Loxias | 59. Autour du programme des concours 2018 | I. Autour du programme des concours 2018 

Mohamed Semlali  : 

L’aventure africaine de Conrad, Céline et Gide. Voyage au pays des ténèbres

Résumé

Au début du XXe siècle, l’Afrique équatoriale attire de plus en plus d’aventuriers en quête de dépaysement ou de richesse facile. Les carnets et les récits de voyage de plusieurs auteurs, qui sont entrés en contact avec le monde colonial, en donnent une représentation peu flatteuse en contraste avec l’utopie officielle trompeuse. Derrière l’idée du progrès chère au discours colonialiste se profilent des douleurs immenses, des exactions de toutes sortes. Joseph Conrad dans Au cœur des ténèbres (1899), Ferdinand Céline, dans Voyage au bout de la nuit (1932), et André Gide, dans son Voyage au Congo (1927), constatent la cruauté du modèle colonial et dénoncent les pratiques commerciales malhonnêtes et corrompues des Compagnies commerciales européennes qui pillent et détruisent leurs concessions. Derrière l’imposture de la civilisation se cache une entreprise purement lucrative. Dans ces ouvrages, le voyage prend les allures d’une épreuve initiatique, d’une descente aux enfers qui mène au cœur d’une Afrique équatoriale encore peu explorée, mais aussi au cœur des ténèbres d’un système colonial inhumain et brutal.

Index

Mots-clés : Afrique , Céline, colonialisme, Conrad, dénonciation, Gide, Voyage

Géographique : Afrique Équatoriale Française , Congo

Chronologique : XXe siècle

Plan

Texte intégral

Longtemps resté une zone blanche sur les mappemondes, une terre inexplorée et mystérieuse, le cœur de l’Afrique est pris d’assaut à la charnière des XIXe et XXe siècles par une ruée d’Européens en quête de fortune, d’aventure ou d’oubli. Peu de voyageurs s’aventuraient dans les profondeurs de l’Afrique équatoriale pour le seul plaisir du voyage. Beaucoup d’entre eux étaient des militaires ou des administrateurs coloniaux, des aventuriers alléchés par la perspective d’un enrichissement facile et rapide ou des employés des Compagnies forestières et minières qui géraient des comptoirs de brousse et exploitaient les ressources naturelles des pays fraîchement conquis. Le fleuve Congo, serpent qui ensorcelle les voyageurs1, s’offrait à tout ce monde comme une brèche, un chemin d’eau qui mène au cœur de cette terra incognita que d’aucuns percevaient comme un nouvel Eldorado. Le fleuve marque de son empreinte les carnets et les récits de voyage de plusieurs auteurs qui se sont aventurés dans les colonies équatoriales pour en donner une représentation, en somme, très peu flatteuse puisqu’elle se démarque nettement de l’utopie trompeuse que nourrissait le discours colonial officiel. Derrière le mirage du progrès se profilent un cortège de douleurs immenses, des exactions de toutes sortes et une idéologie raciste pour laquelle le nègre était une main-d’œuvre gratuite et servile qu’il faut exploiter à fond. Nous proposons de voir comment trois récits ou carnets de voyage, dont l’action se déroule principalement sur le cours du fleuve Congo et ses environs, se conjuguent pour dénoncer la brutalité de l’action coloniale en remettant en question sa prétendue mission civilisatrice. Nos supports sont Au cœur des ténèbres (1899) de Joseph Conrad, Voyage au Congo (1927) d’André Gide et l’épisode africain de Voyage au bout de la nuit (1932) de Ferdinand Céline.

I. Dans les colonies du Congo

Dans ses carnets de route Voyage au Congo (1927) et Le Retour du Tchad, André Gide retrace minutieusement les étapes de sa remontée du fleuve Congo jusqu’au lac Tchad (1925-1926)2. Loin d’être un anticolonialiste de principe, Gide croit à la possibilité d’une amélioration des conditions de vie des populations indigènes grâce à l’apport du savoir-faire technique occidental. À aucun moment il ne remet en question le rapport de maître/serviteur qui s’établit entre l’Européen et l’indigène. Il n’est d’ailleurs pas lui-même complètement exempt de certains clichés ethnocentristes, mais il a le mérite d’entreprendre son voyage sans arrière-plan idéologique ou économique. S’il lui arrive, au cours de son voyage de perquisitionner les cases d’un village indigène pour avoir le manioc nécessaire à la nourriture de ses porteurs, il se montre, toutefois, capable de rectifier ses premières impressions et tente de comprendre la différence qu’il perçoit chez l’autre au lieu de la juger sommairement comme l’expression d’une infériorité raciale ou civilisationnelle. Il associe cette différence à une perception du monde spécifique aux indigènes, à un mode de fonctionnement qui ne coïncide pas avec celui de l’homme occidental : « les gens de ces peuplades primitives, je m’en persuade de plus en plus, n’ont pas notre façon de raisonner ; et c’est pourquoi si souvent ils nous paraissent bêtes. Leurs actes échappent au contrôle de la logique3. » Gide qui affirmait, au début de son carnet, que « moins le blanc est intelligent, plus le noir lui paraît bête4 », reconnaît ici que la bêtise supposée du noir est de l’ordre du paraître et non de l’être. C’est à se demander si le but du voyage de Gide ne vise pas, en définitive, à découvrir l’humanité de ces indigènes que les colons avides et les employés des compagnies concessionnaires traitent comme des bêtes. Même s’il ne remet pas en question le principe même de la conquête, Gide exprime son désir profond de comprendre l’altérité : « que je voudrais comprendre ce qu’ils disent 5 ! » ; il n’hésite pas à déplacer la bestialité du côté de l’identique, du colonisateur qui recourt à une brutalité exagérée pour obtenir ce qu’il aurait pu avoir avec la douceur et une attitude plus humaine : « Quels braves gens ! Comme on les conquérait vite ! Et quel art diabolique, quelle persévérance dans l’incompréhension, quelle politique de haine et de mauvais vouloir il a fallu pour obtenir de quoi justifier les brutalités, les exactions et les sévices6. » L’accent ici devient franchement dénonciateur. Si Gide reconnaît l’efficacité de certains administrateurs compétents comme le gouverneur Auguste Lamblin, lequel a gagné la confiance des indigènes en améliorant sensiblement leur qualité de vie, en les affranchissant largement de la corvée du portage, il condamne grosso modo la déficience de gestion de la plupart des responsables coloniaux qui, faute d’autorité naturelle, cherchent à régner par la terreur et poussent leurs administrés à la révolte. Fondées sur la violence, sur l’exploitation sauvage des ressources et sur la négation gratuite de l’humanité des conquis, les pratiques commerciales malhonnêtes, agressives et quasi vampiriques des grandes compagnies (notamment la Compagnie Forestière) n’arrangent en rien les choses. Traités comme du bétail, astreints à des corvées éreintantes, obligés d’accomplir un « travail interminable, très misérablement rémunéré7 » et, par-dessus tout, contraints de payer des impôts exorbitants, les indigènes souffrent de nombreuses carences et maladies qui font grimper effroyablement leur taux de mortalité. Gide qui espérait retrouver dans cette Afrique équatoriale une certaine pureté originelle prend progressivement conscience que ce rêve est inaccessible et que le vrai voyage n’aura pas finalement lieu dans le pays utopique de l’innocence et du bonheur, mais dans le territoire de la misère et de la brutalité.

