Loxias | 52. (Re)lectures écocritiques : l’histoire littéraire européenne à l’épreuve de la question environnementale | I. (Re)lectures écocritiques : l’histoire littéraire européenne à l’épreuve de la question environnementale 

Justine de Reyniès  : 

Editorial

Texte intégral

Apparue aux États-Unis il y a une vingtaine d’années, l’écocritique s’installe aujourd’hui dans le paysage des Humanités. Alors qu’outre-Atlantique elle est en passe de devenir un pôle majeur des cultural et literary studies (à côté des études de genre ou des études postcoloniales), son rayonnement commence à s’étendre en Europe, où se multiplient les initiatives témoignant de la volonté d’interroger le rôle joué par les langages artistique et littéraire dans la formation d’une conscience écologique.

L’unité du terme ne doit pas dissimuler la pluralité des perspectives et des méthodes qu’il recouvre. Conçue comme branche des études culturelles ou de l’anthropologie, l’écocritique se borne à étudier le traitement des thèmes environnementaux dans les œuvres littéraires, ainsi considérées comme simples reflets de préoccupations extra-littéraires (relevant de l’écologie politique ou scientifique). Sa dimension ouvertement engagée s’est parfois traduit par une approche pragmatique de la littérature : reposant dans les termes renouvelés d’une éco-philosophie la question de l’utilité morale et politique des œuvres d’imagination, des spécialistes comme William Rueckert ou Joseph Meeker se sont intéressés à leur capacité à former ou modifier les représentations que l’homme se fait de son rapport à la biosphère, et partant son attitude à l’égard de celle-ci ; d’autres, comme Hubert Zapf, les envisagent comme une force de compensation et de régénération au sein de « l’écosystème culturel ».

S’il propose un modèle fonctionnel de la littérature, ce dernier n’en a pas moins souligné le risque d’une vision étroitement didactique des œuvres et la nécessité de prendre en compte leur spécificité médiale dans l’étude de leur rôle civilisateur. Des auteurs comme Nathalie Blanc rappellent ainsi le défi qui se pose à une écocritique revendiquant légitimement sa place au sein des études littéraires : celui de s’interroger sur « le travail écologique de l’écriture littéraire », sur l’élaboration ou la réélaboration du concept de nature au sein même de la langue et de l’imagination poétique.

Initialement circonscrite à un corpus anglo-saxon et axée sur les prémices romantiques d’une pensée écologique, sur les représentations littéraires de la nature, en particulier dans le genre du nature writing, l’enquête s’est ensuite élargie, couvrant un vaste spectre de productions littéraires et culturelles et remontant le fil de l’histoire jusqu’aux sources de la civilisation occidentale. Revendiquée par les éditeurs de certains ouvrages collectifs (Laurence Coupe ; Karla Armbruster et Kathleen R. Wallace ; Richard Kerridge et Neil Sammells), cette extension du domaine d’investigation entre dans la logique d’une écocritique qui entend faire justice à ce qui appartient en propre à son objet d’étude pour s’inscrire pleinement dans la discipline littéraire. En effet, réfléchir sur la capacité de l’imagination poétique à figurer et reconfigurer le concept culturel de « nature » demande qu’on s’autorise à porter son regard au-delà (autour, mais aussi en amont) d’une littérature ouvertement engagée dans la cause écologique, et en particulier vers les textes anciens, « classiques » ou méconnus.

Pourtant, cet examen rétrospectif n’en est qu’à ses balbutiements. Comme le fait remarquer Timothy Clark, nul ne s’est encore aventuré, par exemple, à « lire T. S. Eliot, Shakespeare ou Dante en relation avec les bouleversements que le réchauffement climatique entraîne dans la connaissance humaine ». De fait, le courant écocritique se montre encore réfractaire à l’analyse diachronique. Parmi les quelques tentatives faites dans ce sens, rares sont celles qui ont fait l’objet d’un effort de systématisation. Les travaux sur la pastorale (depuis Leo Marx et Raymond Williams jusqu’à Terry Gifford) constituent une exception exemplaire puisque le souci de la longue durée et des continuités historiques, posant la nécessité de redéfinir le terme dans un sens qui lui confère une pertinence dans le monde présent, a permis de raccorder tout un pan de la production contemporaine, représentative de ce qu’on pourrait appeler la « post-pastorale », à une longue tradition issue de l’Antiquité.

L’enjeu d’une telle relecture est double. Il s’agit d’abord de mettre en perspective la crise environnementale, en montrant dans quelle mesure la littérature a contribué, ou résisté, à la formation d’un paradigme intellectuel qui a rendu possible la domination technico-scientifique de la nature. Tâche qui engage à remonter aux origines des littératures vernaculaires européennes : faut-il rappeler que le « géocide » (Michel Deguy) en cours plonge ses racines dans le tournant épistémologique que constitue l’apparition des sciences modernes — tournant qui, comme l’a montré Vittorio Hösle, trouve lui-même ses fondements intellectuels dans la nouvelle conception de la nature qui s’élabore au Moyen Âge ? Mais il s’agit également, par un retour réflexif, de s’interroger sur les remaniements que la mutation épistémologique contemporaine de l’entrée dans l’ère anthropocène entraîne dans la pratique de l’histoire littéraire (que nous prenons ici au sens large, comme histoire de la littérature et du littéraire, mais aussi de la théorie poétique et de la critique). Sans doute celle-ci ne peut-elle se tenir à l’écart de l’aggiornamento qu’impose la faillite de modèles de pensées séculaires révélée par la destruction de l’habitat planétaire.

