Loxias | Loxias 37. Arts et Littératures des Mascareignes | I. Arts et littératures des Mascareignes 

Michel Beniamino  : 

Alain Lorraine : du poète militant au chant libre. Lecture de Tienbo le rein et de Sur le black

Résumé

L’œuvre d’Alain Lorraine (1946-1999) a toute sa place dans les bouleversements qui sont intervenus dans la poésie réunionnaise au tournant des années 70. Ces bouleversements tiennent à l’accession à la modernité littéraire dans un contexte de quête identitaire aiguë en situation post-coloniale. Cette méconnaissance tient sans doute au fait que sa poésie ne s’inscrit pas dans le schéma dichotomique convenu qui prétend résumer ce qui se joue dans les années 70 à un affrontement entre les tenants de l’autonomie/indépendance et ceux de la poursuite de la départementalisation mais constitue l’affirmation de la possibilité d’une voie originale.

Abstract

The work of Alain Lorraine (1946-1999) has all its place in the confusion which intervened in poetry of Reunion island in the turn of the seventies. This confusion is fond of accession in the literary modernity in a context of high-pitched self-defining search in post colonial situation. This ignorance is undoubtedly fond of the fact that its poem does not register in the agreed dichotomous schema which pretends to sum up what is played in years 70 in a clash between the supporters of self-government / independence and those of the chase of the “départementalisation” but constitute the affirmation of the possibility of an original way.

Plan

Texte intégral

Alain Lorraine (1946-1999) est un poète méconnu dont l’œuvre a pourtant toute sa place dans les bouleversements qui sont intervenus dans la poésie réunionnaise au tournant des années 70 ; bouleversements qui tiennent à l’accession à la modernité littéraire dans un contexte de quête identitaire aiguë en situation post-coloniale. Bien sûr, cette méconnaissance relève en premier lieu du peu d’études qui ont été consacrées à la poésie réunionnaise1. En second lieu, une autre des raisons de la méconnaissance de la poésie d’Alain Lorraine tient sans doute au fait qu’elle ne s’inscrit pas dans le schéma dichotomique convenu qui prétend résumer ce qui se joue dans les années 70. En effet, la quête identitaire des écrivains a souvent été considérée comme un compagnonnage plus ou moins étroit avec les thèses du Parti Communiste Réunionnais (de Boris Gamaleya à Axel Gauvin en passant par Anne Cheynet). Alain Lorraine représente une voie différente, non pas une sorte de centrisme idéologique entre les tenants de l’autonomie/ indépendance et ceux de la poursuite de la départementalisation mais l’affirmation de la possibilité d’une voie originale. Enfin, la lecture de Lorraine nous amène à poser comme problème de lecture non pas (seulement) une sorte de réunionnité plus ou moins mythique mais à plonger dans la chair de l’histoire alors que peu de textes nous restituent l’expérience concrète des « années terribles » dont parle Boris Gamaleya sur la quatrième de couverture de Tienbo le rein2. « Années terribles » en effet car qui aujourd’hui peut simplement imaginer que, dans un département français, la violence des affrontements politiques puisse conduire, comme l’indique la jaquette de La mer et la mémoire3 de Gamaleya, à ce qu’un commando de nervis agresse un enseignant dans son établissement… Lire donc mais comment comprendre quand on n’a pas l’expérience de ce que pouvait être la Réunion de ces « années terribles ».

Lire Alain Lorraine c’est donc s’interroger sur les conditions de la lisibilité de la « poésie engagée réunionnaise » des années 70 dès lors que manquent les références littéraires et historiques4. Lire et aussi revenir au texte lui-même et oublier les images pré-construites ou plutôt celles qu’on a essayé d’imposer de l’itinéraire poétique de Lorraine car c’est le sort des écrivains dits « engagés » que de se voir surveillés de près par des personnes intéressées à mettre en évidence ce qui leur apparaît comme un fléchissement idéologique ou politique. Alain Lorraine n’y a pas échappé comme le montre la quatrième de couverture de Sur le black5 qui se réjouit de ce que :

La poésie militante de gauche pour faire vivre la « culture de la nuit » laisse aujourd’hui le chant libre à un questionnement sur soi et sur le monde. […] Tout compte fait, après tant de chemins parcourus, et parfois perdus, n’est-ce pas le plus important ? […] En cette fin de siècle, un poète retrouve son vrai visage.

