Loxias | Loxias 1 (2003) Idiomes, fleurs obscures |  articles 

Patrick Quillier  : 

Éloge de l’onomatopée ou Comment la langue hongroise fait entendre sa différence

Résumé

Une langue nationale est jugée (par le linguiste Antoine Meillet) obscurément et comme scandaleusement locale : le hongrois. Mais on peut montrer, en prenant des exemples sonores ou « anschaulich » (« parlants », « stimulant l'imagination »), non seulement qu'il n'y a pas de « petites » langues auxquelles on pourrait reprocher leur faible diffusion, mais encore que le hongrois doit nous intéresser par la façon unique dont il s'est réformé au XIXe siècle. Si le hongrois est « concret » en effet, ce n'est pas par attachement chauvin au sang et au sol : les réformateurs hongrois ont enrichi leur langue en puisant, certes, dans le fonds historique et dialectal, mais aussi par l'emprunt, le calque, et surtout l'invention de mots cherchant à entendre et faire entendre leur référent. Voici, donc, un idiome dont le territoire est ouvert à tous, puisqu'il va de l'oreille à la bouche, ouvert comme la plaine hongroise et, dans la néologisation, sans limite autre que la justesse musicale de l'impression.

Index

Mots-clés : emprunt linguistique , hongrois, musicalité, néologisation

Chronologique : XIXe siècle

Plan

Texte intégral

1Quelques mots sur le titre, en guise de glose préalable. Les jeux de mots possibles entre référence et révérence devraient y être sous-entendus, comme l’épilogue le suggérera. Quant au singulier référence, il s’est imposé parce que le pluriel, comme par exemple dans une expression telle que : « Quelles sont vos références ? », risquait de faire glisser vers les terrains mouvants de l’emploi et du marché du travail, ce qui, en matière de langues, aurait automatiquement conduit à poser la question de leur valeur respective, chose absurde s’il en est. Or, il s’agit bien ici d’essayer de comprendre comment la langue hongroise, telle qu’elle se réforme dans la première moitié du XIXe siècle, s’inscrit dans un ensemble d’éléments référentiels. Enfin, on est en droit d’entendre différence derrière référence (comme dans l’expression : «  faire entendre sa différence »), à condition de ne pas faire de l’émergence de la différence l’occasion de vanter ce qu’il y a de plus mesquin dans l’affirmation de l’identité.

2On voudrait à ce propos rappeler ici une polémique qui opposa naguère le fameux linguiste Antoine Meillet à l’un des écrivains hongrois les plus importants de la première moitié du XXe siècle.

3Dans son livre Les langues de l’Europe nouvelle, le premier présente ainsi la langue hongroise : le hongrois « n’appartient pas à la même famille linguistique que la plupart des langues parlées en Europe et surtout dans cette région de l’Europe : il a une structure compliquée, n’est facile à apprendre pour personne. Hors de la Hongrie, il est universellement inconnu. Sorti des frontières de la Hongrie, un sujet hongrois qui ne sait pas d’autre langue est comme hors d’état de se faire entendre, hors d’état même presque partout de trouver un interprète. Une publication scientifique en magyar, quelle qu’en soit la valeur, est destinée à demeurer ignorée ; il faut qu’elle soit traduite ou résumée dans une langue étrangère. » 1

4Dezso Kosztolányi, dans une Lettre ouverte à Monsieur Antoine Meillet, professeur au Collège de France, se voit dans l’obligation de lui rappeler les faits suivants : « Structure compliquée », « n’est facile à apprendre pour personne » … seraient-ce là des jugements scientifiques, dignes d’un linguiste ? Je vous demande si votre langue maternelle, pourtant si merveilleusement musicale, si admirablement limpide, est « facile à apprendre »  pour les étrangers ? Vous êtes les premiers à vous étonner que le convive avec lequel vous parlez depuis dix minutes, n’est pas un « natif » et s’exprime pourtant bien dans votre langue. Quant à l’étranger qui écrit un français correct, voire châtié, vous le considérez comme un être d’exception. » 2