Avant Gide, quelques autres écrivains se sont aventurés dans la région équatoriale africaine et ont exploré le pourtour du fleuve Congo. C’est le cas de Joseph Conrad dont le roman Au cœur des ténèbres (1899) constitue le livre de chevet de Gide et son guide durant son voyage au Congo : « Je relis, dit-il, le Cœur des Ténèbres pour la quatrième fois. C’est seulement après avoir vu le pays dont il parle que j’en sens toute l’excellence8. »

Joseph Conrad dans Au cœur des ténèbres et Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit (1932) dénoncent d’une manière plus véhémente la facette obscure et inhumaine du colonialisme, ou ce que Conrad appelle « l’imposture philanthropique de toute l’entreprise9 ». Las de se reposer après de nombreuses aventures marines, Marlow, le héros de Conrad, décide d’effectuer, en tant que capitaine d’un misérable rafiot, la dangereuse remontée du Congo à la recherche de Kurtz, un mystérieux chasseur d’ivoire, une sorte de figure diabolique qui incarne le mal poussé à l’extrême noirceur. Marin de profession, Marlow se lance à la quête de l’aventure, quittant Londres et sa Tamise pour s’enfoncer au cœur du continent africain qui garde encore une grande part de son mystère, allant à la découverte des ténèbres impénétrables du Congo belge, pays « envahi par [d]es spectres mesquins et avides10 ». Le jeune aventurier débarque dans le marécage de la forêt équatoriale où il se retrouve « encerclé par cette sauvagerie, cette absolue sauvagerie – toute cette vie mystérieuse des solitudes, qui s’agite dans la forêt, dans la jungle, dans le cœur de l’homme sauvage11. » Le voyage géographique se double ici d’une quête spirituelle du sens, d’une initiation aux mystères de l’abominable et d’une expérience des limites qui donne accès à une sorte d’illumination. Dans le récit-cadre, Marlow, ayant adopté la posture d’un Bouddha sans lotus, raconte son voyage comme une quête initiatique, une descente aux enfers qui a conduit les personnages au cœur des ténèbres d’un système colonial inhumain et brutal. Le mensonge du progrès apporté par l’Européen aux noirs africains est dénoncé12. Derrière l’imposture de la civilisation et la fausseté des « pèlerins ensorcelés », qui prétendent œuvrer pour « arracher ces millions d’ignorants (les noirs) à leurs mœurs abominables13 », se cache une entreprise purement lucrative et vénale. L’argent est la motivation principale de toute l’entreprise coloniale. Marlow ne se fait aucune illusion là-dessus : « arracher leur trésor aux entrailles de la terre, tel était leur désir, sans plus d’intention morale pour les soutenir que n’en auraient des cambrioleurs de coffre-fort14. » Désabusé, Marlow a le sentiment d’assister à « quelque farce sordide jouée sur le devant d’une sinistre toile de fond15. » Il ne cache pas son amertume et son malaise devant l’entreprise coloniale : « Je sentais un poids intolérable m’oppresser la poitrine, l’odeur de la terre humide, la présence invincible de la corruption mystérieuse, les ténèbres d’une nuit impénétrable16. » Le concept même de colonisation, lequel suppose une administration des territoires et une gestion raisonnée des ressources humaines et matérielles, est contesté par le narrateur qui ne voit dans ces envahisseurs européens que des sortes de prédateurs opportunistes, des meurtriers aveugles motivés par l’amour trivial du gain et par les ténèbres qui les habitent :

Ces gars-là [...] ce n’étaient pas des colonisateurs. Leur administration, c’était faire suer le burnous, rien de plus, je crois bien. C’étaient des conquérants, et pour ça, il ne faut que la force brute, pas de quoi se vanter […] C’était tout simplement la rapine à main armée, le meurtre avec circonstances aggravantes à grande échelle, et les hommes s’y livrant à l’aveuglette – comme il convient quand on a affaire aux ténèbres17.