On devine, si l’on se rappelle que Sur le black est édité par Page Libre en 1990, c’est-à-dire par le Conseil général de la Réunion, que l’orientation donnée à la lecture du texte est très explicitement de droite et vise à nier toute l’entreprise poétique de Lorraine. Le retour de l’enfant prodigue au bercail en quelque sorte…

1. Premières propositions pour une lecture d’Alain Lorraine

1. La poésie comme « acte de mémoire »

Tienbo le rein qui paraît en 1975 semble s’inscrire d’une manière assez claire dans la thématique de l’« acte de mémoire » :

Mozambique Saint-Malo Antandroy Coromandel
aux enchères ont été mises les patries de l’ancêtre
Bâtardise dans le Sud fraude dans le langage
Pays abasourdi par ces fureurs venus de la mer
Notre Palestine commence à chaque acte de mémoire6

Tel est le premier poème du recueil.

Pourtant cette « simplicité » du texte n’est qu’apparente car d’une part l’inventaire des ancêtres est à peu près exhaustif, ce qui n’était pas toujours le cas dans certains textes de Fangok7 de l’époque et d’autre part la référence à la Palestine constitue une originalité certaine dans une poésie davantage tournée vers l’Afrique, sorte de modèle puisqu’elle venait comme les autres îles de l’Océan indien d’accéder à l’indépendance.

2. L’histoire et ses parallélismes

L’ensemble du livre (Tienbo le rein et Beaux visages cafrines sous la lampe) est en fait tendu entre trois pôles historiques différents : la circonstance historique ; l’histoire réunionnaise ; l’Histoire.

La « circonstance historique » concerne aussi bien la Réunion – qu’il s’agisse de la visite du père Cardonnel à la Réunion8, de l’enterrement du député communiste Raymond Mondon9 – que le monde, comme l’assassinat d’un militant palestinien à Paris10.

L’histoire réunionnaise, elle, se thématise sur le premier poème de Tienbo le rein avec cet autre poème :

Visages archipel
Des hommes sans nom jetés dans la gueule des cyclones
Jetés hors du Mozambique sans la tribu des transes
Hors du Coromandel sans les temples du safran
Hors des récifs de Bretagne sans la houle des pardons
Des hommes vaincus par le vide dans le silence des racines11

Quant à l’Histoire, elle apparaît dans la référence à la Palestine – dont nous avons parlé – ou à l’Irlande comme dans le poème intitulé « La ballade à Devlin12 ».

Cette tension entre trois pôles historiques différents dans Tienbo le rein et Beaux visages cafrines sous la lampe se résout par l’emploi du parallélisme. Ainsi le poème intitulé « La ballade à Devlin » dont nous venons de parler et où Bernadette Devlin s’adresse à l’occupant anglais se termine-t-il ainsi :

Ce soir je l’achève même en créole
Monsieur l’Anglais
rann mon bonhomme
rann mon travail
rann mon marmaille
rann mon pays13

La même oppression produit la même lutte, tel semble être en première approximation la « philosophie de l’histoire » d’Alain Lorraine, ce qui semble justifier la description du Lorraine « première manière » sur la quatrième de couverture de Sur le black :

L’auteur s’était engagé profondément, pendant plus de vingt ans, dans les militances chrétiennes, communistes et tiers-mondiste.

De même, la description des Réunionnais comme des « hommes sans nom jetés dans la gueule des cyclones », « des hommes vaincus par le vide dans le silence des racines14 », conduit-il à ces vers :

Il fait nuit et brouillard depuis le premier noir
les marchands d’identité sondent ton visage
au fond des commissariats15

Là encore, la déportation n’a qu’un seul visage…

Pourtant – premier jalon d’une interrogation sur cette pseudo simplicité des parallélismes, évidemment anti-historiques – la formule de Lorraine est curieuse : les « marchands d’identité » désigne sans doute les négriers qui ont traité du Noir, mais les colonialistes qui ont privé les Réunionnais de leur identité peuvent-ils être ces « marchands d’identité » ?

3. La mise en place d’une symbolique historique et ses problèmes

Le prix qu’attache Lorraine à l’Histoire – qui est à mon avis unique dans la poésie réunionnaise à ce moment-là puisque Gamaleya ne publiera son recueil politique (La mer et la mémoire et Les langues du magma) qu’en 1978 – se marque aussi par la fabrication d’une symbolique historique vivace dont il est un des auteurs, même s’il avoue être un « étrange camarade16 ».

