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Elena Daniela Grigorescu  : 

Mémoires d’Hadrien, une entreprise herméneutique. Étude sur Carnets de notes

Résumé

Autobiographie imaginaire relatant la vie de l’empereur Hadrien, Mémoires d’Hadrien, bien que rédigé par Marguerite Yourcenar, est assumé par le « je » narrateur de ce personnage historique. Le roman se présente sous la forme d’une lettre adressée à Marc Aurèle, son successeur, où il passe en revue sa jeunesse, ses actions politiques, sa gloire, ses méditations, son amour pour le jeune Grec Antinoüs. Soutenue par un immense travail de documentation, cette entreprise représente pour la romancière un effort pour reconstituer toute une époque historique. Le problème qui se pose alors pour Marguerite Yourcenar, c’est de savoir comment interpréter les traces de ce temps révolu, comment le saisir. Le « je » qu’elle attribue à Hadrien apparaît comme une tentative pour réduire cette distance afin de reconstituer l’histoire « du dedans ». Dans cet article on montrera que toute une herméneutique est en jeu dans ce processus d’interprétation du passé.

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Mots-clés : herméneutique , Mémoires d’Hadrien, narration

Texte intégral

1 Ce qui fait l’originalité des Mémoires d’Hadrien consiste dans le choix de la forme narrative hétéroclite, laquelle comporte des éléments de biographie, d’autobiographie, de roman historique, de journal intime, de méditation philosophique, de testament politique. Autobiographie imaginaire relatant la vie de l’empereur Hadrien, ce texte, bien que rédigé par Marguerite Yourcenar, est assumé par le « je » narrateur de ce personnage historique. Le roman se présente sous la forme d’une lettre adressée à Marc Aurèle, son successeur, où il passe en revue sa jeunesse, ses actions politiques, sa gloire, ses méditations, son amour pour le jeune grec Antinoüs. Soutenue par un immense travail de documentation, cette entreprise représente pour la romancière un effort pour reconstituer toute une époque historique. Le problème qui se pose alors, c’est de savoir comment interpréter les traces de ce temps révolu, comment le saisir, vu que deux millénaires séparent Marguerite Yourcenar de ce moment historique. Le « je » qu’elle attribue à Hadrien apparaît alors comme une tentative pour réduire cette distance afin de reconstituer l’histoire « du dedans ». Dès lors, le problème de la forme narrative semble acquérir une dimension qu’une étude inspirée par la méthode d’analyse structuraliste ne peut pas expliquer intégralement. Car toute une herméneutique est en jeu dans ce processus d’interprétation du passé.

2Deux voies opposées : l’une empruntée à la philosophie, l’autre aux sciences modernes du signe, ces dernières héritières des apports de la linguistique. Dans leur tentative pour révéler le sens d’un texte, les deux approches se situent l’une sur la position de l’ « être », l’autre dans la zone de la poéticité, des codes et des modes de signification. Définie, en général, comme art de comprendre, l’herméneutique apparaît distincte de la sémiologie, laquelle se veut une science munie d’une méthode rigoureusement déterminée. Or l’herméneutique se définit comme « un art parce que les règles qu’elle énonce ne peuvent pas à leur tour être ramenées à des règles, ou parce qu’il n’y a pas de règles pour l’application des règles1 ». Ce qui, selon Gadamer, n’exclut pas la possibilité de discerner dans le phénomène herméneutique une « expérience de vérité ». Avant lui, Heidegger souligne lui aussi l’aspiration constante de l’herméneutique à l’universalité, Schleiermacher s’efforçant déjà d’en faire « la théorie et la méthodologie de tout genre d’interprétation2 ».

3Sans tout à fait se proposer d’opposer herméneutique et structuralisme, Paul Ricœur définit dans l’essai Structure et herméneutique les deux types d’approche :

Le structuralisme appartient à la science ; et je ne vois pas actuellement d’approche plus rigoureuse et plus féconde que le structuralisme au niveau d’intelligence qui est le sien. L’interprétation de la symbolique ne mérite d’être appelée herméneutique que dans la mesure où elle est un segment de la compréhension de soi-même et de la compréhension de l’être ; hors de ce travail d’appropriation du sens, elle n’est en rien ; ce sens l’herméneutique est une discipline philosophique ; autant le structuralisme vise à mettre à distance, à objectiver, à séparer de l’équation personnelle du chercheur la structure d’une institution, d’un mythe, d’un rite, autant la pensée herméneutique s’enfonce dans ce qu’on a pu appeler "le cercle herméneutique" du comprendre et du croire, qui la disqualifie comme science et la qualifie comme pensée méditante3.