Cette observation aboutit naturellement à une condamnation sans appel de la colonisation dont le narrateur souligne l’immoralité, la laideur et la nature profondément raciste : « la conquête de la terre, qui signifie principalement la prendre à des hommes d’une autre couleur que nous, ou dont le nez est un peu plus plat, n’est pas une jolie chose quand on la regarde de trop près18. » Avant Gide, Conrad exprime le même malaise devant les misères des colonies et la dégénérescence de l’humain. Au moment même où Marlow s’apprête à signer son contrat d’embauche, alors qu’il était encore dans le siège de la société anonyme belge pour le commerce du Haut-Congo, il avait l’intuition désagréable que son nouvel emploi l’entraînerait dans un bourbier : était-il en train de s’impliquer dans quelque grande conspiration qui contredît ses propres principes ? « On aurait dit, affirme-t-il, que j’avais été inclus dans quelque conspiration – comment dire – quelque chose de pas tout à fait régulier, et j’étais content de sortir19. » Marlow sait qu’en s’engageant dans cette entreprise, il risque de cautionner les pratiques immorales d’un impérialisme usurpateur. Aussi tourne-t-il en dérision le discours trompeur du colonisateur : « il semblait toutefois, remarque-t-il, que j’étais aussi un des Ouvriers – avec la majuscule – vous voyez la chose. Quelque chose comme un émissaire des Lumières, comme un apôtre au petit pied20. » Conscient qu’il est impliqué dans la grande farce du blanc civilisateur, il adopte un ton hautement ironique en soulignant comment ces blancs intrus apportent sur les côtes d’Afrique « une stupeur oppressive », « après tout, reconnaît-il, moi aussi je participais de la grande cause qui inspirait ces actions élevées et justes21. » L’antiphrase, ici, est patente. Marlow déconstruit le pseudo discours progressiste qui exploite la référence religieuse et philosophique pour justifier moralement l’exploitation des territoires conquis manu militari. S’il faut apporter des Lumières quelque part, c’est bien au cœur de ces hommes d’Europe sur lesquels plane toujours une profonde pénombre.

Le roman de Céline, dont le titre reprend l’idée des ténèbres, est un autre brûlot anticolonialiste et anticapitaliste. Dans l’épisode africain de l’errance de Bardamu, le héros est engagé par la même Compagnie coloniale du Sanga-Oubangui du petit Congo (Compagnie Pordurière). Ayant fui les tranchées de la Grande Guerre et l’absurdité d’une Europe ravagée par la violence pour trouver un coin tranquille où il peut mener une vie paisible, il embarque pour l’Afrique, mais un désenchantement brutal l’y attend. Ayant échappé de justesse au lynchage à bord de l’Amiral Bragueton, il découvre en débarquant sur les côtes africaines un monde pourri où la vie est encore plus insupportable et plus empoisonnée qu’en Europe. La jungle est pire que la guerre. Loin d’être un havre de paix, la colonie est assimilée à un navire en naufrage qu’il faudrait quitter au plus vite. Ce sentiment devient encore plus poignant lorsque Bardamu atterrit dans la solitude désolante de son comptoir de fortune au milieu de la jungle. Tout est en dérive, tout est en train de couler : « la factorie et moi, on s’enfonçait. On allait disparaître dans la boue après chaque averse plus visqueuse, plus épaisse22. » C’est l’image du déluge biblique qui hante alors l’esprit de Bardamu qui se voit en « Noé gâteux » sur son arche fragile, faisant face à une anarchie généralisée. Désargenté, Bardamu est incapable de « foutre le camp » dare-dare comme il le désire. Le voilà piégé dans le bourbier colonialiste où le mirage de l’Eldorado a rapidement dégénéré en un locus terribilis, un cloaque où règnent la corruption, la maladie et le désastre de l’âme23.

Comme le héros de Conrad qui, au moment de s’engager dans son aventure coloniale, a le sentiment de participer à quelque conspiration contre le peuple indigène, Bardamu doit affronter, dans la colonie du Congo, un monde où l’humain, en tant que valeur, subit une dégénérescence surprenante. Il éprouve la sensation écrasante de s’enfoncer profondément dans l’épaisseur aveugle de quelque complot. C’est du moins ce qu’il ressent en débarquant à la hâte de l’Amiral Bragueton : « je retrouvai la terre peu d’instant plus tard et la nuit, plus épaisse encore sous les arbres, et puis derrière la nuit toutes les complicités du silence24. » Bardamu comprend que toute fuite est illusoire car l’obscurité se trouve moins dans l’espace géographique parcouru que dans le cœur des hommes : derrière la nuit physique, il existe une nuit beaucoup plus impénétrable et bien plus sombre qui résulte des complicités du silence, de tout ce peuple de colons qui accepte de cohabiter avec le mal, en profite ou en souffre sans oser le dénoncer d’une manière ou d’une autre.

Céline, Conrad et Gide s’accordent à donner au voyage une finalité morale ; ils s’attribuent une fonction testimoniale. Il ne s’agit pas uniquement de visiter ou de traverser un espace exotique, il est question d’interagir avec le monde, d’observer les dysfonctionnements des colonies, d’explorer les ténèbres pour dénoncer la brutalité, la servilité et la rapacité des hommes. Les trois écrivains se sentent investis d’une mission. L’écriture du voyage revendique sa qualité d’écriture engagée puisqu’elle décrit, rapporte et dénonce le mal dans l’espoir d’instaurer un monde meilleur.

II. Le but du voyage

Comme motivation principale de son voyage, Gide évoque la quête d’une illumination, du bonheur et de la volupté : « Qu’est-ce que vous allez chercher là-bas ? lui demande-t-on. J’attends d’être là-bas pour le savoir25 », répond-il. Son voyage lui permettra finalement de constater de visu la cruauté qui s’exerce contre les autochtones, les pratiques commerciales corrompues de la Compagnie forestière Sanga-Oubangui qui pille le territoire conquis sans rien apporter en échange aux indigènes dont le mode de vie ancestral est irrémédiablement détruit. Le constat de Gide est sans appel :

Qu’est-ce que les Grandes Compagnies, en échange, ont fait pour le pays ? Rien. Les concessions furent accordées dans l’espoir que les Compagnies ‘feraient valoir’ le pays. Elles l’ont exploité, ce qui n’est pas la même chose ; saigné, pressuré comme une orange dont on va bientôt rejeter la peau vide26.