Cette « symbolique historique » est en effet la production – le terme n’a aucune signification péjorative – d’un certain nombre d’intellectuels réunionnais dont Lorraine. L’africanité réunionnaise n’est pas une donnée mais un travail sur le sens et l’un des poèmes de Lorraine donne l’exemple de ce travail sur le mot « nègre » :

Et nous voici nègres jusqu’au bout de la peau
Je ne dis pas nègres de couleur
Mais nègres de combat comme Lumumba d’Afrique
Nègre en liberté avec Simendef sur la plus haute montagne17

La fin du poème indique, par la référence au Cahier d’un retour au pays natal de Césaire18, que, selon Lorraine, l’« africanité réunionnaise » peut être revendiquée sans que l’on soit nègre – à l’opposé donc de la négritude biologique d’un Senghor.

C’est là une première difficulté car le sort historique de la négritude en Afrique et aux Antilles, en particulier sa réduction aux phénomènes littéraires, peut obscurcir le propos du poète : aujourd’hui, on n’est plus « nègre » mais « black »…

Mais il existe aussi une symbolique historique propre à Lorraine – davantage insérée dans la « réalité » réunionnaise – et qui pose davantage encore des problèmes de lecture.

Prenons l’exemple du poème intitulé « Tienbo le rein » qui commence par ces vers :

Simca sur Paris, six heures grand matin
L’émigré de 20 ans se perd dans l’usine
Des rêves - soleil mort - font la chaîne dans sa tête19.

« Simca sur Paris » : quel jeune lecteur pourra comprendre que cette expression ne relève pas de l’expérience individuelle de l’exilé dont « même la vie passe à la douane20 » à Gillot ? Qui lui dira le Bumidom [Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer] ? L’expérience de la chaîne à Simca (c’est quoi au fait une Simca ?), cette expérience qui fait de cette usine où de nombreux réunionnais ont travaillé, ont expérimenté la solidarité avec les « vrais » immigrés en ces temps des trente glorieuses ? Qui leur dira ce qui fonde, sur ce socle commun d’exploitation impitoyable, les parallélismes historiques tracés par Lorraine ? Autour du mot « Simca » se coagulent une somme d’expériences qui font sens mais pour qui ?

Autre exemple qui mériterait une analyse plus complète, celui du mot « Savannah », l’usine – qui en réunionnais ne peut être que l’usine sucrière – l’usine qui hante comme un spectre toute la littérature réunionnaise. On se souvient de Quartier 3 lettres et de l’annonce, à la fin du roman, de la grève à l’usine, et de Maxime disant à Kaèl :

Ils sont en grève à cent pour cent là-haut. Voilà pourquoi nous sommes si tellement contents21.

C’est aussi cette usine où l’on ne pénètre jamais dans la littérature réunionnaise et qui attend son Zola. Cette usine dont Lorraine dit la violence :

Le camion immense sort du chemin central de l’usine.
Une tribu de mercenaires arrache le destin.
Coup de manivelle sur la colonne vertébrale.
A froid.
Coup de sabre entre les cuisses.
A froid.
Coup de chaînes sur la tête
A froid.

Il y a du sang sur l’écorce vigilante du filaos22.

Cette usine dont il dit aussi la capacité à fédérer les énergies populaires :

Moi-avec Savannah-enfance
J’ai bu
Au rythme illimité de la mer de janvier
Celle qui est cyclone
Celle qui donne nature et force aux vacances de fraternité
Moi comme Savannah-enfance
J’ai vu toutes les familles réunies sous la tourmente
Tous les usages renouvelés pour la même présence
Il faudra bien qu’il fasse Savannah sur toute l’île23

Or, ce dernier vers implique que la lutte sociale à la Réunion s’organise – à l’époque où écrit Lorraine – autour du prolétariat sucrier ce qui, aujourd’hui, après les concentrations, semble bien lointain. Qui expliquera aux jeunes lecteurs de Lorraine ce qu’a pu être la puissance sucrière à la Réunion ? Les historiens suffiront-ils à sa compréhension concrète, à sa pédagogie ?

2. A-t-on bien lu Lorraine en 1975 ?

Les propos que je tiens peuvent étonner : il peut sembler que je mette en cause l’actualité de Lorraine, c’est-à-dire au fond que Lorraine ne puisse aujourd’hui se lire qu’avec un imposant appareil critique – péché mignon des universitaires sans doute.

