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Thi Tu Huy Nguyen  : 

La néantisation du temps chez Robbe-Grillet

Résumé

En déterminant la productivité textuelle  comme auto-destructive et annihilante, Robbe-Grillet fait de l’effacement un appel à restituer, à reconstruire, à remplir tout ce qui a été supprimé mais qui joue en même temps la double fonction de production et de reproduction du texte. La mécanisation textuelle se réalise par la multiplication d’effacements. L’effacement de la frontière entre dehors et dedans, entre extérieur et intérieur, il s’agit donc de l’abolition du sujet lui-même, ce qui reflète une nouvelle situation d’un homme sans moi sans je ni relation avec les autres : il est à la fois hors de soi et hors du monde. L’effacement de l’identité : l’écriture devient l’espace de la répétition qui a la force d’abolir ou celle de mettre en doute toutes les certitudes. Les personnages se lancent dans la quête d’une vérité de soi-même à laquelle ils n’arriveront jamais. Les fragments se structurent comme le reste des parties effacées. Le dialogue dans les romans de Robbe-Grillet rend le caractère fragmentaire  indispensable dans l’interprétation des textes. Le monde robbegrilletien est tombé en ruine. Et des ruines, des effacements, des éléments du passé, l’auteur veut à la fois construire – et demander au lecteur de reconstruire avec lui – un nouveau monde deux fois plus nouveau.

Texte intégral

1temps, Robbe-Grillet, nouveau roman

Entre hier et demain il n’y a plus la place du présent

Robbe-Grillet

2Le temps, une figure importante de ses romans, avec sa présence solide et son auto-suppression, manifeste une des recherches de Robbe-Grillet sur la perte ontologique. Il s’établit comme la forme de cette perte qui est marquée non seulement par le bouleversement de l’ordre linéaire du temps, par l’abolition de la continuité temporelle, par le placement de trois éléments (passé, présent, futur) sur le même plan du présent, mais encore par l’effacement du présent lui-même, ce qui ne s’oppose pas à l’idée irréfutable de son importance. Cette importance s’affirme à la fois à travers l’existence du présent et à travers son absence. J’insiste ici sur l’aspect absent du présent, ce dont Robbe-Grillet est très conscient. L’écrivain s’efforce de montrer qu’il est possible de supprimer la place du présent. On connaît une des conceptions du temps, celle qui montre son caractère irrationnel :

… le passé est passé, il n’est donc plus ; l’avenir n’est pas encore ; le présent se trouve ainsi entre deux néants ; mais le présent, le maintenant est un point sans étendue ; du moment que le présent est là, il n’y est déjà plus ; le maintenant est donc contradictoire et de ce fait aussi un néant. C’est ainsi que la réalité se réduit pour le temps à un néant situé entre deux néants1.

3Robbe-Grillet réalise cependant une néantisation des trois instances temporelles en les maintenant sous la forme d’un présent éternel. La question se pose ici : comment peut-il néantiser le présent dans lequel il a mis le passé et le futur ?

4Le premier procédé utilisé par Robbe-Grillet dans Les Gommes est un effacement mécanique du présent. Il existe en fait dans ce roman un déroulement du temps et un ordre chronologique des faits. C’est une durée bien déterminée du point de vue du temps narratif, de six heures du matin, le vingt-sept octobre, à six heures du matin, le vingt-huit octobre, sauf qu’on ne connaît pas l’année. Dans le présent de ce jour précis, Wallas le protagoniste et les autres personnages mènent normalement leurs activités, ce qui donne au présent le sens plein du mot. Néanmoins le récit commence réellement à sept heures et demie du vingt-six, au moment de la fausse mort de Daniel Dupont, et se termine à sept heures et demie du vingt-sept, à l’instant de sa vraie mort. C’est dans ce laps de temps que la montre de Wallas s’est arrêtée. Physiquement, ces 24 heures ont été effacées du cadran ; en réalité, elles sont, sous l’angle de l’enquête du protagoniste, un temps pour rien. Ce jour-là est donc un vide dans l’écoulement du temps, devenant par conséquent un trou dans la vie de Wallas. Grâce à cette disparition du présent, les événements tout à fait intratemporels sont revêtus, par l’intermédiaire de l’annihilation du temps du cadran, d’un caractère extratemporel. Cette métamorphose du présent en non-présent se réalise d’ailleurs par un vaste réseau d’allusions au mythe d’Œdipe qui vise à revivifier un sort dans le passé, et de cette manière elle remplace le présent par le non-présent en montrant que tous les deux ont des similitudes, ce n’est pas en réalité que le présent a reculé dans le passé, mais c’est au contraire le passé qui peut basculer vers le présent et prendre ainsi sa place. La limite entre les deux devient très fragile.