5Outré par le francocentrisme dont Meillet fait preuve, l’écrivain hongrois poursuit : « Mais tout devient compréhensible, lorsque jetant le masque de l’objectivité, votre réquisitoire devient discours funèbre : Le jour où la constitution oligarchique de la Hongrie aurait cédé au mouvement démocratique qui emporte le monde, la situation de la langue hongroise aurait été emportée dans la ruine de la caste oligarchique qui l’imposait, car le magyar n’était défendu que par la force politique de cette caste. Il ne porte pas de civilisation originale. » (p. 209)

6Est-ce du rationalisme ? Ou du nationalisme ? Non, c’est de l’oligarchie linguistique. Nous devrions en pleurer, nous préférons en rire. On rencontre rarement déformation aussi vaudevillesque des faits dans un ouvrage sérieux. À vous entendre, ce ne sont pas nos serfs sans terre qui ont assuré la permanence de notre langue, ceux qui, pendant les cent cinquante années de l’occupation turque, lui demeurèrent fidèles, ce n’est pas non plus la petite noblesse qui livra une lutte à mort contre les efforts de germanisation des Habsbourg, pour l’école hongroise et pour une législation hongroise, ce n’étaient pas nos « réformateurs » de la langue qui sauvegardèrent et cultivèrent cette langue, élevant les mots « roturiers » au rang de mots « sénateurs », ce n’est pas non plus Kazinczy, notre Malherbe, emprisonné pendant sept ans, pour s’être prononcé pour les idées de la Révolution française, ce n’est pas Gergely Czuczor, notre Littré, auteur de notre premier grand dictionnaire, fils d’un paysan misérable, condamné à mort pour avoir défendu son peuple et sa langue, puis gracié et emprisonné dans les geôles impériales, non, ce ne sont pas ces éminentes personnes qui transmirent cette langue à la postérité, cette langue si souvent vilipendée, mais toujours vénérée, cette langue démocratique par excellence, symbole de la gloire de notre peuple écrasé par les souffrances, non et non — ce sont les oligarques qui ne parlaient que l’allemand et le français, les grands seigneurs qui passaient leur temps aux courses de lévriers, nos aristocrates, nos nobles qui à Vienne faisaient des courbettes devant des laquais et à Paris, faisaient la noce avec les riches, leurs alliés.

7On dirait que vous ignorez l’histoire de la Monarchie austro-hongroise comme vous ignorez notre langue. »

8Enfin, lorsque Meillet se permet d’écrire que la littérature hongroise « n’a pas de prestige », l’auteur du Traducteur cleptomane convoque quelques témoins d’importance pour déposer en faveur de ladite littérature : Carlyle, Hermann Grimm, Heine, Paul Valéry. Et de conclure : « Monsieur le Professeur, avec votre opinion, vous vous sentez sans doute quelque peu isolé au milieu de tous ces génies. » 3

9On ne citerait pas tant de passages de la Lettre ouverte de Kosztolányi si l’on ne voulait pas mettre l’accent sur les déviations que même un discours prétendument scientifique est susceptible d’opérer, plus ou moins à son insu. De plus, ces extraits semblent montrer que l’universalité (ou du moins son sens) ne se trouvent pas toujours du côté que l’on croit. Il s’agit donc en fait d’essayer de montrer d’une part que le hongrois n’est pas une langue plus (ni moins) difficile que le français, d’autre part que la littérature hongroise dispose d’un outil apte à magnifier ce qu’il y a de plus riche dans toute création littéraire digne de ce nom.

10C’est pourquoi on se situera, humblement s’entend, dans une perspective humboldtienne, telle du moins qu’elle est présentée par Jürgen Trabant, lorsque ce dernier souligne que pour Humboldt « l’égale dignité de toutes les langues »4 est un fait avéré, mais qu’il faut défendre sans relâche. N’est-ce pas d’ailleurs dans la ligne directe des réflexions d’un maître en nuances précisément hautement revendiqué par la culture française officielle, Montaigne, lorsqu’il écrivait par exemple que si le français ne pouvait « y aller », il était de fort bon aloi que le gascon « y aille » ?

11Accompagnant le mouvement politique vers l’émancipation du joug autrichien et la création de la célèbre « double monarchie », des intellectuels et des écrivains, les « réformateurs » dont il est question plus haut, ont réussi, sous la houlette de Kazinczy, à imposer une réforme de la langue dont voici les principaux traits distinctifs selon trois axes principaux : enrichissement par la langue littéraire grâce à l’exploitation du fonds historique et dialectal de la langue ; enrichissement par l’emprunt à l’étranger ; harmonisation et fixation de règles orthographiques. Ce dernier point dépasse le cadre de cette intervention et de notre journée d’étude : il faut simplement noter que c’est de 1800 à 1832 que ces questions sont débattues puis tranchées, en 1832, par l’Académie de Budapest.