Mais justement ce que je veux tenter c’est dire, pour un pays devenu comme d’autres l’empire des Mac Do, l’urgence de relire Lorraine et de bien comprendre son propos, en dehors des courants où il ne s’est jamais investi, selon moi, que comme cet « étrange camarade24 » dont il parlait dans un de ses poèmes.

Certes, dans une certaine mesure, qu’il ne faut pas le cacher, la poésie de Lorraine a vieilli. C’est le sort de toute poésie « engagée ». Ainsi en est-il sans doute de tout ce qu’il dit du bidonville :

Ile-fontaine attendue après la nuit
Les enfants du Cœur-Saignant ne doivent pas
Confesser notre oubli

Au fond du bidonville il y a des cases
Des bouts de case
[…]
Les enfants-olvidados ont une forêt de mains à nouer25

Aujourd’hui, est-ce encore des Réunionnais qui y habitent ? N’est-ce pas plutôt les nouveaux prolétaires de la Réunion, Malgaches ou Comoriens, qui y vivent ? La mythologie de « Cœur-Saignant » n’est-elle pas devenue, pour de vrai, une mythologie du tiers-monde à la Réunion ?

Pourtant ce vieillissement a des limites car, à relire Lorraine, on s’aperçoit de l’originalité de son propos et de la complexité de sa philosophie de l’histoire.

Certes, Tienbo le rein s’inscrit dans un mouvement général qui va voir une génération d’écrivains réunionnais s’engager puis se dégager ; mais lui, du moins, ne suivra pas cette voie. Il y a certes dans l’Histoire ce qui explique qu’il ait parcouru tant de chemins, et parfois qu’il en ait perdu mais tout cela ne s’apprécie qu’à la lumière de ses positions exactement comprises dans leurs singularités.

J’avais déjà signalé l’obscurité de vers comme :

Il fait nuit et brouillard depuis le premier noir
les marchands d’identité sondent ton visage
au fond des commissariats26

La formule de Lorraine visant ces « marchands d’identité » apparaissait difficile à analyser.

Rajoutons des éléments à mon sens plus décisifs dans deux extraits de Lorraine.

Ile-fontaine attendue après la brûlure
Après la marche dans les sables
Un jour tu ne couleras plus pour d’autres sources
Tu ne fêteras plus des nuits tropicalement étrangères
Tu n’adouciras plus les haines qui nous séparent
Depuis longtemps27.

Je lis les deux derniers vers de l’extrait cité comme une dénonciation de toutes les mythologies insulaires, que ce soient évidemment celle de la Créolie mais aussi celle de Boris Gamaleya. La référence à la Palestine n’est pas un tiers-mondisme plus ou moins exotique ni un simple parallélisme historique. Lorraine pose ici me semble-t-il une question essentielle : comment un peuple peut-il prétendre être seul heureux, en s’enfermant dans l’insularité (dans son identité) et en ignorant que « ce soir c’est guerre sur terre28 » ?

Je ne sais pas si cet espace de polémique a été saisi par les écrivains réunionnais mais en ce sens, le propos de Lorraine me paraît radicalement révolutionnaire en ce qu’il refuse les consensus trop faciles autour du mot « Réunionnais » par exemple.

Certes, l’île reste quand même une ressource, une solution parce qu’il faut bien que les gens qui y vivent inventent les moyens d’y vivre ensemble mais c’est à la condition de ne pas fonder cette solution sur l’insularisme, c’est-à-dire l’appel à une île féminine « adoucissante », sorte de divinité apaisante. C’est, je le rappelle, en grande partie le propos de Boris Gamaleya à cette époque.

Un autre exemple me paraît encore plus convaincant :

Chapelle la misère îlette la solitude
Le tambour a battu toute la journée
Offrandes cicatrices du temps en ruines
Ce n’est pas tout à fait l’Inde qu’ils appellent
Le chant de Vincendo a-t-il besoin de la cornemuse ?
Chapelle la misère îlette la solitude
Ce n’est pas l’Inde qu’ils appellent
Ni le signe rompu d’une promesse tamoule
Est-ce humaine raison que de rêver toujours au berceau ?29

« Est-ce humaine raison que de rêver toujours au berceau » ? L’ensemble de ce texte n’est-il pas d’une brûlante actualité à l’heure où les ethnies se décomptent à la Réunion, à l’heure où - seul point que je partage avec la quatrième de couverture de Sur le black – « la montée mortelle des fanatismes co-existent [sic] étrangement avec un formidable printemps des peuples » ?