 Promeneur insolite, Wallas s’avance à travers cet intervalle fragile. (Ainsi celui qui s’est attardé trop avant dans la nuit, souvent ne sait plus à quelle date appartient ce temps douteux où son existence se prolonge ; son cerveau, fatigué par le travail et la veille, essaye en vain de reconstituer la suite des jours : il doit avoir terminé pour demain cet ouvrage commencé hier soir, entre hier et demain il n’y a plus la place du présent...2

5Avec l’action de s’avancer, Wallas s’affirme et s’efface en même temps dans ce vide du présent, ce qui est exactement semblable au fonctionnement de la gomme : dans l’instant de sa vraie existence, elle affirme son utilité en gommant ce qui est inutile et en se dissipant. L’avancée de Wallas se fait par les promenades incessantes pendant lesquelles il implique ses mouvements corporels dans le temps. Son existence réside vraiment dans l’acte de marcher.

C’est volontairement qu’il marche vers un avenir inévitable et parfait. Autrefois il lui est arrivé souvent de se laisser prendre aux cercles du doute et de l’impuissance, maintenant il marche ; il a trouvé là sa durée3.

6Ainsi le passé a-t-il rattrapé le présent. Ou bien le retour du passé dans le présent, ce qui est conforme à l’idée que tout passe et tout revient. C’est là que se situe le point de rencontre du mythe ancien et du sort d’un homme moderne. Une relecture du roman confirmera cet avenir inévitable et parfait qui attend Wallas. Du reste, puisqu’on ne connaît jamais d’autre autrefois du personnage que celui où s’est passé l’histoire de Thèbes en ruine, on le prend comme une référence pour comprendre la raison pour laquelle (même si on n’en est pas sûr) il s’est laissé prendre aux cercles du doute et de l’impuissance. L’action de marcher est prise comme une opposition à ce qu’il était avant. Le temps revêt ici un sens naissant du mouvement corporel et devient donc un temps humain : la durée trouvée de Wallas. Il y a au complet dans ce paragraphe un avenir, un autrefois et un maintenant ; ils y figurent dans un présent perpétuel dont la force est créée par la marche, ce qui explique pourquoi Wallas aime marcher. La marche l’aide à trouver la continuité, l’ininterruption, l’union d’un passé dont il n’est pas conscient et d’un présent qui lui échappe. La vitesse régulière de son pas l’aide à lier tous ceux qui sont absurdes, menaçants, anachroniques ou trompeurs pour qu’il puisse atteindre par là la nature de son être.

7Le deuxième aspect de l’effacement temporel se révèle dans la propriété de labyrinthisation du temps (qui correspond d’ailleurs à la forme labyrinthique de l’espace, si le labyrinthe devient l’espace privilégié du monde robbegrilletien c’est parce qu’il est vraiment efficace pour élargir la limite du présent, pour donner une étendue au maintenant ; et la structure labyrinthique de l’espace et du temps est en effet une métaphore de l’angoisse ontologique) dans les romans de Robbe-Grillet4, surtout dans La Jalousie. Le caractère d’écoulement du présent dans Les Gommes est aboli au profit d’un maintenant isolé de toute référence temporelle, le temps n’y coule plus.

