Loxias | Loxias 15 Autour du programme d'Agrégation de lettres 2007 | I. Littérature française | 2. Molière 

Lucile Gaudin-Bordes  : 

Du vice à la vertu : analyse sémantique et énonciative de l’impertinence dans Le Malade imaginaire.

Résumé

Les termes « impertinent » et « impertinence » reviennent fréquemment sous la plume de Molière dans Le Malade imaginaire, et superposent les deux isotopies, classique et moderne, de l’absence de raison et de l’insolence. La double énonciation théâtrale en général, et les emboîtements énonciatifs vecteurs de dialogisme en particulier, permettent d’analyser les mécanismes de conversion de l’impertinence, qui passe de vice à vertu, et que Molière revendique dans la célèbre mise en abyme de l’acte III scène 3.

Index

Mots-clés : dialogisme , Molière, polyphonie énonciative

Chronologique : XVIIe siècle

Plan

Texte intégral

1Les termes impertinent et impertinence sont particulièrement bien représentés dans Le Malade Imaginaire1, puisqu’on en compte quatorze occurrences, sur un total approximatif de 23000 mots2. Nous faisons l’hypothèse que cette représentation est significative, et que l’on peut peut-être, en remontant des mots en langue aux mêmes mots en discours, faire de l’impertinence un témoin de l’épaisseur énonciative de l’écriture du Malade imaginaire.

2L’adjectif impertinent apparaît au 14ème siècle, par emprunt au bas latin impertinens, « sans rapport avec », repris comme terme de procédure avec l’acception « qui ne se rapporte pas à la cause »3, dont témoigne encore Nicot dans son Thresor de la langue française. En 1690, Furetière continue à donner le sens juridique, mais en deuxième position seulement :

- Qui n'agit ou ne parle pas selon la raison. C'est un homme impertinent qui rompt en visiere à tout le monde. il luy a fait un discours impertinent, qui l'a mis en colere. On dit aussi absolument, C'est un impertinent.

- en termes de Palais, se dit de ce qui n'appartient pas à la question, qui ne sert de rien à sa decision. On a declaré ces moyens de faits impertinents & inadmissibles. Il n'a voulu respondre sur ces faits & articles, parce qu'il a soustenu qu'ils estoient impertinents, qu'ils estoient estrangers au procés.

3Cette origine juridique n’est plus attestée en 1694 dans le premier Dictionnaire de l’Académie française, qui introduit par contre la notion de bienséance, absente du Furetière :

4- Impertinent, [impertin]ente. adjectif. Qui parle ou qui agit contre la raison, contre la discretion, contre la bien-seance. C'est l'homme du monde le plus impertinent. il est bien impertinent d'avoir dit cela.

5- Il se dit aussi, Des actions, des discours contraires à la raison, à la bien-seance. Un discours impertinent, une action impertinente.

6- Il est aussi subst. mais en cette acception, il ne se dit que des personnes. C'est un impertinent. une impertinente.

7Dans l’édition de 1762, cet emploi substantif, accompagné des mêmes exemples, est qualifié d’ « injure ». Le sens « moderne » apparaît seulement dans l’édition de 1832, pour qualifier une personne ou un propos :

- Il signifie également, Qui parle ou qui agit d'une manière offensante pour quelqu'un. Elle est bien impertinente d'avoir dit cela. Je vous trouve bien impertinent d'oser...

- Il signifie aussi, Offensant, insolent. Cette réponse est fort impertinente. Ton impertinent. Mine impertinente.

8La 8ème édition (1932) retient deux sens seulement :

9- le sens social, hérité du sens classique condamnant l’écart par rapport aux bienséances, et qui qualifie l’attitude inconvenante, déplacée, d’une personne qui rabaisse son interlocuteur soit en le « prenant de haut », soit en le tirant vers le bas : « IMPERTINENT, ENTE. adj. Qui parle ou qui agit soit avec hauteur et mépris, soit avec familiarité et irrespect.»