4Il n’est pas inutile de rappeler qu’avant la constitution de l’herméneutique philosophique par Schleiermacher et Dilthey, le problème de la compréhension s’est d’abord posé dans le cadre de l’exégèse et de la philologie classique. Posé en termes philosophiques, le problème de la compréhension devait joindre au XXe siècle la phénoménologie. Dès lors, la question de la compréhension se pose à l’intérieur d’une problématique plus vaste, qui est celle de l’existence dans son ensemble. Chez Heidegger, qui élabore une ontologie de la compréhension, comprendre n’apparaît plus comme un mode de connaissance, mais comme un mode d’être4. Afin d’éviter de demeurer prisonnière du langage, l’analyse devrait dépasser le plan linguistique étroit pour déboucher sur une ontologie. A son tour, Gadamer, dans l’Introduction à son ouvrage Vérité et méthode, entreprend de circonscrire le domaine de l’herméneutique en prenant comme point de départ l’expérience de l’art. Identifiant comme le propre de l’art la transmission d’une « vérité » inaccessible par toute autre voie, il postule la possibilité de l’herméneutique comme mode particulier de connaissance, le point de rencontre de toutes les sciences de l’esprit, au-delà de leur conscience méthodique :

Le fait qu’en présence d’une œuvre d’art on fasse l’expérience d’une vérité inaccessible par toute autre voie constitue la signification philosophique de l’art, qui s’affirme en face de toute ratiocination. Ainsi, outre l’expérience de la philosophie, l’expérience de l’art constitue, pour la conscience scientifique, l’incitation la plus pressante à reconnaître ses propres limites.

Les études qui suivent commencent, pour cette raison, par une critique de la conscience esthétique, pour défendre l’expérience de vérité qui nous est communiquée par l’œuvre d’art contre la théorie esthétique, qui se laisse restreindre par le concept de vérité qui est celui de la science. Mais on ne se borne pas ici à justifier la vérité de l’art. On entreprend au contraire de développer à partir de là un concept de connaissance et un concept de vérité qui correspondent à notre expérience herméneutique […]

L’herméneutique développée ici n’est donc pas une méthodologie des sciences de l’esprit, mais une tentative pour s’entendre sur ce que ces sciences sont en vérité par-delà la conscience méthodique qu’elles ont d’elles-mêmes, et sur ce qui les rattache à notre expérience du monde en sa totalité5.

5Là où la science littéraire s’intéresse aux techniques d’écriture, aux procédés de transmission de la signification afin de dévoiler le mécanisme du texte littéraire, l’herméneute introduit l’être dans un effort d’auto-compréhension et de compréhension de l’autre. Aux exigences d’objectivité de la théorie littéraire répond le besoin d’appropriation du sens propre à l’herméneutique. Il semble réellement  qu’entre le discours scientifique de la sémiotique et une lecture herméneutique, cette dernière est plus adéquate pour l’analyse d’une œuvre comme Mémoires d’Hadrien.

6Dans les Carnets de notes qu’elle place à la fin des Mémoires d’Hadrien, ainsi que dans son livre d’entretiens avec Matthieu Galey, Les yeux ouverts6, l’écrivaine explique son entreprise de reconstruction et d’interprétation du passé. Mais quels sont les moyens auxquels recourt l’auteur pour ressusciter le passé ? Elle a évidement à sa disposition les traces du passé : vestiges, monuments, documents, œuvres d’arts, monnaies, etc. Mais comment se situer par rapport à ce passé dont on n’a conservé que des fragments ? Marguerite Yourcenar refuse dès le début l’idée d’adopter une méthode rationnelle, de type purement historiographique. Ce qui l’intéresse c’est de reconstituer ce passé de l’intérieur afin de le revivifier : « Refaire du dedans ce que les archéologues du XIXe siècle ont fait du dehors7. »