Loin d’apporter la tranquillité de l’âme, le voyage chagrine et force une prise de position morale du voyageur. Gide avait l’intention de recueillir des spécimens rares des papillons d’Afrique et de retrouver des sites vierges qui favoriseraient le transport de l’âme, mais, chemin faisant, le réel décevant de la colonie et ses misères s’imposent à lui ; son carnet se veut un témoignage qui pointe du doigt l’écart entre le discours pseudo progressiste du mouvement colonialiste et une réalité où l’homme colonisé est réduit en bête de somme. Investi d’une mission humaniste, Gide refuse de temporiser avec la brutalité et de devenir complice de la barbarie. Il dénonce la complicité néfaste entre le lobby commercial et les représentants locaux du pouvoir colonial : « La Compagnie forestière Sanga-Oubangui […] avec son monopole du caoutchouc, et avec la complicité de l’administration locale, réduit tous les indigènes à un dur esclavage27. » Ayant découvert cette face sombre de la colonisation de l’Afrique-Équatoriale Française (Congo, Tchad, Cameroun) où il est lui-même impliqué en tant que citoyen français, il prend soudain conscience de la véritable mission qu’il doit accomplir. Son voyage, d’abord sans but précis, acquiert subitement un sens : « En acceptant la mission qui me fut confiée, remarque-t-il, je ne savais pas tout d’abord à quoi je m’engageais, quel pourrait être mon rôle, et en quoi je serais utile. À présent, je le sais, et je commence à croire que je ne serai pas venu en vain28. » La tranquillité du touriste cède la place à une angoisse poignante mais salutaire, à la douleur lancinante de l’homme qui sait et qui ne peut plus retrouver son ignorance paisible du départ : « désormais, écrit-il, une immense plainte m’habite ; je sais des choses dont je ne puis pas prendre mon parti. Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. À présent, je sais ; je dois parler29. » Le contact avec la réalité dérangeante des colonisés force l’engagement du voyageur qui ressent le poids de sa responsabilité morale et politique envers les opprimés. Il ne peut s’empêcher de constater le taux effarant de mortalité parmi la population locale dû majoritairement aux maladies, à la malnutrition et aux corvées dans les mines, dans la construction des routes et du chemin de fer. Le vécu précaire des indigènes et leur condition misérable deviennent « le principal intérêt » du voyage. « Je trouverais, dit-il, dans leur étude ma raison d’être dans ce pays30. » La finalité même de l’écriture du voyage est alors reconsidérée. Si, auparavant, Gide écrivait pour la postérité, pour « ceux de demain31 », désormais, il est obligé de défendre la cause des indigènes qu’il rencontre au cours de son voyage. Dès lors, il se dépouille complètement du froc du touriste pour endosser le rôle de l’enquêteur qui souhaite découvrir la face sombre qui se cache derrière les beaux paysages et les beaux discours.

Le voyage de Bardamu, quant à lui, est une longue dérive de l’être. La vie elle-même, dixit les quatre vers qui constituent l’épigraphe du roman de Céline, est un voyage dans l’hiver et dans la nuit : « Nous cherchons notre passage dans le ciel où rien ne luit32. » Ayant retrouvé la banlieue parisienne après son périple planétaire, Bardamu, désormais médecin des pauvres, reçoit chaque jour des clients malades qui viennent déverser en lui la fange abjecte qu’ils « dissimulaient dans la boutique de leur âme33. » Ce cortège de laideurs lui rappelle les chenilles baveuses qui venaient en Afrique foirer dans sa case. C’est alors qu’il se promet de tout dévoiler à son tour, faisant du livre une sorte de dégueuloir où il vomit toute cette turpitude qui s’est accumulée en lui : « Je dirai tout un jour, si je peux vivre assez longtemps pour tout raconter34. » Le récit de son périple se justifie par cette volonté de démasquer et d’exposer la hideur du monde. Dans l’épisode africain de son voyage, Bardamu brosse un tableau très sinistre de Fort Gono où la rapacité des colons n’a d’égal que la résignation servile des indigènes. Dans les colonies, « on n’était pas bien en somme35 », remarque-t-il. La loi de la jungle règne ; toutes les instances coloniales (administration, militaires, commerçants) se repaissent de l’indigène, « tous contre le nègre36 » Le directeur de la colonie de Fort Gono prétend avoir réussi à civiliser les sauvages anthropophages en les obligeant chaque année à payer encore plus d’impôts, à apporter toujours plus de cacahuètes et de caoutchouc. Les commerçants et les compagnies saignent à blanc la population locale en truquant les pesées, en monopolisant les marchés, en faisant travailler les noirs pour une misère et en leur achetant leur récolte durement ramassée pour une bagatelle, comme dans cet épisode où le père d’une nombreuse famille indigène reçoit en paiement de la grosse quantité de caoutchouc qu’il a récoltée « un grand coup de botte en plein dans les fesses37. » C’est le règne de l’arnaque, du « commerce conquérant » libéré de tous les impératifs éthiques : « les commerçants installés, observe Bardamu, semblaient voler et prospérer plus facilement qu’en Europe. Plus une noix de coco, plus une cacahuète, sur tout le territoire, qui échappât à leur rapine38. »

Face à ces rapaces insatiables, les indigènes ne sont pas mieux représentés. Céline ne prend guère de partie et n’entend pas s’ériger en défenseur des classes défavorisées contre ceux qui les exploitent. Il décèle autant de laideurs chez les uns comme chez les autres. « La nègrerie, remarque-t-il, pue sa misère, ses vanités interminables, ses résignations immondes ; en somme tout comme les pauvres de chez nous39. » Les indigènes travaillent sous la trique et parmi les injures à porter de lourdes charges ou à construire des routes que la jungle dévore aussitôt. La fièvre et une ribambelle de maladies exotiques les déciment par milliers, et ceux qui ne meurent pas se prostituent pour un prix dérisoire. Et pourtant, à aucun moment ils ne songent à la révolte. Les coups s’abattent sur leur dos sans éveiller en eux ni protestations ni plaintes. Leur « passivité d’ahuris40 » est remarquable tout comme celle des milliers d’employés de la compagnie pordurière qui viennent crever sur place en nourrissant, pour une misère de salaire, les ambitions de leurs patrons. Tous ces petits blancs envoyés dans les confins de la jungle et au voisinage des marais, affublés de titre de « pionniers » n’étaient, tout compte fait, que des « sous-hommes41 » que la Compagnie pordurière consomme par dizaine chaque saison.

