Loxias | Loxias 16 Mythologie de la chauve-souris dans la littérature et dans l’art 

Hélène Carbolic-Roure  : 

De Dracula à Batman, ou deux éthiques issues de la même origine esthétique

Résumé

La chauve-souris connaît un avenir littéraire des plus riches. Cet animal nocturne ambigu, inquiétant mais fascinant est d’abord associé au mal et a donné naissance aux attributs du vampire, dont le maître est Dracula, le prince tout puissant du Mal. Le roman de Bram Stoker, à la fin du XIXe siècle, hausse le personnage historique de Dracula au niveau du mythe. Cette œuvre offre l’expression la plus achevée du roman gothique et donne naissance à un genre, le roman de vampire. Mais, dans les années trente, un nouvel homme chauve-souris va naître : Batman, le défenseur tout puissant du Bien. Ce super héros devient vite lui aussi un mythe en exprimant les questionnements de tous les temps sur le Bien et le Mal. La dimension de ce personnage élève la bande dessinée à son niveau le plus élevé. A partir de ses deux héros de la nuit, possédant chacun la beauté ambivalente de la chauve-souris, deux éthiques vont s’opposer. Chacune de façon différente posera la question existentielle la plus fondamentale : celle du Mal.

Index

Mots-clés : Batman , chauve-souris, Dracula, gothique, super-héros, vampire

Plan

Texte intégral

« Dieu a créé l’hirondelle et le diable la chauve-souris. ».

Ce proverbe roumain1 définit l’avenir littéraire de la chauve-souris, ce mammifère volant, en tant que figure mythique assimilée à la nuit avec une connotation de malheur et de mort2. Cet animal généralement inoffensif3 se trouve ainsi associé au mal. Cependant si Dracula, dont la cape et les dents évoquent la chauve-souris, a vu le jour à travers le roman de Bram Stoker, un jour Batman, l’homme chauve-souris, est né sous la plume d’un dessinateur de génie.

La chauve-souris, réalité ambiguë de la nuit, hôte des châteaux, inquiétante mais fascinante, associée au mal, a donné naissance aux attributs du vampire. Cette figure appartient au folklore depuis la nuit des temps4. Elle est devenue une figure littéraire à l’âge des Lumières ; elle s’est ensuite élevée au rang de mythe durant la période romantique et culmine avec l’œuvre de Bram Stoker, Dracula (1897) ; depuis, le dandy-vampire n’a cessé de nourrir l’imaginaire contemporain. Cette figure participe de l’esthétique dite gothique mais va bien au-delà du plaisir exalté d’avoir peur qui lui donne sa raison d’être. En effet, son intérêt et son pouvoir de séduction résident dans son ambiguïté : cette figure est double comme celle de la chauve-souris, elle effraie et séduit et c’est pour cela qu’elle en vient à concentrer les enjeux poétiques d’un univers « underground » manifestant le mal-être d’époques complexes et paradoxales à la recherche d’identité. Cette ambivalence glauque5, teintée d’érotisme ambigu, est élevée au rang d’esthétique dans Dracula. Elle se trouvera renversée à la veille de la deuxième guerre mondiale à travers la figure de Batman, le justicier de Gotham (né après Superman et dont l’archétype est Zorro), où tous les attributs du mal véhiculés à travers le vampire se retrouvent mis au service du bien.

Nous nous interrogerons sur les valeurs sociologiques qui nourrissent ce bouleversement. Deux genres littéraires seront ici mis en évidence : les romans des vampires dont le héros est un destructeur et les bandes dessinées dont le héros est un surhomme justicier. Ces deux héros de la nuit possèdent certes l’apparence de la chauve-souris, mais si leur physique se ressemble, leur âme s’oppose. Les mêmes attributs sont donc au service de deux éthiques opposées, au sein de deux genres souvent rivaux. Nous tenterons de définir l’esthétique mise en œuvre à travers les personnages issus de Dracula et celle que réalisent les comic strips.

Le vampire6 – comme la chauve-souris – alimente l’imaginaire depuis toujours ; dès l’Antiquité se rencontrent dans la littérature des personnages avides de sang sortant dès l’obscurité de la nuit.

La vision chrétienne de la mort, avec la croyance au jugement dernier qui projette dans un étang de feu les excommuniés et les suicidés vient alimenter l’imaginaire, ces pauvres créatures ne vont ni en enfer ni au paradis, et comme le purgatoire n’a pas été encore inventé, elles sont condamnées à errer au sein de mort vivant, de revenants habités par le démon.

Des écrits du Moyen Âge nous ont laissé des témoignages de cas de vampirisme : c’est à cette époque qu’il a pris une dimension démesurée et qu’il s’est mis à échauffer l’imaginaire et à envahir la superstition, mais c’est à l’âge des lumières que la littérature s’est emparé de cette figure et lui a donné un sens plus riche que celui du mort vivant ou du non mort chargé de sucer le sang des vivants pour se régénérer.