7 Dans Les yeux ouverts, la romancière synthétise sa conception de l’histoire : « Alors j’ai tâché de reconstituer tout cela, à partir des documents, mais en m’efforçant de les revivifier ; tant qu’on ne fait pas entrer toute sa propre intensité dans un document, il est mort, quel qu’il soit8. » Ce qui l’intéresse c’est d’aboutir à une appropriation du passé, la seule manière possible de le connaître dans sa vérité. Pour elle, les documents historiques sont des signes à interpréter : « C’est en grande partie sur cet amas de petits faits que se base l’interprétation qu’on vient de lire9». Car pour Marguerite Yourcenar faire du roman historique signifie avant tout un acte d’interprétation et de compréhension du passé : « Ceux qui mettent le roman historique dans une catégorie à part oublient que le romancier ne fait jamais qu’interpréter, à l’aide des procédés de son temps, un certain nombre de faits passés10. ».  

8Cependant, comme le souligne Paul Ricœur, pour y arriver il faut surmonter l’altérité des codes culturels : « Enfin, le travail même de l’interprétation révèle un dessein profond, celui de vaincre une distance, un éloignement culturel11. » Mais la pratique de l’identification présente le risque de s’approprier l’objet sous l’aspect que lui prête notre désir et de ne retrouver dans cet objet que ce qu’on y a apporté. Il ne faut pas que « l’homme construit remplace l’homme compris12. » C’est pour cette raison que l’opération d’identification se voit doublée chez la romancière d’un effort pour se détacher de soi-même. Pour les herméneutes, il n’y a de véritable adhésion par la connaissance qu’au prix d’une altérité d’abord éprouvée puis surmontée, c'est-à-dire d’une distance. Pour Ricœur, la distanciation que l’expérience herméneutique doit incorporer, représente la condition de toute compréhension.

9C’est ainsi qu’Alain Trouvé définit la méthode de la romancière : « Faire table rase de l’acquis pour refonder l’Histoire, tel est le discours de la méthode yourcenarien. L’Autre peut alors s’exprimer parce qu’il est devenu reflet, miroitant à la surface d’une conscience vide13. » Il est donc question d’abord de procéder à une prise de distance face à l’horizon d’attente de son époque, pour pouvoir ensuite donner voix à ce « je » venant d’un temps lointain : « Portrait d’une voix. Si j’ai choisi d’écrire ces Mémoires d’Hadrien à la première personne, c’est pour me passer le plus possible de tout intermédiaire, fut-ce de moi-même. Hadrien pourrait parler de sa vie plus fermement et plus subtilement que moi14. » Le « je » lui sert à se mettre à la place d’Hadrien, à le faire parler sans l’intermédiaire d’un discours extérieur. L’énonciation subjective permet un accès immédiat au passé, qui apparaît dans sa vérité : « Mais si l’on fait parler le personnage en son propre nom, comme Hadrien […] on se met à la place de l’être évoqué ; on se trouve alors devant une réalité unique15. » En utilisant la voix d’Hadrien, l’auteur s’efface de son discours pour permettre à cette voix du passé de se faire entendre :

J’imaginai longtemps l’ouvrage sous forme d’une série de dialogues, où toutes les voix du temps se fassent entendre. Mais, quoi que je fasse, le détail primait l’ensemble ; les parties compromettaient l’équilibre du tout ; la voix d’Hadrien se perdait sous tous ces cris. Je ne parvenais pas à organiser ce monde vu et entendu par un homme16.  

10Tout un travail d’imagination et de contemplation est mis en place pour effectuer le rapprochement entre l’auteur et le narrateur, travail qui ne s’accomplit pas du jour au lendemain. La romancière a eu besoin d’une vingtaine d’« années de dépaysement17 » pour trouver le ton adéquat lui permettant de traverser les siècles : « Il m’a fallu ces années pour apprendre à calculer exactement les distances entre l’empereur et moi18 ». Dans sa Chronologie, elle explique la distance qui sépare son projet initial et le livre tel qu’il a été publié : « Ce qui eût été vingt ans plus tôt une poétique rêverie sur une grande figure du passé gréco-romain est devenu une tentative de "recréer du dedans" l’histoire19 ».