12Un grand nombre d’expressions venues des principaux dialectes du pays se répandent en dehors de leur territoire linguistique grâce à leur présence dans la langue littéraire : barangol : « flâner » ; betár : « voyou » ; kandalló : « cheminée » ; modor : « caractère ». Certaines d’entre elles, reçoivent une nouvelle acception à partir de l’usage subjectif et littéraire qu’en a fait tel ou tel écrivain : bútor, qui dans son sens dialectal veut dire « bagage », est utilisé au sens de « meuble » dans un roman faisant état d’une errance de déménagement en déménagement, et c’est le sens courant (si l’on peut dire) de ce mot aujourd’hui.

13De même des expressions tombées en désuétude depuis longtemps sont rétablies : les mots suivants, réactivés à l’époque, sont toujours en vigueur : év : « an » ; fegyelem : « discipline » ; hölgy : « dame » : szobor : « statue » ; vihar : « orage ». Quelquefois cette opération se fait au prix d’un glissement métonymique de sens : börtön passe du sens de « bourreau » à celui de « prison », ou d’une transformation simultanée et du signifié et du signifiant : du mot alku qui signifiait « contrat », on passe au mot alkalom, signifiant « occasion » ; du mot párbaj, désignant un tournoi (littéralement « lutte à deux » : pár étant un latinisme évident), on passe au mot baj qui prend le sens de « peine », « douleur », « souffrance », « mal ».

14On emploie également des outils permettant une création néologique aux immenses potentialités. Pour ce faire on tire parti de la nature agglutinante du hongrois, autrement dit du fait que des fonctions grammaticales dévolues dans les langues non-agglutinantes à des morphèmes tels les prépositions ou les adjectifs possessifs y sont remplies par des suffixes, lesquels peuvent s’agglutiner les uns aux autres, comme le montre l’exemple suivant : kor (suffixe temporel, comme le o’clock anglais, mais aussi : « âge », « époque »), korom : « mon époque », koromban : « à mon époque », « de mon temps » ; gyermek : « enfant », gyermekkor : « enfance » ; gyermekkorom : « mon enfance » ; gyermekkoromban : « dans mon enfance ». Aussi les réformateurs ont-ils utilisé des suffixes verbaux pour créer des noms et, vice-versa, des suffixes nominaux pour créer des verbes. Ainsi le suffixe nominal -ít, qui implique une action, est-il versé à la création de verbes : par exemple, sur le mot laz : « relâchement » est créé le verbe lazít : « se détendre ». Dans l’autre sens, des suffixes verbaux comme -alom, -ény, -ély, font basculer un verbe vers le nom : un : « s’ennuyer », unalom : « ennui » ; süt : « cuisiner », sütemény : « gâteau » ; szenved : « souffrir », « supporter », szenvedély : « passion ». Le suffixe -g permet de créer des verbes d’action ou d’état continus : de társalgás, « conversation », on extraie la racine társal, on y adjoint le suffixe - g précédé d’une voyelle euphonique, ce qui donne társal-o-g, társalog : « bavarder ». Quelquefois même il suffit de procéder à une apocope : de perel : « se disputer », on obtient per : « procès » ; d’un mot extraordinaire, utilisé avec bonheur par les poètes du XVIe siècle, gyönyöru : « magnifique », on obtient gyönyör : « beauté », « plaisir exquis ».

