Loxias | Loxias 3 (févr. 2004) Eclipses et surgissements de constellations mythiques. Littératures et contexte culturel, champ francophone (2e partie) |  Doctoriales 

Sandra Garbarino  : 

Le traducteur-médiateur entre Janus et Hermès: L’Europe et le multiculturalisme

Résumé

La figure du traducteur peut être rapprochée des mythes de Janus et d’Hermès.

Index

Mots-clés : Hermès , Janus, traducteur, traduction

Géographique : Europe

Plan

Texte intégral

De nos jours, l’Union Européenne est une réalité. Les pays qui en font partie pourront en 2002 avoir une monnaie commune : l’euro. C’est donc d’abord sur le plan économique que se concrétise la véritable union des états membres de la Communauté. Bien que cette uniformisation monétaire soit fondamentale – voire indispensable – il nous semble capital de souligner qu’il reste encore un obstacle à franchir pour atteindre une union véritable, celui de la fragmentation linguistique de l’Europe.

À bien regarder, l’unification de notre nouvel espace intervient sur un ‘terrain’ qui n’est pas uniforme du point de vue de la langue : les Européens, n’étant pas issus d’une unique culture, ne partagent pas tous le même idiome. Il suffit de porter le regard sur une carte pour s’en apercevoir clairement : les 15 pays constituant l’Union actuelle parlent 11 langues différentes. Multiculturalisme et multilinguisme, caractéristiques intrinsèques de notre future communauté, nous paraissent représenter en même temps des atouts et des défis pour l’État global qui se construit.

D’une part, nous sommes amenés à les percevoir comme des atouts puisqu’il nous semble que les citoyens de cette nouvelle et grande Europe seront finalement amenés à se confronter l’un à l’autre de façon de plus en plus fréquente, approfondie et objective, en se libérant du carcan des anciens préjugés. D’autre part, multilinguisme et multiculturalisme nous paraissent également se poser comme des défis car toute confrontation sera, dans le cas des Européens, forcément liée à une compréhension préliminaire très ‘délicate’, qui reposera toujours sur la traduction. Vis à vis de toutes les différences linguistiques et culturelles, apparentes et sous-jacentes, la traduction et par conséquent le traducteur demeurent, inévitablement, les seuls ‘moyens’ permettant de franchir toute barrière, en réalisant une véritable union.

Comme l’a justement observé Henry Meschonnic, « l’Europe dès ses commencements et ses intermittences, n’a cessé de traduire, du sacré au profane, du latin aux langues vulgaires, puis des langues vernaculaires entre elles. […] À la différence d’autres cultures centrées sur elles-mêmes, l’Europe est d’origine pluriculturelle, originellement et constamment traductrice. Elle est née de la traduction et dans la traduction1. »

Tout cela est confirmé par l’histoire. Au moment de la constitution de la CEE, le 27 mars 1957, le traité fondateur de la Communauté Économique Européenne – le traité de Rome – fut rédigé dans les quatre langues officielles (français, allemand, italien, néerlandais) des six pays réunis. Si nous revenons à l’actualité, nous constaterons qu’aujourd’hui, tous les documents officiels de l’UE (bulletin officiel, documents économiques, scientifiques, accords entre les pays de l’Union, etc.) sont traduits dans les 11 langues des 15 états membres. Ce n’est donc pas un hasard si, observe H. Meschonnic, « en Occident, les grands textes fondateurs sont des traductions2 ». L’exemple le plus marquant est celui de la Bible : elle n’a été connue par les occidentaux qu’à travers des traductions ; dès l'aube de la civilisation, l’évolution de cette pratique ayant pour but la compréhension de l’autre s’est confondue avec le développement et la diffusion du christianisme. L’histoire de l’imprimerie confirme l’importance des traductions. Le premier livre imprimé en 1455 est justement une vulgarisation du texte fondateur de la chrétienté : la Bible de Mayence.

Mis à part le cas de l’Europe, les pays du monde ayant une langue officielle et une langue seconde, dite d’usage, sont nombreux. Il suffit de penser au Québec, pratiquement bilingue, où la population parle l’anglais et le français, aux pays du Maghreb où la population connaît l’arabe mais également le français, ou à des pays comme l’Inde et la République Sud-africaine où la colonisation a rendu l’anglais « langue obligatoire ». Dans tous ces cas et dans bien d’autres la traduction est un outil indispensable.

Cette pratique ancienne, qui existe depuis l’aube de la civilisation, est l’outil qui a permis de surmonter toute barrière linguistique et cela depuis toujours. G. Mounin explique dans son ouvrage Traductions et Traducteurs que « déjà à partir du deuxième millénaire avant la naissance du Christ, dans les états de l’Asie Mineure, […] il existe des chancelleries où travaillent des scribes spécialisés : le scribe pour les lettres en égyptien, par exemple, et celui pour les lettres en araméen3 ».