Dans le roman de Conrad, Kurtz, à la fois craint et adulé par tous dans la colonie, devient pour Marlow une sorte d’initiateur et de guide, une voix qui l’attire sur le chemin menant à « l’obscure lumière42 », au cœur des ténèbres où règne une profonde quiétude43. Dans le sentiment de l’errance même, l’homme se retrouve et se libère des préoccupations vénales et grotesques des colons ordinaires : « on se sentait tout petit, tout perdu, et pourtant ce n’était pas absolument déprimant, cette sensation44. » Pour Marlow, tous les marins n’ont pas forcément la vocation du voyageur : « la plupart des marins, observe-t-il, mènent, pour ainsi dire, une vie sédentaire. Leur esprit est d’espèce casanière, et ils portent toujours leur foyer avec eux45. » Le vrai voyage n’est pas de nature géographique, aussi ne suffit-il pas d’embarquer sur un navire pour devenir ce que Conrad appelle « un errant » ; il faut avoir le courage de rompre avec le coutumier et une prédisposition à céder à la fascination du différent, à aller jusqu’au bout de la nuit pour braver le mystère des êtres et des choses. Marlow ne cache pas son admiration pour l’Arlequin russe qui a servi un certain temps Kurtz, et qui, contrairement aux colons dont l’esprit est complètement obnubilé par l’amour du profit matériel, mène une aventure mystique enrichissante de sa propre humanité. Sa qualité de « garçon rapiécé » confirme la nature authentique de son voyage. Un vrai voyageur n’est pas un être achevé, mais un être qui lutte pour échapper à la fixité granitique des êtres accomplis :

J’étais conquis jusqu’à éprouver une sorte d’admiration – d’envie. Une magie le poussait, une magie le gardait invulnérable. À coup sûr, il ne voulait rien de la brousse que l’espace de respirer et de passer outre. Son besoin, c’était d’exister, et d’aller de l’avant au plus grand risque possible et avec un maximum de privations. Si la pureté absolue, sans calcul, sans côté pratique, de l’esprit d’aventure n’avait jamais gouverné un être humain, c’était ce garçon rapiécé. Je lui envie presque la possession de cette modeste et claire flamme !46

Errant sur une terre préhistorique, trop loin de l’espace coutumier, le voyageur authentique et atypique cède au murmure des solitudes immenses et accède à une conscience qui échappe à autrui et qui invalide profondément la philosophie coloniale. Pour Marlow, l’indigène n’est pas un esclave à exploiter, mais un semblable : « ce qui faisait frissonner, dit-il, c’était bien la pensée de leur humanité – pareille à la nôtre – la pensée de notre parenté lointaine avec ce tumulte sauvage et passionnée47. » Le voyage au cœur de la nuit est aussi un voyage spirituel vers l’origine, vers soi-même. Faisant référence à la symbolique du fleuve, Marlow découvre la signification profonde de son voyage au Congo : « Remonter ce fleuve, c’était comme voyager en arrière vers les premiers commencements du monde48. » La métaphore de la noix éclaire la métamorphose essentielle du voyage : « le sens d’un épisode ne se trouve pas à l’intérieur, comme d’une noix, mais à l’extérieur, et enveloppe le conte qui l’a suscité49. » Ce n’est donc pas uniquement l’autre que l’on découvre en allant vers l’ailleurs, mais aussi le sens qui fonde l’identique. Un voyage fécond doit s’inscrire dans cette logique qui rattache l’intérieur à l’extérieur, l’identité à l’altérité sans, néanmoins, s’installer dans la facilité stérile d’un rapport hiérarchique. Le narrateur a entamé son récit à l’embouchure de la Tamise, dans un entre-deux qui rappelle à l’Europe son propre passé des ténèbres : « nous vivons dans la lueur vacillante […] mais les ténèbres étaient ici hier50. » Des siècles auparavant, l’Angleterre était elle-même une terre non civilisée. Loin d’être un territoire d’une différence irréductible, le Congo renvoie à l’Europe son propre reflet. L’inscription du récit dans la mouvance historique rend difficile tout jugement condescendant du colonisé, selon les critères exclusifs d’une fallacieuse supériorité raciale ou culturelle.

Au cours de la remontée du Congo, Marlow a rencontré des êtres exceptionnels comme Kurtz et le Russe, mais il a aussi découvert la mesquinerie de la majorité des colons qui le rejettent comme une brebis galeuse parce qu’il s’est écarté de leur vision trop simpliste et trop utilitaire des choses. Parcourant « le pays ténébreux envahi par ces spectres mesquins et avides51 », il a accédé à une sagesse essentielle comme le confirme la posture de « Bouddha méditant » qu’il garde durant son récit. Le vrai voyage conduit l’aventurier « jusqu’au bout du cauchemar » et de l’horreur, et lui permet de jeter un regard dans le précipice où règnent les ténèbres éternelles et impénétrables. Ce regard, à en croire Marlow lui-même, est la source de toute sagesse. Il est ce qui donne au voyage sa finalité ultime :

Depuis que j’avais moi-même risqué un œil par-dessus le bord, j’ai mieux compris le sens de ce regard fixe52, qui ne voyait pas la flamme de la bougie, mais qui était assez ample pour embrasser tout l’univers, assez perçant pour pénétrer tous les cœurs qui battent dans les ténèbres53.

Marlow, Bardamu et Gide ressentent, tous, ce désir irrépressible d’aller au-delà de l’espace coutumier, au-delà du discours officiel, passer outre les frontières traditionnelles et se surpasser pour jeter un regard éclairant sur le bourbier de la colonisation et accéder, ainsi, à une certaine sagesse, à une conscience douloureuse de la douleur qu’il s’évertuent ensuite de transmettre. Ce n’est donc pas un hasard si le voyage, dans les œuvres du corpus, se métamorphose en une descente infernale.