15On comprend qu’une telle pratique d’exploitation systématique des potentialités de la langue va de pair avec une glorification de cette même langue dans ses qualités de souplesse, d’inventivité et de motivation. Souplesse, parce qu’elle ne manque pas d’outils pour permettre des créations néologiques ; inventivité, parce que ces dernières sont légions, et l’on dit même à l’époque que le hongrois y réussit bien mieux que l’allemand, sa langue rivale par excellence puisqu’elle est la langue des autrichiens ; motivation enfin, parce que le hongrois recherche systématiquement l’inscription dans le référent, comme la suite de l’exposé viendra le confirmer. C’est pourquoi aussi des toponymes spécifiquement hongrois deviennent des noms communs : Alap, nom d’un village de la plaine hongroise, donne alap : « base », ou alors ils servent d’éléments dans des noms composés : Alag (nom d’un village où il y a de nombreuses grottes) donne alagút (en composition avec le mot út : « route ») : « tunnel ». C’est pourquoi également d’anciens noms propres devenus un peu guindés car trop marqués par leur origine étrangère sont dépoussiérés, voire recyclés et magyarisés : Eugen, très allemand même s’il vient du grec, devient Jeno ; Julius, toujours aussi germanique bien que latin, Gyula. De même des mots étrangers subissent-ils de semblables transformations : pour « baleine » (et pourtant il n’y en a guère en Hongrie, on aurait pu croire que ce mot aurait pu ne pas être considéré comme faisant partie du patrimoine), on disait balaena (du latin balæna), désormais on dit : bálna ; pour « pilier », on avait fait le redoutable pillier (avec, par déformation du mot français, ses deux - l, d’ailleurs lourdement prononcés) : on passe alors à pillér, plus fringant, en somme plus magyar…

16L’influence étrangère ne diminue pas pour autant car tout en se livrant à ce travail de renouvellement et de retour aux sources, les réformateurs de la deuxième génération, Vörösmarty, Petofi, Arany, Jokai… ne répugnent pas à donner leurs lettres de noblesse à des termes prélevés dans les manières de dire de leur temps, aux tournures plutôt précieuses et fondées sur des emprunts. En milieu noble et chez les fonctionnaires, c’est le latin qui en fournit la matière : reactio donne reakció, « réaction » ; per se, persze : « évidemment », « bien sûr » ; la racine produc-, par suffixation verbale typiquement magyare, produit produkál, « produire » ; de même pour la racine degrad- qui se magyarise (sans se dégrader, bien au contraire) en degradál : « dégrader ». Dans les milieux commerçants, l’allemand reste en vigueur pour des raisons pratiques, et il en devient une sorte de langue de société promue par les cercles précieux des cités : c’est ainsi que « cordonnier » se dit suszter (de l’allemand schuster), que « braguette » se dit slicc (de l’allemand schlitz), qu’une « jeune fille pubère » se dit bakfis (de l’allemand backfisch : « poisson à frire », puis au sens figuré : « fillette »). Et il faut remarquer que l’orthographe est totalement magyarisée, avec dans les deux derniers cas des implications de changement de phonème : le tz allemand devient, nom pas c mais cc, c’est-à-dire un tz long ; le a devient un a fermé hongrois, à mi-chemin entre le « o » (de botte) et le « a » (de table). (Faut-il y entendre malice, comme si les braguettes hongroises, rabelaisiennement, étaient destinées à être plus longues que leurs homologues allemandes, et comme si, paradoxalement, étant donné ce qui précède, la pucelle hongroise était plus vierge que sa cousine germaine ?) C’est d’ailleurs l’allemand qui sert de vecteur au français et à l’italien pour certains termes particulièrement à la mode : neglizsé : « tenue vestimentaire légère » ; kujon : « homme d’un âge certain se ridiculisant à courir les jeunes filles » ; kontó, « compte bancaire » ; nettó, « net ».

17Plus subrepticement, des créations néologiques qui sentent leur hongrois à plein nez sont des transcriptions de modèles étrangers : du nom raj, « essaim », est créé le verbe rajong (grâce au suffixe mentionné plus haut -g, dans une variante qui va bientôt nous intéresser), qui ne veut pas dire « essaimer », mais « s’enthousiasmer », « être enthousiaste », du sens figuré du verbe allemand schwärmen, verbe rattaché à schwarm : « essaim », « volée », « nuée ». Il en va de même avec des compositions de mots reproduisant morphologiquement des procédés étrangers, en particulier allemands : éclipse se dit « consomption de soleil », « soleil en train de se consumer » : napfogyatkozás, et sur le modèle de Blutarmut, on trouve vérszegénység : « anémie » (mot à mot : « pauvreté en sang »).