C’est d’abord dans le roman dit gothique que le vampire apparaît : il n’est au départ que l’un des nombreux personnages de ce genre romanesque qui met en scène les grandes figures mythiques (ou leurs avatars) telles que Faust, Prométhée, Satan, les moines corrompus, le Juif errant. Les visages que se donne le roman gothique sont celui d’êtres rejetés. Le vampire, au départ, ne fait que s’intégrer dans cette liste. Le terme roman gothique est né avec l’œuvre d’Horace Walpole (1717-1797) le Château d’Orante : « A Gothic Story » (1764), la naissance de cette œuvre est l’acte de naissance de ce genre, elle en pose les thèmes fondamentaux. Il s’agit d’un phénomène poétique anglais qui émerge dans les années 1740-1750 : le Graveyard School of Poetry cherche à trouver une consolation face à la mort, les élégies funèbres sont composées pour elles-mêmes. La mort devient un objet de satisfaction esthétique avec son décorum de pierres tombales, de ruines et d’ossements. En effet, les cimetières sont rejetés hors des murs, la mort est à présent invisible et devient donc l’objet de tous les fantasmes : churchyard est remplacé par graveyard. La mélancolie qu’inspire la mort développe le goût pour l’esthétique des ruines, celles des abbayes ou des églises. Au XVIIIe siècle, siècle des Lumières, siècle de la raison, le roman noir ou gothique est florissant dans les salons : on aime à se faire peur. Les récits des voyageurs revenant des pays des l’Est où le vampire est institutionnalisé alimente l’imaginaire. Dans les campagnes, une vague de superstition s’abat et on voit des vampires partout, dans une recrudescence de l’obscurantisme. Le siècle des Lumières donne au vampire la première place au sein des romans gothiques. C’est avec La Leonore de Bürger (1773) et La fiancée de Corinthe de Goethe (1797) qu’apparaissent les premières œuvres importantes traitant du vampire. Ces œuvres ont jeté les germes d’un nouveau genre qui va éclore à l’époque romantique. Lord Byron, Polidori, Mary et Percy Schelley, Théophile Gautier préparent l’avènement du genre : le vampire n’est plus cet être repoussant et bestial, ce cadaver sanguisugus, ce revenant fait de chair et d’os ou ce lycanthrope7, il est devenu élégant et raffiné de mœurs et d’allure, c’est un dandy aristocrate. Polidori a caricaturé les traits de lord Byron et a donné au vampire sa personnalité de dandy détaché du monde et de l’humanité, cynique et cruel. Le dandysme fera alors parti de l’imagerie vampirique. Joseph Sheridan Le Fanu en écrivant Carmilla8 en 1872 féminise le personnage et l’investit d’un érotisme ambigu9. Le vampire devient d’une beauté fatale.

Il faut attendre la plume de Bram Stocker10 en mai 1897 pour qu’émerge véritablement le roman de vampire proprement dit. Il parfait et concentre les éléments contenus dans les œuvres qui le précédent. Tout est là : le personnage, le décor, l’époque et les péripéties. A présent l’univers du roman de vampire est codé.

Le vampire porte un nom : le comte Vlad Dracula. Nom géographiquement et historiquement ancré : Vlad III régna au XVe siècle en Transylvanie11. Les premières apparitions de Dracula12, dans le roman, sont emplies d’ambiguïté, à la magnificence se mêle l’angoisse. De toute sa personne se dégage une impression de puissance : Jonathan voit apparaître un vieillard immense. . Il est « vêtu de noir, des pieds à la tête »13, porte une « très ancienne lampe d’argent »14 dont la flamme ne s’éteint pas sous l’effet du vent mais se « tortillait » « en jetant de longues ombres»15, il est « figé sur place »16. La bouche est décrite avec précision17 : « les dents sont éclatantes et particulièrement pointues », les lèvres sont d’un « rouge vif » qui « soulignait une vitalité étonnante chez un homme de cet âge » (Mina, l’épouse de Jonathan, leur trouvera un aspect « cruel » mais « sensuel »18) ses yeux lancent des flammes également de couleur rouge19, il est d’une « extraordinaire pâleur »20 et son image ne se reflète pas dans les miroirs21. Ses paroles « entachées d’un étrange accent »22 sont plus qu’obséquieuses et qu’équivoques : « Bienvenue chez moi ! Entrez librement et de votre plein gré »23 puis « Bienvenue chez moi ! Entrez librement et sans crainte. Et laissez quelque chose de ce bonheur que vous apportez. »24. Il domine sur les loups qu’il nomme « les enfants de la nuit25 ». Il dit ressentir « les sentiments du chasseur26 », il se dit « maître » et « maître (il veut) demeurer »27. Voici sous quels traits il se dépeint lui-même : « Je ne cherche pas la gaité et la joie pas même la volupté que semble donner aux jeunes gens le soleil et les eaux scintillantes. La jeunesse m’a fui […] j’aime l’ombre, la nuit, être seul avec mes pensées autant que je le veuille »28. Le style de ses propos est pénétré de lyrisme : « les murailles de mon château s’effondrent ; les ombres l’envahissent et les vents charrient leurs froids à travers les ailes brisées de mon domaine »29. Il ne vit que la nuit et il entraine le jeune solicitor Jonathan Harker dans une « étrange existence nocturne »30.

Le décor est concentré dans un ailleurs chargé de mystères, « au bout de notre monde »31, dans les pays de l’Est. Jonathan Harker, dans son journal, écrit que sa « plus profonde impression » est que « nous quittions l’Occident pour pénétrer en Orient »32, vers « une des régions les plus sauvages et les moins connues de toute l’Europe »33. En effet, c’est dans la mythologie de ces pays que l’on rencontre ces créatures venues de l’Enfer : « Toutes les superstitions du monde sont rassemblées dans le fer à cheval des Carpates, comme si elles formaient les limites d’un tourbillon où se concentrent les imaginations populaires »34. Ces créatures infernales reviennent sur terre, la nuit (notamment la nuit de la Saint Georges, le 4 mai, où « tout le mal du monde (est) maître de la terre »35). Le château de Dracula est un « antre d’horreur et d’infamie – (un) clair de lune vivant d’ombres grises, (des) tourbillons de poussière, dans le vent qui sont tous autant de monstres en puissance »36.

Bram Stoker, en écrivant un roman où se mêlent lettres et journaux, fait pénétrer son lecteur dans un univers à la fois merveilleux et terrifiant, qui le plonge dans l’action mais surtout dans les émotions des personnages. En même temps que le héros, Jonathan Harker, nous pénétrons dans un autre monde où il a « l’impression de ne plus toucher terre »37 et vite « les ombres de la nuit commencèrent à nous encercler effrayantes »38 ; puis se forme « autour de [nous] un cercle de loups ». Les passages descriptifs sont longs et riches en adjectifs. Un grand soin est apporté au vocabulaire décrivant le paysage. Il est recherché (« la montagne présentait des anfractuosités »39) et hyperbolique, la description abonde en métaphores (« collines raides couronnées de bouquets d’arbres », « explosion de couleurs », « perspectives infinies de roches dentelées »)40 : le paysage évoque bien celui d’un vampire lorsque Van Helsing venu libérer le monde de Dracula écrit « le sang de l’aube eu commencé à rougir la neige »41.