III. Variations autour de la descente aux enfers

En effet, ces livres de voyage revisitent le topos de la descente infernale et partagent, de ce fait, un ensemble de caractéristiques thématiques et symboliques. Le motif du fleuve s’inscrit dans l’imaginaire infernal mythique, d’autant plus qu’il est associé, dans les textes, à la thématique de la nuit et des ténèbres, à une progression dans l’espace qui permet, au bout du parcours, l’accès à une illumination spirituelle. Le voyageur découvre la violence, la misère et l’effritement des valeurs, mais aussi la résurgence, au milieu de la contrée des douleurs qu’il traverse, d’une part d’humanité qui a su résister à la barbarie. Au bout de la nuit et de l’abominable, le dévoilement des mystères et le dessillement du regard affranchissent le voyageur des fausses évidences et des illusions qui bercent les faux pèlerins. Épreuve mystique et quête du sens, ce type de voyage permet, en définitive, l’accès à une sagesse que les auteurs tentent de transmettre à leurs semblables.

Dans ses carnets de voyage en Afrique équatoriale, Gide n’avait aucune intention d’écrire un livre de littérature où la beauté des mots éclipserait l’authenticité des faits. Au contraire, il considérait qu’il était investi d’une mission noble et que son voyage devrait avoir une utilité. Dès le début de son carnet de route, il souligne que l’art véritable répugne à l’énormité : « une description, écrit-il, ne devient pas plus émouvante pour avoir mis dix au lieu d’un […] C’est une erreur commune, ajoute-t-il, de croire que la sublimité de la peinture tient à l’énormité du sujet54. » Pareillement, dans les premières pages du Retour du Tchad, il reconnaît qu’un voyage préparé laisse peu de place à l’aventure, mais il refuse de remanier, après coup, les notes qu’il avait prises au cours de son voyage pour leur donner une tournure plus littéraire et plus sublime : « je ne puis récrire ces notes, et renonce à regonfler artificiellement ces souvenirs55. » Ce refus de retoucher, après coup, ses notes de voyage trouve une autre justification : voulant transmettre une image authentique du pays, il craignait que l’imaginaire et le fantasmatique ne l’emportent sur le regard objectif : « ma représentation imaginaire de ce pays était si vive que je doute si, plus tard, cette fausse image ne luttera pas contre le souvenir et si je reverrai Bangui, par exemple, comme il est vraiment, ou comme je me figurais d’abord qu’il était56. » Dans ce sens, il reproche à Marc Allégret, son compagnon de voyage, réalisateur et photographe de métier, de demander aux indigènes de refaire certains gestes, d’observer certaines poses pour les filmer. « Tout ce que l’on dicte et veut obtenir est contraint57 », remarque-t-il, préférant ainsi, à la facticité des tableaux et des scènes, la spontanéité et la grâce naturelle des gestes que l’on surprend.

Si l’on interroge cette représentation du voyage qui s’attache à une retranscription objective des faits, faut-il alors chercher un enfer dans les carnets de Gide ? Le seul enfer qu’on peut y trouver est bien celui du quotidien lamentable et douloureux des noirs qui sont contraints de travailler interminablement dans des conditions inhumaines et cruelles pour recevoir, occasionnellement, une rémunération très misérable58. S’enfonçant dans la jungle et dans la brousse, suivant le cours du Congo, Gide découvre progressivement l’infortune et les souffrances de l’indigène et rapporte des scènes de torture, de brutalité extrême et d’abus de pouvoir. Ces scènes qui feraient pâlir bien des tortures infernales sont ce qui pousse Gide à dire, sur un ton désespéré, « désormais, une immense plainte m’habite ; je sais des choses, dont je ne puis pas prendre mon parti. Quel démon m’a poussé en Afrique ?59 »

Comme tout aventurier digne de ce nom, Gide exprime le souhait de s’écarter des sentiers battus : « ce que nous voulons, dit-il, c’est précisément quitter les routes usuelles, c’est voir ce que l’on ne voit pas d’ordinaire, c’est pénétrer profondément, intimement, dans le pays60. » Pour découvrir le vrai naturel de l’indigène, il faut pousser plus loin à l’intérieur du pays et emprunter les chemins de traverse. Ce parcours improvisé donne la possibilité au voyageur de découvrir l’ampleur des exactions qui sont commises à l’encontre des habitants locaux dont le naturel, somme toute pacifique et naïf, contraste avec la politique brutale adoptée par quelques administrateurs coloniaux animés par la « haine du nègre ». Pour toutes ces raisons, le vrai voyage, selon Gide, ne commence que lorsque les aventuriers arrivent à la brousse, loin des routes carrossables, loin des panneaux de mensonges qui représentent la colonie comme le meilleur des mondes possibles. Malgré le malaise qu’il ressent, Gide est curieux de voir ce qui se trame dans les coulisses : » Je veux passer dans la coulisse, de l’autre côté du décor, connaître enfin ce qui se cache, cela fût-il affreux. C’est cet ‘affreux’ que je soupçonne, que je veux voir61. » L’enfer entrevu par Gide est bien celui d’un modèle économique et politique qui est prêt à écraser l’humain pour augmenter la fortune colossale de quelques actionnaires qui restent à la métropole.

