Loxias | Loxias 15 Autour du programme d'Agrégation de lettres 2007 | II. Littérature comparée |  Naissance du roman moderne: Rabelais, le Tiers Livre, Cervantès, Don Quichotte, Sterne, Tristram Shandy 

Odile Gannier  : 

Le Voyage selon Laurence Sterne et Chateaubriand : le héros et le bouffon (Tristram Shandy, Voyage sentimental, Itinéraire de Paris à Jérusalem)

Résumé

Sterne effectue deux séjours en France, au cours desquels il expédie des lettres à ses amis. Le récit de ses voyages se distribue ensuite, pour le premier, dans le livre VII de Tristram Shandy, paru en janvier 1765 ; pour le second, en une page, au livre IX, chapitre 24, sorti en janvier 1767 puis dans A sentimental Journey, publié en février 1768. Chateaubriand, partant pour l’Orient en juillet 1806 et de retour à Paris en juin 1807, publie son Itinéraire de Paris à Jérusalem à partir de son journal de voyage. Ces deux voyages révèlent des façons de voyage pratiquement aux antipodes l’une de l’autre : Chateaubriand donne de lui l’image du grand voyageur, cultivé, attentif à l’écriture d’une œuvre littéraire, Sterne propose précisément la satire de ce genre de relation, se moquant des conventions, de l’érudition, et de tout ce qui compose ordinairement les relations de voyages de son époque.

Index

Mots-clés : Antiquité , Chateaubriand, érudition, excentrique, grand tour, littérature de voyage, satire, Sterne (Laurence)

Chronologique : XIXe siècle , XVIIIe siècle

Plan

Texte intégral

Dites-moi, cher lettré, ne cesserons-nous d’ajouter tant à la quantité et si peu à la vraie richesse ?
Ferons-nous éternellement de nouveaux livres comme les apothicaires font de nouvelles potions en versant d’une bouteille dans l’autre ?1

1Cette exclamation de Sterne pourrait s’appliquer parfaitement aux récits de voyage, qui ne manquent pas dans la période 1740-1830 : le voyage en Italie devient si fréquent que les voyageurs désireux de le raconter sans répéter leurs prédécesseurs cherchent des formes nouvelles : De Brosses envoie des lettres d’Italie destinées au divertissement de ses amis plus qu’à leur instruction. Smollett, qui a croisé la famille Sterne à Montpellier dans l’hiver 1763-17642, a précédé la publication du Voyage sentimental dans ses Voyages à travers la France et l’Italie (1766), écrits sous forme épistolaire. En effet, Sterne lui-même effectue deux séjours en France, au cours desquels il expédie des lettres à ses amis : le premier, de janvier 1762 à mai 1764, lui donne matière à faire voyager son narrateur dans le livre VII de Tristram Shandy (paru en janvier 1765) ; le second le conduira jusqu’en Italie, d’octobre 1765 à mai 1766 (Sterne en parle en une page, au livre IX, chapitre 24, sorti en janvier 1767, et charge son personnage Yorick de le raconter plus au long dans A sentimental Journey, publié en février 1768). Arthur Young, lui, publie ses Voyages en France pour livrer, dit-il, ses réflexions agronomiques. Chateaubriand, partant pour l’Orient en juillet 1806 et de retour à Paris en juin 1807, publie d’abord les « images » qu’il disait aller chercher3 puis ses mémoires, réécrits à partir de son journal de voyage. Plusieurs éditions de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem se succèdent, entre 1811 et 1826. Du point de vue formel, ces voyages se présentent comme des lettres (vraies ou fausses), des journaux régulièrement tenus ou réécrits pour la publication, des essais, des mémoires (réels ou fictifs), voire des romans.

2 Dans les deux cas de Sterne et de Chateaubriand, ce ne sont donc pas des voyages d’exploration dans des contrées inconnues, mais des tours ou des pèlerinages de simples particuliers dans des lieux déjà connus et déjà décrits avant leur voyage : le rapport à la nouveauté et à la « bibliothèque » est semblable au-delà des différences. Cependant, un voyage en Terre Sainte en 1806 est certes plus aventureux et plus curieux qu’un séjour dans le Midi de la France4, et les relations malgré tout moins nombreuses, au point que l’ouvrage de Chateaubriand fait date à titre de compte rendu d’une réalité reconnaissable, tandis que Sterne fait date comme anti-voyage.

3 Pour Tristram, cependant, plusieurs voyages se superposent et se confondent. Après un premier voyage à la façon des Anglais qui allaient achever leur instruction sur le continent, comme son propre frère Bobby s’il avait vécu, Tristram Shandy se rend en France pour sa santé – métaphoriquement, pour faire danser la mort

sur un air dont elle aura lieu d’être surprise, et galoper sans tourner la tête une seule fois jusqu’aux rives de la Garonne ; et si j’entends ses os cliqueter sur mes talons, je bondirai jusqu’au Vésuve, du Vésuve à Jopa [Jaffa] et de là au bout du monde, où, si je la rencontre encore, je prierai Dieu de lui tordre le cou5.

4Chez Sterne comme chez Chateaubriand, Jaffa représente bien le « bout du monde », l’étape ultime du voyage. À partir du moment où le voyageur s’est mis en route, il n’est plus de borne à ses élans. Tristram Shandy ne sera cependant pas obligé d’aller jusque là, puisqu’il peut achever son tour de France en dansant avec une jolie Nanette, puis franchir tout le sud du pays « ne changeant que de danseuse et d’air6 ».

5 Sterne fait exposer à son personnage Yorick, dans la préface décalée du Voyage sentimental, une typologie des voyageurs « Voyageurs oisifs, Voyageurs curieux, Voyageurs menteurs, Voyageurs orgueilleux, Voyageurs vaniteux, Voyageurs qui s’ennuient. Viennent ensuite les Voyageurs par Nécessité : Le Voyageur délinquant et criminel, Le Voyageur infortuné et innocent, Le Simple Voyageur, Enfin, le dernier de tous (s’il vous plaît) Le Voyageur sentimental (autrement dit moi-même) moi qui ai voyagé, qui m’assieds à l’instant même pour vous raconter comment7 ». Sterne lui-même, pas plus que Yorick ou Tristram, ne sont de grands voyageurs, attirés par les curiosités antiques ou la connaissance des nations. Le sublime n’est pas leur marotte, l’érudition gratuite leur est étrangère. Sur ces points, Chateaubriand voyage avec des dispositions différentes, et raconte en son nom propre ses pérégrinations. Et pourtant, d’une certaine façon, les voyages se répondent, et jouent des mêmes présupposés. Certes, au-delà des constats semblables d’un voyage à l’autre, Sterne et Chateaubriand diffèrent à bien des égards, sur leur conception du voyage et le récit qu’il leur plaît d’en donner au public : les nuances se font sensibles dans le statut de l’érudition, les rapports entre l’universel et le particulier, et la dose de sérieux qu’il convient d’apporter à la relation. Dans les deux cas, le métadiscours occupe une place importante. Curieusement, l’œuvre de Sterne fonctionne comme une satire par anticipation de la façon de Chateaubriand.

Je n’ai point fait ce voyage pour l’écrire8.

6Ce constat pourrait être signé par les voyageurs des deux bords – et manifestement, il est faux dans les deux cas. Il plaît, tant à Sterne qu’à Chateaubriand, de donner à penser au lecteur que le voyage est entrepris avec rapidité, presqu’à l’étourdie pour Yorick qui raconte dans le premier chapitre :

je laisse donc là la discussion — je vais droit à mon logis, je fais un paquet d’une demi-douzaine de chemises et d’une culotte de soie noire — « l’habit que j’ai sur moi, dis-je en jetant un coup d’œil à la manche, fera l’affaire » — et je prends une place dans la diligence de Douvres ; et le paquebot faisant voile le lendemain matin à neuf heures — je me trouve pour trois heures assis à dîner devant un poulet en fricassée, […] indiscutablement en France…9

7Les six chemises qu’il ait jamais possédées sont aussi le mince bagage de Tristram10.

Je partis comme un boulet de canon ; en quatre sauts je fus à Douvres. […] je sautai dans le bateau. Cinq minutes plus tard il avait mis voile et filait comme le vent11.

8Chateaubriand insiste plus généralement sur la rapidité de sa « course » :

je n’ai point la prétention d’avoir connu des peuples chez lesquels je n’ai fait que passer. Un moment suffit au peintre de paysage pour crayonner un arbre, prendre une vue, dessiner une ruine ; mais les années entières sont trop courtes pour étudier les mœurs des hommes, et pour approfondir les sciences et les arts12.

9Voilà ce qu’il affirme dès la 1ère édition ; et dans la 3:

Mon Itinéraire est la course rapide d’un homme qui va voir le ciel, la terre et l’eau, et qui revient à ses foyers avec quelques images nouvelles dans la tête, et quelques sentiments de plus dans le cœur13.