L’univers social est donné, il s’agit de l’aristocratie (« Dracula appartenait à une grande et noble race »42) avec ces châteaux et ces monastères. Le château de Dracula s’élève « dans toute sa splendeur »43 mais ses « pierres lourdes » sont « en ruine depuis des lustres »44. Ces nobles demeurent se transforment en prison pour les hôtes des vampires : « Ce château est une véritable prison – dont je suis prisonnier ! »45.

L’époque est également définie, le roman de vampire plonge son lecteur dans un « il était une fois », une époque lointaine, sans âge, un lointain Moyen Âge à l’ambiance gothique chargée de mystères. Le Moyen Âge46, en tant qu’époque des légendes et des superstitions, imprègne le roman gothique et le roman de vampire en particulier. Dracula évoque le chevalier errant, le chevalier noir. Cependant le récit fait le pont avec l’Angleterre victorienne, aux mœurs austères et au rationalisme rigide : deux univers antagonistes se trouvent ainsi confrontés l’un à l’autre, celui des vieilles peurs (les morts-vivants, les non-morts, les vampires…) avec leurs vieux remèdes (l’ail, l’hostie, l’eau bénite, le crucifix, le rosier sauvage, une balle bénite, un pieu dans le cœur)47 et celui de la raison toute-puissante avec un homme de loi (Jonathan Harker, le solicitor), de grands professeurs de médecine (Van Helsing, le docteur Seward) pour lesquels sont dignes de foi seuls « l’expression de la réalité »48, « les faits nets, nus que peuvent prouver livres et représentations, sur la nature desquels aucun doute n’est permis »49, la « logique »50, les « preuves »51 et « une explication rationnelle »52. Cependant tous, comme au départ Jonathan Harker, l’hôte, c’est-à-dire le prisonnier de Dracula, sont pris dans « cette toile de nuit, de peur et d’ombres mouvantes »53 où leur raison vacille, « l’impossibilité » ne devient plus « tellement impossible »54 au point que l’éminent professeur Van Helsing dit : « Ne croyez-vous pas qu’il existe des forces que vous ne pouvez comprendre – ce qui n’exclut pas leur existence ? »55, comme l’existence de « chauves-souris (volant) la nuit pour ouvrir les veines des chevaux et du bétail afin de les vides de leur sang »56, « de chauves-souris qui pendent aux arbres tout le jour […] qui quand les marins dorment […], fondent sur eux et les réduisent à l’état de cadavres – aussi blancs que l’était Miss Lucy »57. Les blessures qu’inflige cette créature sont monstrueuses et inguérissables58 ; elles se situent toujours au cou et occasionnent des symptômes « les plus étranges »59, celles « d’une chauve-souris vampire »60, d’un « vampire »61. Les héros du roman de Bram Stoker affirment « l’existence des vampires ne peut plus être mise en doute. Certains d’entre nous ont même eu la preuve de leur existence […] et les anecdotes et les preuves du passé (suffisent) de preuve à toute personne sensée »62, « il est connu depuis que l’homme existe […] et la plupart des croyances le concernant sont vérifiés »63 et « il peut prendre la forme d’une chauve-souris »64 et le grand professeur Arminius65 affirme l’existence d’un manuscrit qui « parle du comte Dracula comme d’un vampyr »66. Il gagne en vraisemblance car ce personnage a existé – donc il terrifie doublement – et sa tombe est vide ! Il pourrait donc rôder encore parmi nous. Les héros pour vaincre Dracula vont être obligés d’abandonner leur rationalisme et d’adopter comme défense de vieilles armes reléguées au rang de superstitions, comme les couronnes de fleurs d’ail67 !

De la Transylvanie à l’Angleterre le décor ne change pas, le lieu qu’affectionnent les deux héroïnes du roman (Mina, la fiancée de Jonathan Harker et Lucy son amie), est un banc au cœur d’un cimetière en ruine68, et c’est là, dans son lieux de prédilection, que Dracula, ombre longue et noire au visage pâle et aux yeux rouge sang, s’attaque à l’une d’entre elles69.

Le lien entre chauve-souris et vampire devient vite évident lorsque Jonathan Harker surprend Dracula dans ses évolutions nocturnes : « mes sentiments devinrent répulsion et terreur lorsque je vis le corps entier jaillir lentement de la fenêtre et se mettre à ramper, tête en bas […] Oui il rampait comme une bête avec son manteau qui flottait dans le vent, comme deux monstrueuses ailes animales […] Quel homme était-ce donc – ou plutôt quelle créature sous une apparence humaine ? »70. Ce lien est fortement appuyé par Bram Stoker, Dracula « peut commander à des créatures inférieures » dont « la chauve-souris »71. Il se transforme en chauve-souris pour aller visiter sa victime, Lucy, l’amie de la fiancée de Jonathan Harker : « Entre la lueur de la lune et mes regards, une immense chauve-souris volait en cercles concentriques. […] elle voleta à travers le port vers l’abbaye »72, elle est harcelée par des « claquements d’ailes »73, « des ailes de chauve-souris (qui giflent) les vitres »74, cette image sera reprise comme métaphore pour évoquer « l’ange de la mort »75 puis la solitude qui « s’arrêtera sous nos toits, ailes déployées »76. Au moment où Lucy est complètement contaminée par Dracula et qu’elle devient vampire sa blessure au cou disparaît et ses dents poussent, les héros voient alors à la lumière de la lune « une grande chauve-souris qui tournait en rond »77. Lucy est à « l’état de non-morte »78, encore « plus belle »79 et a rejoint dans le cimetière « la résidence des non-morts »80. Après avoir reçu la blessure du vampire, elle l’inflige à présent aux enfants qu’elle enlève la nuit et à qui elle suce le sang81. Lorsque Dracula se sent traqué, il apparaît sous la forme d’« une grande chauve-souris » qui « (s’envole) en direction des bois »82 et lorsqu’il s’attaque à sa deuxième victime féminine, Mina Harker, il s’enfuit sous la forme d’une « chauve-souris »83.

