Loxias | Loxias 6 (sept. 2004) Poésie contemporaine: la revue Nu(e) invite pour son 10e anniversaire Bancquart, Meffre, Ritman, Sacré, Vargaftig, Verdier... |  La Revue Nu(e) fête ses dix ans: 1994-2004 

Joël-Claude Meffre  : 

Signes de nudité

Résumé

Variations sur le thème de la nudité : essai d’une métaphysique de la lumière.

Texte intégral

1Pour les dix ans de la revue NU(e).

2Les étudiants de physique et de chimie, peut-être aussi, ceux de littérature, sont-ils familiers du fameux Tableau des Eléments de Mendeliev qui recense la totalité des formules atomiques des métaux et corps purs rencontrés sur terre et dans l’univers connu.

3Ainsi en est-il par exemple de la formule de l’or, notée AUR, de l’argent, notée AR, du cuivre : CU, du nickel : NI, du soufre SO2, etc…

4Je voudrais rendre hommage humblement sous forme d’une petite digression, à Béatrice Bonhomme, inventrice d’une nouvelle formule qui n’est pas celle d’un métal nouveau à incorporer à la liste mendélienne, mais le formule synthétique d’une saisie du monde même en son énigme : NU (e).

5Cette formule s’inscrit en tête de la revue que Béatrice Bonhomme et Hervé Bosio animent avec tant de ferveur et je ne puis m’empêcher de faire remarquer qu’elle prend place dans un carré qui n’est autre, dans bien des traditions, que le symbole de l’univers.

6Je ne sais pourquoi, à admirer ces couvertures déployées, rehaussées longtemps de bleu, invitant à la découverte des textes de chaque livraison, il m’est arrivé de voir se refléter naturellement le symbole AUR de l’or dans celui de NU(e), comme en un rêve d’intériorité dévoilée un bref instant.

7Pour rendre hommage aux initiateurs de la revue à et ceux qui ont nourri celle-ci de leurs écrits, j’offre ci-après quelques esquisses d’une métaphysique de la lumière (issues d’un long travail en cours), qui n’est que l’autre nom de la NUDITE.

8NUDITE, COMME UN SIGNE

9(extrait d’une petite métaphysique de la lumière), 2004

101.

11La nudité c’est là, lumière qui jaillit, telle, mue d’elle-même, vue de personne. Il y a jaillissement, tout cela, nu. Continûment. C’est la lumière intense, la nudité en toute lumière, nue-lumière, advenant. La nuée était profonde alors, indistincte ; non pas noire mais profonde. Le noir n’était pas, avant tout ; ce n’était pas le lieu d’un commencement. C’était comme une seule nuée, une matière de nuée, sombre si l’on veut, prête à tout, d’où l’énergie de la lumière était ce qui devait surprendre, au-devant. Une détente. Tout ce qu’il y a de plus nu était peut-être là. Nudité étant. Vie en fuite à jamais.

122.

13« Au commencement  que Dieu a créé

14Le ciel et la terre »,

15écrit H. Meschonnic, inaugurant sa traduction du premier verset de la Génèse.

16Il y a, justement. C’est sans commencement possible, dans la nudité ; nudité du « comme », du « comment », de ce qui « commence ». Cela fait route du dedans sans qu’il y ait de dehors. Quant à la lumière, on peut se la représenter, provenant de son unitude, comme un trait d’amour, en un lieu qu’on prendrait pour un commencement, qui a nom « Trésor Caché ». Mais ce lieu n’est pas un chaos, ni une surface, encore moins un noir. On ne peut penser ce noir-là (mais pourquoi pas ce «blanc-là » ? comme « le nu même », en toute nudité. Le commencement n’a pas d’attribut. Seule la lumière est à elle-même son propre mouvement, par son effusion. Lumière jaillissement, au point tremblant de l’unitude. Sa nudité émouvante, intouchable serait visible par un regard de biais venant de nous. Nudité apophatique, imaginable, un bref instant, allusive, si fragile, si fugace.

173.

18« Le commencement  que Dieu a créé. Quel est ce mot équivoque de « Dieu » qui est aussi (« par ailleurs »), « Le Premier et le Dernier, l’Apparent et le Caché ? » Je me laisse entraîner par la beauté de ces affirmations du Livre, respirer profondément entre chacun des énoncés de ces attributs divins. Demeurent nos petits commencement à nous, souvent avortés, qui se saisissent pour ce qu’ils sont : telle est notre présence au monde, lovés que nous sommes au cœur de notre finitude. Je suis sur terre, sur cette terre de beauté dévastée, selon une parole qui va se taire, aussitôt après. La nudité où est-elle ? Et la lumière ? Introuvable. Elle est aussi cela qui ne se peut saisir, lumière souvent diaphane, diffuse, trop étendue, dispersée. Comme le monde. Je suis nu de ma finitude. J’aime les commencements qui chantent un peu ; j’aime les commencements qui aspirent à devenir et me maintiennent dans la plus entière perplexité.

194.