Dans notre monde contemporain, qui se fait de plus en plus cosmopolite avec l’expansion des frontières de l’Europe et l’ouverture à « l’autre », lequel n’est plus ressenti comme un ‘ennemi’, mais plutôt comme un partenaire – quelles que soient ses racines, sa religion et ses habitudes – les dernières barrières existantes observées entre les langues, sembleraient donc pouvoir être définitivement abattues grâce à des traducteurs professionnels, spécialisés.

Ces personnages dont l’importance nous paraît essentielle ont souvent été méconnus – surtout au XIXe siècle, pendant lequel l’effacement du traducteur qui était considéré seulement comme un passeur, était la règle fondamentale. Aujourd’hui, aux XXe et XXIe siècles, les professionnels de la traduction retrouvent leurs lettres de noblesse et sont finalement mis en valeur.

Le rôle pragmatique du traducteur est fondamental pour les relations entre les pays de l’Union, et entre l’Union et le monde : ce professionnel est indispensable pour les échanges liés aux aspects matériels de la vie quotidienne (économie, politique, sciences, etc.), mais il est également important pour sa tâche de médiateur culturel. C’est lui qui, grâce à ses compétences, met en relation les cultures différentes ; il permet le passage des œuvres littéraires d’une culture à une autre en les accompagnant dans leur voyage transculturel.

En ce sens, nous nous sommes demandé si le traducteur aurait pu être assimilé à Hermès, dieu aux multiples attributions, ainsi qu’à Janus, dieu bifront qui présidait aux « passages ». L’activité du traducteur peut paraître simple : il transpose un texte d’une langue dans une autre. Ce qui est vrai, mais dans son opération il y a plus que cela. Comme Janus, gardien par antonomase, dieu que l’Antiquité chargeait de surveiller les « passages », le traducteur pourrait-il être lui aussi le ‘gardien’, le protecteur des passages ? Et comme Hermès, le traducteur serait-il un messager, un médiateur, un guide, un voyageur, ainsi qu’un serviteur et pourquoi pas, un marchand ? Il nous apparaîtrait que oui.

Le traducteur et Janus

La tradition nous présente Janus, Dieu romain, comme un personnage à deux visages qui regardent l’un à l’opposé de l’autre, l’un vers le passé, l’autre vers l’avenir ; l’un vers l’intérieur, l’autre vers l’extérieur des villes qu’il protège. Son aspect physique, ainsi que ses attributions nous ont rappelé l’activité du traducteur.

Comme Janus, le traducteur est « bifront » et son activité même l’oblige à se faire tel. Travaillant pour la traduction dans une langue mais toujours solidement ancré au texte de départ, le professionnel de la ‘médiation’ se dédouble. D’un côté il essaye de bien comprendre ce que les auteurs veulent dire, et de l’autre il cherche à transmettre aux lecteurs les messages, les mots et si possible, les sonorités de ses écrivains. Nous pouvons fermer les yeux et l’imaginer : un visage penché sur sa traduction, orienté vers la langue et la culture dans lesquelles il transpose l’ouvrage, un autre constamment tourné vers l’original afin de tout saisir et de tout préserver si cela est possible. L’esprit du traducteur doit également être double : pour mener à bien ses entreprises, le professionnel doit bien connaître les langues qu’il met en contact ainsi que les cultures qui les accompagnent.

Selon les anciens, Janus était le protecteur du début de chaque entreprise ; il inaugurait toutes les récoltes et les voyages et était le protecteur des chemins. De la même façon que ce dieu, le traducteur protège le livre qu’il transpose, en inaugurant chaque fois un nouveau voyage : celui d’un livre vers un pays différent ; celui d’une une culture vers une autre culture proche ou lointaine. Et le rite se répète à l’occasion d’une nouvelle traduction, comme si le livre et son écrivain recommençaient sans cesse de nouveaux voyages sous le regard protecteur et prévoyant du traducteur.

La tradition romaine voyait en Janus non seulement un protecteur des voyages et des chemins, mais en plus un gardien des portes et des passages. En effet, le dieu bifront était censé regarder, avec ses deux visages, à l’intérieur et à l’extérieur des sites à protéger, comme nous l’avons annoncé. De la même façon que celui que nous oserions définir comme son ancêtre, le traducteur – qui travaille pour que le passage d’un texte d’une langue/culture à une autre advienne sans dangers – nous semble bien incarner cette fonction. Le professionnel de la traduction veille non seulement à ce que le passage transculturel se déroule sans problèmes (en essayant de trouver toujours les mots qui conviennent), mais il fait en sorte également que le livre soit…

Comme Janus, le dieu grec Hermès était lui aussi considéré comme un gardien, mais non seulement cela. Si les ressemblances avec Janus sont considérables, les rapprochements avec Hermès, dieu de la communication, le sont encore davantage.