Dans le récit de Conrad, Marlow pressentait que sa nouvelle aventure en Afrique l’entraînerait loin des espaces habituels : « Pendant une seconde ou deux, dit-il, j’ai eu le sentiment, au lieu d’aller au centre d’un continent, d’être sur le point de partir pour le centre de la Terre62. » Cette impression initiale se confirme au fur et à mesure qu’il découvre les horreurs de la colonisation. Dès son arrivée au Congo, il rencontre des noirs enchaînés et forcés de travailler dans la construction du chemin de fer. Au flanc d’une colline, il se retrouve devant une scène apocalyptique, « comme dans un tableau de peste ou de massacre63 », face à des loques humaines moribondes « accroupies, prostrées, [...] à demi estompées dans l’obscure lumière, dans toutes les attitudes de la douleur, de l’abandon, du désespoir64. » Dans ce mouroir à ciel ouvert où il croit « être entré dans le sombre cercle de quelque Enfer », il découvre la misère d’une entreprise qui démoralise le pays en suçant la substance des ouvriers indigènes avant de les laisser affronter leur sort funeste. Pourtant, remarque Marlow, ces ombres noires qui meurent de maladie et de famine dans la pénombre verdâtre, « n’étaient pas des ennemis, pas des criminels65 » ; rien ne justifiait un traitement aussi inhumain. Marlow a entrevu le démon de la violence, de la convoitise et du désir qui pousse des hommes, devenus des rapaces sans pitié, à écraser leurs semblables en les ravalant dans la sphère de la bestialité la plus méprisable : « c’était des démons forts et gaillards à l’œil de flamme qui dominaient et qui menaient des hommes66. »

Au sein de cette atmosphère infernale, Kurtz, le chasseur d’ivoire mythique, incarne la passion possessive du colon poussée à l’extrême. Dans sa quête enfiévrée des ressources, il ne prétend pas seulement profiter des richesses du pays conquis, mais il veut en posséder l’essence même, allant jusqu’à se proclamer comme une divinité auprès des indigènes. Ayant dépassé la frontière du non-retour, attiré, « comme une âme damnée » par le charme monstrueux de la brousse, Kurtz devient le symbole de l’hybris et de la folie condamnable de la conquête. Marlow en vient à le considérer comme une incarnation du diable en personne, un être maléfique qui règne sur le monde souterrain qu’il a conquis.

La terreur de la situation, ce n’était pas de recevoir un coup sur la tête […] mais d’avoir affaire à un être auprès de qui je ne pouvais rien invoquer, haut ou bas. Je devais tout à fait comme les nègres l’invoquer, lui – sa propre dégradation exaltée et incroyable. Il n’y avait rien au-dessous de lui, et je le savais67.

Les derniers mots prononcés par cette réincarnation faustienne au moment de son agonie sont sans appel : « Horreur ! Horreur !68 » La démesure, la violence, la convoitise et la soif de la possession ne mènent qu’au cauchemar de la damnation, comme en témoigne l’observation de Marlow : « je vis sur cette figure d’ivoire une expression de sombre orgueil, de puissance sans pitié, de terreur abjecte – de désespoir intense et sans rémission. » Pourtant, Kurtz est qualifié à la fin du récit de « génie universel69 ». En poussant l’œuvre du colon à ses extrémités maléfiques, il dénonce l’entreprise colonialiste tout entière. Converti à la sagesse bouddhiste, Marlow perçoit la vie comme une épreuve dont la finalité ultime consiste à retrouver la tranquillité de l’âme, à apaiser les désirs destructeurs en accédant à une meilleure connaissance de soi : « c’est une drôle de chose que la vie, […] le plus qu’on puisse en espérer, c’est quelques connaissances de soi-même – qui vient trop tard – une moisson de regrets inextinguibles70. »

Au milieu de la jungle équatoriale du Congo, Bardamu ne se fait aucune illusion ; il comprend rapidement que « cet enfer africain71 » n’est certainement pas moins violent ni moins cruel que les champs de bataille d’Europe. Dans la colonie africaine, tous les vices sont exaspérés. Les noirs, passifs et misérables, sont réduits à l’esclavage et exploités à coups de chicotte. La nature même y ajoute du sien : la chaleur torride fond le colon comme du beurre ; une fièvre permanente terrasse les employés malgré les doses répétées de quinine. L’espace est décrit comme « une immense réserve pullulante de bêtes et de maladies72. » Les indigènes mêmes « souffraient jusqu’au marasme de toutes les maladies attrapables73. » Ayant le sentiment d’être pris au piège d’un monde diluvien sur une arche vermoulue qui menace de couler à tout instant, Bardamu ressent, face à cette dégoûtante « poésie des tropiques74 », un malaise de la disparition : « Disparu ? Je l’étais déjà presque en vérité ? À Paris, sans fortune, sans dettes, sans héritage, on existe à peine déjà, on a bien du mal à ne pas être déjà disparu… alors ici75 ? »

Son périple planétaire conduit le protagoniste célinien à une sagesse similaire à celle de Marlow. Se déplaçant d’un cercle infernal à un autre, il traverse tour à tour les tranchées de la Grande Guerre, le bourbier de la jungle africaine, la verticalité solitaire et écrasante de la cité new-yorkaise, l’univers inhumain des usines Ford, pour atterrir, au bout du parcours, dans la banlieue parisienne où il est submergé par les laideurs intérieures de ses patients. Confronté à cette circularité implacable, Bardamu comprend finalement que tout voyage est vain, que la nuit n’a pas de bout : l’enfer terrestre est partout et le monde est fermé. Il retourne à son point de départ pour constater qu’il avait décidément tout perdu en cours de route, qu’il n’avait pas appris grand-chose comme il l’avoue lui-même dans le dernier chapitre « j’en avais pas acquis moi une seule idée bien solide76 ». Néanmoins, grâce à son voyage, il sait désormais qu’il doit cesser de fuir en avant pour accepter la vie telle qu’elle est au lieu de s’entêter à poursuivre des chimères. L’horizon et la mer n’ont plus rien à lui apporter. L’heure du désenchantement a sonné : « J’avais beau essayer de me perdre pour ne plus me retrouver devant ma vie, je la retrouvais partout simplement. Je revenais sur moi-même. Mon trimbalage à moi, il était bien fini. À d’autres !… Le monde était refermé ! Au bout qu’on était arrivés nous autres !...77 »

De cette analyse, il ressort que le voyage entrepris par les auteurs et leurs personnages dans le pourtour du fleuve Congo, dans ce premier tiers du XXe siècle, est une épreuve qui remplit une fonction propédeutique en favorisant le questionnement du monde. Sans compromis, les auteurs renvoient à leurs contemporains comme à la postérité leur propre reflet en les mettant devant leur responsabilité morale et historique. Dans tous les textes du corpus, le motif de la descente aux enfers, en portant déjà un jugement peu réjouissant sur la colonisation, rattache le voyage à la vie comme au viatique, à ce savoir nécessaire qui permet au voyageur d’affronter l’adversité et les périls du monde, de prendre conscience du mal et du bien qui, dans leur lutte permanente, façonnent les êtres et les choses. Ce n’est qu’après cette expérience formatrice que le voyageur, enfin en possession d’une certaine sagesse, ayant fait l’expérience d’une forme d’éveil, peut, comme le dit Bardamu, revenir à soi-même, non pas pour tomber dans une torpeur narcotique et stérile, mais pour entamer une autre aventure, un voyage intérieur et intime dont chacun des écrivains nous a confié le récit comme un présent et comme une invitation.