Les images stéréotypées du roman de vampires sont là : belle femme surprise dans son sommeil, lune, chauve-souris, cercle, abbaye, cimetière, bois, mort, solitude. Le mal venant de la nuit est le vampire, c’est à présent un aristocrate dont le nom est le comte Dracula, et avec sa cape d’apparat, il se confond vite naturellement avec la chauve-souris. De plus il est facile d’établir une analogie avec le vol de la chauve-souris et l’image du revenant84.

Ce lien provient également de l’habitat commun entre vampire et chauve-souris : les endroits sombres et retirés, les lieux clos où les règles différent de l’extérieur. Ils vivent à l’écart de la civilisation là où la nature détient tous les pouvoirs85, forêts, montagnes, cavernes, souterrains, monastères…86 Le pays de Dracula est « une bizarrerie de la nature tant au point de vue géologique qu’au point de vue chimique », il « n’est que cavernes et fissures qui plongent jusqu’au Dieu sait où »87. De ces lieux s’exhale un sentiment de respectueuse et d’inquiétante solennité dû aux effluves de la mort. Ces lieux au milieu des ruines se trouvent esthétisés et conviennent à l’errance, à la méditation solitaire où se mêle une impression de fascination et de malaise88. Dans son journal, Jonathan Harker décrit un « endroit magnifique »89 et Dracula dans la lettre qu’il lui adresse espère qu’il appréciera son séjour dans son « merveilleux pays »90, cet adjectif étant à prendre dans son sens premier.

Le vampire est déchiré par sa double nature comme la chauve-souris oiseau et mammifère, monstre et humain, inadapté, en avance sur son temps, ou venant d’un autre âge, en tout cas en décalage avec la réalité, Dracula serait « heureux, dit-il, d’être comme la multitude, que nul ne s’arrête en (le) voyant »91. Il rassemble les rêves et les peurs, les fantasmes d’époques où règnent la censure ou l’ennui.

Le vampire avec l’époque romantique est devenu une victime92. Il incarne le poète maudit romantique, incapable de vivre dans un monde normal, lui qui voit au delà du visible. Le vampire possède une double nature : homme-diable (ange déchu qui a rompu avec Dieu se sentant trahi dans son amour après la création de l’homme). Le Dracula du film de Coppola se sent de même trahi par Dieu car sa bien-aimée s’est suicidée. Le poète est lui aussi d’une nature double, une part de lui-même l’exclut des autres hommes.

Le vampire représente un antimonde93 : ainsi le personnage du « noble de Transylvanie »94 qui devient l’archétype du vampire, est un dandy : le dandysme se caractérise par l’élégance, le raffinement, l’extravagance. Ses tenues portent la marque de l’influence médiévale, baroque, renaissance, victoriennes ou Empire. Il se pare de matière travaillée : velours, dentelle…. Les dandys sont des créatures de la nuit qui vivent en méprisant avec arrogance les normes de la société ; ils sont dangereux car ils les menacent. Dandy, vampire, Dracula et chauve-souris ne font plus qu’un. Un dandy est un esthète et cultive l’esthétisme car il nie le sens de la vie. Il fait de son apparence et de sa personnalité une œuvre d’art et s’oppose ainsi à la masse qu’il exècre. Il est magnifique et cynique, il est sublime et se drape de dimension tragique.

Dracula de Stocker porte en lui la force des anciennes croyances. Il définit les codes du genre. De ce roman sont nés de nombreux films95 qui ont popularisé la figure du vampire. L’adaptation la plus réussie est celle de Coppola. Les autres films n’offrent pas un enrichissement de sens, et présente une image traditionnelle du vampire. Coppola a évité l’écueil du fourre-tout du film d’horreur : toutes les ficelles du cinéma d’épouvante sont présentes, mais le spectateur connaît le grand frisson, il claque des dents et sursaute. La majeure partie des scènes a lieu la nuit. Son film fourmille de détails visuels plongés dans une lumière bleutée ou mordorée. Coppola suit la trame de l’œuvre de Stocker mais ajoute un prologue d’où naît une intrigue amoureuse qui donne toute sa profondeur tragique au film et sublime en détresse la monstruosité du vampire. Il enrichit de sens le personnage et offre une nouvelle définition du vampire : c’est un homme amoureux96 victime de Dieu. Le message du film est contenu dans cette phrase mise en exergue sur l’affiche : « love never dead »97. Ce film devient une histoire d’amour exceptionnelle. Le personnage central est l’objet de la quête désespérée du vampire : Mina, la femme qui est le reflet intemporel de sa bien-aimée morte. Rappelons que Mina est l’épouse du solicitor Jonathan Harker engagé par le comte Dracula qui veut acquérir une demeure en Angleterre98.

Coppola transforme cette histoire en tragédie grecque : le sang, la vengeance et la religion, la haine et la passion se mêlent. Les mouvements de la caméra, le faste des couleurs, les jeux de lumière et les effets de superposition participent d’une esthétique baroque qui contribue à matérialiser la profondeur de la tragédie. Coppola enrichit d’une dimension lyrique et romantique la trame du récit de Stocker et fait évoluer les personnages dans une atmosphère de sensualité et de mystère. Il révèle le pouvoir érotique du vampire, comme dans la scène où Dracula pénètre dans la chambre de Mina et s’unit à elle par un baiser ; elle appartient à présent à son monde.

C’est grâce au cinéma que Dracula devient un mythe dans l’imagination populaire. Le personnage de Dracula provient d’une légende qui puise son origine dans une réalité historique, son analogie avec la chauve-souris, à laquelle il se trouve définitivement associé – comme le montre la plupart des couvertures du roman de Bram Stoker – le pare de mystère et l’enrichit de toutes les peurs superstitieuses attachées à cette créature nocturne.