Le traducteur : un double d’Hermès ?

Hermès, antécédent grec du latin Mercure, est un dieu aux missions et aux prérogatives nombreuses. Il est considéré comme le dieu de la communication – et en ce sens il pourrait retrouver sa place dans notre monde contemporain – mais il est également le dieu grec le plus ‘polyédrique’. Comme celui-ci, le traducteur contemporain doit exercer plusieurs fonctions différentes.

Hermès est le messager des dieux. Il porte des sandales ailées, un chapeau ailé – le pétase – et transporte rapidement les messages d’une divinité à l’autre, des dieux aux hommes, et des dieux à l’Hadès (le royaume des morts). Comme Hermès, le traducteur transporte les mots et les messages que ces mots impliquent d’une langue à une autre. (Ce n’est pas un hasard si le mot traduire dérive du latin ‘trans-ducere’, qui signifie transporter, et si ce même mot est encore aujourd’hui employé en italien en ce sens dans l’expression ‘tradurre in carcere’). Ce professionnel du ‘passage’ se charge donc de comprendre les messages et de les retransmettre à travers une langue différente. Et il fait cela très rapidement : nous savons bien que, dans notre monde moderne, l’impératif du traducteur professionnel est la rapidité.

Étant messager, Hermès est également un médiateur. Son habileté rhétorique et le don de la négociation font de lui l’intermédiaire idéal entre les cieux, les hommes et l’Hadès. Pareillement, le traducteur agit en tant que médiateur entre la culture du texte source (ou texte de départ, TD) et celle du texte cible (texte d’arrivée, TA). Son travail vise à faire passer dans la langue étrangère un ouvrage et son auteur, en essayant de faire connaître l’écrivain dans toute son importance. De sa médiation dépend le sort de l’ouvrage qu’il transmet, ainsi que de celui qui l’a écrit.

Accompagnant le texte et les mots d’une culture à l’autre, le traducteur se révèle être également un guide. Si Hermès gardait les carrefours et les routes hors des villes, le bon traducteur garde le chemin parcouru par le texte, c’est lui qui garantit le résultat du voyage. Si son travail de guide a été bon, tout lecteur conservera un bon souvenir du voyage effectué à l’intérieur du livre. De la même façon que la figure d’Hermès est placée aux carrefours, son nom sur la couverture protègera le livre en lui assurant un voyage sans dangers vers le lecteur. Comme Hermès qui guide les âmes vers l’Hadès, le traducteur guide le texte vers une mort temporaire – celle qui surgit au moment de la traduction, lorsque le livre n’est plus ce qu’il était au départ et n’est pas encore le texte d’arrivée – qui conduit ensuite le livre à une nouvelle vie, dans un autre monde.

En ce sens, le traducteur pourrait également être assimilé à Terminus, dieu des Romains qui sauvegardait les bornes marquant la fin d’un territoire et le début d’un autre. Comme ce protecteur, en effet, le traducteur marque le passage d’un territoire à un autre, d’une culture à une autre, et chaque fois qu’il transporte, transfert le texte, il veille à ce que son passage soit régulier en respectant et en sauvegardant les bornes existant entre une langue et l’autre. Au moment de son opération il essaye donc d’éviter les calques, les emprunts et tous ces procédés qui, ne respectant pas les bornes entre une langue et une autre, nuiraient au texte qui sinon risquerait d’être trop lié à l’original pour pouvoir avoir une vie autonome.

Comme Hermès, ayant construit une lyre avec la carapace d’une tortue pour enchanter Apollon, le bon traducteur peut ressembler à un enchanteur. Avec ce qu’il a – ses connaissances théoriques et pratiques, son habileté, mais également ses outils (dictionnaires, ordinateur, stylo… etc.) – il joue avec les paroles et c’est comme s’il jouait de la flûte d’Hermès. Si son style réussit à se fondre, à être en harmonie avec les tonalités de la mélodie de l’auteur, ce qu’il produit peut enchanter le public.

Mais pour que sa parole puisse être en consonance avec celle de l’auteur, le traducteur doit se faire serviteur : il doit servir son auteur, lui être subordonné. Le traducteur n’étant qu’un médiateur, se plie au vouloir de l’écrivain et transmet des phrases qui ne sont pas les siennes, qui ne lui appartiennent pas. Il transfère des mots derrière lesquels il s’efface (Valéry Larbaud expose de façon très claire cet impérative dans son ouvrage Sous l’invocation de Saint Jérôme) afin de laisser entendre la pensée de l’auteur, d’aider à percevoir son style, sa personnalité. Parmi ses servitudes, il ne faut pas oublier la plus contraignante, celle, ‘déchirante’ qui l’oblige à se faire équilibriste, à chercher un équilibre entre le texte de départ et le texte d’arrivée, entre la langue (et la culture) du texte source et celle du texte cible.