10Le lecteur doit suivre l’entrain du voyageur de Sterne, critiquant les paresses sédentaires de certain évêque :

Cet évêque était corpulent ; tant d’agitation, poursuivait-il, est pure inquiétude, la béatitude céleste est dans le repos.

Le maigre que je suis pense différemment, le mouvement m’apparaît vie et joie, l’immobilité ou la lenteur, mort et diable14.

11Cette rapidité exprime le désir de ne pas être trop pesant, ou ennuyeux : et d’écrire différemment.

Car si l’on en juge par les écritures de tous ceux qui ont écrit et galopé ou galopé et écrit (ce n’est pas tout à fait la même chose), ou encore, pour expédier encore plus d’ouvrage, ont écrit en galopant —tel est mon propre cas — selon l’exemple du grand Addison […], il n’est pas un seul de nous autres galopeurs qui eût pu, sans inconvénient, parcourir ses terres à l’amble (en admettant qu’il eût des terres) et écrire ce qu’il avait à écrire, les pieds au sec15.

12 Certes les motivations du voyage aussi peuvent être originales. Pour Chateaubriand :

Il voulut savoir pourquoi je voyageais, puisque je n’étais ni marchand, ni médecin. Je répondis que je voyageais pour voir les peuples, et surtout les Grecs qui étaient morts16.

13Pour Sterne, d’après la remarque désabusée de Yorick :

On acquiert le savoir et les progrès en s’embarquant et courant la poste à cet effet ; mais ce savoir sera-t-il utile, et ces progrès seront-ils réels ? C’est pure loterie17

14Quels sont les objets de la relation ? Chez Chateaubriand comme chez Sterne, d’abord ses propres impressions, ses réflexions, ses rêveries, des « images », des battements du cœur. Tristram Shandy est présenté comme une « rhapsodie » (« rhapsodical work 18») et le voyage inséré est lui-même un montage d’éléments divers.

15 Nos héros voyageurs pensent adopter un nouveau genre. Tristram en tout cas prétend suivre la fantaisie extrême de son père, un original qui l’emmène faire un « grand Tour » à sa façon :

Où qu’il allât d’ailleurs (mais dans ce voyage en France et en Italie plus peut-être qu’à toute autre époque de son existence) il paraissait suivre une route si fort à l’écart de celle adoptée par les voyageurs précédents […] qu’aucun voyage en Europe n’eût jamais à coup sûr la couleur singulière du nôtre et que la faute sera toute mienne si le récit de ce dernier n’est pas lu par les voyageurs et les amateurs de voyages jusqu’au jour où l’on ne voyagera plus, c’est-à-dire, car cela revient au même, jusqu’au jour où la terre se sera mis en tête de ne plus tourner19.

16 La subjectivité et le hasard, la circonstance et les rencontres sont les moteurs du voyage, et le résultat se traduit en « impressions » dignes d’être relatées. Par exemple, Moulins est pour les personnages de Sterne un doux souvenir car il est associé à Maria, la belle joueuse de flûte dont la tête s’est perdue d’amour : le chapitre 24 s’achève par « Quelle excellente auberge à Moulins !20 ».

Adieu Maria ! Adieu, pauvre demoiselle infortunée ! Un jour peut-être – mais pas aujourd’hui – me sera-t-il donné d’entendre de ta bouche le récit de tes malheurs21

17Or ce récit est repris dans le Voyage sentimental, un voyage complétant l’autre et les voyageurs de plume se répondant dans le monde des œuvres complètes de Sterne : les dernières pages du voyage sont comptées… hélas !

et la moitié en doit être occupée par la pauvre Maria, que mon ami M. Shandy rencontra près de Moulins.

L’histoire qu’il a contée de cette jeune démente ne m’avait pas peu ému à la lecture ; mais quand j’approchai des lieux où elle habitait, elle me revint si vivement à l’esprit, que je ne pus résister à l’envie de me rendre pour m’informer d’elle, dans le village où habitaient ses parents, à une demi-lieue de la route.

C’est aller, j’en conviens, comme le Chevalier de la triste Figure, en quête de mélancoliques aventures –22

18 Les choix du voyage comme ceux du récit sont avant tout personnels, mais ils prennent aussi en compte le souci du lecteur, qui connaît déjà, au moins par les nombreux voyages disponibles, ce qu’il convient de connaître. Chateaubriand et Sterne sont, comme les autres voyageurs lettrés, au fait des conventions : le risque narratif de la redite ennuyeuse guette le narrateur, le danger du cliché menace le récit.

19 Ainsi s’expliquent toutes les ellipses signalées, qui tendent à alléger le texte des lourdeurs de la répétition, du déjà-connu : la raison la plus fréquemment invoquée pour éluder la description est l’excessive diffusion des peintures de tel monument, ou de telle ville, connue de tous. On trouve cet embarras chez Chateaubriand devant le Saint-Sépulcre : décrire ou ne pas décrire, telle est la question. On se souvient aussi de De Brosses craignant d’importuner ses amis, et qui tente d’abréger les descriptions avec humour23.

J’aimerais mieux, je crois, vous faire quatre fois la description de tout le reste de l’Italie qu’une seule fois celle de Rome. […] Après tout, que pourrais-je vous dire sur cette matière qui ne fût un rabâchage perpétuel ? Cette ville a été tant vue, tant décrite : il y a tant de plans, tant de figures, qu’il ne tient qu’à vous de faire […] un voyage sédentaire dans votre cabinet24.

20Cette réticence des voyageurs – devenue un poncif du récit de voyage – à ne faire que répéter leurs prédécesseurs conduit à la pratique de l’ellipse, ou de la prétérition, et de la référence érudite : cette connivence bibliographique  caractéristique de l’Itinéraire alourdit paradoxalement le récit précisément au prétexte de ne pas répéter la prose des autres :

il serait donc inutile de le répéter, à moins de faire, comme tant d’autres, un Voyage avec des Voyages25.

21 Le dilemme demeure : la convention viatique exige les « passages obligés », la pratique dissuade les écrivains-galopeurs d’emboîter encore le pas à leurs prédécesseurs. Tristram se trouve dans ces dispositions, dès le début de son voyage :

« Avant de quitter Calais, il ne serait pas mauvais d’en donner une description. » Ainsi parlent les livres de voyage. Je trouve très mauvais, moi, qu’un homme ne puisse pas laisser en paix une ville qui le lui rend bien, mais doive furetant partout, décrire le moindre ruisseau pour le seul plaisir de décrire26.

22Son choix est pourtant guidé par une autre motivation :

à part ce que le barbier a pu m’en dire en affilant son rasoir, je ne sais rien de plus sur Calais que sur le Caire ; car nous débarquâmes à la brune et quand je repartis le lendemain matin il faisait encore noir comme la poix27.

23Chateaubriand en pareil cas se refuse sublimement à tout mensonge :

J’étais là, cependant, bien à mon aise pour mentir. Tous les voyageurs, et l’Écriture même, auraient justifié les descriptions les plus pompeuses28.

24Certaines étapes pourraient être développées pour l’édification des lecteurs. Mais d’autres sont éludées (le chapitre X du livre VII court la poste au sens strict, énumérant les villes-étapes au lieu de les décrire ; le chapitre XVIII, Paris est décrit par le nombre des rues, quartier par quartier.) Sterne peut aussi expédier les étapes avec une désinvolture malicieuse :

Sens sera dépêché promptement : Sens est un archevêché.

Quant à Joigny, moins on en dit, je pense et mieux vaut29.

25 Inversement, Sterne se propose de réhabiliter les endroits délaissés par la plume des touristes, qui vont de ville en ville observer les œuvres et les affaires des hommes. Prenant le contre-pied des récits ordinaires, Tristram consacre une page à ses « histoires de plaines ».

Le monde jugera si ma plume s’est harassée comme celle des autres voyageurs en ce parcours littéralement stérile, mais à en juger par les souvenirs dont le concert vibre à cet instant dans ma mémoire, ce fut la période la plus féconde et la plus affairée de ma vie30.

26Les lieux ne valent que par les gens rencontrés : par badinage, Montreuil ne vaut que par la fille de l’aubergiste, Amiens par Jeanneton. « Il met en œuvre une sélection non conventionnelle des éléments dignes d’être narrés et manifeste un constant décalage par rapport à la norme narrative établie du récit de voyage31 » commente Jean Viviès. C’est bien ce que retient la postérité, en l’occurrence Charles Monselet, auteur d’un obscur voyage de Montmartre à Séville, en 1865 :

Les riens sont le charme de la route. Demande à Sterne. Je parie que tu n’as pas lu Sterne ?32

27La minutie, le détail insignifiant en apparence, c’est ce que retient un voyageur atteint d’une heureuse myopie :

Je crois pouvoir mieux apercevoir les signes précis et distinctifs des caractères nationaux dans ces minuscules balivernes que dans les plus importantes affaires d’État ; où les grands personnages de toutes les nations parlent, et se pavanent, de manière si semblable, que je ne donnerais pas neuf pence pour choisir entre eux33.