Notes de bas de page numériques

1 Pour reprendre une image de Conrad : « Le serpent m’avait ensorcelé » in Au cœur des ténèbres [Heart of darkness, Blackwood's Magazine, 1899], traduction (anglais) Jean-Jacques Mayoux, préface Claude Maisonnat, avec la collaboration de Josiane Paccaud-Huguet, Flammarion, GF (n° 1583), 2017, p. 50.

2 Ce voyage entrepris par André Gide en compagnie de son ami Marc Allégret a aussi donné lieu à un film documentaire muet : « Voyage au Congo, Scènes de la vie indigène en Afrique équatoriale, rapportées par André Gide et Marc Allégret », 1927, qui représente des scènes de la vie quotidienne des indigènes, des danses et des paysages du Congo.

3 André Gide, Voyage au Congo, éd. Gallimard, 1927 et 1928, « Folio », 2013, p. 334.

4 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 27.

5 André Gide, Le Retour du Tchad, éd. Gallimard, 1927 et 1928, « Folio », 2013, p. 301.

6 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 245.

7 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 85.

8 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 399.

9 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 80.

10 Les colons. Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 157.

11 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 46.

12 Conrad évoque notamment, sur un ton très satirique, le discours du roi Léopold II de Belgique derrière lequel se déguise une vaste entreprise de pillage du Congo belge. Le roi déclare dans une conférence de 1876 « ouvrir à la civilisation la seule partie de notre globe où elle n’ait point encore pénétré, percer les ténèbres qui enveloppent des populations entières, c’est, j’ose le dire, une croisade digne de ce siècle de progrès. » in Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 52, note n°1.

13 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 56.

14 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 92.

15 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 60.

16 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 146.

17 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 47.

18 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 47.

19 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 54.

20 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 57.

21 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 62.

22 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, [1952], éd. Gallimard, « folio », 1980, p. 225.

23 Sur cette image, voir Odile Gannier, « « Dérive au bout de la nuit » », paru dans Loxias 7 (déc. 2004), mis en ligne le 15 décembre 2004, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=93

24 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 163.

25 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 14.

26 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., pp. 92-93.

27 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 110.

28 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., pp. 111-112.

29 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 113.

30 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 31.

31 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 113.

32 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 9.

33 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 311.

34 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 311.

35 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 173.

36 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 166.

37 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 181.

38 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 165.

39 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 186.

40 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 184.

41 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 193.

42 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 66.

43 « Nous pénétrions de plus en plus profondément au cœur des ténèbres. Quelle quiétude il y régnait ! », Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 100.

44 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 100.

45 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 44.

46 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 135.

47 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 101.

48 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 97.

49 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 44.

50 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 45.

51 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 157.

52 Celui de Kurtz au moment de son agonie, un regard sur l’au-delà.

53 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 160.

54 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 27.

55 André Gide, Le Retour du Tchad, op. cit., p. 301.

56 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 95.

57 André Gide, Le Retour du Tchad, op. cit., p. 386.

58 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 85.

59 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 113.

60 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 97.

61 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 113.

62 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 59.

63 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 67.

64 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 66.

65 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 66.

66 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 65.

67 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 154.

68 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 159.

69 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 164.

70 Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, op. cit., p. 161.

71 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 217.

72 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 191.

73 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 218.

74 « La poésie des tropiques me dégoûtait », Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 221.

75 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 219

76 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 627.

77 Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 626.

Bibliographie

CONRAD Joseph, Au cœur des ténèbres [Heart of darkness, Blackwood’s Magazine, 1899], traduction de l’anglais Jean-Jacques Mayoux, préface Claude Maisonnat, avec la collaboration de Josiane Paccaud-Huguet, Paris, Flammarion, GF (n° 1583), 2017

CÉLINE Louis-Ferdinand, Voyage au bout de la nuit [1952], Paris, Gallimard, « Folio », 1980

GIDE André, Voyage au Congo, suivi de Le Retour du Tchad. Carnets de route, Paris, Gallimard, [1927-1928], « Folio » (n° 2731), 1995.

ALLÉGRET Marc & GIDE André, Voyage au Congo, Scènes de la vie indigène en Afrique équatoriale, rapportées par André Gide et Marc Allégret, Réalisation : Marc Allégret. Scénario : André Gide et Marc Allégret, Film documentaire - Noir et blanc - 35 mm - 1,33 :1 - Muet -Date de sortie : 10 juin 1927.

GANNIER Odile, « Dérive au bout de la nuit », paru dans Loxias 7 (déc. 2004), mis en ligne le 15 décembre 2004, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html ?id =93

SEGALEN Victor, Essai sur l’exotisme, Fata Morgana, 1978.

Pour citer cet article

Mohamed Semlali, « L’aventure africaine de Conrad, Céline et Gide. Voyage au pays des ténèbres », paru dans Loxias, 59., mis en ligne le 14 décembre 2017, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/index.html?id=8821.

Auteurs

Mohamed Semlali

Professeur de littérature générale et comparée, Université Sidi Mohamed Ben Abdellah - Fès - Maroc, laboratoire « Langues, Représentations et Esthétiques » (LARES). Auteur de plusieurs articles, communications et ouvrages sur la question du voyage, de l’identité et de l’altérité.