18Mais revenons au suffixe -g. Sa variante -ng est l’un des nombreux indices révélant une passion hongroise pour la musicalité de la langue. Cette dernière, à l’origine simple trait d’affectation de certains milieux, est utilisée dans le cas de verbes où la brutalité du suffixe simple semble devoir, en raison du sens, être atténuée : si l’inanité du bavardage s’accorde bien avec la sécheresse du suffixe simple : társalog, c’est la forme nasalisée qui s’impose pour mereng : « battre la campagne », « être dans la lune », et, comme on l’a vu, pour rajong : « être enthousiaste », comme si la vibration du n (il n’y a pas effet de voile comme dans le français intention, car le n est aussi prononcé) y faisait résonner tantôt la vacance de l’attention, tantôt le bourdonnement de la fièvre.

19Cette attention à la dimension sonore de la langue nous ramène aux dialectes hongrois car leur divergence majeure est surtout une question de réalisations distinctes de certains phonèmes. Ces dialectes n’ont jamais été incompréhensibles entre eux. L’effort des écrivains de l’époque de la réforme consiste à refaire la réforme sur le plan individuel, ce qui implique une utilisation d’éléments dialectaux, en particulier phonétiques, pour caractériser un style individualisé. Le langage de chaque auteur, oscillant ainsi entre les dialectes, acquiert une certaine ambiguïté dont la configuration finit par être spécifique.

20La capitale, qui sera bientôt unifiée en Budapest (1872), est dans la première partie du siècle, concentrée dans Pest, où elle se développe, grâce à l’affirmation des aspirations nationales, cristallisées autour du comte István Széchenyi, commanditaire par exemple du pont des Chaînes, premier lien permanent et stable entre les deux rives du Danube. Or ce développement entraîne la création d’un langage quotidien qui a tendance à s’unifier. Budapest se trouvant au milieu de quatre zones dialectales distinctes, dans son creuset se mélangent et se neutralisent les différents dialectes, ce qui se reproduit dans la langue littéraire. Les tendances caractéristiques de chaque dialecte coexistent donc désormais dans cette double « koiné ». Quelques exemples. Tel dialecte tend à dire ö là où tel autre dit e : on trouve dans la langue métissée aussi bien ökör (« bœuf ») et zörög (« faire du bruit ») (au lieu de eker et zereg) que ember (« homme ») et szem (« œil ») (au lieu de ömbör et szöm) ; tel dialecte a tendance à réaliser en -ny une fin de mot en -n : on obtient aussi bien des mots comme sovány (« maigre ») que rokon (« relation ») ; tel dialecte aime à ralentir et à utiliser de préférence des voyelles longues, tel autre dialecte, un peu comme dans la pièce de Tardieu L’île des lents et l’île des vifs, se plaît aux syllabes brèves : la langue commune retient, grosso modo à parts égales, des mots comme le spondée bíró (« juge ») et d’autres comme pipa (« pipe »), évanescente association de deux syllabes brèves. Ici encore il semble que la plupart du temps, derrière l’arbitraire apparent de ces choix, on puisse entr’apercevoir une part non négligeable de motivation, comme si la pompe du tribunal exigeait que le mot juge soit un brillant spondée affirmatif, et comme si, en revanche, le refermement de la bouche du fumeur sur sa bouffarde était mimé dans la fermeture des deux voyelles brèves qui la désignent.

21Il y a pour certains morphèmes courants, tels les modalisateurs (ou des termes revenant comme des obsessions), une hésitation : fel ou föl (« au-dessus »), türül ou töröl (« essuyer »), lány ou lyány (« fille »). Quand les dictionnaires font mention des deux versions, on n’hésite pas à les penser comme également légitimes et dignes d’être utilisées en littérature. Là où l’on ne trouve qu’une forme, c’est que l’autre a été ostracisée du langage littéraire. Les écrivains de la première moitié du XXe siècle suivront les indications des dictionnaires et des grammaires de l’époque des réformateurs, lesquels ont tendance à rejeter le plus souvent le ö, dans le cas des variantes ö/e. Comme la langue littéraire, conjointement avec le langage pestois de tous les jours, se place peu à peu au-dessus des dialectes, c’est donc le e qui va généralement l’emporter dans le hongrois moderne (ce qui fait dire à certains de ses locuteurs que cette langue désormais bêle : a szeretetet tettet : « il ou elle feint l’amour »). Un exemple intéressant peut être prélevé dans un poème de Petofi (Forrás és folyam : La source et le fleuve) :

De a kis forrás most már nagy folyam
Csengö szavát nyugalmát elvesztette,
Vészek kergetnek vészeket fölötte,
S belé a mennynek nézni hasztalan.