28C’est donc bien auprès de son barbier que Yorick ou Tristram34 en apprennent le plus sur les us et coutumes du pays, à moins que des filles d’auberge, des mendiants, voire des ânes35, avec lesquels ils conversent, ne remplissent cet office. Car « un Anglais ne voyage pas pour voir des Anglais36 », et rien ne vaut un « vis-à-vis ».

29 La relation de voyage est généralement ordonnée pour que le lecteur suive, comme sur une carte, un itinéraire, une succession géographique logique, ordonnée sur une ligne supposée directe entre le point de départ et le point d’arrivée. Si ce n’est pas le cas, il s’en justifie. Smollett par exemple explique pourquoi diable il choisit de passer par Montpellier pour se rendre de Lyon à Nice37. Chateaubriand s’autorise une entorse à cette règle logique du voyageur avec la pensée de l’écrivain :

Je passai cinq jours à Jafa, à mon retour de Jérusalem, et je l’examinai dans le plus grand détail ; je ne devrais donc en parler qu’à cette époque ; mais pour suivre l’ordre de ma marche, je placerai ici mes observations : d’ailleurs, après la description des Saints-Lieux, il est probable que les lecteurs ne prendraient pas un grand intérêt à celle de Jafa38.

30Encore cette liberté est-elle justifiée par le souci de ménager la patience de son lecteur. Vers la fin de son périple, il avoue :

Ayant vécu à Tunis absolument comme en France, je ne suivrai plus les dates de mon journal. Je traiterai les sujets d’une manière générale et selon l’ordre dans lequel ils s’offriront à ma mémoire39.

31Il n’en est rien chez Sterne, qui loin de se justifier, joue doublement de sa liberté de faire aller son train à son voyageur : le récit du Voyage sentimental à travers la France et l’Italie s’arrête dans le Bourbonnais et n’emmène pas le lecteur au-delà. Mais le plan lui-même du voyage s’amuse des contraintes. Yorick intercale dans son voyage vers le sud une escapade vers Rennes : en réalité, malgré ce que le titre du chapitre nous ferait croire, il ne s’y rend pas, mais profite d’une histoire racontée à Versailles pour s’offrir une digression narrative qui transporte momentanément le conteur en Bretagne.

Comme j’ai raconté cette histoire pour plaire au lecteur, je le prie de me permettre d’en relater une autre, hors de sa place, pur me plaire à moi-même — les deux histoires s’éclairent mutuellement, et ce serait dommage de les séparer40.

32 La digression est une particularité que notent les voyageurs à propos de leur propre pratique d’écrivain : elle apparaît comme si visible (voire regrettable, selon le canon ordinaire de l’écriture), que l’auteur la pointe lui-même pour en prévenir le reproche.

Le lecteur désire peut-être qu’un bon vent me porte en Grèce, et le débarrasse de mes digressions41

33souligne Chateaubriand. Cette liberté en forme de pied de nez culmine dans la composition même de Tristram Shandy. Le livre VI s’achève sur les lignes tracées pour évoquer les digressions, accrocs, détours, indentations et fioritures, de la trame narrative du récit. Tristram se promet désormais de suivre un schéma aussi rigoureusement rectiligne qu’une rangée de choux. Cependant, l’épigraphe du livre VII porte en latin l’exacte contradiction : « Non enim excursus hic ejus, sed opus ipsum est. » (« En fait ce n’est pas une digression, mais l’œuvre même42 »). Au sens propre, le livre VII est bien un excursus, au sens de voyage, d’expédition. Mais comme le montre Pline pour son propre exposé, ce n’est pas un « hors sujet » dans la mesure où c’est ce qu’il se proposait vraiment d’écrire43.

34 Le rythme du récit est dosé selon le volume des commentaires à insérer : Chateaubriand s’arrête-t-il dans un lieu remarquable, bien qu’il n’y ait rien à voir – ou parfois parce qu’il n’y a plus rien à voir (le Jourdain, par exemple, devant lequel il tombe en recueillement, alors que ce n’est qu’un petit ruisseau jaune et sableux)–, le récit fait une pause, la description devient station, au sens religieux du terme, et immobilise texte et lecteur devant le monument à contempler. Le voyage est ainsi rythmé par des hypotyposes parfois appuyées. Autant dire que l’écriture suit ainsi très posément le cours du chemin. Il est très lointainement tendu vers le but du voyage, et la masse du texte est équilibrée autour des grands pôles d’attraction de son voyage. Le rappel des souvenirs est sagement exploité. Au contraire, les chapitres de Sterne sont d’une longueur autrement variable, jusqu’à n’être constitués, parfois, que de trois lignes. Encore n’est-il jamais entièrement consacré à un sujet unique : il introduit le passé dans le présent, anticipe sur l’avenir, ou court plusieurs lièvres à la fois. Pire encore, si Chateaubriand rappelle parfois son voyage en Amérique, c’est pour souligner la spécificité de chaque continent et l’impression très différente qu’il a en aura rapportée ; tandis que Sterne ose télescoper deux voyages différents, dont il poursuit le récit en même temps, sans que le lecteur en ait été averti auparavant.

Voici le plus embrouillé de mes écheveaux : n’ai-je pas en ce seul dernier chapitre (dans la mesure au moins où il m’a permis de franchir Auxerre) confondu deux voyages et avancé sur deux chemins d’un même trait de plume ? Dans le voyage, en effet, que j’écris présentement, je suis déjà sorti d’Auxerre, mais je n’en suis sorti qu’à moitié dans celui que j’écrirai plus tard. Il n’existe pour chaque chose qu’un point de perfection ; en voulant pousser au-delà, je me suis jeté dans un embarras qu’aucun autre voyageur n’avait connu ; car à cette minute même si je retraverse pour aller dîner la grand’place d’Auxerre en compagnie de mon père et de mon oncle Toby, je fais aussi mon entrée à Lyon dans un coche réduit en miettes et me trouve pour comble dans un élégant pavillon bâti par Pringello sur les rives de la Garonne et que m’a prêté M. Sligniac pour y écrire tout ceci44.

35« Écrire » : la traduction de Mauron est ici trop pâle, pour « where I now sit rhapsodizing all these affairs » mais G. Jouvet brode peut-être un peu : « où je m’ingénie présentement à raccommoder tant bien que mal toutes les pièces éparses de cette rhapsodie », filant la métaphore couturière étymologique de la « rhapsodie ». Il n’en reste pas moins que trois temps coïncident ici dans ce récit effectivement « décousu » : celui du « grand tour » que Tristram est censé avoir effectué avec son père et son oncle ; celui que Tristram adulte vient d’entreprendre pour fuir la mort, au début du livre VII ; le temps, enfin, où il tient la plume, temps censé coïncider exactement, en outre, avec le temps de la lecture : cet « écheveau » transforme deux récits de voyages dont on attendrait deux récits distincts, singulatifs, en un seul récit dont la fréquence n’a pas de nom dans la typologie de Genette (Figures III), et que l’on pourrait appeler « confusif »45 si l’on voulait tenter un néologisme agréablement homéotéleute. Le récit vise en effet à confondre deux moments narrés quitte à semer la confusion chez le lecteur.

36 L’histoire ne dit plus rien du voyage que Tristram est censé avoir fait en 1741 comme précepteur du fils de Mr Noddy46, récit dont la promesse n’a jamais  été honorée. Il ne dit rien non plus, et pour cause, du voyage soigneusement préparé au livre V, chapitre 2, à l’aide d’un compas, d’« une carte Sanson et le tarif des postes », pour le grand tour de son frère Bobby, mort sur ces entrefaites. Les préparatifs de ce premier voyage, avec le frère aîné, sont donc sans suite, tandis que le deuxième, celui de Tristram, se réalise sans avoir été annoncé.

37 Ces voyages présentés comme rapides et impromptus semblent donc exclure la consultation de nombreux ouvrages. Cependant, Chateaubriand insiste sur le sérieux de son entreprise, puisqu’il reconnaît ses dettes, mais il tient malgré les nombreuses références de son texte, à donner un air de sincérité, de subjectivité et d’une paradoxale légèreté – qui relèvent de la fausse atténuation :

Au reste je ne sais pourquoi je m’attache si sérieusement à me justifier sur quelques points d’érudition ; il est très bon, sans doute, que je ne me sois pas trompé ; mais quand cela me serait arrivé, on n’aurait encore rien à me dire : j’ai déclaré que je n’avais aucune prétention, ni comme savant, ni même comme voyageur47.