Les contributions de ce numéro offrent un échantillon varié des voies empruntées et des perspectives ouvertes par l’historicisation de l’écocritique. Celle-ci ne se limite pas, en effet, à une reconsidération des œuvres ou des traditions littéraires anciennes à la lumières des enjeux contemporains ; il s’agit également, dans un mouvement inverse, de se pencher sur la production plus récente pour tenter de la situer dans la longue durée. Il apparaît que cette réinterprétation s’accompagne d’une réévaluation des œuvres étudiées, et par ricochet d’une reconfiguration du paysage littéraire au sein duquel elles figurent : en l’occurrence, l’effet de relecture fait émerger de nouveaux pans de l’histoire de la critique littéraire, conduit à des reclassements dans les canons et la hiérarchie des genres. Anne-Gaëlle Weber examine ainsi l’essai d’histoire littéraire mondiale proposé par le géographe Alexander von Humboldt dans Cosmos, en se demandant si l’on peut y voir un prototype ou un modèle pour l’écopoétique. Précurseur, le texte humboldtien l’est à double titre, en ce qu’il affirme l’influence réciproque de la littérature, des représentations de la nature et des rapports de l’homme à son environnement, mais aussi en ce qu’il ébauche une histoire de la littérature universelle du point de vue de la nature qui en redéfinit les contours et en renouvelle la compréhension. Cette tentative contient en outre une poétique en acte de l’écriture de la nature, dont pourrait s’inspirer les écopoéticiens. Sur le modèle des études pionnières de l’écocritique qui ont œuvré à la (ré)habilitation du genre américain du nature writing, Justine de Reyniès propose de reconsidérer le genre décrié du poème descriptif, en le lisant comme une « épopée de la nature » qui rompt avec la conception anthropocentriste du drama propre à la poétique aristotélicienne. Identifiant dans le roman pagnolien les signes d’une inquiétude face à la transformation humaine de l’habitat naturel et l’extinction d’un mode de vie rural, Marion Brun invite à redécouvrir cette œuvre, à laquelle est attachée l’étiquette de roman régionaliste, hors du cadre d’interprétation étroit et dévalorisant induit par une telle catégorisation. De la même manière, Aleksandra Wojda met au jour les liens que la théorie de la romance entretient avec la révolution épistémologique opérée par le naturalisme rousseauiste. Elle montre que l’enjeu profond de ce genre lyrique mineur, en apparence anodin, est celui d’une régénération de l’individu dans les sociétés modernes : comme l’Elysée de Julie, la romance s’avère être l’un de ces artifices par le truchement duquel l’homme parvient à renouer son lien originaire avec la nature, en retrouvant un état antérieur à la position d’extériorité dans laquelle l’a placé la révolution scientifique moderne.

Mais la rétrospection prend aussi la forme d’un examen de l’intertextualité à l’œuvre dans une littérature récente voire ultra-contemporaine, que celle-ci concerne la réécriture des mythes antiques ou la subversion de traditions littéraires héritées de la première modernité. Ann-Sofie Persson tente ainsi une lecture environnementale de l’Etranger de Camus et de la nouvelle Le jeu d’Anne de Le Clézio, en étudiant les significations de la figure solaire d’Apollon, dont la présence est liée au scénario tragique du châtiment de l’hybris. Se trouve ainsi soulevée, à travers l’allusion la référence implicite aux divinités personnifiant les forces cosmiques, l’importante question de l’anthropomorphisme : l’interrogation ne porte pas ici, comme souvent dans les études écocritiques, sur son éventuelle valeur heuristique ou cognitive (comme voie d’accès à l’altérité du non-humain), mais plutôt sur sa fonction herméneutique. La reprise du schème antique de l’hybris, ici sous une forme sécularisée, « cosmicise » le drame narré en plaçant l’homme devant le tribunal d’une nature victime et juge de ses comportements prédateurs et conquérants. De son côté, Anne-Laure Bonvalot étudie les « romans de la crise » luso-hispanique au prisme du modèle de la robinsonnade, envisagée comme « triple paradigme, à la fois littéraire, civilisationnel et économique », en montrant la remotivation dont il fait l’objet. Lire les fictions dystopiques de l’Espagne du Sud contemporaine comme robinsonnades permet de faire justice à la portée historique de leur projet critique, qui ne se limite pas à la dénonciation du modèle politico-économique qui s’est imposé dans les pays occidentaux sous le régime de la démocratie néo-libérale : la reprise paradoxale du mythe robinsonnien fait apparaître en creux la part que cet imaginaire a pu avoir dans la genèse de la crise environnementale.

Pour citer cet article

Justine de Reyniès, « Editorial », paru dans Loxias, 52., mis en ligne le 21 mars 2016, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/index.html?id=8310.

Auteurs

Justine de Reyniès

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