10- le sens archaïque qui se maintient dans le vocabulaire juridique : « Il signifiait aussi autrefois Qui n'a rien de commun avec la chose dont il s'agit. Paroles impertinentes. En termes de Procédure. Fait, article impertinent. »

11Le trait commun aux différentes acceptions d’impertinent est /écart/. Est impertinent ce qui s’écarte de la raison d’abord (d’où le sens possible d’ « absurde, extravagant » au 16ème siècle et celui de « sot, stupide, malavisé »4 au 17ème siècle), des bienséances ensuite (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et suivants), d’où la possibilité de joindre l’impudence à la sottise), de la correction ou de la politesse enfin (version minimale de la bienséance classique). Bien que le terme ne fonctionne pas comme antonyme de pertinent, il va sans dire que cet écart constitutif, relayant sur le plan sémantique le préfixe privatif im-, prédispose le terme à un usage dévalorisant, et qu’il est « par définition » porteur d’un jugement dépréciatif.

12Il en va de même pour le substantif impertinence, entré en langue par dérivation de l’adjectif impertinent au 16ème siècle seulement et dénotant alors l’« absence de relation significative » (Rey : 1992). Les dictionnaires du 17ème siècle en donnent un sens unique et ayant déjà évolué sous l’influence de l’adjectif :

- Action ou parole sotte, ou desraisonnable. (Furetière)

- Sottise, ce qui est contre la raison, contre la bienseance & le jugement. Il se dit & des paroles & des actions. (Acad. 1694)

13Comme pour l’adjectif, c’est en 1832 seulement qu’apparaît le sens moderne « manière irrespectueuse de parler et d’agir ». Un siècle plus tard, ce sens est devenu le plus courant, comme en témoigne sa « remontée » en première place dans la notice lexicographique :

IMPERTINENCE. n. f. Manière irrespectueuse de parler et d'agir. Rien n'égale l'impertinence de cet enfant vis-à-vis de ses parents. Il m'a fait cent impertinences. Il m'a écrit une lettre remplie d'impertinences. L'impertinence de cet homme est si grande que chacun le déteste. Les grands parleurs sont sujets à dire beaucoup d'impertinences. J'admire l'impertinence de ce discours!

Il signifie aussi Manière de parler et d'agir contre les bienséances.

Il signifiait autrefois Ce qui n'a rien de commun avec la chose dont il s'agit. Dire des impertinences. S'exprimer avec impertinence.

14Le sens des termes impertinent et impertinence est en contexte plus ambigu que les notices des dictionnaires entérinant l’évolution vers l’insolence au 19ème siècle seulement pouvaient le faire croire. Il est le plus souvent difficile en effet de faire le départ entre sottise et insolence dans la plupart des occurrences du Malade imaginaire.

15En (1) et (2) il semble bien que les « impertinents » soient des gens qui parlent contre la raison5 :

(1) TOINETTE.— Que voulez-vous dire avec votre bon visage ? Monsieur l'a fort mauvais, et ce sont des impertinents qui vous ont dit qu'il était mieux. Il ne s'est jamais si mal porté.

ARGAN.— Elle a raison.

(2) TOINETTE.— Cela est plaisant, et ils sont bien impertinents de vouloir que vous autres Messieurs vous les guérissiez ; vous n'êtes point auprès d'eux pour cela ; vous n'y êtes que pour recevoir vos pensions, et leur ordonner des remèdes ; c'est à eux à guérir s'ils peuvent. (II, 2)

16et que ce défaut de raison puisse caractériser également des productions verbales, un opéra en (3), une loi en (4) :

(3) ARGAN.— Fort bien. Je suis votre serviteur, Monsieur ; jusqu'au revoir. Nous nous serions bien passés de votre impertinent d'opéra.

CLÉANTE.— J'ai cru vous divertir.

ARGAN.— Les sottises ne divertissent point. Ah ! voici ma femme. (II, 5)

(4) ARGAN.— Voilà une coutume bien impertinente, qu'un mari ne puisse rien laisser à une femme, dont il est aimé tendrement, et qui prend de lui tant de soin. (I, 7)

17Mais les occurrences (5) à (7), dans lesquelles nous avons souligné les termes relevant de l’isotopie de la raison et mis en italique ceux qui construisent l’isotopie de l’insolence, témoignent de la polysémie d’impertinent et impertinence.

(5) BÉLINE.— Je vous trouve aujourd’hui bien raisonnante, et je voudrais bien savoir ce que vous voulez dire par là.

ANGÉLIQUE.— Moi, Madame, que voudrais-je dire que ce que je dis ?

BÉLINE.— Vous êtes si sotte, mamie, qu’on ne saurait plus vous souffrir.

ANGÉLIQUE.— Vous voudriez bien, Madame, m'obliger à vous répondre quelque impertinence, mais je vous avertis que vous n'aurez pas cet avantage.