38 En réalité, cette fausse modestie pourrait bien n’être qu’affectée. Il donne posément sa préface avec un sérieux absolu, une majesté d’auteur reconnu (puisqu’il avoue que sa « petite gloriole d’auteur est si satisfaite48 » à Misitra), puis une autre préface pour la 3e édition, puis une 3e préface pour ses œuvres complètes, indiquant de la sorte sa parfaite maîtrise auctoriale de la situation, imposant son sceau et son imprimatur à chaque version du même texte. Au contraire, Sterne ne saurait adopter une attitude aussi conventionnelle. Ne renonçant pas pour autant à rédiger une préface au Voyage sentimental, il la rejette dans le corps du texte  – comme il avait rejeté la préface de Tristram Shandy dans le chapitre 20 du livre III – et met Yorick en scène pour cette rédaction : s’enfermant dans une vieille chaise de poste au fond d’une cour à Calais, il rédige alors sa préface, essai sur les différentes espèces de voyageurs, le mouvement de son écriture suffisant à imprimer à la voiture un balancement semblable à un déplacement.

39 Chateaubriand utilise dans son récit la première personne, et revendique d’ailleurs sa subjectivité, celle de ses « rêveries », « le mouvement de [s]a pensée et de [s]a fortune », ses « sentiments » :

Au reste, c’est l’homme, beaucoup plus que l’auteur, que l’on verra partout ; je parle éternellement de moi…49

40Cet « égotisme » avant la lettre se désigne comme modeste et paraît relativiser la portée de ses observations. Pourtant il n’oublie jamais son désir de ne pas se brouiller avec les Muses, et d’écrire une œuvre littéraire. En fait Chateaubriand se montre ainsi plus conscient de sa propre valeur que Sterne, qui s’efface derrière des prête-noms : Yorick, Tristram50.

Mon ami, lui dis-je, aussi vrai que je suis moi et que vous êtes vous —

— Qui êtes-vous donc ? me dit-il.

— Pas de question embarrassante, répondis-je51.

41 Chateaubriand adopte, dans la même logique, une posture narrative typique du récit de voyage, celle qui affirme constamment ne dire que la vérité, avec toute l’humilité que l’on peut attendre d’un simple particulier, que personne n’a mandaté pour rendre compte et qui peut donc se permettre de donner librement son opinion, ses sentiments.

J’aurai atteint le but que je me propose, si l’on sent d’un bout à l’autre de cet ouvrage une parfaite sincérité52.

42Le statut du récit est de l’ordre du factuel et du référentiel, de l’expérience et du vérifiable (et pour les éditions suivantes, du vérifié). Ce sceau de l’exactitude fait de l’Itinéraire un parcours à la fois unique (une voix originale s’élève) et universelle (cette voix, autorisée, fait chorus à la littérature et aux relations de voyage). Sterne quant à lui écrit incontestablement un roman avec Tristram Shandy, de même que le Voyage sentimental – encore que ce dernier ait été considéré à une époque comme l’archétype d’une nouvelle manière de raconter ses voyages53.)

43 Guide de voyage, Chateaubriand se plaît à servir de cicérone au lecteur, qui s’imagine ainsi dans les espaces décrits, ou qui doit les parcourir livre en main : s’agissant ici de Carthage :

Pour se retrouver dans ces ruines, il est nécessaire de suivre une marche méthodique. Je suppose donc que le lecteur parte avec moi du fort de la Goulette […]. Passant entre les salines et la mer, vous commencez à découvrir des jetées qui s’étendent assez loin sous les flots. La mer et les jetées sont à votre droite ; à votre gauche, vous apercevez …54

44Comme de bien entendu, Sterne fait l’inverse :

Si l’on vous interroge à son sujet, il vous suffira de répondre que Fontainebleau se trouve à quarante milles (au sud quelque chose) de Paris, au centre d’une vaste forêt55.

45Ou s’il veut, par extraordinaire, faire semblant de se rendre utile comme guide de voyage, il donne de curieux conseils qu’il ne suit pas :

C’est un grand inconvénient pour le voyageur pressé qu’il existe trois routes distinctes reliant Calais à Paris : les divers zélateurs des villes que chacune d’elles traverse ont tant à vous dire que l’on perd bien une demi-journée à fixer son choix.

La première, celle de Lille et d’Arras, est la moins directe mais la plus intéressante et la plus instructive.

Qui veut voir Chantilly pourra emprunter la deuxième, par Amiens —

Reste celle de Beauvais que l’on prend si cela vous plaît.

Voilà pourquoi beaucoup choisissent Beauvais56.

46Le lecteur n’est guère plus avancé car la suite du récit, sans plus de justification, nous emmène vers Amiens – manquera presque Chantilly et en éludera la description. Si Sterne a connu bien des imitateurs, on ne le consulte pas, comme le font les lecteurs de Chateaubriand son livre à la main, pour y trouver d’autres indications que l’art des rencontres de voyage.

47 Pour Chateaubriand, l’érudition est nécessaire au récit, elle est la preuve de l’authenticité du voyage : les citations nombreuses (en latin, en grec, si possible) et les renvois à des autorités reconnues légitiment l’exposé du savoir. C’est aussi, du reste, ce que pratiquait Addison, le modèle des voyageurs anglais en Italie57. Sterne s’oppose autant que faire se peut à cette espèce d’obligation générique. Il montre comme un prestidigitateur qu’il pourrait, s’il le voulait, être sérieux : c’est l’objet du chapitre V (Tristram Shandy, livre VII), dont il inflige la lecture comme pensum au lecteur peu crédule :

Ma description d’ailleurs serait tracée avec tant de science, de bon sens, de vérité, de précision —

Vous n’en croyez rien ? Lisez donc le chapitre suivant pour votre peine58

48Sterne lui, en profite justement pour nous infliger précisément la page la plus convenue qui soit, où éclate la pédanterie la plus effrontée.

Calais, Calatium, Calusium, Calesium.

Cette ville, si l’on en croit ses archives (et je n’aperçois aucune raison de les mettre en doute ici) … […]59

49Exhibition savante, parodie du guide de voyage : Tristram montre ce que les autres ont coutume de faire, c’est-à-dire recopier, pour faire érudit, des passages dans des sources plus ou moins obscures et les insérer comme si l’on était réellement instruit dans son récit. Le voyageur souhaite-t-il se donner une importance qu’il n’aurait pas ? Sterne insinue que le but pourrait être de susciter un ennui admiratif chez le lecteur captif, puisqu’il l’exhorte ensuite à la constance :

Courage, cher lecteur ! Je méprise le procédé ; il me suffit de te tenir en mon pouvoir, mais profiter de l’avantage que je dois à la fortune de la plume – c’en serait trop ! […] en te faisant payer cinquante pages que je n’ai nul droit de te vendre…60

50Sa description de Calais est d’un comique achevé lorsqu’on en évalue la force parodique : elle fonctionne à vide (aussi la tautologie et le truisme prennent-elles la place de l’affirmation et de l’information : toutes les rues du même quartier convergent vers la grand’place, le nom de la Tour de guet vient du rôle qui lui est assigné, l’Hôtel de ville abrite les magistrats, l’église est construite sur un plan en croix, etc.) La notice est une succession de banalités absolues, de celles qui sont souvent l’apanage des récits de voyage, ce qui opère une dénudation du procédé.

51 D’ailleurs, de quoi se souvient le lecteur ? De détails fort futiles en vérité, si l’on en croit Tristram, puisque le seul intérêt réel que voit le héros dans sa liste de curiosités lyonnaises est le Tombeau des Amants. En effet,

Il y a dans la vie de tout mortel une période tendre où une histoire de ce genre nourrit davantage le cerveau que tous les Récits roussis et rancis de l’Antiquité savamment mijotés par d’érudits cuisiniers voyageurs.

De tout ce que Spon et d’autres auteurs d’ouvrages sur Lyon avaient déversé à force dans le mien, voilà ce qui était demeuré du bon côté de la passoire61.

52 Chateaubriand, lui, entrant dans ce schéma, se rappelle ses lectures devant la Grèce (« Malheur à qui ne verrait pas la nature avec les yeux de Fénelon et d’Homère ! »62), rêve devant les ruines et éprouve sa propre présence au monde devant l’Histoire et devant Dieu : vanitas vanitatum, omnia vanitas63 Son regard seul suffit à faire renaître un monument ou un lieu jadis célèbre « Et c’est un seul homme qui immortalise ainsi un petit fleuve dans un désert !64 » Son passage – à condition que l’intensité de son regard soit assez efficiente, ressuscite les morts : « ce spectacle que je contemplais, avait été contemplé par des yeux fermés depuis deux mille ans65. » Ce vertige historique semble l’un des motifs les plus profonds de l’Itinéraire. Sterne au contraire évite soigneusement l’occasion de ces réflexions, et disqualifie avec constance les antiquités :

c’est ainsi que j’ai traversé Saint-Denis sans avoir même à tourner la tête vers l’abbaye.—

L’opulence de son trésor ! Quelle bêtise ! Les joyaux mis à part, d’ailleurs tous faux, je ne donnerais pas trois sous du reste, sauf peut-être de la lanterne de Jaida [Judas], et encore ! parce que le soir tombe et qu’elle pourrait nous être utile66.