Dans les années 30, un personnage naît parmi les « super-héros »99 qui foisonnent dans la littérature populaire américaine : Batman100, l’homme chauve-souris, créé par Bob Kane et Bill Finger, apparaît pour la première fois en 1939 dans une bande dessinée policière. A travers ce personnage, la petite créature maléfique de la nuit se transforme en agent du Bien, et devient nuisible pour le Mal ! Elle se sera même féminisée à travers la création, dans les années 50, de Batwoman101, la première femme justicière !

Cette métamorphose est latente dans le roman manichéen de Bram Stoker. Ses héros en faisant le portrait de Dracula et de ses pouvoirs s’exclament « Oh, si une telle créature pouvait provenir de Dieu, non du Malin, quelle puissance le Bien prendrait-il sur la terre ! »102. Cependant, ils doivent « débarrasser le monde de cette puissance »103, comme Batman doit vaincre le Mal. Le rôle joué par les ennemis de Dracula, lorsqu’ils rentrent en guerre contre lui et le traquent, appelle une évolution du genre vers l’œuvre policière où deux camps s’opposent, celui du Bien et celui du Mal qu’il faut éradiquer104. Cependant la stature du groupe mené par Van Helsing n’a pas le panache de Dracula et ne réveille aucun imaginaire. Il faut donc que la puissance évocatrice de Dracula associée à celle de la chauve-souris, déjà ancrée dans les consciences, soit renversée : ses attributs vont donc être utilisés pour revêtir le combattant du mal105. Le super-héros du Mal, le maître, c’est-à-dire Dracula, va donner sa forme, sous l’apparence de la chauve-souris, à un super-héros du Bien. Il va aussi lui donner sa vie solitaire : Dracula est seul contre le Bien106 et Batman seul contre le Mal. Toutes les bandes dessinées de Batman présentent un monde ultra-modernisé où le Mal règne partout, sous toutes ses formes, jusqu’aux sommets des sphères politiques et juridiques, le gouvernement, la police sont au service du Mal. Batman est seul. Comme Dracula, il est séducteur, Bruce Wayne est le « meilleur célibataire de Gotham ». Rappelons que Dracula est « sensuel »107. Ils sont tous deux également entièrement vêtus de noir.

Les méthodes du groupe dirigé par Van Helsing sont des méthodes d’investigation : chacun mène une enquête ; Mina en écrit les bases dans son journal108. Le roman de vampire devient un roman policier109 : dès la libération de Lucy, les héros traquent un criminel « en cavale » qui n’a « plus le moindre endroit où se réfugier et se cacher »110 et ils étudient « la philosophie du crime »111. Ils affrontent un « terrible adversaire qui ne reculerait devant rien pour (les) mettre hors d’état de nuire»112, un criminel qui n’a pas « un véritable esprit d’homme »113. Comme Batman, ils affrontent le Mal qui tant à engendre « une nouvelle race qui arpenterait les voies de la mort, non de la vie »114, « une race de demi-démons qui dominerait le genre humain »115, Dracula est le maître du mal et les créatures qu’il a vampirisées « (exécutent) ses ordres »116. Cette race, dont le maître est « bien vivant à Londres »117 est celle qui domine sur Gotham, la ville de Batman.

  Batman, dont la véritable identité est celle du milliardaire playboy et philanthrope Bruce Wayne, appartient comme Dracula à la classe la plus élevée de la société. Ces héros sont également riches : Mina réfléchit sur la « merveilleuse puissance de l’argent » en se demandant : « Que ne peut-il, dit-elle, employé à bon escient ? »118.

Comme Dracula qui est « alchimiste »119, Batman est éminemment savant120. C’est le meilleur détective du monde  A la suite du meurtre de ses parents alors qu’il n’était qu’un enfant, Bruce Wayne a développé des facultés intellectuelles et physiques pour combattre le crime. Il a prêté serment121 de débarrasser la ville du Mal et il n’a cessé, depuis l’assassinat de ses parents, de combattre ce Mal qui gangrène le monde, même la police est corrompue122. Une chauve-souris qui un jour est venue voler contre sa vitre lui fournit la symbolique qu’il doit utiliser123 ; il devient alors Batman et œuvre la nuit où « son apparence est plus efficace »124. En effet, cette chauve-souris lui inspire son costume : « Les criminels sont superstitieux et lâche, ainsi mon costume devra leur inspirer la terreur. Je dois devenir une créature de la nuit, noire, effrayante »125, il doit créer la terreur dans les bas-fonds de Gotham. Il sera vu comme « l’homme le plus dangereux du monde »126. Et la nuit se dessinera, dans le ciel de Gotham, l’insigne de Batman, le Bat-signal !

Tous deux sont apparentés également car ils ont une double vie, une vie diurne et nocturne. Batman est, en effet, le jour, Bruce Wayne, un notable de Gotham City. Cette ville est la représentation de la ville urbaine gangrenée par le Mal. Il vit dans un château, comme Dracula, en compagnie de son valet Alfred et d’un jeune orphelin, Dick Grayson, qu’il a recueilli. Dans son château, il attend le « bat-signal », pour aller sauver la ville des méchants. Il descend alors avec Robin127 (le nom de Dick lorsqu’il devient le compagnon de Batman) dans la « batcave » (qui évoque les entrailles du château de Dracula) et monte dans la batmobile128, masqués et armés de batgadgets129. Batman n’a aucun pouvoir surnaturel, cependant son intelligence et ses capacités de détective ainsi que sa force physique (il est maître en arts martiaux) mais aussi l’accès à une technologie de pointe en font un super-héros, un être invincible. De la même manière, les héros représentant le Bien dans le Dracula de Bram Stoker, s’ils utilisent des armes primitives liées à la superstition, sont également à la pointe de la technologie de leur temps, ils utilisent par exemple la sténographie et l’enregistrement sur phonographe. Comme Batman, ils n’ont aucun pouvoir surnaturel, seules les armes de Bien provenant de leur foi qui leur fait sentir « une terrible puissance couler le long de (leur) bras » et qui font « reculer » « le monstre »130. Ils sont animés « d’une énergie farouche »131, celle du dieu Thor132, le dieu germanique du tonnerre, le plus puissant des guerriers, sa force est colossale parmi les hommes et les dieux. Il est armé d’une ceinture toute-puissante et d’un marteau. Il est également le dieu du combat au corps à corps et des arts martiaux. Il s’apparente pleinement à Batman133, rien ne l’arrête pour détruire le Mal et il puise sa force dans sa ceinture remplie de gadgets134.