20Je redis encore ce qui est lumière advenant en germe. Je vois la lumière à ne pouvoir la regarder ; elle est aussi la plaie qu’elle inflige dans la trouée du noir. Lumière, coup de grisou dans la ténèbre. Image de ce qui est nu, imparable trace de lumière. C’est l’incision qu’elle fait au noir. Il faudrait pouvoir regarder dans ce lieu du noir la plaie sèche, ni noire ni lumineuse, ouverte, laissant apparaître quelle profondeur ? C’est la plaie toujours ouverte de notre propre dénuement qui nous entraîne à s’approcher de l’énigme du monde.

215.

22Nous sommes des êtres de dénudation. Avec nos visages d’un certain commencement. Je voudrais m’éduquer ici, dans l’apprentissage de la dénudation, par la parole. Par la pierre écrite, la page blanche où craquelle l’encre déjà étendue depuis si longtemps. Que l’écriture n’aide pas à composer le masque / Mais le visage sans fard que nous servons, a écrit R. Juarroz.

236.

24« Je » n’a rien à proclamer, rien à prononcer, rien à dire ni à faire, ni à manifester aucune intégralité du monde, ni autonomie de ce que je dis. « Je » rabâche des paroles vers le signe de nudité comme on déploie un mouchoir pour dire que tout s’éloigne.

257.

26Perplexité, précarité, voilà ce qu’il faut chercher. Combien de chemin devrais-je parcourir pour trouver ce qui est le nu parfum der la jacinthe au bout du jardin, qui ne viendra jamais jusqu’à moi ? Quoi de plus nu que le langage de ce parfum ?

278.

28Pour aller jusqu’à la fleur, « je » parcourt une vallée de dénudation. Vallée des larmes. Toute vallée a eu ses larmes. On s’en dépouille comme des mots de trop. « Les soupirs y sont comme des épées, et chaque souffle est une amère plainte. C’est à la fois le jour et la nuit et ce n’est ni le jour ni la nuit. Là, de l’extrémité de chaque cheveu, sans qu’il soit même coupé, on voit dégoutter le sang. Là, il y a du feu et l’homme en est abattu, brûlé et consumé. Comment dans son étonnement, (envisageant puis dévisageant sa nudité, pourrait-il avancer, abandonnant progressivement tout vêtement, laissés au bord du chemin comme des offrandes à rien ?) Il restera stupéfait et se perdra dans ce chemin. Mais celui qui a l’unité gravée dans son cœur oublie tout et s’oublie lui-même. Si on lui dit : « Es-tu ou n’es-tu pas ; as-tu ou n’as-tu pas le sentiment de l’existence ; es-tu au milieu ou n’y es-tu pas, ou es-tu sur le bord ; es-tu visible ou caché ; es-tu périssable ou immortel ; es-tu l’un et l’autre ou ni l’un ni l’autre ; existes-tu enfin ou n’existes-tu pas ? Il répondra positivement : - Je n’en sais rien, je l’ignore et je m’ignore moi-même. Je suis amoureux, mais je ne sais de qui : je ne suis ni fidèle ni infidèle. Qui suis-je donc ?- » (Le langage des oiseaux).

299.

30Oserai-je rester sur cette interrogation mille fois posée, répétée ? Le chemin pris jusqu’ici est celui où je cesse de me dépouiller ; mais mes habits collent à ma peau, et ils réapparaîtraient sans cesse.

3110.

32NU / UN. Est-il ainsi si facile d’affirmer que la visée de dénudation amène à rassembler l’être en ce qu’il est à lui-même « un ? J’aimerais pouvoir dire aussi la « nuidité » de l’être. Est-ce de trop ? Il y a nuit, il y a nu. Nuit et nu peut-être s’allieraient comme ce qui se tient, prêt à naître ; sans que la nuit ne se dissipe.

3311.

34La nudité a-t-elle ses signes ? Peut-on les dessiner comme sur une pierre incontournable qu’on verrait de loin ? Mais la pierre ne se montre pas, la nudité se contourne sans les signes. Ne se descelle pas. S’attardera-t-on à en contempler la forme ? Nudité comme un bloc qu’on contourne, inatteignable. On ne s’attarde pas autour du halo qu’elle laisse.

3512.

36Il ne reste de la lumière que l’intensité azurée d’une voûte céleste parfois tellement transparente sous nos latitudes, comme une nostalgie de l’opacité initiale. Sur ce ciel, devant lui, au creux de l’espace, combien de temples ne furent-ils pas tracés autrefois, qu’une lancée d’oiseaux eût traversé soudain ? Rêve d’oiseau et d’espace confondus, rêve d’un vide prolifique, d’adhésion au monde et d’une énigme qui ne s’entrouvre que si on en prononce simplement le nom supposé à voix basse : nudité.

Pour citer cet article

Joël-Claude Meffre, « Signes de nudité », paru dans Loxias, Loxias 6 (sept. 2004), mis en ligne le 15 septembre 2004, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lefigaro.fr/flash-eco/2015/06/02/index.html?id=60.


Auteurs

Joël-Claude Meffre

Joël-Claude Meffre est né en 1951 dans le Vaucluse (France) où il réside. Il est chercheur en archéologie antique. Il poursuit depuis des années un travail d’écriture en poésie en même temps qu’il s’est engagé sur la voie du soufisme. Il ne publie que depuis peu (Dénouant, 2002, Une geste des signes, 2002, L’abord, 2003, De la chaux sur les ombres, 2003, Délivrée, 2003).