53 Parfois Sterne ne procure qu’un projet de visite, dans lequel il raille terriblement l’affectation des voyageurs qui volent de curiosité « à ne pas manquer » en  monuments à visiter (et en infligent la description dans leurs récits)– alors même qu’ils ne peuvent les apprécier vraiment : à Lyon, Tristram se réjouit d’avoir assez de temps devant lui « pour lasser de mes descriptions la patience de tous mes amis » se propose deux visites de lieux indiqués comme obligatoires dans les guides, « videnda67 » (on notera dans le texte anglais l’usage ironique du latin) : d’abord il « doit voir » à la cathédrale, « le merveilleux mécanisme de l’horloge montée par Lippius de Bâle » – et il avoue en même temps être parfaitement ignorant et sans goût pour la mécanique ; après quoi il ira visiter la bibliothèque des Jésuites et ses manuscrits chinois :

Or, je m’entends à peine un peu plus en chinois qu’en mécanique, pourquoi donc ces deux articles s’étaient-ils fourrés en tête de ma liste…68

54 Enfin, si Chateaubriand garde un sérieux de bon ton, Sterne ne manque pas une occasion de plaisanter et d’exercer sa satire contre le genre même du récit de voyage. L’autodérision permet à Tristram – comme l’avait d’ailleurs fait De Brosses – de se moquer de lui-même, en proie au mal de mer entre Douvres et Calais :

je suis, moi, déjà malade comme un chien, fis-je, — dans quel état est ma cervelle ! — toute sens dessus dessous ! — hou là là ! mes cellules ont rompu leurs enveloppes et se vident les unes dans les autres, et le sang, et la lymphe, et les fluides nerveux, et avec eux les sels fixes et volatils, s’emmêlent et se confondent tous en une masse amorphe — crénom de D– ! tout tourne au cabaret  dans ce brouillamini comme un millier de tourbillons d’eau — Je donnerais bien un sou pour savoir si je n’en écrirai pas plus clairement —

Malade ! malaade ! malaaade ! malaaaade !—

— Quand atteindrons-nous la terre ferme ? Capitaine — Ces gens-là ont des cœurs de pierre — Ah ! j’ai mal au cœur à en crever ! — passe-moi cette cuvette, petit69

55Le voyage n’est pas traité ici avec le recul du mémorialiste, mais comme le lamento du voyageur en mauvaise posture, sans que n’intervienne aucune distance temporelle ou que le voyageur momentanément mal en point ait le temps de se ressaisir. Le voyageur ne donne guère ici à son lecteur l’envie de marcher sur ses brisées ! Sterne déteste tout particulièrement les esprits chagrins qui ne font que se plaindre en voyage, et il brocarde volontiers des voyageurs jamais satisfaits – au rang desquels Smollett, qui commence son tour en se plaignant amèrement de sa traversée de la Manche, pendant laquelle les femmes sont « affligées d’affreuses nausées », pendant que lui-même, transi de froid, redoute un rhume70. En pareille situation, Chateaubriand se redresse, et se montre admirable de constance. La tempête, elle aussi, a béni ses éveils maritimes, un orage terrible éclatant au large de l’Italie. Après les prières apotropaïques et les répons du capitaine et des matelots,

L’orage continua une partie de la nuit. Toutes les voiles étant pliées et l’équipage retiré, je restai presque seul auprès du matelot qui tenait la barre du gouvernail. J’avais ainsi passé autrefois des nuits entières sur des mers plus orageuses ; mais j’étais jeune alors, et le bruit des vagues, la solitude de l’Océan, les vents, les écueils, les périls, étaient pour moi autant de jouissances71.

56Évidemment, l’allure de Chateaubriand n’est pas la même, malgré la litote qui suit ce récit : se comparant avec une feinte modestie à Pythagore, Alcibiade, César, Cicéron et d’autres « personnages célèbres », il se trouve, dans leur ombre, éclaboussé de leur gloire :

Et moi, voyageur obscur, passant sur la trace effacée des vaisseaux qui portèrent les grands hommes de la Grèce et de l’Italie, j’allais chercher les Muses dans leur patrie ; mais je ne suis pas Virgile, et les dieux n’habitent plus l’Olympe72.

57L’émotion du naufrage évité de justesse au retour, près des côtes de Tunisie, en fait un héros d’un autre genre, solitaire, mûri par les périls du voyage, confronté à la vanité de toute entreprise humaine.

58 L’humour vers lui-même dirigé du narrateur de Sterne ne fonctionne pas seulement à la façon des « voyages amusants »73, dans lesquels les anecdotes plaisantes se succèdent pour le plus grand divertissement du lecteur. Sterne introduit la satire dans le récit de voyage, et la véritable drôlerie est de l’ordre de la bouffonnerie ; Yorick est fidèle à sa réputation : « un garçon qui plaisantait avec un esprit infini qui avait une fantaisie merveilleuse74 ». Il se compare bien à Démocrite, burlesquement présenté comme le « greffier municipal d’Abdère », ou à Héraclite, qu’il ne nomme même pas, « ce personnage dont j’ai oublié le nom […] greffier municipal d’Ephèse75 ». Comme chez tout bouffon, des facéties mêlées à une conception plus sérieuse et plus philosophique du voyage –dont les traits sont, particulièrement, la tolérance, la connaissance d’autrui, l’ouverture d’esprit, aussi bien que l’urbanité et le savoir-vivre76–, dissimulée sous des traits farcesques.

59 Cette posture historique, cette silhouette qui se détache sur un fond ininterrompu de voyageurs, donne plus de majesté à son auteur : entre Alcibiade et Chateaubriand, un pont est jeté par-delà l’éternité. Chateaubriand dose savamment la consécution de ses haltes tout autour d’une Méditerranée atemporelle, tandis que Sterne court ça et là, à sauts et à gambades77, aime le voyage « à condition qu’on y garde sa belle humeur78 » et n’aime rien tant que les ânes dont il signale plusieurs rencontres. L’un se prend au sérieux, l’autre, Tristram-Yorick, s’amuse ; l’un se campe avantageusement devant l’Histoire des hommes, l’autre danse, pleure, fuit ses compatriotes et prend les femmes par la main ou par le …79 L’un a conscience de son devoir, l’autre de ses envies. L’un est le voyageur – sinon l’homme – parfait, cultivé et religieux, l’autre un voyageur converti au libertinage de Crébillon, qui tombe sous le coup des sermons que Sterne écrivait par ailleurs – sous le nom de Parson Yorick, en commentant ainsi ses romans : « These things accord not well with sermon making, but ‘tis my vile errantry, as Sancho says80 »  L’un se conforme aux canons du voyage sérieux, l’autre raconte ses voyages en se livrant en même temps à une satire du voyage : « -‘tis a laughing good temperd Satyr against Traveling », avoue-t-il dans une lettre81. L’un veut élever l’âme, l’autre exciter l’esprit. Le héros et le bouffon.

60 Or Sterne et Chateaubriand nous donnent un exemple curieux : si diamétralement opposés qu’ils puissent être dans leur conception du récit de voyage, ils n’en sont pas moins persuadés – et le public leur a généralement accordé ce crédit – d’avoir ouvert une voie nouvelle. Yorick se présente comme le Voyageur sentimental, en ces termes :

Je sais bien aussi que mes voyages, autant que mes observations, seront d’un tour entièrement différent de celui de tous mes prédécesseurs ; et qu’ainsi j’aurais pu exiger une niche entière pour moi seul — mais j’empiéterais alors sur le terrain du voyageur vaniteux, car j’essaierais d’attirer l’attention sur moi sans y avoir d’autre titre que la simple nouveauté de mon véhicule82.

61Quant à Chateaubriand, il préface ainsi l’Itinéraire dans ses œuvres complètes :

J’ai donc eu le très petit mérite d’ouvrir la carrière, et le très grand plaisir de voir qu’elle a été suivie après moi. En effet mon Itinéraire fut à peine publié, qu’il servit de guide à une foule de voyageurs83.

62 Dans tout cela, le bonnet serait-il l’indice de l’état d’esprit dans lequel écrivent nos voyageurs ? De Brosses prévenait déjà M. de Neuilly que

Quand je n’avais rien à faire dans les auberges, je me mettais en robe de chambre et en bonnet et je vous écrivais à la hâte tout le farrago de tout ce qui m’avait précédemment passé par la tête ou devant les yeux84.

63Le bonnet serait-il la marque du travail et de l’application ? Chateaubriand, par esprit de sérieux, ne veut pas transformer son érudition en vain exposé d’une science empruntée et jouer à « l’écolier en bonnet de docteur85 ». Tristram le bouffon au contraire en assume la dérision :

— Mon bonnet de fou, s’il vous plaît. Je crains, madame, que vous ne soyez assise sur lui. N’est-il pas sous le coussin ? Je m’en vais le coiffer —

Dieu me bénisse, monsieur ! voici une demi-heure que vous l’avez sur la tête. Qu’il y reste donc – la rirette, la rirette et la rira86.