Batman est le héros qui sauve le monde, il fait partie de La Ligue des justiciers d’Amérique dans The Brave of the Bold, il porte en lui l’image du chevalier135 et les héros de Bram Stoker se considèrent comme des « chevaliers du Christ »136, ils prêtent serment pour détruire le Mal137, pour que sonne « le glas des non-morts »138; ils ont un « devoir à accomplir »139 et ils forment « une chaîne solennelle »140. Batman quitte son château dès que l’humanité court un danger, telle est la raison d’être des super-héros et en particulier de son personnage.

Ces deux personnages, issus d’un même modèle, ont des aspects similaires provenant par analogie de la chauve-souris. Ils ont vu le jour au sein de deux genres différents mais qui relèvent des mêmes principes et des moyens d’expressions comparables. Les romans de vampires et les bandes dessinées sur Batman posent, à travers leur esthétique, une question centrale, la même : la question du Mal. Leur genre se rejoint car Dracula est en partie un roman policier et Batman est le plus grand des détectives.

Le roman de Bram Stocker se compose de lettres et de morceaux de journaux intimes. La bande dessinée (comic strip) se compose de cases. Ces deux types d’œuvres racontent des histoires au sein de séries, les histoires sont racontées par séquences. Le roman de vampire et la bande dessinée appartiennent aux littératures dites faciles. Leur écriture va droit à l’essentiel et joue sur le pouvoir de suggestion de l’image, les romans de vampires sont riches en descriptions et la bande dessinée141 se définit comme des histoires mises en images. Si le roman de Bram Stocker, avec ses nombreuses descriptions, et la bande dessinée142 ont pu si facilement être adaptés en film143 c’est qu’ils ont en commun la séquence, la narration et le temps et que tous deux utilisent l’image pour livrer un message métaphysique analogue – malgré des apparences antagonistes – par les voies de l’émotion.

Le roman de vampire appartient à une littérature au départ sans grande ambition dont le seul but apparemment est de distraire dans les salons. Cependant cette littérature drape subtilement son message sous le pouvoir des mots qui déclenche chez le lecteur le plaisir d’avoir peur mais qui réveille aussi son imaginaire et l’entraîne dans des réflexions métaphysiques sur les profondeurs interdites de son âme. Cette littérature voue un culte aux sensations fortes, mais des sensations dont le plaisir n’est pas gratuit car il s’ouvre sur l’introspection144 : « Oh ami John, c’est un bien étrange monde, un bien triste monde, que le nôtre. Un monde de misères, de deuils, d’amertumes »145 clame désespéré Van Helsing, mais tous ont « l’espoir d’un ciel où nous rentrerons un jour et dont, parfois, un rayon de lumière frappe notre monde »146. Tout est soumis à la dégénérescence : « la vie humaine n’est pas la seule à se ternir, à passer »147. Le Mal prend l’apparence du plaisir sensuel, Dracula et ses femmes vampires l’incarnent, elles qui étaient la pureté même avant d’être la victime du monstre : la douceur devient « cruauté sadique » et la pureté « désir voluptueux »148. Dracula est celui qui change le Bien en Mal. Sous cette littérature sombre et truculente jaillit une question centrale : comment l’homme de raison peut-il en venir au mal ?149 Le Mal est perçu comme une transcendance qui ne se conçoit pas mais s’impose. A travers une fascination pour l’horreur, la littérature pose une interrogation fondamentale sur la place du Mal, sur l’humanité face au Mal absolue, sur la corruption qui atteint directement la santé ou la chair. Cette littérature d’émotion qu’est le roman de vampires puise dans le surnaturel150 les moyens d’interroger le Mal. Le Romantisme voit fleurir des œuvres mettant en scène les vampires. Ce mouvement, dans sa face ténébreuse, exacerbe la supériorité du sentiment, de la sensualité, de la passion. Il cultive un goût du mystère et explore le monde occulte151. Dracula est un des personnages les plus aptes à ses introspections. Le romantisme est en germe dans le roman gothique du siècle des lumières.

Le personnage du vampire s’enrichit aujourd’hui de réflexions métaphysiques et sociologiques. La bande dessinée a inspiré un mouvement artistique : le pop art152 dont l’esprit rejoint le mouvement gothique ou punk dans sa révolte contre la société moderne encore plus aliénante que celle des siècles passés. Sa raison d’être est de choquer en inversant tout ce qui définissait le beau en art, car la beauté leur semble avoir disparu. Dans les mouvements punk et gothique, mouvements en révolte contre la société qui ont vu le jour dans les années 80, le mal être s’exprime dans les excès des idéologies, où les adeptes cultivent une image destroy d’eux-mêmes. Ils vont jusqu’au bout de leur souffrance, rien ne lui est interdit, ils illustrent une personnalité complexe et paradoxale. L’esthétique gothique se définit par la recherche de la beauté dans ses représentations mortuaires, occultes, mélancoliques. Dans l’imaginaire gothique domine le paradoxe : ce qui est repoussant attire car il fascine. Cette esthétique est empreinte de mysticisme, de symbolique religieuse et d’imaginaire fantastique. Les oripeaux, tels que les accessoires morbides (chauve-souris, cercueils, crânes, ossements…) dont se parent les gothiques ou les punks dénoncent une interrogation sur le rapport entre l’homme et le Mal. Leur goût de la provocation traduit leur revendication sur la liberté individuelle, ils tentent de se démarquer dans une société jugée trop conformiste. L’influence dite « batcave » qui se manifeste par un teint blafard et livide, une apparence androgyne révèle douloureusement leur mal-être, leur attirance pour la mort, et leur interrogation tourmentée sur leur identité. Ces mouvements actualisent une part de l’univers des dandys, un sensualisme exacerbé raffiné et provocateur à la sexualité ambiguë, une imagerie occulte sombre et sensuelle. Il creuse ainsi l’écart avec le reste de la société, il se dissocie de l’époque et en vient à incarner la notion d’Unheimliche, d’inquiétante étrangeté par son caractère énigmatique. Il exprime son individualité et affirme la primauté de l’individu sur le collectif. Le dandy c’est l’autre, cet inconnaissable ! Il professe la fuite face au matérialisme ambiant et au désenchantement du monde. Dans les années 80 à travers le film de Coppola ce trait s’est trouvé exacerbé. Dracula pleure une humanité perdue, une rédemption au Mal qui l’habite, il ne pas être comme tout le monde, il ne parvient pas à supporter son immortalité, ni à trouver une raison de vivre. Coppola met en scène le conflit entre être social et être physique.