On voit où je veux en venir : si certains aspects de la poésie de Lorraine ont nécessairement vieilli, il est – et cela dès 1975 – d’une formidable actualité pour la société réunionnaise.

3. Quinze ans après : le vrai visage du poète. ?

Cela amène naturellement à se demander si en quinze ans, de 1975 à 1990, de Tienbo le rein à Sur le black, le propos de Lorraine a changé dans le sens que souhaitent certains : Lorraine s’est-il rangé, se contente-t-il de faire humblement son « ’métier d’homme’ avec une sensibilité retrouvée aux valeurs de l’espérance religieuse » ?

On aura compris qu’à mon avis il s’agit d’un contre sens.

En effet, ce qui me semble plutôt caractériser Sur le black est la lucidité historique. « L’adieu à la vérité des pauvres30 » qu’annonce le texte ne signifie pas que Lorraine a perdu son chemin dans l’échec du mouvement tiers-mondiste. Certes, le poème est sous certains aspects un bilan amer :

Le royaume était déchu
Nous l’avions su très tard
Nous nous sommes crus en dehors du livre des comptes
[…]
Nous n’avons pas résisté
Nous ne savons plus comment résister
forteresse vide de cette figure d’île
tellement aimée des pluies des navires
Tellement aimée
grande fleur fanée31

Ce qui n’exclut pas la recherche des responsables de l’échec :

Il est minuit docteur Vergès32
Et nous n’avons plus que des traces
Pour ne pas trop détruire33

Cet échec historique – après tout il est vrai que le statut de l’île n’a pas changé – ne conduit pas à l’impuissance mais à une nouvelle analyse :

Nous voici tous paisibles de ce message prostitué
Ce n’est pas nous, cela ne peut être nous
cet adieu à la vérité des pauvres
Dieu des ravines tu me fis revenir dans
le premier pays au monde où il n’y a plus de pauvres.

Mais la lucidité du poète est extrême :

Les va-nu-pieds d’hier font une sieste méritée
sous la case en tôle les stars de la vidéo
remplacent les grands soirs
la moto mange les tabous de la plantation
Dieu est sans terre
les cieux prolétaires s’amusent de l’Histoire
la messe de substitution est finie
la messe est finie34

La lutte n’est donc plus à strictement parler une question de géostratégie comme en 1975 ; la lutte se mène en soi-même et elle est plus difficile car la violence a changé ses formes d’oppression : il faut donc toujours se tenir debout, « tienbo le rein » reste d’actualité :

Tienbo le rein à l’éclat de la festivité publicitaire
Des continents séduits35

Alain Lorraine aura toujours été un révolté.

Notes de bas de page numériques

1  La seule étude partiellement consacrée à Alain Lorraine date de 1982 : Daniel Rolland-Roche, Lire la poésie réunionnaise contemporaine, Éditions de l’UFOI [Université française de l’Océan indien], 144 p. Signalons aussi un article de Daniel-Henri Pageaux, « L’île-monde d’Alain Lorraine : entre témoignage et imaginaire », Bernard Idelson et Valérie Magdelaine (dir.), Paroles d’Outre-mer. Identités linguistiques, expressions littéraires et espaces médiatiques, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 61-45.

2  Alain Lorraine, Tienbo le rein et Beaux visages cafrines sous la lampe, Paris, L’Harmattan, 1975.

3  Boris Gamaleya, La Mer et la mémoire suivi de Les langues du magma, Saint-Denis, Imprimerie AGM, 1978.

4  J’ai toujours amicalement reproché à Boris Gamaleya de n’avoir pas écrit ses souvenirs. On n’a pas à La Réunion de texte littéraire portant sur ces années d’intenses affrontements politiques.

5  Alain Lorraine, Sur le black, récit et poèmes, éd. Page libre, La Réunion, 1990.

6  Alain Lorraine, Tienbo le rein, p. 9.

7  Fangok est une des revues militantes et multigraphiées des années 70 où paraissent, à côté d’articles théoriques, des poèmes, chansons, nouvelles d’écrivains créolisants. Les objectifs de la revue sont exposés dans un éditorial aux allures de manifeste, publié dans le premier numéro. Il s’agit alors pour les auteurs réunionnais de « retrouver [leur] histoire et de mieux la faire connaître » en œuvrant, d’une part, pour le développement « de la littérature réunionnaise, qu’elle soit d’expression créole ou française » et, d’autre part, pour la défense et la promotion du réunionnais, « trop longtemps combattu, méprisé ».