8La spatialisation du temps de La Jalousie s’effectue sous la forme d’une labyrinthisation structurale du maintenant. La grande fréquence du mot « maintenant » qui apparaît parfois trois fois dans une même page, certifie son importance et prouve son utilisation intentionnelle. Examinons au moins les phrases étant prises comme les titres des neuf parties du roman, présentés à la table des matières, parmi lesquels cinq contiennent ce mot : Maintenant l’ombre du pilier…, Maintenant l’ombre du pilier sud-ouest…, Le long de la chevelure défaite…, Tout au fond de la vallée…, Maintenant, c’est la voix du second chauffeur. Maintenant la maison est vide…, Toute la maison est vide…, Entre la peinture grise qui subsiste…, Maintenant l’ombre du pilier….Tout le récit est donc inscrit dans ce maintenant labyrinthisé. Dans l’analyse du schéma temporel de l’œuvre, une évidence s’est progressivement imposée: la déschématisation de la structure temporelle est radicale. Il est non seulement impossible de rétablir la continuité selon la flèche du déroulement normal en ligne droite, que sont passé, présent et futur ; mais la possibilité d’une structure circulaire du temps mérite d’être mise en doute, nonobstant les répétitions multipliées dans le texte. Car le récit ne retourne pas du tout au début, c'est-à-dire il n’existe pas une coïncidence entre le commencement et la fin sur le plan du temps pour qu’on puisse parler d’un schéma circulaire ; le récit est réellement construit sans commencement ni fin, il est impossible de préciser un point de départ ou un point d’arrivée, contrairement à ce qu’a pu réaliser Jean Ricardou avec Les Gommes. Et les répétitions se font sans qu’aucune règle de temps cyclique ne soit observée. Par contre, elles dessinent une forme dédaléenne avec laquelle on n’arrive jamais à reconstruire les relations entre les éléments temporels introduits dans le roman. La détermination de l’avant et de l’après est irréalisable. Les mouvements abondamment décrits (surtout ceux du corps) n’assument que la tâche de nier l’idée de changement des êtres dans le temps. Ces mouvements se déroulant sur place donnent l’impression que la vie s’arrête en avançant dans un circuit labyrinthique, à la fois ouvert et sans issue. De plus, tous les maintenant de l’œuvre sont imprécis, « “Maintenant”, ce qui ne fournit aucune indication satisfaisante »5. Ce maintenant atemporel, et en conséquence n’appartenant pas au monde extérieur, ne se présente que dans l’esprit de l’homme. Contrairement à la conclusion de Heidegger dans ses études sur être et temps, qui considère que « la suite des maintenant est ininterrompue et [qu’] elle ne souffre pas de vide »6 , Robbe-Grillet invente une suite discontinue des maintenant entre lesquels se forment les vides que chaque maintenant s’efforce de remplir par leur juxtaposition sur l’espace textuel. C’est un temps impossible à mesurer, il n’y a plus ni datation, ni repères temporels, il n’y existe donc plus l’avant, ni l’après, seulement l’éternité construite par une « présentisation » de toutes les parties temporelles, et le présent est à son tour, faute de propriété d’écoulement, néantisé et parallèlement étendu à travers les parcours labyrinthiques.

9L’oubli est aussi un moyen de néantiser le temps. Dans le monde paradoxal de Robbe-Grillet, le passé n’est pas le seul à être effacé, c’est aussi le cas du présent. L’année dernière à Marienbad montre toute la puissance destructrice de l’oubli, exercée sur le présent. Deux personnages principaux, un homme, X, et une femme, A., se rencontrent dans un hôtel. L’homme cherche à persuader la femme qu’ils sont là pour tenir une promesse qu’ils s’étaient faite l’année dernière et pour créer un avenir ensemble. Cet avenir prévu une année auparavant constitue leur présent au moment où l’histoire se déroule. Mais la jeune femme a tout oublié, les souvenirs évoqués par l’homme lui semblent très étranges. Son oubli détruit « le présent » qu’ils auraient du vivre ensemble dans cet hôtel désert. Finalement, les efforts pour rappeler les souvenirs ont fait basculer le passé vers le présent ; celui-ci est par conséquent remplacé par celui-là. Ce remplacement rend en effet incompréhensible le film et rend plus difficile la réception du spectateur, particulièrement dans les scènes où les images du passé succèdent à celles du présent, sans aucun signe remarquant le changement du temps.

10D’ailleurs, il se peut que ce jeu de l’oubli soit aussi un jeu de l’attente. A. demande à X de l’attendre. « C’est d’attendre un peu, seulement, que je vous demande. L’année prochaine, ici, le même jour, à la même heure… Et je vous suivrai, où vous voudrez. » Proposant à X une attente, A crée une possibilité, un état latent pour que X commence son œuvre, c'est-à-dire son jeu de persuasion. Pour que cette attente puisse fonctionner, elle doit oublier presque tout : sa promesse, ses souvenirs. Car c’est l’oubli qui recueille l’attente, et « c’est dans l’oubli que l’attente se maintient comme une attente »7. L’impuissance de la mémoire, la force de l’oubli, la constance de l’attente fait de L’année dernière à Marienbad un lieu où le temps est néantisé et où les vérités sont épuisées et renouvelées dans le pouvoir de la parole. De tout cela, un nouveau monde s’invente.