BÉLINE.— Il n’est rien d’égal à votre insolence.

ANGÉLIQUE.— Non, Madame, vous aurez beau dire.

BÉLINE.— Et vous avez un ridicule orgueil, une impertinente présomption qui fait hausser les épaules à tout le monde.

ANGÉLIQUE.— Tout cela, Madame, ne servira de rien, je serai sage en dépit de vous […].(II ; 6)

(6) BÉRALDE.— […] j’aurais souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l’erreur où vous êtes, et, pour vous divertir, vous mener voir sur ce chapitre quelqu’une des comédies de Molière.

ARGAN.— C'est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies, et je le trouve bien plaisant d'aller jouer d'honnêtes gens comme les médecins.

BÉRALDE.— Ce ne sont point les médecins qu’il joue, mais le ridicule de la médecine.

ARGAN.— C'est bien à lui à faire de se mêler de contrôler la médecine ; voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer6 des consultations et des ordonnances, de s'attaquer au corps des médecins, et d'aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces Messieurs-là.

[…]

ARGAN.— Par la mort non de diable, si j'étais que des médecins je me vengerais de son impertinence, et quand il sera malade, je le laisserais mourir sans secours. Il aurait beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement ; et je lui dirais : « crève, crève, cela t'apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté ».

BÉRALDE.— Vous voilà bien en colère contre lui.

ARGAN.— Oui, c'est un malavisé, et si les médecins sont sages, ils feront ce que je dis. (III, 3)

18Malgré l’antonymie entre « nigaud » et « malavisé » d’une part, « sages » d’autre part, l’isotopie de la raison est « récupérée » par l’isotopie de l’insolence. Les verbes « (se) jouer », « s’attaquer », « se moquer », « mettre sur son théâtre », et le contrepoint appuyé sur le statut honorable des médecins (« honnêtes gens », « personnes vénérables », « Faculté ») montrent que si Molière est malavisé, c’est de ne pas respecter les médecins.

19En (7), par le biais d’une personnification dont l’effet comique est évident, l’adjectif substantivé s’applique au pouls d’Argan, dont il est difficile de mesurer la raison ou l’insolence (face à Toinette qui a l’air de croire que si l’homme, et le pouls, savaient à qui ils avaient affaire, ils se remettraient vite au pas…) :

(7) TOINETTE.— Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l'on batte comme il faut. Ahy, je vous ferai bien aller comme vous devez. Hoy, ce pouls-là fait l'impertinent; je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui est votre médecin ? (III, 10)

20Les segments comparatifs (« comme il faut », « comme vous devez ») posent néanmoins l’arrière-plan sur lequel se détache l’écart constitutif de l’impertinence : ce pouls est déréglé, comme son possesseur.

21Dans un troisième groupe, qui rassemble les occurrences (8) à (11), le sens moderne s’impose et s’applique à des personnes (y compris en (8), l’harmonie des violons désignant métonymiquement les violonistes) :

(8) VIOLONS

POLICHINELLE

Quelle impertinente harmonie vient interrompre ici ma voix ? (1er intermède)

(9) ARGAN, parlant avec emportement, et se levant de sa chaise.— Mon frère, ne me parlez point de cette coquine-là. C'est une friponne, une impertinente, une effrontée, que je mettrai dans un couvent avant qu'il soit deux jours. (II, 9)

(10) ARGAN.— Non, non, en voilà assez. Cette comédie-là est de fort mauvais exemple. Le berger Tircis est un impertinent, et la bergère Philis, une impudente, de parler de la sorte devant son père. (II, 5)

22Le rapprochement entre « impertinente » et « effrontée » en (9), « impertinent » et « impudente » en (10) permet de trancher entre sottise et insolence7.

23En (11), l’omniprésence de l’isotopie de l’insolence donne également à impertinente le sens moderne : Béline résume, en utilisant le présentatif qui est un moyen sûr de catégoriser, l’opinion d’Argan.

(11) ARGAN.— Votre coquine de Toinette est devenue plus insolente que jamais.

BÉLINE.— Ne vous passionnez donc point.

ARGAN.— Elle m'a fait enrager, mamie.

BÉLINE.— Doucement, mon fils.

ARGAN.— Elle a contrecarré une heure durant les choses que je veux faire.

BÉLINE.— Là, là, tout doux.

ARGAN.— Et a eu l'effronterie de me dire que je ne suis point malade.