8  Jean Cardonnel (1921-2009) était un dominicain et un militant situé à l’extrême-gauche des fidèles de l’Église catholique, et principal relais de la théologie de la libération en France.

9  Alain Lorraine, Beaux visages cafrines sous la lampe, p. 79 et 82-83. Raymond Mondon (1917-1972) a été membre du Parti communiste français et député de La Réunion (1956-1958).

10  « Boudia », Alain Lorraine, Beaux visages cafrines sous la lampe, p. 76. Mohamed Boudia, est d’abord militant du Front de Libération Nationale. En 1961, il devient l’administrateur de la troupe théâtrale du FLN. En 1962, il est directeur général du TNA et crée le Centre d’art dramatique de Bordj El Kiffan où il était enseignant. Fondateur du quotidien Alger ce soir, il a aussi, en 1965, initié la Revue de l’Union des écrivains algériens. En 1967 il s’engage pour la cause palestinienne dans beaucoup de pays d’Europe. Le 28 juin 1973, il est assassiné à Paris probablement par les services secrets israéliens.

11  Alain Lorraine, Tienbo le rein, p. 17.

12  Alain Lorraine, Beaux visages cafrines sous la lampe, p. 56.

13  Alain Lorraine, Beaux visages cafrines sous la lampe, p. 56.

14  Alain Lorraine, Tienbo le rein, p. 17.

15  Alain Lorraine, Tienbo le rein, p. 19.

16  Alain Lorraine, Beaux visages cafrines sous la lampe, p. 51.

17  Alain Lorraine, Tienbo le rein, p. 24. Le Cimendef est un sommet montagneux de La Réunion qui culmine à 2 228 mètres d’altitude au cœur du massif du Piton des Neiges. Il doit son nom à un esclave marron légendaire qui y aurait fondé une communauté de marrons, créant ainsi sur l’île un territoire libre. Il aurait été tué vers 1752 par le célèbre chasseur de noirs marrons François Mussard.

18  « Un nègre-comédie française », Alain Lorraine, Tienbo le rein, p. 24.

19  Alain Lorraine, Beaux visages cafrines sous la lampe, p. 88.

20  Alain Lorraine, Tienbo le rein, p. 15.

21  Axel Gauvin, Quartier 3 lettres, Paris, L’Harmattan, 1991, p. 140.

22  Alain Lorraine, Tienbo le rein, p. 14.

23  Alain Lorraine, Tienbo le rein, p. 28.

24  Alain Lorraine, Beaux visages cafrines sous la lampe, p. 51.

25  Alain Lorraine, Tienbo le rein, p. 41-42.

26  Alain Lorraine, Tienbo le rein, p. 19.

27  Alain Lorraine, Tienbo le rein, p. 40.

28  Alain Lorraine, Beaux visages cafrines sous la lampe, p. 90.

29  Alain Lorraine, Tienbo le rein, p. 37.

30  Alain Lorraine, Sur le black, p. 27.

31  Alain Lorraine, Sur le black, p. 29.

32  Il s’agit bien sûr de la paraphrase du titre d’une pièce de Gilbert Cesbron, Il est minuit, Docteur Schweitzer. La loi du 19 mars 1946 a été proposée par les députés communistes réunionnais Raymond Vergès ((1882-1957) et Léon de Lépervanche avec leurs collègues antillais Aimé Césaire et Léopold Bissol. Cette loi abolit officiellement le statut de colonie, pour faire de La Réunion, de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Guyane des départements de la République française.

33  Alain Lorraine, Sur le black, p. 78.

34  Alain Lorraine, Sur le black, p. 67.

35  Alain Lorraine, Sur le black, p. 42.

Pour citer cet article

Michel Beniamino, « Alain Lorraine : du poète militant au chant libre. Lecture de Tienbo le rein et de Sur le black », paru dans Loxias, Loxias 37., mis en ligne le 11 juin 2012, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/index.html?id=7066.

Auteurs

Michel Beniamino

Michel Beniamino, qui a été maître de conférences à l’Université de La Réunion est devenu en 1999 titulaire de la chaire de littérature francophone à l’Université de Limoges, il s’est penché sur les problèmes théoriques posés par les littératures francophones avec La francophonie littéraire. Essai pour une théorie (1999), puis avec le Vocabulaire des études francophones. Concepts de base (2005).