Mais la petite source à présent fleuve immense
N’a plus sa voix caracolante et calme,
Tourmentes et tourmentes se poursuivent sur elle,
Et bien en vain les cieux y plongent leur regard.

22Nous avons mis en relief la fin des vers 2 et 3 : malgré l’écriture en ö au vers 3, il est en effet généralement admis qu’il faut plutôt prononcer « felette », car ce serait ainsi que l’auteur aurait entendu la réalisation particulière de ce mot, afin de faire rime plénière avec le vers 2 (elvesztette). Cela dit, on peut aussi remarquer que les vers 1 et 4 sont plutôt en rapport d’analogie que de rime pleine : les trois dernières voyelles du vers 1 sont a/o/a, celles du vers 4 a/a/a, la dernière consonne du vers 1 est m, celle du vers 4 n. On peut dès lors émette l’hypothèse d’une harmonisation par voisinage : le vers 3, ne contenant que des é et des e, pourrait à bon droit se varier lui-même en ö sur sa fin, sans que l’on perde le sentiment, sinon de rime, du moins d’assonance avec le vers 2.

23Ces indéterminations sont en accord avec le sens aigu de la nuance que le vocalisme hongrois démontre à l’envi : en effet, les voyelles hongroises, selon leur articulation, mais aussi selon leur effet sonore (les deux étant liés), sont classées en deux grands groupes. D’une part, les voyelles dites claires : é, e, ö, ü en font partie. D’autre part les voyelles sombres, comme á, a, o, u. Les règles de l’agglutination sont liées à la notion d’harmonie vocalique : les mots à voyelles sombres doivent recevoir des suffixes à voyelle sombre ; ceux à voyelles claires, des suffixes à voyelle claire. Il y a là un sens subtil de la musique langagière, qui vient confirmer la grande qualité d’oreille dont fait montre tout magyarophone.

24S’il est un territoire revendiqué haut et fort par le monde hongrois, c’est justement celui de la musique elle-même. Or, des termes très importants créés à l’époque sont ceux qui désignent la plupart des instruments de musique. On dirait qu’en eux les procédés déjà mentionnés se cristallisent tout en renouant avec le goût hongrois pour les termes aux dimensions onomatopéiques. Je prendrai aujourd’hui deux exemples : zongora (piano) et fuvola (flûte). Il semblerait que le premier soit un alliage sonore particulier produit par les sonorités du mot orgona (orgue), instrument avec lequel le piano n’est pas sans parenté, sonorités traitées par un sorte de procédé anagrammatique (ongora / orgona), et l’adjonction prosthétique d’une vibration (z) de nature nettement onomatopéique, analogique sans doute avec l’attaque du son du piano, telle qu’elle est définie par la frappe du marteau sur la corde. De plus, ce qui dans le mot ainsi créé pourrait apparaître comme un préfixe -ora (puisque dans zong- on pourrait percevoir un terme terminé par la variante -ng du suffixe -g indiquant précisément l’action continue, autrement dit ici, la résonance durable de la note jouée au piano), est à son tour perçu comme une variante du suffixe -ura, qui définissait certains instruments hongrois anciens, tels le tambura, qui était une sorte de harpe. Ce fait explique que le mot créé à l’époque de la réforme pour la flûte a été d’abord fuvora : du verbe fúj (souffler), lui-même nettement onomatopéique, on a d’abord redoublé la sourde f en sa sœur sonore v, pour donner une sorte de radical en fuv-, auquel on a adjoint le suffixe dégagé dans le mot zongora. Pourquoi est-on passé de fuvora à fuvola ? Sans doute parce que l’onomatopée est plus forte que cet autre type de motivation qu’est la logique interne d’une langue. On a en effet aisément sacrifié le suffixe récemment créé pour une raison onomatopéique : le r hongrois étant assez fortement roulé, il semble qu’il venait brouiller l’émission fluide du terme désignant la flûte, un peu comme chez un flûtiste soudain défaillant au point de produire un son heurté, ou encore comme l’effet du flatterzung dans le traitement contemporain de cet instrument ; le remplacer par son cousin liquide plus aérien et éthéré que lui permettait de restituer toute la dimension souplement mélodique de l’instrument, sans plus faire entendre en lui le borborygme déplaisant du r. On peut aussi remarquer que l’oreille des réformateurs s’est attachée à éliminer de même le yod de fúj, mouillure qui aurait sans doute trop rappelé la salive de l’instrumentiste lorsqu’elle se met à faire des siennes en se faisant entendre intempestivement. Enfin, ils ont évité le dactyle *fúvola, déhanchement maladroit en l’occurrence, en optant pour une première syllabe elle aussi brève, qui fait ainsi de fuvola un tribraque, plus vif et plus soluble dans l’air…