Notes de bas de page numériques

1 L. Sterne, Vie et opinions de Tristram Shandy, V, 1, trad. Mauron, GF, p. 307. (Sauf indication contraire, nos références seront celles de cette édition, recommandée aux agrégatifs, sous la forme abrégée TS.) « Tell me, ye learned, shall we for ever be adding so much to the bulk – so little to the stock? Shall we for ever make new books, as apothecaries make new mixtures, by pouring only out one vessel into another?  » (édition Howard Anderson, New York, Norton (A Norton critical edition), 1980, p. 239 (nos références seront celles de cette édition).
2 Note de Tobias Smollett, Travels through France and Italy [1766], Voyages à travers la France et l’Italie, lettre XI, du 12 novembre 1763 : « Je la tiens [une aventure arrivée à une relation commune] de Mrs St[ern]e qui se trouvait là. » José Corti, p. 122.
3 Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, Préface de la 1ère édition : « Je n’ai point fait un voyage pour l’écrire ; j’avais un autre dessein : ce dessein je l’ai rempli dans les Martyrs ; J’allais chercher des images ; voilà tout. » GF, p. 41, Folio p. 55. (Dorénavant, le titre sera abrégé Itinéraire, avec l’indication des références dans les deux éditions de poche).
4 Évidemment le Voyage en Italie de Chateaubriand offrirait encore d’autres rapprochements. Notons que Chateaubriand possédait deux livres de Sterne dans sa bibliothèque (nous remercions Philippe Antoine pour cette information).
5 TS, VII, 1, GF, p. 432. « I will lead him a dance he little thinks of – for I will gallop, quoth I, without looking once behind me to the banks of the Garonne ; and if I hear him clattering at my heels – I’ll scamper away to mount Vesuvius – thence to Joppa, and from Joppa to the world’s end, where, if he follows me I pray God he may break his neck – » (éd. Anderson, p. 336). (On remarquera que la Mort est personnifiée au masculin dans le texte anglais : les danses avec de jolies jeunes filles françaises sont certainement plus réjouissantes que cette danse macabre qui ouvre le chapitre).
6 TS, VII, 48, GF p. 484. « changing only partners and tunes, I danced it away… » (p. 378)  Il danse entre Nîmes et Lunel, puis « de Lunel à Montpellier, puis de Pézenas à Béziers – je franchis en dansant Narbonne, Carcassone et Castelnaudary … »
7 Voyage sentimental, préface, GF, p. 49. « Idle Travellers, Inquisitive Travellers, Lying Travellers, Proud Travellers, Vain Travellers, Splenetic Travellers. Then follow The Travellers of Necessity. The delinquent and felonious Traveller, The unfortunate and innocent Traveller, The simple Traveller, and last of all (if you please) The sentimental Traveller (meaning myself) who have travell’d, and of which I am now sitting down to give an account » (p. 8 : nos références au texte de A sentimental Journey seront celles de l’édition Dover).
8 Itinéraire, Préface de la 1ère édition, GF, p. 41, Folio, p. 55.
9 Voyage sentimental, GF, p. 35. Le poulet en fricassée est considéré comme particulièrement typique de la cuisine française (note 2).  « So giving up the argument — I went straight to my lodgings, put up half a dozen shirts and a black pair of silk breeches — ‘the coat I have on, said I, looking at the sleeve, will do’ — took a place in the Dover stage; and the packet sailing at nine the next morning — by three I had got sat down to my dinner upon a fricassee’d chicken so incontestably in France… » (p. 1)
10 TS, IX, 24, GF, p. 579. « My shirts ! […] I have never had but six » (p. 444).
11 TS, VII, 1-2, GF, pp. 432-433. « off I went like a cannon, and in half a dozen bounds got into Dover. […] I skip’d into the boat, and in five minutes we got under sail and scudded away like the wind. » (p. 336).
12 Itinéraire, préface de la 1ère édition, GF, p. 41, Folio, p. 55.
13 Itinéraire, note de la préface de la 3e édition, GF, pp. 48-49, Folio, p 64.
14 TS, VII, 13, GF, p. 444. « So much motion, continues he, (for he was very corpulent) – is so much unquietness ; and so much of rest, by the same analogy, is so much of heaven. Now, I (being very thin) think differently; and that so much of motion, is so much of life, and so much of joy – and that to stand still, or get on but slowly, is death and the devil– »(p. 345).
15 TS, VII, 4, GF, pp. 434-435. « because, if we may judge from what has been wrote of these things, by all who have wrote and gallop’d – or who have gallop’d and wrote, which is a different way still; or who for more expedition than the rest, have wrote-galloping, which is the way I do at present – from the great Addison [Addison est le prototype du voyageur-écrivain anglais, avec ses Remarks on Several Parts of Italy, 1705] […] – there is not a galloper of us all who might not have gone on ambling quietly in his own ground (in case he had any) and have wrote all he had to write, dry shod, as well as not. » (pp. 337-338) Remarquons l’image du mot composé anglais “to write-gallop”, qui serait comme « écrigaloper ». C’est aussi de cette manière que commence l’Éloge de la folie, qu’Érasme dit avoir médité et composé à cheval, dans un voyage qui le menait d’Italie en Angleterre.
16 Itinéraire, GF, p. 87, Folio, p. 116.
17 Voyage sentimental, préface, GF, p. 50. « Knowledge and improvements are to be got by sailing, and posting for that purpose ; but whether useful knowledge and real improvements, is all a lottery… » (p. 9)
18 TS I, 13, ed Norton p. 25.
19 TS, VII, 27, GF, p. 461.  « In short, wherever my father went, – but ‘twas more remarkably so, in this journey through France and Italy, than in any other stages of his life – his road seemed to lie so much on one side of that, where in all other travellers had gone before him – […] That the whole put together, it appears of so different a shade and tint from any tour of Europe, which was ever executed – That I will venture to pronounce – the fault must be mine and mine only – if it be not read by all travellers and travel-readers, till travelling is no more, – or which comes to the same point – till the world, finally, takes it into its head to stand still.  » (pp. 359-360)
20 TS, IX, 24, pp. 580-582. « What an excellent inn at Moulins ! » (p. 446).
21 TS, IX, 24, p. 582. « Adieu, Maria! – adieu, poor hapless damsel ! – some time, but not now, I may hear thy sorrows from thy own lips– » (p. 446).
22 Le Voyage sentimental, GF, pp. 211-212. « alas! […] half of these must be taken up with the poor Maria my friend Mr Shandy, met with near Moulines. The story he had told of that disorder’d maid affect’d me not a little in the reading ; but when I got within the neighbourhood where she lived, it returned so strong into my mind, that I could not resist an impulse which prompted me to go half a league out of the road to the village where her parents dwelt to enquire after her. ‘Tis going, I own, like the Knight of the Woeful Countenance, in quest of melancholy adventures… » (p. 98) Notons que Chateaubriand aussi se réfère à Don Quichotte : « je traversai la patrie de l’illustre chevalier de la Manche, que je tiens pour le plus noble, le plus brave, le plus aimable, et le moins fou des mortels. » (GF, p. 441, Folio, p. 541).
23 A Marseille, De Brosses écrit à M. de Blancey : « Nous visitâmes les galères, dont je ne vous fais point la description, parce que, à la vie que mène Blancey, il n’aura que trop d’occasions de les voir. » Lettres familières d’Italie, p. 27. O pourrait multiplier les exemples.
24 De Brosses, Lettres familières d’Italie, p. 165. Le même genre de propos est tenu par Smollett, Voyages à travers la France et l’Italie : « Je n’aurai pas la prétention de vous décrire les villes d’Abbeville et d’Amiens que nous ne vîmes qu’en passant, ni d’abuser de votre temps pour vous parler des écuries et du château de Chantilly  […] Toutes ces particularités figurent dans vingt volumes de voyages, de périples et de guides que vous avez souvent lus. » (p. 61). Même refrain à Lyon : « La ville de Lyon a été si souvent décrite et avec tant de détails que je ne puis prétendre rien dire de neuf sur le sujet. D’ailleurs, je n’en sais guère que ce que j’ai lu dans les livres, car je n’eus qu’une journée pour visiter les rues, les places et autres endroits remarquables. » (p. 93). De même Goethe à Venise : « On a déjà conté et publié beaucoup de choses sur Venise, et je ne m’attacherai pas à la décrire en détail. Je dirai seulement mes impressions personnelles. » (p. 77).
25 Itinéraire, GF, p. 264, Folio, p. 328.
26 TS, VII, 4, GF, p. 434. « "Now before I quit Calais", a travel-writer would say, "it would not be amiss to give some account of it." – Now I think it very much amiss – that a man cannot go quietly through a town, and let it alone, when it does not meddle with him, but that he must be turning about and drawing his pen at very kennel he crosses over, merely, o’my conscience, for the sake of drawing it… » (p. 337)
27 TS, VII, 4, p. 435. « I know no more of Calais, (except the little my barber told me of it, as he was whetting his razor) than I do this moment of Grand Cairo; for it was dusky in the evening when I landed, and dark as pitch in the morning when I set out » (p. 338).
28 Itinéraire, GF, p. 148, Folio, p. 188.
29 TS, VII, 27, GF, p. 460. « As for Sens, – you may dispatch it in a word – "’tis an archiepiscopal see." For Joigny – the less, I think, one says of it, the better.  » (p. 359).
30 TS, VII, 43, GF, p. 482. «  How far my pen has been fatigued like those of other travellers, in this journey of it, over so barren a track – the world must judge – but the traces of it, which are now all set o’ vibrating together this moment, tell me ‘tis the most fruitful and busy period of my life. » (p. 377).
31 J. Viviès, Le récit de voyage en Angleterre au XVIIIe, p. 108.
32 Charles Monselet, Voyage de Montmartre à Séville [1865], qui se flatte d’être « sentimental », chap. « les Compagnons de voyage », pp. 307-308.
33 Voyage sentimental, « la perruque. Paris », GF, p. 111. « I think I can see the precise and distinguishing marks of national characters more in these nonsensical minutiae, than in the most important matters of state; where great men of all nations talk and stalk so much alike, that I would not give ninepence to chuse amongst them. » (chap. « The Wig. Paris », p. 42). J. Viviès souligne le sens de l’expression anglaise : « en d’autres termes, le sens n’est pas là où il semble se trouver, mais plutôt dans ce qui en apparence en est dépourvu (« nonsensical »). Comme la réplique emphatique du barbier, le détail signifie sous couleur de ne rien dire. L’insignifiant devient signifiant. » (Le récit de voyage en Angleterre au XVIIIe, p. 113).
34 TS, VII, chapitre 4, le barbier étant aussi l’informateur touristique du voyageur.
35 L’humble animal se promène à travers les livres de Tristram Shandy et dans le Voyage sentimental. Un dialogue avec un pauvre âne occupe tout le chapitre 32 du livre VII par exemple. (Évidemment, c’est de surcroît l’occasion de suggérer une facile double-entente du mot ass.)
36 Voyage sentimental, fin de la préface, GF, p. 52 : « an English man does not travel to see English men » (p. 10). Le « vis-à-vis », à la différence de la « Désobligeante » dans laquelle Yorick s’isole pour écrire sa préface, est une voiture à deux places, qui impose pratiquement la rencontre et le dialogue.
37 Smollett, Voyages en France et en Italie : « Voici les raisons que j’avais d’aller à Montpellier qui n’est pas sur la route directe pour Nice », p. 94.
38 Itinéraire, GF, pp. 228-229, Folio, p. 286.
39 Itinéraire, GF, p. 399, Folio, p. 490.
40 Voyage sentimental, GF, p. 155. « As I have told this to please the reader, I beg he will allow me to relate another out of its order, to please myself – the two stories reflect light upon each other, – and ‘tis a pity they should be parted. » (p. 69).
41 Itinéraire, GF, p. 61, Folio, p. 84.
