les Confessions, et tout particulièrement des premiers livres qui le soumettent à une grande variété de situations, ferait sans nul doute apparaître la récurrence de ces mêmes caractéristiques dans la représentation que Rousseau propose de lui-même. Le jeune Jean-Jacques est spontané, souvent impulsif, toujours bon lorsqu’on lui en laisse la possibilité, naturellement heureux lorsque son être peut se déployer en toute liberté, comme c’est le cas durant le séjour aux Charmettes. Le sentiment est donc la clé de l’être de Rousseau à un double niveau : c’est la partie de lui que Rousseau revendique comme garante de la sincérité de toute sa démarche ; mais c’est également l’instance philosophique sur laquelle se modèle de façon plus ou moins consciente le personnage de Jean-Jacques tel qu’il est mis en scène dans Les Confessions.

15C’est le sentiment qui donne accès à l’être, et qui permet le dévoilement de soi par l’écriture de soi. À la fois objet philosophique et foyer de la subjectivité, le sentiment est la clé par laquelle se résolvent les contradictions qui traversent l’œuvre de Rousseau. Sur le plan de la morale, le sentiment dépasse les contradictions qui opposent les différents philosophes entre eux, et offre un critère de détermination de la conduite infaillible et instantané ; sur le plan de l’autobiographie, il permet de transcender l’opacité du langage et de communier avec chaque lecteur dans la transparence des cœurs. Intermédiaire privilégié entre l’unicité de l’individu et l’universalité du langage, il constitue ainsi le fondement de l’écriture de soi dans Les Confessions.

Conclusion

16Les Confessions, ouvrage unique et investi par son auteur d’une mission sacrée : le représenter aux yeux de la postérité, sont tiraillées entre deux modèles antagonistes. Cette première autobiographie se veut tout d’abord un « monument », c’est-à-dire un bloc de vérité inaltérable et immobile, érigé pour témoigner à jamais de l’innocence de Rousseau, et face auquel la seule attitude possible est celle d’une réception respectueuse et muette. Telle est sans doute l’image sous laquelle Rousseau se plaisait à se représenter son ouvrage, et qu’il promeut dans son avant-propos. Pourtant, au moment de se dévoiler au lecteur, ce n’est pas une innocence figée et marmoréenne qu’il a trouvée au fond de son cœur, mais un sentiment vivace et frémissant, mobile et réactif comme la vie elle-même. C’est à ce modèle de l’autobiographie comme vecteur du sentiment que Rousseau s’est finalement attaché. La tâche de se peindre s’est alors confondue pour lui avec celle de communiquer ce sentiment intérieur, porteur de toute la vérité de son être. Dès lors, la fonction de lecteur, s’en trouve considérablement modifiée : il n’est plus le réceptacle passif d’une vertu qui lui est extérieure, il a désormais la charge de ressentir au fond de son cœur, avec la plus grande transparence possible, l’écho des sentiments qu’on lui décrit, et de recomposer l’être dont ils sont issus. C’est donc le sentiment qui rend au lecteur – et, par delà, au critique – le rôle actif que l’avant-propos semblait lui refuser. Puissance lumineuse et spontanée, le sentiment rend possible l’équivalence tant désirée entre l’être et l’écriture, et accomplit cette unité dont la quête a motivé toute l’œuvre de Rousseau.

Notes de bas de page numériques

1  Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, éd. B. Gagnebin et M. Raymond, dans Œuvres complètes, t. I, Paris, Gallimard, 1964, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 5.

2 Montaigne, Essais, livre premier, éd. M. Rat, Paris, Classiques Garnier, 1958, p. 1.

3  J.-J. Rousseau, Les Confessions, op. cit., p. 3.

4  Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, éd. M. Raymond, dans Œuvres complètes, t. I, Paris, Gallimard, 1964, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 1001.

5  J.-J. Rousseau, Les Confessions, op. cit., p. 5.

6  J.-J. Rousseau, Les Confessions, op. cit., p. 5.

7  J.-J. Rousseau, Les Confessions, op. cit., p. 198.

8  J.-J. Rousseau, Les Confessions, op. cit., p. 5.

9  J.-J. Rousseau, Les Confessions, op. cit., p. 5.

1 0 Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau : La transparence et l’obstacle, 1957, Paris, Gallimard, 1996, « Tel », p. 216.

1 1 J.-J. Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, op. cit., p. 993.

1 2 J. Starobinski, Jean-Jacques Rousseau : La transparence et l’obstacle, op. cit., p. 225.

1 3 Jean-Jacques Rousseau, Émile, dans Œuvres complètes, t. IV, Paris, Gallimard, 1969, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 594.

1 4 J.-J. Rousseau, Les Confessions, op. cit., p. 5.

1 5 J.-J. Rousseau, Les Confessions, op. cit., p. 5.

1 6 Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Paris, Le Seuil, 1975.

1 7 Jacques Domenech, L’Éthique des Lumières. Les fondements de la morale dans la philosophie française du XVIIIe siècle, Paris, Vrin, 2008.

1 8 J.-J. Rousseau, Les Confessions, op. cit., p. 20.

Bibliographie

  Œuvres de Rousseau

ROUSSEAU Jean-Jacques, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1959-1995, tomes I à V.

ROUSSEAU Jean-Jacques, Les Confessions, éd. B. Gagnebin et M. Raymond, dans Œuvres complètes, t. I, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1964.

ROUSSEAU Jean-Jacques, Les Confessions, éd. J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard, « Folio classique », 1998.

 Autres textes, essais et ouvrages critiques

Montaigne, Essais, éd. M. Rat, Paris, Classiques Garnier, 1958.

DOMENECH Jacques, L’Éthique des Lumières. Les fondements de la morale dans la philosophie française du XVIIIe siècle, Paris, Vrin, 2008.

LEJEUNE Philippe, Le Pacte autobiographique, Paris, Le Seuil, 1975.

STAROBINSKI Jean, Jean-Jacques Rousseau : La transparence et l’obstacle, 1957, Paris, Gallimard, 1996, collection « Tel ».

Pour citer cet article

Jérôme Bottgen, « Le sentiment, fondement de l’écriture autobiographique de Jean-Jacques Rousseau », paru dans Loxias, Loxias 39., mis en ligne le 15 décembre 2012, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lefigaro.fr/flash-eco/2015/06/02/index.html?id=7263.


Auteurs

Jérôme Bottgen

Auteur d’une thèse sur La Morale de sentiment dans la littérature et la pensée françaises du dix-huitième siècle,soutenue en 2011 sous la direction du professeur Jacques Domenech.