Dracula devient une métaphore de l’artiste incompris car il possède une double nature, comme la chauve-souris. Dracula, en tant que métaphore du poète, c’est-à-dire de l’autre, contraint le lecteur à se placer face à la création qui est un écho à ses peurs et à ses phantasmes : l’écho du souffle et du désir qui l’habitent. Il est puissant et solitaire, et veut s’endormir du sommeil de la terre, tel le roi de Musset. Il pâtit d’une solitude nocturne, obscure associée à la notion d’exil. Ainsi fuit-il ses semblables et recherche les lieux où il peut s’isoler. Il se détache du commun des mortels en tant qu’esthète solitaire, mêlant éthique et esthétique. Il incarne une des formes les plus radicales de la révolte romantique telle que l’analyse Albert Camus dans L’homme révolté.

Dans le Dracula de Stocker, deux mondes s’affrontent l’aristocratie déchue (le vampire est un noble qui appartient à un âge aux valeurs révolues) et le monde de la raison scientifique ; s’affrontent aussi deux univers géographiques (la Transylvanie aux brumes chargées de mystérieuses légendes) et l’Angleterre victorienne aux mœurs d’une rigueur rarement égalée où règne la raison dans ses manifestations les plus stricts. Coppola crée une œuvre quasi-subversive : qui libère qui ? Mina ou Dracula ? Mina en réclamant le baiser de Dracula se libère de son destin tracé par sa communauté. La question essentielle ici est l’emprisonnement dans une société conformiste. Le vampire assujettit sa victime, celle qu’il aime, en lui ôtant ses forces et lui promet en retour des pouvoirs qui la place au-dessus du commun des mortels. Le déchirement entre la raison et la passion est ici à son comble.

Impassibilité, élégance, impénétrabilité, nonchalance telles sont les valeurs qu’il cultive, il voue un culte à l’esthétisme car le sens est perdu pour lui. Dracula, à mesure qu’il inspire les artistes, subit une esthétisation de son personnage de plus en plus exacerbée. Son corps devient un objet d’art et répond à une esthétique du macabre à laquelle se mêle une élégance raffinée et élaborée ; ce personnage masque d’insolence et d’ironie le désœuvrement et cultive le dédain et le sarcasme. Le roman gothique, et le roman de vampire à un plus haut degré, illustrent les réflexions de Théophile Gauthier qui décrit l’artiste dans toute sa marginalité. Ce poète dépeint la hantise du créateur et voit dans la représentation fantastique de la mort le lien avec les affres de la création artistique, avec la douleur de l’artiste qui se sent dépossédé, impuissant et qui ressent la perte du moi, l’absence de soi face à l’acte créateur153. Le gouffre que représentent les terreurs associées à Dracula n’est plus un précipice mortel mais une sphère salutaire.

L’art naît de l’inadmissible, de l’inconcevable au regard d’une position culturelle traditionnelle, les terreurs insurmontables contiennent l’indicible, l’indéterminé, l’indifférenciation, l’insolite d’où l’œuvre peut être engendrée. A travers la théâtralité et l’imaginaire morbide se lit une cristallisation d’un malaise social propre à la société post-moderne. En plongeant dans les peurs ancestrales et en rencontrant le vampire, c’est-à-dire l’autre que l’on refuse en nous, la société occidentale cristallise une partie de ses fantasmes dans son rapport au corps et à la mort. Elle se confronte à la mort pour l’apprivoiser ! L’expérience de la mort suscite fascination et angoisse et elle se plait dans des ambiances mystérieuses et inquiétantes, sombres et lugubres où se font entendre des chants plaintifs. Le Mal devient le souffle, l’élan qui secoue la gangue d’un monde trop réglé. Dans le film de Coppola, le Mal s’inscrit au sein d’une figure cyclique (circularité spatiale et temporelle), le rythme lancinant du film met en abyme la dimension métaphysique qui le sous-tend. Le prologue du film insiste sur l’origine du Mal.

Le vampire est un revenant. Il est pris au sein du caractère inéluctable de « l’éternel retour » rien ne semble freiner le cycle infini de violence et de mort. Pour empêcher le mal qui se répand à travers les siècles (telle est la mission de Van Helsing) il faut tuer l’Autre pour ne pas devenir son semblable, et ainsi échapper au pouvoir du vampire. Le jeu de pouvoir se manifeste au sein des jeux d’ombre et de lumière et montre la dichotomie entre le jour et la nuit : deux univers diamétralement opposés s’affrontent. A travers ce thème, propre aux films ou aux romans de vampire, s’élabore une réflexion entre le Bien et le Mal, entre l’ordre et le désordre social, entre la passion et la raison154. Deux mondes s’affrontent, le monde du jour dit normal, connu qui rassure, qui est ordonné et l’autre celui de la nuit. Deux formes d’amour s’affrontent, la passion inondée par l’érotisme : deux êtres ne forment plus qu’un, ils fusionnent, l’amour est total, absolu chacun appartient à l’autre, cette relation s’oppose à la relation entre Mina et son mari qui ont chacun leur lit dans le livre de Bram Stocker.