BÉLINE.— C'est une impertinente. (I, 6)

24Pourtant même dans cette occurrence, l’ambiguïté demeure : il est tout à fait possible que l’impertinence de Toinette tienne moins à son attitude inconvenante qu’à son propos sacrilège, et que Béline tente alors de dédouaner Toinette en mettant sur le compte de la bêtise le fait qu’elle ne croie pas Argan malade.

25Au terme de ce survol lexicologique et sémantique, formulons deux remarques :

261) le passage de l’idée de sottise à l’idée d’insolence tient au fait qu’il est difficile de distinguer entre une attitude ou un discours déplacés et une attitude ou un discours volontairement déplacés.

272) impertinent est un adjectif axiologique et suppose un système de valeurs, auxquelles, en bon dépréciatif, il s’oppose. Il n’est donc pas seulement porteur d’un jugement dévalorisant, mais de contre-valeurs, que l’avènement d’un contre-système suffirait à faire passer du pôle négatif au pôle positif. Or il semble fort que Molière réalise dans le Malade imaginaire cette conversion, transformant l’impertinence de vice en vertu.

28Aussi est-il intéressant de replacer dans leur contexte les exemples ci-dessus. Si certains, comme les exemples 7 et 8, font une utilisation « simplement » comique de l’adjectif, en élargissant son spectre d’emploi pour en tirer une personnification loufoque ou une caractérisation oxymorique, on s’aperçoit que les termes impertinent et impertinence se prêtent parfois à une lecture plus complexe, qu’on pourrait qualifier d’ironique, car ils s’appliquent précisément au personnage qui a raison.

29L’exemple (5) montre ainsi que vérité et impertinence ne s’excluent pas, puisque le spectateur, averti à ce stade de la pièce de la duplicité de Béline, ne peut qu’être d’accord avec le jugement d’Angélique qui considère que sa belle-mère fait « du mariage un commerce de pur intérêt ».

30L’exemple (11) va plus loin : c’est précisément parce qu’elle dit la vérité (à savoir qu’Argan n’est pas malade), que Toinette est rangée dans la classe des « impertinentes », par le biais du présentatif. Toinette est qualifiée d’impertinente pour n’être pas restée à sa place. Elle a contrevenu à l’usage social d’une part, qui veut qu’une servante ne s’adresse pas en ces termes à son maître, aux règles de psychologie élémentaires d’autre part, en allant contre les désirs d’Argan (« elle a contrecarré une heure durant les choses que je veux faire ») et en réfutant ses croyances (« et a eu l’effronterie de me dire que je ne suis point malade »). On peut donc considérer que l’impertinence de Toinette réside essentiellement dans le fait de dire quelque chose contre la croyance d’Argan : non seulement le contredire, mais renvoyer sa maladie dans un univers contrefactuel. Toinette se rappellera cette définition (<être impertinent, c’est ne pas croire qu’Argan soit malade, et le dire>) en II, 2 face à Cléante.

(12) CLÉANTE.— Monsieur, je suis ravi de vous trouver debout et de voir que vous vous portez mieux.

TOINETTE, feignant d'être en colère.— Comment « qu'il se porte mieux » ? Cela est faux, Monsieur se porte toujours mal.

CLÉANTE.— J'ai ouï dire que Monsieur était mieux, et je lui trouve bon visage.

TOINETTE.— Que voulez-vous dire avec votre bon visage ? Monsieur l'a fort mauvais, et ce sont des impertinents qui vous ont dit qu'il était mieux. Il ne s'est jamais si mal porté.

ARGAN.— Elle a raison.

TOINETTE.— Il marche, dort, mange, et boit tout comme les autres ; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit fort malade.

ARGAN.— Cela est vrai.

CLÉANTE.— Monsieur, j’en suis au désespoir. […] (II, 2)

31Dans ce passage s’affrontent explicitement deux vérités, celle du sens commun (Argan a bonne mine et Cléante lui tourne un compliment conformément à l’usage social) et celle d’Argan, à laquelle Cléante doit se convertir s’il ne veut pas d’emblée déplaire au père de sa bien-aimée. Toinette se pose en interprète et traduit les propos bienséants de Cléante en propos convenables pour Argan. Ce passage d’une langue à une autre est carnavalesque : il fait passer d’un « ordre » de raison à un autre, inverse, puisque ce qui est compliment dans le monde de Cléante est impertinence dans celui d’Argan, et que ce qui heurte la bienséance (saluer quelqu’un en déclarant non plus qu’on est ravi, mais au désespoir…) est un laisser-passer auprès d’Argan. Sur le plan lexical, les traductions proposées par Toinette se font donc sur le modèle de l’antithèse, dont la portée comique est évidente. Mais c’est le traitement énonciatif de l’impertinence qui est particulièrement riche8.