En cela le traducteur ressemble donc à un acrobate, à un équilibriste marchant sur le fil entre deux langues. Ce professionnel possède toute l’agilité d’Hermès. Comme l’a écrit Liliane Rodriguez selon laquelle le traducteur ressemblerait plutôt à quelqu’un qui fait du tir à l’arc, celui-ci doit être « souple pour suivre la pensée de l’auteur, il doit, souple aussi, trouver l’expression qui sera saisie des lecteurs4 ». Mais on pourrait également le rapprocher du gymnaste qui, souple, forme un pont avec son corps. À travers lui, son corps et son esprit, les mots peuvent franchir la ‘passerelle’ et passer d’une langue à l’autre, d’un public à un autre.

Selon L. Rodriguez avec qui nous sommes tout à fait d’accord, le traducteur est également un marchand. Hermès présidait aux tractations, aux échanges. De la même façon, le professionnel de la traduction « pèse, mesure » ; il essaye de trouver les mots qui ont le poids juste et crée des phrases dont la mesure ne doit pas différer de celle des formes originales, quoique « le sens du texte original ne figure jamais intégralement dans la traduction5 ».

Enfin, comme Hermès, le traducteur est un voyageur international. Il se déplace fréquemment à l’étranger pour améliorer ses compétences. Il est toujours en partance entre deux ou plusieurs pays dont il pratique les langues. Mais le sien est également un voyage à l’intérieur du texte qu’il lit avant de traduire, ainsi qu’un voyage à l’intérieur des mots, de la pensée de l’auteur.

Il nous semble donc que, dans le domaine de la traduction, mythe et labeur peuvent se fondre et que le traducteur qui jusqu’à présent à été considéré comme un simple passeur, réussit, petit à petit, à jouir de plus de considération… Parvenue à la fin de notre parcours, il nous paraît important de nous demander : le traducteur parviendra-t-il à devenir lui-même une figure mythique ? Pour Valéry Larbaud : « ce n’est pas une entreprise obscure et sans grandeur que celle de faire passer dans une langue et dans une littérature une œuvre importante d’une autre littérature6. »

Pour l’instant, la seule réponse qui nous semble possible est que le passage de l’anonymat à son aura mythique se réalisera peut-être pour le traducteur au Kairos, c’est-à-dire, au moment favorable, privilégié, proche de la perfection.

Notes de bas de page numériques

1  Henri Meschonnic, « Les grandes traductions européennes, leur rôle, leurs limites », in Précis de littérature européenne, sous la direction de Béatrice Didier, PUF, 1998, pp. 222-223.

2  Henri Meschonnic, « Les grandes traductions européennes, leur rôle, leurs limites », in Précis de littérature européenne, sous la direction de Béatrice Didier, PUF, 1998, pp. 222-223.

3 Georges Mounin, Teoria e storia della Traduzione (Traductions et Traducteurs), éd. Einaudi, 1965, p. 30.

4  « Sous le signe de Hermès, la retraduction », in Palimpsestes, n° 4 Retraduire, 4e trimestre 1990.

5 H. Meschonnic, Les grandes traductions européennes, leur rôle, leurs limites, p. 223.

6  Valery Larbaud, Sous l’invocation de Saint Jérôme, Gallimard, 1953.

Bibliographie

Larbaud Valéry, Sous l’invocation de Saint Jérôme, Gallimard, 1953

Meschonnic Henri, « Les grandes traductions européennes, leur rôle, leurs limites », in Précis de littérature européenne, sous la direction de Béatrice Didier, PUF, 1998

Meschonnic Henri, Poétique du traduire, Verdier, 1999

Mounin Georges, Teoria e storia della Traduzione (Traductions et Traducteurs), Einaudi, 1965

Oseki-Dépré Inès, Théories et pratiques de la traduction littéraire, Armand Colin, 1999

Rodriguez Liliane, « Sous le signe de Hermès, la retraduction », in Palimpsestes, n° 4, Retraduire, 4e trimestre 1990

Dictionnaire des sujets mythologiques, bibliques, hagiographiques et historiques dans l’art, éd. Brepols, 1994

Dizionario della mitologia greca e latina, éd. Utet, 1999

Pour citer cet article

Sandra Garbarino, « Le traducteur-médiateur entre Janus et Hermès: L’Europe et le multiculturalisme », paru dans Loxias, Loxias 3 (févr. 2004), mis en ligne le 10 janvier 2011, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/index.html?id=6547.

Auteurs

Sandra Garbarino

Doctorante à l’Université de Nice-Sophia Antipolis, sous la direction d’Arlette Chemain-Degrange