11La méthode de connaissance utilisée par Marguerite Yourcenar emprunte ses outils à la perception médiumnique. C’est par le pouvoir de la contemplation, du « délire20 », des « visions21 », d’une participation « clairvoyante22 » au passé qu’elle parvient à « entendre » la « voix » de l’empereur, à « recréer la pensée d’un homme23 ». La perception du passé lui est transmise de manière automatique, en dehors de contrôle de la conscience : « J’avais pris l’habitude, chaque nuit, d’écrire de façon presque automatique le résultat de ces longues visions provoquées où je m’installais dans l’intimité d’un autre temps24 ». C’est toujours dans ses Carnets de notes qu’elle parle de la nécessité d’« adapter à son but » « la méthode de l’ascète hindou qui s’épuise, des années durant, à visualiser un peu plus exactement l’image qu’il crée sous ses paupières fermées25 ». On se souvient que pour Schleiermacher la compréhension suppose une « méthode divinatoire » par laquelle l’interprète accède au sens véritable d’une production du passé. L’appropriation de ce sens s’opère dans un mouvement de sympathie par lequel l’interprète se transfère dans le principe qui a présidé à sa production.

12Afin de définir les rapports entretenus avec une période historique qu’elle essaie de s’approprier, la romancière emploie le syntagme « magie sympathique » : « Un pied dans l’érudition, l’autre dans la magie, ou plus exactement, et sans métaphore, dans cette magie sympathique qui consiste à se transporter en pensée à l’intérieur de quelqu’un26 ». La même idée de pouvoir connaître l’autrui de l’intérieur est exprimée dans Les yeux ouverts, où l’écrivaine reprend la notion de relation sympathique :

Voyez-vous, qu’il s’agisse des êtres qui nous entourent, des êtres réels ayant vécu dans le passé ou des personnages imaginaires, tout se passe comme si nous étions contrôlés non seulement par nos pensées et nos sentiments, comme eux, mais aussi par un système sympathique, par je ne sais quelles affinités qui nous enfoncent dans le domaine des sens, ou plutôt du contact27.  

13Hadrien aussi, à son tour, croit à la possibilité de cette sympathie qui permet à l’homme de partager « l’existence de tous28 ».

14Toute l’architecture des Mémoires d’Hadrien serait fondée sur cette relation d’empathie qui situe l’auteur dans l’intimité de la pensée du narrateur :

Prendre une vie connue, achevée, fixée (autant qu’elles peuvent jamais l’être) par l’Histoire, de façon à embrasser d’un seul coup la courbe tout entière ; bien plus, choisir le moment où l’homme qui vécut cette existence la soupèse, l’examine, soit pour un instant capable de la juger. Faire en sorte qu’il se trouve devant sa propre vie dans la même position que nous29.

15Mais qu’est-ce qui rend possible cette relation sympathique entre deux êtres appartenant à deux époques historiques séparées par deux millénaires ? Il convient de s’arrêter maintenant sur la conception du temps propre à la romancière, conception susceptible de fournir des éléments de réponse à cette question. Une phrase tirée de son livre Essais et mémoires synthétise cette vision de l’écrivaine, pour laquelle il y a continuité dans la succession des époques : « Tout ce qui fut dure encore 30». Dans cette perspective, le passé n’est pas fondamentalement différent du présent et, bien qu’éloignés du passé, nous ne sommes pas coupés de lui. Il devient alors possible, pour citer encore une fois Paul Ricœur, de « lutter contre la distance culturelle31 ». Dans une époque où la réflexion sur l’espace commençait à envahir le champ de la philosophie et de la littérature, Marguerite Yourcenar manifeste la conviction que la dimension temporelle est encore digne d’intérêt : « Ce m’est toujours une surprise que mes contemporains, qui croient avoir conquis et transformer l’espace, ignorent qu’on peut rétrécir à son gré la distance des siècles32. » Là où la pensée structuraliste allait instaurer une spatialisation du temps dans des couches successives, la romancière ne voyait que continuité et devenir d’une vérité historique.  