32On remarque que les deux premières répliques de Toinette se font l’écho des propos de Cléante. Le premier segment fonctionne sur le mode de la modalisation autonymique, marquée typographiquement par les guillemets. Le second, affecté d’un déterminant possessif, reprend en mention les mots de Cléante pour les réfuter explicitement. La modalité interrogative marque non seulement une question, mais une mise en question, voire une mise en accusation9, ce dont témoigne l’apparition du substantif « des impertinents » qui vient catégoriser le groupe de ceux qui disent qu’Argan va bien.

33L’adjectif substantivé est utilisé par Toinette pour représenter dans ses propos les paroles d’autrui grâce au discours indirect : « ce sont des impertinents qui vous ont dit qu’il était mieux ». La structure clivée, en focalisant sur le sujet, tend à renforcer l’assertion : seuls des impertinents peuvent tenir des propos pareils, c’est le propre des impertinents de dire de telles choses. Or Toinette, qui dès le début de la pièce nie la maladie d’Argan, ne peut soutenir cette thèse. Molière s’appuie ici sur le souvenir du spectateur-lecteur qui en I, 6 a entendu Argan se plaindre de l’impertinence de Toinette, et qui comprend donc qu’elle parle comme lui… Derrière la voix de Toinette, on entend la voix de son maître. Toinette parle comme Argan, mais aussi à sa place, ce qui explique que ce dernier n’ait qu’à acquiescer.

34La parataxe qui suit chacun de ces segments dialogiques, en éludant les liens logiques possibles (opposition, concession, conséquence…), juxtapose brutalement deux points de vue, et deux discours, que Toinette, littéralement, « tient ensemble ». Sa troisième réplique est ainsi un non-sens sur le plan logique : elle y affirme une chose et son contraire de part et d’autre d’un point-virgule et d’un « mais » qui, quoique concessif, semble bien indigent. Mais le non-sens logique se résout sur le plan énonciatif par un nouveau recours au dialogisme : à gauche du point-virgule le discours du bon-sens, à droite le discours du malade, de « l’embéguiné » dira Béralde (III, 3), deux énonciateurs (le premier collectif, disons doxal, le second singulier, et pour le moins paradoxal) pour un locuteur unique, Toinette.

35Des énoncés comme « il ne s’est jamais si mal porté » ou « cela n’empêche pas qu’il ne soit fort malade » sont par conséquent doublement ironiques : d’abord parce qu’ils peuvent être considérés comme des citations du discours d’Argan que Toinette répète sans les prendre en charge, ensuite parce qu’ils signifient, à la faveur d’une syllepse de sens sur « malade » et grâce à une prise en charge « flottante » du discours, qu’Argan est effectivement, selon Toinette, bien mal en point10.

36On passe ainsi, dans ce court échange, de formes marquées de représentation d’un discours autre (modalisation autonymique, discours indirect) à ce que J. Authier-Revuz analyse comme des « formes purement interprétatives » (citation cachée, réminiscence)11. Les premières concourent à l’attribution de paroles et au partage de deux discours qui sont aussi deux visions du monde. Les secondes, au contraire, viennent miner de l’intérieur le discours d’Argan, puisque c’est en se tenant au plus près du discours de son maître, au moment même où il le reconnaît (« elle a raison », « cela est vrai »), que Toinette l’invalide (et que Molière en affiche l’impertinence).

37Sur le plan pragmatique, l’ironie de l’exemple 12 est évidente, tant au niveau second du dialogue entre les personnages (et Cléante, d’abord interdit, ne s’y trompe pas), qu’au niveau premier, l’objectif du dramaturge étant d’amener le spectateur-lecteur à s’interroger sur l’impertinence et son champ d’action.