42 Remarque empruntée à Pline le Jeune (Lettres, livre V, lettre 6, éd. Budé p. 72), GF p. 429. Nous traduisons. (Trad. Anne-Marie Guillemin pour l’édition Budé : « rien de tout cela n’est hors du sujet, c’est le sujet même ».
43 Une analyse similaire est menée par Melwyn New dans Laurence sterne as Satirist, p. 172.
44 TS, VII, 28, pp. 463-464. « Now this is the most puzzled skein of all – for in this last chapter, as fast at least as it help’d me through Auxerre, I have been getting forwards in two different journies together, and with the same dash of the pen – for I have got entirely out of Auxerre in this journey which I am writing now, and I am got half way out of Auxerre in that which I shall write hereafter – There is but a certain degree of perfection in every thing; and by pushing at something beyond that, I have brought myself into such a situation, as no traveller ever stood before me; for I am this moment walking across the market-place of Auxerre with my father and my uncle Toby, in our way back to dinner – and I am this moment also entering Lyons with my post-chaise broke into a thousand pieces – and I am moreover this moment in a handsome pavilion built by Pringello, upon the banks of the Garonne, which Mons. Sligniac has lent me, and where I now sit rhapsodizing all these affairs.  » (p. 362).
45 Puisqu’il ne s’agit pas de raconter commodément en une seule fois des événements qui se sont produits plusieurs fois (itératif, selon Genette), ni de raconter plusieurs fois ce qui s’est passé plusieurs fois (anaphorique).
46 TS, I, 11, p. 45. Cependant, si l’on calcule l’âge de Tristram grâce aux indications du livre V, chapitre 42 (GF p. 362), et  à sa date de naissance (novembre 1718), on arrive à peu près en 1741 lorsqu’il a vingt-deux ans et demi, une fois terminée son éducation.
47 Itinéraire, note de la préface de la 3e édition, GF, pp. 48-49, Folio, p. 64.
48 Itinéraire, GF, p. 97, Folio, p. 128.
49 Itinéraire, Préface de la 1ère édition, GF p. 42, Folio, p. 56.
50 Une curieuse confusion s’instaure d’ailleurs entre l’auteur et ses personnages pseudonymes : dans ses lettres, Sterne lui-même en vient à signer Shandy, et il publie ses sermons sous le nom de Yorick. « Il brouille à loisir les catégories du fictionnel et du réel » (Madeleine Descargues-Grant, « Du côté de chez Sterne », in Tristram Shandy, Laurence Sterne, A. Colin, 2006, pp. 64-65)
51 TS, VII, 33, GF, p. 472. « My good friend, quoth I – as sure as I am I – and you are you – And who are you? said he – Don’t puzzle me; said I.  » (p. 368-369).
52 Itinéraire, Préface de la 1ère édition, GF p. 42, Folio, p. 56.
53 J. Viviès, Le Récit de voyage en Angleterre, p. 115.
54 Itinéraire, GF, pp. 428-429, Folio, p. 525.
55 TS, VII, 27, GF, p. 460. « All you need say of Fontainbleau (in case you are ask’d) is, that it stands about forty miles (south something) from Paris, in the middle of a large forest » (p. 359).
56 TS, VII, 3, GF, p. 434. « It is a great inconvenience to a man in a haste, that there are three distinct roads between Calais and Paris, in behalf of which there is so much to be said by the several deputies from the towns which lie along them, that half a day is easily lost in settling which you’ll take. First, the road by Lisle and Arras, which is the most about – but most interesting and instructing. The second that by Amiens, which you may go, if you would see Chantilly– And that by Beauvais, which you may go, if you will. For this reason a great many chuse to go by Beauvais. » (p. 337).
57 Joseph Addison, Remarks on several parts of Italy, Préface : « I have taken care particularly to consider the Several Passages of the Ancients Poets, which have any Relations to the Places or Curiosities that I met with: for before I enter’d on my Voyage I took care to refresh my Memory among the Classic Authors, and to make such Collections out of ’em as I might afterwards have Occasion for. »
58 TS, VII, 5, GF, p. 435. « It should be penn’d moreover, Sir, with so much knowledge and good sense, and truth, and precision – Nay – if you don’t believe me, you may read the chapter for your pains. » (p. 338).
59 TS, VII, 5, GF, p. 435. « Calais, Calatium, Calusium, Calesium. This town, if we may trust its archives, the authority of which I see no reason to call in question in this place– » (p. 338).
60 TS, VII, 6, GF p. 438. « But courage! gentle reader ! –I scorn it– ‘tis enough to have thee in my power – but to make use of advantage which the fortune of the pen has now gained over thee, would be too much […] and make thee pay, poor soul! for fifty pages which I have no right to sell thee… » (p. 340).
61 TS, VII, 31, GF, p. 468. « There is a soft area in every gentle mortal’s life, where such a story affords more pabulum to the brain, than all the Frusts, and Crusts, and Rusts of antiquity, which travellers can cook up for it. – ‘Twas all that stuck on the right side of the cullender in my own, of what Spon and others, in their accounts of Lyons, had strained into it. » (p. 366).
62 Itinéraire, GF p. 58, Folio, p. 81.
63 Sur l’attrait qu’exercent les ruines, on renverra à l’ouvrage classique de Roland Mortier, La poétique des ruines en France, Genève, Droz, 1974, et au récent essai d’Alain Guyot et Roland Le Huenen, L’Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand. L’invention du voyage romantique, PUPS, 2006, pp. 263-290.
64 Itinéraire, GF, p. 200, Folio, p. 251.
65 Itinéraire, GF, p. 147, Folio, p. 187.
66 TS, VII, 16, GF, p. 448. « I pass’d through St Dennis, without turning my head so much as on side towards the Abby– Richness of their treasury ! stuff and nonsense! – bating their jewels, which are all false, I would not give three sous for any one thing in it, but Jaida’s lantern? – nor for that either, only as it grows dark, it might be of use. » (p. 348).
67 TS, VII, 31 : « in my list […] of Videnda at Lyons » (p. 366).
68 TS, VII, 30, GF, pp. 466-467 pour toutes les citations de ce chapitre sur Lyon. « Now I almost know as little of the Chinese language, as I do of the mechanism of Lippius’s clock-work; so, why these should have jostled themselves into the two first articles of my list… » (p. 364).
69 TS, VII, 2, traduction Guy Jouvet (plus savoureuse ici que celle de Mauron), pp. 665-666. « for I am sick as a horse, quoth I, already – what a brain! – upside down! – hey dey! the cells are broke loose one into another, and the blood, and the lymph, and the nervous juice, with the fix’d and volatile salts, are all jumbled into one mass – good g– ! every thing turns round in it like a thousand whirlpools – Id give a shilling to know if I shan’t write the clearer for it – Sick! sick! sick! sick! – When shall we get to land? captain – they have hearts like stones – O I am deadly sick! – reach me that thing, boy » (pp. 336-337). Ajoutons que Sterne parodie aussi le discours des médecins (dont Smollet avait donné un exemple d’anthologie en décrivant ses propres symptômes dans une lettre à un confrère, en latin avec sa traduction, lettre XI, 12 novembre 1763, pp. 111-122).
70 Smollett, Voyages à travers la France et l’Italie, p. 20. Disons à sa décharge qu’il avait les poumons malades – mais comme Sterne. En fait, Smollett déteste la France et les Français dont il énumère les défauts, comme il exècre tout ce qu’ils font, de la cuisine à l’ail à la galanterie, estimant en outre tout payer bien au-delà de son prix. Seule la maréchaussée française trouve grâce à ses yeux. Il ne cherche qu’à rencontrer des compatriotes, et voyage avec d’importants bagages autour de lui. Son récit plein de fiel vient de paraître en 1766. Beaucoup de remarques semblent lui être destinées, à lui et à ceux qui voyagent trop satisfaits de leurs propres coutumes : « Les postes, prétend-on parfois, sont moins rapides en France qu’en Angleterre ; je déteste ces plaintes, surtout de la part d’un voyageur : en vérité les postes françaises sont beaucoup plus rapides consideratis considerandis, entendez qu’avec le poids des coches et celui des bagages dont on les charge à l’avant et à l’arrière, la chétivité des bêtes et le peu qu’on leur donne à manger, il est déjà miraculeux qu’on arrive » (TS, VII, 20, GF p. 452).
71 Itinéraire, GF p. 56, Folio, p. 79.
72 Itinéraire, GF p. 57, Folio, pp. 80-81.
73 L’exemple le plus fréquemment invoqué est le Voyage de Chapelle et Bachaumont, 1663, écrite en prosimètre. Adoptant une forme originale qui mêle prose et vers, épigrammes et épîtres, le voyage est « comique » dans la mesure où il s’affranchit avec liberté d’une forme reconnue, jouant ainsi du burlesque ou de l’héroï-comique. Mais en soi, le voyage n’est pas vraiment drôle.  
74 Shakespeare, Hamlet, V, 1, trad. M. Pagnol.
75 TS, VII, 4, GF, p. 435. Démocrite et Héraclite, brillants philosophes grecs, sont l’un et l’autre présentés comme “town-clerks”. Héraclite, surnommé « l’obscur » (« I forget his name », affirme Tristram), à cause de la complexité de sa pensée, est depuis Hegel reconnu comme le père de la pensée dialectique. 
76 Cet objet est exposé par Sterne dans le sermon XX,  « The prodigal son » : « to learn the languages, the laws and customs, and understand the government and interest of other nations, – to acquire an urbanity and confidence of behaviour, and fit the mind more easily for conversation and discourse; […] and by shewing us new objects, or old ones in new lights, to reform our judgements – by tasting perpetually the varieties of nature, to know what is good, – and by observing the address and arts of man, to conceive what is sincere, – and by seeing the difference of humours and manners, – to look into ourselves and form our own. » Sermons of Mr Yorick, vol. I & II, éd. de Wilbur Cross, édition des œuvres complètes vol. V, New York, AMS Press Inc., [1904], 1970, pp. 329-330.
77 L’expression est de Montaigne bien sûr (Essais III, 9), mais Sterne affirme aussi : « Les grands esprits procèdent par sauts. » (TS, III, 9, p. 161)
78 TS, IX, 24, GF, p. 579. « I do not think a journey through France and Italy, provided a man keeps his temper all the way, so bad a thing as some people would make you believe: there must be ups and downs. » (p. 444). On doit probablement y voir une pique contre Smollett.
79 C’est, on l’aura reconnue, la fin du Voyage sentimental, en forme d’aposiopèse.
80 Sterne, Letters, Œuvres complètes, vol. 4, AMS Press, p. 69 : lettre CIII à John Hall Stevenson, 13 novembre 1764.
81 Lettre du 11 novembre 1764 à Robert Foley, in éd. Curtis, p. 231 (citée par J. Viviès, Le récit de voyage en Angleterre, p. 107).
82 Voyage sentimental, Préface, GF, p. 49. « I am well aware, at the same time, as both my travels and observations will be altogether of a different cast from any of my fore-runners ; that I might have insisted upon a whole nitch entirely to myself – but I should break in upon the confines of the Vain Traveller, in wishing to draw attention towards me, till I have some better grounds for it, than the mere Novelty of my vehicle. » (p. 8). Sterne connaîtra en effet une grand postérité, en particulier dans le genre du Voyage sentimental (un voyageur obscur comme Monselet se plaint de devanciers trop doués comme Sterne et Heine, qui ruinent d’avance sa modeste entreprise), mais aussi du récit excentrique (voir l’étude de D. Sangsue, Le récit excentrique).
83 Itinéraire, préface de l’édition des œuvres complètes, GF, p. 35, Folio, p. 68.
84 De Brosses, Lettres familières d’Italie, p. 165.
85 Itinéraire, note 1, GF, p. 309, Folio, p. 382.
86 TS, VII, 26, GF, pp. 459-460. «— Pray reach me my fool’s cap — I fear you sit upon it, Madam, —‘tis under the cushion — I’ll put it on — Bless me! you have had it upon your head this half hour. — There then let it stay, with a Fa-ra diddle di/ and a fa-ri diddle d/ and a high-dum — dye-dum/ fiddle ---dumb-c. » (p. 358).