16Il y a chez Marguerite Yourcenar la croyance qu’il existe une vérité historique qui traverse le temps et qu’on peut retrouver dans n’importe quel moment de l’histoire. Si elle attribue à l’empereur des capacités visionnaires, c’est en raison de cette conception sur le temps qui lui est propre. La romancière reconnaît que dans l’interprétation du passé on peut se tromper « plus ou moins33 ». « Ce qui ne signifie pas, comme on le dit trop, que la vérité historique soit toujours et en tout insaisissable34 ». Elle postule l’existence d’une nature humaine immuable, une essence humaine qui se révèle dans le temps : « La substance, la structure humaine ne changent guère35 ». « Tout être qui a vécu l’aventure humaine est moi36 », dit l’écrivaine, persuadée que chaque existence individuelle est reliée à l’universel : « Une grande partie de ma vie allait se passer à essayer de définir, puis à peindre, cet homme seul et d’ailleurs relié à tout37. » On retrouve cette idée dans le discours d’Hadrien qui écrit à son successeur : « Entre autrui et moi les différences que j’aperçois sont trop négligeables pour compter dans d’addition finale38. »   

17Mais il est à dire aussi que cette essence humaine ne se révèle jamais à celui qui interprète le passé en tant que telle. Elle est toujours perçue par l’intermédiaire de notre propre subjectivité. La prise de distance dont on a déjà parlé n’est jamais totale : « L’homme passionné de vérité, ou du moins d’exactitude, est le plus souvent capable de s’apercevoir […] que la vérité n’est pas pure39. » C’est pour cette raison qu’on demeure toujours partiellement attaché à son horizon d’attente : « Quoi qu’on fasse, on reconstruit toujours le monument à sa manière40. » L’émergence de cette vérité se réalise donc dans un mouvement d’appropriation et de distanciation, un va-et-vient incessant entre l’identité de l’interprète et altérité de l’objet à interpréter, entre le particulier et l’universel, mouvement qui évoque le concept de cercle herméneutique. Par l’intermédiaire de cette dynamique, non seulement l’objet révèle ce qui le relie à l’universel, mais l’interprète lui-même parvient à une connaissance plus profonde de soi. Comme le souligne Paul Ricœur dans Le conflit des interprétations :

Enfin, le travail même de l’interprétation révèle un dessein profond, celui de vaincre une distance, un éloignement culturel, d’égaler le lecteur à un texte devenu étranger, et ainsi d’incorporer son sens à la compréhension présente qu’un homme peut prendre de lui-même41.

18Voilà pourquoi Marguerite Yourcenar pouvait affirmer que son travail d’interprétation avait abouti non seulement à une connaissance du passé, mais aussi à une meilleure connaissance de soi-même : « Essayer de combler, non seulement la distance me séparant d’Hadrien, mais surtout celle qui me séparait de moi-même42. »

19Rétrécissement du temps, distanciation et appropriation, empathie, interprétation, postulat d’une vérité humaine contenue dans chaque expérience de vie véritable, tel est le discours de la méthode formulé par Yourcenar :   

Travailler à lire un texte du IIe siècle avec des yeux, une âme, des sens du IIe siècle ; le laisser baigner dans cette eau-mère que sont les faits contemporains ; écarter s’il se peut toutes les idées, tous les sentiments cumulés par couches successives entre ces gens et nous. Se servir pourtant, mais prudemment, mais seulement à titre d’études préparatoires, des possibilités de rapprochements ou de recoupements, des perspectives nouvelles peu à peu élaborées par tant de siècles ou d’événements qui nous séparent de ce texte, de ce fait, de cet homme […] prendre seulement ce qu’il y a de plus durable, de plus essentiel en nous, dans les émotions des sens ou dans les opérations de l’esprit, comme point de contact avec ces hommes qui comme nous croquèrent des olives, burent du vin, s’engluèrent les doigts de miel, luttèrent contre le vent aigre et la pluie aveuglante et cherchèrent en été l’ombre d’un platane, et jouirent, et pensèrent, et vieillirent, et moururent43.