11Robbe-Grillet lui-même parle, dans son article Temps et description dans le récit aujourd’hui, du mouvement paradoxal du traitement temporel : construire en détruisant. « Personnage principal » du roman contemporain, le temps n’existe que pendant le déroulement de l’œuvre, en tant que présent perpétuel. Robbe-Grillet voulait créer un « monde sans passé qui se suffit à lui-même à chaque instant et qui s’efface au fur et à mesure. »8 Mais son monde sans passé est aussi un monde sans présent, s’éternisant dans le non-temps. La néantisation temporelle se réalise ainsi dans l’éternisation même du temps. Cet univers où tout est effacé se meut dans une éternité invraisemblablement réduite à des maintenant indéterminables qui sont en même temps concrétisés et supprimés pour devenir, non pas un néant, mais un chaos à la fois mobile et immobile, réel et virtuel, discontinu et continuel, intratemporel et extratemporel.

Notes de bas de page numériques

1 Eugène Minkowski, Le temps vécu, Paris, Presses universitaires de France, 1995, p. 18.
2 Alain Robbe-Grillet, Les Gommes, Paris, Editions de Minuit, 1990, p. 51.
3 Alain Robbe-Grillet, Les Gommes, Paris, Editions de Minuit, 1990, p. 52.
4 Dans La Reprise, par exemple, malgré la précision apparente du temps narratif (le récit se passe pendant cinq jours en novembre 1949), le protagoniste se trouve toujours dans l’état de rêve où il est mis hors du temps et de l’espace. Grâce à la technique de surimpression, les scènes du passé (c'est-à-dire le passé du personnage ainsi que celui dans les romans précédents) sont remises au présent, ce qui crée pour de bon un lacis temporel et met le personnage dans une situation suspecte, d’où le fait qu’il se questionne souvent : « où et quand ? »
5 Alain Robbe-Grillet, La Jalousie, Paris, Editions de Minuit, 1990, p. 50.
6 Martin Heidegger, Etre et temps, Paris, Gallimard, 1986, p. 491.
7 Michel Foucault, La pensée du dehors, Editions Fata morgana, 1986, p. 59.
8 Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman, les Editions de Minuit, 1986, p. 131.

Bibliographie

DELEUZE Gilles, Différence et répétition, Paris, Presses universitaires de France, 1993

DOMOULIÉ Camille, Littérature et philosophie, Paris, Armand Colin, 2002

DUPONT Pascal, Raison et temporalité, Ousia, 1996

ECO Umberto, Lector in fabula [1979], tr. fr. Paris, Bernard Grasset, 1985

HEIDEGGER Martin, Etre et temps, Paris, Gallimard, 1986

ISER Wolfgang, L’acte de lecture, théorie de l’effet esthétique, Bruxelles, Pierre Mardaga Editeur, 1985

JAUSS Hans Robert, Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1991

KIERKEGAARD Søren, La Reprise, éd. cons. Paris, Flammarion, 1990

KRISTEVA Julia, Le temps sensible, Paris, Gallimard, 1994

KRISTEVA Julia, Recherche pour une sémanalyse, Paris, Editions du Seuil, 1969

MINKOWSKI Eugène, Le temps vécu, Paris, Presses universitaires de France, 1995

RICARDOU Jean, Le nouveau roman, Paris, Editions du Seuil, 1973

RICOEUR Paul, Temps et récit, Paris, Editions du Seuil, 1983

ROBBE-GRILLET Alain, Pour un nouveau roman, Paris, Editions de Minuit, 1986

La Vérité, Ouvrage collectif dirigé par Roland Quilliot, Paris, Ellipses, 1997

Obliques, Numéro 16-17, revue trimestrielle, 1978

Pour citer cet article

Thi Tu Huy Nguyen, « La néantisation du temps chez Robbe-Grillet », paru dans Loxias, Loxias 22, mis en ligne le 15 septembre 2008, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lefigaro.fr/flash-eco/2015/06/02/index.html?id=2502.


Auteurs

Thi Tu Huy Nguyen

Doctorante de L’UFR LAC, Université Paris 7- Denis Diderot. Prépare une thèse sur Le problème de l’interprétation et de la vérité chez Robbe-Grillet, sous la direction d’Evelyne Grossman. Des articles sur ces sujets publiés au Vietnam.