25Vous échapperez à des considérations de même farine sur des noms d’instruments qui pourraient être aussi des noms d’oiseaux, si l’expression figée française ne venaient faire certaine confusion : hegedu (violon), mélyhegedu (qui concurrence le germanisme brácsa pour alto), gordonka (violoncelle), kürt (cor), dob (tambour), üstdob (timbale, combinaison du mot chaudron : üst et de l’onomatopée dob)… Puzon (trombone), trombita (trompette), oboa (hautbois), klarinét (clarinette) étant sans conteste, quant à eux, plus difficiles à analyser selon la même méthode...

26Certes, comme dans toutes les langues, les récurrences sonores découlant de l’usage des mots onomatopéiques ou de l’art de l’allitération et de l’assonance ont souvent des applications comiques, mais il n’est pas rare en hongrois, en particulier chez les auteurs qui nous occupent, d’en trouver dans des contextes plus sérieux, lyriques ou épiques par exemple. Cela ne pourra que surprendre ceux qui, comme Malherbe s’étonnant rageusement de l’expression « l’heure tant attendue » qu’il trouve sous la plume de Desportes, déplorent l’usage musical de notre langue lorsqu’il conduit à des effets par trop sonores ou insistants. On prendra ici pour exemple un court passage de János Arany, tiré de Az elveszett alkotmány (La constitution perdue) :

Brr ! dörögés-morogás, recsegés-ropogás morajával,
Nagy zuhogás, robogás, locsogás, fecsegés, kopogás közt
Zajg villám, zivatar bére, szikladarab, koros erdo,
Záporeso, rohamár, terepély posvány, zuham és jég ;
Folyvást árad a szél, nagy messze kiönt a lapályra
És dühösen szaladott tekeres hullámival…

Brr ! vacarme-grondement, dans un bourdonnement craquant et crépitant,
Grande coulée de flots, à vive allure, parmi bavardages, babillages, cognements
Éclate le tonnerre, salaire de l’orage, éclisse de rocher, sombre forêt antique,
Vive averse, rude attaque, boue qui s’ébroue, chute d’on ne sait quoi, chute de grêle ;
Le vent s’enfle en déluge, se répandant au loin, énorme, dans la plaine
Et enragé il court de tous ses rouleaux déferlant…

27Il y a là tout le grondement d’une tempête qui est à comprendre aussi bien comme l’une de celles qui se déchaînent de temps en temps à travers la grande plaine hongroise que comme cette tempête de tout un peuple à la recherche d’un nouveau statut, le mettant cette fois-ci sur un pied d’égalité avec son voisin dominateur, après le siècle et demi d’occupation turque (1541-1686) et le siècle et demi de pouvoir autrichien qui l’a suivi. Dès le début de ce déferlement, le poème donne, peut-être naïvement, à coup sûr emblématiquement, le la onomatopéique qui préside à l’ensemble, et sans doute, par delà, à la poésie hongroise : une onomatopée en bonne et due forme signe là en effet l’attachement de cette langue à tout ce qui peut servir de référent.5

28C’est pourquoi on reviendra pour finir à Kosztolányi, pour citer la fin de sa lettre ouverte. Après avoir affirmé : « J’aime et j’admire toutes les langues », notre insurgé pose une question vertigineuse : « Pour quelles raisons tel peuple parle telle langue, pour quelle raison nous autres Hongrois, nous parlons le hongrois ? Aucune réponse "raisonnable" n’est concevable à ces questions. Autant nous demander pourquoi nous vivons. Ici commence un mystère. » C’est alors que commence, sans doute pour bien faire entendre la référence, un récit, que voici :