Bibliographie

(Sauf indication contraire, le lieu d’édition est Paris)

- Corpus

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- Autres voyages ou textes littéraires (par ordre chronologique)

Addison Joseph, Remarks on Several Parts of Italy in the years 1701, 1702, 1703 [1705], facsimile http://www-gdz.sub.uni-goettingen.de

De Brosses Charles, Lettres familières d’Italie [écrites en 1739-1740, publication posthume, 1799], édition partielle préfacée par Hubert Juin, Éditions Complexe, 1995

SMOLLETT  Tobias George, Travels through France and Italy [1766], Voyages à travers la France et l’Italie, José Corti, 1994

GOETHE Johann Wolfgang von, Voyage en Italie [voyage en 1786-1788, publication Italienische Reise, 1829], trad. de l’allemand par J. Porchat et J. Lacoste, Bartillat, 2003

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SANGSUE Daniel, Le Récit excentrique. Gautier, De Maistre, Nerval, Nodier, José Corti, 1987

WOLFZETTEL Friedrich, Le Discours du voyageur. Le récit de voyage en France, du Moyen Age au XVIIIe siècle, PUF, 1996

MARTINET Marie-Madeleine, Le Voyage d’Italie dans les littératures européennes, PUF, 1996

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Pour citer cet article

Odile Gannier, « Le Voyage selon Laurence Sterne et Chateaubriand : le héros et le bouffon (Tristram Shandy, Voyage sentimental, Itinéraire de Paris à Jérusalem) », paru dans Loxias, Loxias 15, II., Naissance du roman moderne: Rabelais, le Tiers Livre, Cervantès, Don Quichotte, Sterne, Tristram Shandy, Le Voyage selon Laurence Sterne et Chateaubriand : le héros et le bouffon (Tristram Shandy, Voyage sentimental, Itinéraire de Paris à Jérusalem), mis en ligne le 27 janvier 2007, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/lodel/docannexe/file/7601/%20http:/www.lefigaro.fr/flash-eco/2015/06/02/index.html?id=1480.


Auteurs

Odile Gannier

CTEL, Université de Nice-Sophia Antipolis. Professeur de littérature comparée, elle travaille sur la littérature de voyage et les rapports entre ethnographie et littérature (outre des articles, La Littérature de voyage, Ellipses, 2001 ; Les derniers Indiens des Caraïbes, Ibis Rouge, 2003 ; avec C. Picquoin : Le Voyage du capitaine Marchand (1791): les Marquises et les Îles de la Révolution, Au Vent des îles, 2003 et Journal de bord d’Etienne Marchand. Le voyage du Solide autour du monde (1790-1792), CTHS, 2005 ; Le Roman maritime, PUPS, 2011).