20Tout un projet herméneutique est développé par la romancière dans les Carnets de notes qui accompagnent les Mémoires d’Hadrien, roman qu’elle définit comme une « interprétation ». Or, le propre de l’herméneutique n’est autre que de déterminer les conditions de possibilité de la compréhension, compte tenu que tout processus d’énonciation et tout acte d’interprétation se déroulent dans le temps, et qu’ils sont étroitement liés à un monde donné et à une subjectivité.

21Pour citer cet article :

22Elena Daniela GRIGORESCU, « Mémoires d’Hadrien de M. Yourcenar, une entreprise herméneutique. Étude sur Carnets de notes »,  Loxias,  Loxias 26,  mis en ligne le 15 septembre 2009, URL: http://revel.unice.fr/loxias/document.html?id=2977

Notes de bas de page numériques

1 Christian Berner, La Philosophie de Schleiermacher, Paris, les Editions du Cerf, 1995, p. 49.
2 Martin Heidegger, « D’un entretien de la parole », dans Acheminement vers la parole, Paris, Gallimard, 1999, p. 96.
3 Paul Ricœur, « Structure et herméneutique », dans Le Conflit des interprétations, Paris, Editions du Seuil, 1969, pp. 33-34.
4 Paul Ricœur, « Existence et herméneutique » dans Le Conflit des interprétations, Paris, Editions du Seuil, 1969.
5 Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode, Paris, Editions du Seuil, 1996, p. 12-13.
6 Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts, entretiens avec Matthieu Galey, Le Centurion, 1980.  
7 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 319.
8 Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts, Le Centurion, 1980, p. 146.
9 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 345.
10 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, pp. 322-323.
11 Paul Ricœur, Le Conflit des interprétations, Editions du Seuil, 1969. p. 8.
12 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 334.
13 Alain Trouvé, Leçon littéraire sur Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, PUF, 1996.
14 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 322.
15 Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts, Le Centurion, 1980, p. 61.
16 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, pp. 313-314.
17 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 321.
18 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 315.   
19 D’après Alain Trouvé, Leçon littéraire sur Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, PUF, 1996, pp. 7-8.
20 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 322.   
21 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 333.
22 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 322.
23 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 319.
24 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 333.
25 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 324.
26 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 322.
27 Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts, Le Centurion, 1980, p. 58.
28 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 7.
29 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 314.   
30 D’après Alain Trouvé, Leçon littéraire sur Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, PUF, 1996, p. 21.
31 Paul Ricœur, Du texte à l’action. Essais d’herméneutique II, Paris, Éditions du Seuil, 1986, p. 153.
32 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 323.
33 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 324.   
34 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 324.
35 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 326.
36 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 335.   
37 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 313.
38 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 9.
39 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 333.
40 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 335.
41 Paul Ricœur, Le Conflit des interprétations, Editions du Seuil, 1969, p. 8.
42 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, p. 318.
43 Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974, pp. 324-325.

Bibliographie

YOURCENAR Marguerite, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974

YOURCENAR Marguerite, Les yeux ouverts, Entretiens avec Matthieu Galey, Le Centurion, 1980  

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BERNER Christian, La Philosophie de Schleiermacher, Les Éditions du Cerf, 1995

HEIDEGGER Martin, Acheminement vers la parole, Gallimard, 1999

GADAMER Hans-Georg, Vérité et méthode, Éditions du Seuil, 1996

GUSDORF Georges, Les Origines de l’herméneutique, Éditions Payot, 1988

RICŒUR Paul, Le Conflit des interprétations, Éditions du Seuil, 1969

RICŒUR Paul, Du texte à l’action. Essais d’herméneutique II, Éditions du Seuil, 1986

TROUVÉ Alain, Leçon littéraire sur Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, PUF, 1996

Pour citer cet article

Elena Daniela Grigorescu, « Mémoires d’Hadrien, une entreprise herméneutique. Étude sur Carnets de notes », paru dans Loxias, Loxias 26, mis en ligne le 15 septembre 2009, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lefigaro.fr/flash-eco/2015/06/02/index.html?id=2977.


Auteurs

Elena Daniela Grigorescu

Elena Daniela Grigorescu est actuellement doctorante à l’Université de Western Ontario (Canada) où, sous la direction du professeur Anthony Purdy, elle prépare une thèse sur le roman français du XXe siècle et son rapport à la musique.