38Revenons dans cette perspective sur l’opéra galant de l’acte II, scène 5. La polyphonie du dialogue chanté par Cléante et Angélique interprétant les rôles de Tircis et Philis a été largement commentée12. On sait que l’effet comique du passage tient à la surdité d’Argan : il n’entend pas que les voix de Cléante et Angélique se superposent à celles des bergers. Il entend par contre le silence du père, mais sans se rendre compte qu’il s’agit aussi du sien propre. Il est ce « sot père » qui ne dit rien. Car même s’il interrompt l’opéra, c’est en se trompant de cible : il le condamne « pour l’exemple », et non parce qu’il a compris que cette situation d’énonciation fictive en couvrait une autre dans laquelle il tenait le rôle de la dupe. Aussi chacune des phrases prononcées par Argan lui échappe-t-elle. Il dit « Tircis est un impertinent », quand il faudrait dire « Cléante est un impertinent ». Et lorsqu’il le fera, ce ne sera pas pour lui reprocher d’avoir effrontément parlé d’amour à Angélique en sa présence, mais pour statuer sur la piètre qualité de son opéra.

39Ainsi, lorsqu’Argan mesure l’impertinence des autres, le spectateur-lecteur mesure celle d’Argan.  Le terme impertinent fonctionne donc dans le Malade imaginaire, à l’encontre d’Argan, comme un boomerang : il se retourne contre l’énonciateur sur le modèle de « c’est celui qui dit qui est ». Un autre exemple de ce fonctionnement nous est fourni quelques lignes plus bas :

(13) ARGAN.— Nous nous serions bien passés de votre impertinent d'opéra.

CLÉANTE.— J'ai cru vous divertir.

ARGAN.— Les sottises ne divertissent point. Ah! voici ma femme. (II, 5)

40On peut décrire le syntagme « votre impertinent d’opéra » comme un GN antitopique (l’élément rhématique précédant l’élément thématique) « incorporant » une caractérisation énonciative13. Or l’opéra est tout sauf impertinent : il permet sur le plan pragmatique à Cléante et Angélique de se confirmer leur amour à la barbe d’Argan, il est pertinent sur le plan dramatique en accusant le portrait de ce dernier14.

41À partir du moment où c’est la raison elle-même qui est déplacée, l’impertinence devient une vertu, et nous ne nous étonnerons pas de ce que, dans le Malade imaginaire, la raison soit définitivement du côté des impertinents, qu’il s’agisse d’une coutume qui veut qu’on ne puisse pas déshériter ses enfants au profit de sa femme (4), de malades qui aimeraient que les médecins les guérissent (2), ou de… Molière (6).

42Arrêtons-nous pour finir sur les trois occurrences de la citation 6, qui interviennent dans chacune des répliques d’Argan, et qui sont les dernières de la série de quatorze dont Molière a émaillé son texte. Elles accueillent le « déjà-dit » ailleurs du texte15, et sont éminemment dialogiques. On pourrait voir dans ce passage un trope communicationnel qui ferait des ennemis du dramaturge les véritables destinataires du discours de Béralde-Molière. Ce montage énonciatif permettrait à l’auteur et de se justifier devant ceux de ses contemporains qui attaquent ses pièces et de les disqualifier en les assimilant à un esprit malade. Mais il nous semble que Molière « se contente » dans ce morceau d’exploiter la double énonciation théâtrale. Lorsqu’Argan le fou dit à Béralde le sage « c’est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies », le spectateur-lecteur, s’appuyant sur la mémoire discursive construite au gré des occurrences antérieures du terme impertinent, interprète la phrase soit sur le mode ironique (impertinent dans la bouche d’Argan signifie pertinent pour le reste du monde), soit en convertissant non plus le mot, mais la chose (l’impertinence n’est plus un vice, mais une vertu). Quelle que soit l’interprétation choisie, la valeur illocutoire d’un tel propos, au niveau 1 où le locuteur est le dramaturge et le récepteur son public, est l’inverse de celle induite par un éventuel trope communicationnel. Molière, loin de se défendre d’être un impertinent, revendique le titre de « bon impertinent » que lui décerne Argan.