J’errais l’autre jour dans une forêt, sans rencontrer âme qui vive pendant des heures. Tout à coup, dans une clairière, je vis une fleur qui, par un caprice de la nature, n’existe que dans notre pays, dans ce coin oriental de l’Europe. Elle est incapable de prendre racine ailleurs. Nous l’appelons lin d’or, linum dolomiticum. Je tombai en arrêt et me demandai pourquoi ses feuilles sont si parfaites, pourquoi ses formes sont si gracieuses, pourquoi ses pétales ont cette couleur dorée et, enfin, pourquoi elle fleurit, alors que, selon toute vraisemblance, aucun œil humain ne doit l’apercevoir de tout l’été sur cette clairière où personne ne passe et qu’elle se fanera sans avoir offert à personne le spectacle de sa beauté. Pourtant, le lin d’or est abondant, très abondant en cet endroit. Il ne s’interroge pas sur les raisons de son existence, il ne se désole pas non plus de voir les humains choyer les azalées et les nymphéas. Tant qu’il vit, il veut être beau et parfait, il tourne le visage vers le soleil. D’autres lins d’or fleuriront et se faneront après lui, car tout ce qui existe est sujet à la mort, les « grands » peuples, comme les « petits » ou comme la « civilisation ». Nous fleurissons et nous nous fanons – c’est peut-être là tout le sens de la vie.
Je termine cette lettre, inspirée par la douleur et nourrie par l’indignation. En la relisant, je la trouve difforme, sentimentale et amère. Un peu déclamatoire aussi. Une lettre barbare, en somme. Je n’ai pas réussi à être aussi courtois que je l’aurais voulu sous peine de manquer de franchise. Je vous l’envoie donc telle quelle, sous cette forme brute. Si vous la jugez digne d’être lue, vous y trouverez peut-être quelques réflexions qui méritent l’attention d’un professeur de linguistique comparée, membre de l’Institut. En tout état de cause, elle vous renseignera sur la façon de penser et de sentir d’un citoyen appartenant à un « petit » peuple, façon de penser et de sentir sans doute partagée par de nombreux citoyens appartenant à des peuples « petits » ou « grands ». Vous êtes français. Pour nous qui avons appris à respecter et à admirer l’éblouissante culture de votre nation, être français, c’est être humain et juste. Nous demandons justice.6

29On aura constaté que ce passage nous importait comme conclusion en cela qu’il présente en effet, avant un dernier appel à la raison, une sorte de parabole que l’on pourrait très bien entendre ainsi : toute langue est une fleur rattachée, de toutes ses racines, de toute sa sève, de tous ses pétales, à un biotope particulier qu’il convient de maintenir. Longue vie donc à la fleur onomatopée sur le terreau, le terroir, le territoire de la grande plaine hongroise aux si fortes tempêtes !

Notes de bas de page numériques

1. Cité par Dezso Kosztolányi in « Lettre ouverte à Monsieur Antoine Meillet, professeur au Collège de France », in Aujourd’hui, Anthologie de la littérature hongroise contemporaine, Éva Tóth, éd., Éditions Corvina, Budapest, 1987, p. 34.
2. Ibid., p. 34.
3. Ibid., p. 37.
4. In Traditions de Humboldt, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 1999, p. 245. Sur cette question voir l’ouvrage publié sous la direction d’Henri Meschonnic, Et le génie des langues ?, Presses Universitaires de Vincennes, collection Essais et savoirs, Saint-Denis, 2000.
5. Les travaux linguistiques d’un Iván Fónagy démontrent à l’évidence ces tropismes inhérents à la langue hongroise. Lorsque dans La vive voix – Essai de psycho-phonétique, Payot, 1983, 1991, il débusque les « bases pulsionnelles de la phonation », il semble qu’il plonge tout naturellement dans la logique interne de sa langue maternelle, langue motivée (ou re-motivée) s’il en est.
6. Op. cit., pp. 39-40. Le texte de Kosztolányi est traduit par Georges Kassaï. – Qu’il me soit permis de remercier ici Tibor Bànföldi pour sa collaboration.

Pour citer cet article

Patrick Quillier, « Éloge de l’onomatopée ou Comment la langue hongroise fait entendre sa différence », paru dans Loxias, Loxias 1 (2003), mis en ligne le 15 décembre 2003, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lefigaro.fr/flash-eco/2015/06/02/index.html?id=19.


Auteurs

Patrick Quillier