Notes de bas de page numériques

1 Notre édition de référence est celle de Georges Couton, Gallimard, « Folio classique », 1999.
2 À titre de comparaison, dans L’Avare, dont le nombre de mots est sensiblement identique à celui du Malade Imaginaire, on compte 8 occurrences seulement des termes impertinent et impertinence. Dans Le Bourgeois gentilhomme (21500 mots), on en compte 13, mais 8 dans la bouche de Monsieur Jourdain (essentiellement lorsqu’il s’adresse à Madame Jourdain) et 3 dans la querelle des maîtres…
3 Nous reprenons ici la notice d’Alain Rey dans le Dictionnaire historique de la langue Française, Paris, Le Robert, 1992.
4Gaston Cayrou, Dictionnaire du Français classique. La langue du 17ème siècle, Paris, Le Livre de poche, 2000.
5 Nous nous plaçons ici au niveau du sens « littéral », à supposer qu’il existe, c’est-à-dire sans prendre pour l’instant en compte la dimension ironique.
6 Selon Furetière, le verbe signifie à la fois « railler » et « ne pas agir raisonnablement ».
7 Un impudent, selon Furetière, est une personne « insolente, effrontée, et sans honte », à l’exemple du faux témoin ou de la courtisane.
8 Nous avons eu l’occasion de l’aborder par ailleurs dans notre article « ‘Ah ! ah ! le défunt n’est pas mort.’ Formes discursives et enjeux pragmatiques de la contrefaçon dans le Malade imaginaire de Molière », Styles, genres, auteurs, N°6, Paris, PUPS, 2006, p. 57-72.
9 Nous empruntons l’échelle question/mise en question/mise en accusation à Frédérique Sitri, L’objet du débat. La construction des objets de discours dans des situations argumentatives orales, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2003.
10 Nous remercions Hélène Baby et Anna Jaubert qui nous ont amenée à préciser ce point.
11 Jacqueline Authier-Revuz, « Pour l’agrégation – repères dans le champ du discours rapporté », L’Information grammaticale, N°55, 1992, p. 38-42 et N°56, 1993, pp. 10-15.
12 Par exemple par Nathalie Fournier, qui parle de « dialogue fictif de polyphonie conversationnelle » dans « Dialogue et polyphonie conversationnelle dans Les Fourberies de Scapin, La Comtesse d’Escarbagnas, Les Femmes Savantes, Le Malade Imaginaire », XVIIème siècle, N°177, 1992-4, p. 562.
13 C’est l’analyse de Le Goffic, op.cit, § 267, à qui je reprends également le terme « incorporer ». Le GN « votre impertinent d’opéra » suscite quelques difficultés d’analyse. Voir Riegel, Pellat et Rioul, Grammaire méthodique du français, Paris, PUF, 1996 [2ème éd.], p. 166 et 188.
14 On peut en outre remarquer que la matière du « petit opéra impromptu » qu’interprètent Cléante et Angélique est celle-là même qui constitue dans les comédies traditionnelles l’intrigue principale : les amours contrariés de deux jeunes gens. C’est cette intrigue traditionnelle qui est ici rejetée comme impertinente : la phrase d’Argan, « nous nous serions bien passés de votre impertinent d’opéra », signale donc, au cœur de la pièce, que l’économie dramatique fonctionne, dans Le Malade imaginaire, sur la conversion de l’intrigue principale traditionnelle en intrigue secondaire, et vice versa. Voir L. Gaudin-Bordes, art. cité, p. 65.
15 L’expression est de J. Authier-Revuz, art. cité, 1992, p. 41.

Bibliographie

AUTHIER-REVUZ Jacqueline, « Pour l’agrégation – repères dans le champ du discours rapporté », L’Information grammaticale, N°55, 1992, p. 38-42 et N°56, 1993, pp. 10-15.

 Ces mots qui ne vont pas de soi : boucles réflexives et non-coïncidences du dire, Paris, Larousse, 1995.

CAYROU Gaston, Dictionnaire du Français classique. La langue du 17ème siècle, Paris, Le Livre de poche, 2000.

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Pour les dictionnaires anciens : http://dictionnaires.atilf.fr/dictionnaires

Pour citer cet article

Lucile Gaudin-Bordes, « Du vice à la vertu : analyse sémantique et énonciative de l’impertinence dans Le Malade imaginaire. », paru dans Loxias, Loxias 15, I., 2., Du vice à la vertu : analyse sémantique et énonciative de l’impertinence dans Le Malade imaginaire., mis en ligne le 28 janvier 2007, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lefigaro.fr/flash-eco/2015/06/02/index.html?id=1492.


Auteurs

Lucile Gaudin-Bordes

Lucile Gaudin est maître de conférences à l’Université de Nice-Sophia Antipolis et membre de l’équipe ‘Linguistique énonciative’ du laboratoire ILF/CNRS Bases, Corpus, Langage. Ses travaux portent sur la représentation, avec un axe intersémiotique consacré aux rapports entre peinture et littérature en France au 17ème siècle, et un axe en linguistique énonciative et stylistique littéraire considérant les figures et les discours représentés.