Le vampire vient déranger par son existence même l’organisation de cette société rigoriste, il vient s’opposer au monde du jour et le combattre. Deux clans se dressent l’un contre l’autre : le clan de la lumière et celui des sombres créatures de la nuit. Deux cercles se dessinent, le film de Coppola devient une épopée guerrière où est mis en scène une guerre des clans. Il s’agit d’être admis dans le cercle ou d’en être exclu, tel est un des thèmes de Dracula155. La notion de cercle omniprésente156 appelle la notion circulaire du temps et se joint à celle de cycle, le vampire étant le revenant, que l’on croyait avoir fait disparaître. Dracula est placé sous le signe du retour, captif à jamais. Seule la mort le libère157. Il semble impossible de braver la course du temps158. On ne peut échapper à sa condition que par la mort véritable : alors le cercle se referme sur lui-même et Dracula, le Mal, est vaincu.

Batman n’en finit pas de se renouveler ses aventures : il s’oppose par exemple à son contraire Man-bat créé dans les années 70159 . Il en viendra même à affronter Dracula160 dans Batman & Dracula : red rain (« Pluie rouge », 1992)161. L’abominable comte envahit Gotham City avec ses légions de vampires et Batman devra tout faire pour l’anéantir jusqu’à l’ultime sacrifice. En 1929 (période de crise) apparaissaient les strips d’action avec Tarzan et en 1938 naissait le super-héros Superman. Les Etats-Unis, à travers ses super-héros, s’interrogent sur les limites de leur pouvoir. Traumatisés par la tragédie du 11 septembre, ils retrouvent le temps où il fallait vaincre le nazisme et où ses super-héros Captain America et Superman parvenaient à vaincre l’ennemi mondial numéro un : Adolphe Hitler. Batman ressort de sa batcave pour sauver le monde. Le dessinateur américain Franc Miller162 a annoncé dans une interview que, dans ses prochaines aventures, Batman vaincra Ben Laden. Cette bande dessinée sera une œuvre de propagande, politiquement engagée, une « comics patriote », à l’image de celles publiées durant la seconde guerre mondiale. Holy Terror, Batman !, tel est le titre annoncé par Franck Miller. Il retrouve la raison d’être des super-héros américains. The Dark Knight Returns est l’œuvre qui a eu le plus de succès (en 48 heures le premier numéro se trouve épuisé, la série comptera quatre albums) et qui est aussi la plus réussie de Franck Miller. Cependant le Batman de Miller n’est pas dans la continuité officielle du personnage. Batman évolue dans une atmosphère glauque et se montre violent et extrémiste, il va même jusqu’à tuer. Cette œuvre qui a redonné vie à Batman est très noire. Elle est directement inspirée de l’univers de Daredevil et de l’un des films policiers le plus noir, Sin city. Batman Year One, en 1987, développera encore cet univers très noir. Batman est le vengeur nocturne. Cet aspect apparaît dans les années 70 où le décor prend une teinte gothique163. Tim Burton met en scène Batman, en 1989 et développe son côté obscur de justicier solitaire. Les décors sont inquiétants et évoquent le Métropolis de Fritz Lang ; New York devient la ville de l’enfer164. Le super-héros est pris au sérieux, le film lui donne l’étoffe de grand héros épique qui évolue dans un univers sombre et dramatique. Batman devient un sauveur ténébreux. L’univers propre à la chauve-souris reprend le dessus. Les comics qui suivent la création du film de Burton sont tous dans le même esprit, citons par exemple « Shadow of the Bat », mensuel créé en 1992. En 2005 sort Batman Begins : dans ce film de Chris Nolan, l’univers sombre est plus que jamais présent. Les scènes ont lieu de nuit dans une lumière bleutée qui rappelle le Dracula de Coppola.

Les films et les romans de vampires sont identifiables au premier coup d’œil, les bandes dessinées de Batman également : couleurs criardes contrastant avec une lumière sombre, scènes d’action étrangement chorégraphiées, héros masqué et armé qui affronte avec humour des méchants singuliers et cabotins, très caricaturaux. Les bandes dessinées ont donné naissance à une série télévisée et à des films, la série devient l’une des séries cultes de la télévision et contribue à l’édification du mythe contemporain qu’est Batman, l’homme chauve-souris. D’ailleurs le symbole de Batman qui se répand sur la ville lorsque le mal surgit rappelle la chauve-souris symbolisée par les Chinois165, qui signifie le bonheur. Batman est bien le sauveur qui apporte bonheur et bonne fortune. La signification de la chauve-souris évolue en créature de la nuit au service du Bien contre le Mal qui sévit au cœur des ténèbres. Cet animal à l’apparence hybride est bien riche de multiples possibles.

La chauve-souris a donné ses attributs à deux personnages qui sont devenus des mythes et qui représentent deux réalités antagonistes : le vampire qui peut se transformer en tous les animaux nocturnes, notamment la chauve-souris et un des plus célèbres super-héros, Batman l’homme chauve-souris. Ces deux personnages incarnent deux profils opposés, l’un assimilé au Mal et l’autre au Bien ; malgré cette opposition la chauve-souris les personnifie, car tous deux ont comme point commun d’être des êtres doubles.

Le vampire Dracula est omniprésent dans la littérature, le cinéma mais aussi dans les jeux de rôle : il fascine tous les publics. Le succès de cette littérature est dû au fait qu’elle aborde des thèmes simples enracinés dans notre inconscient et qui possèdent un grand pouvoir de suggestion : le vampire exalte nos peurs et nos fantasmes inavoués, le goût du macabre de la terreur et de l’extravagance, dont la chauve-souris est l’incarnation. L’histoire de Dracula met en scène la souffrance ; le cinéma, surtout chez Coppola, théâtralise les blessures de l’âme et met en avant les affects, jouant un rôle cathartique. Sa valeur poétique s’inscrit dans la jouissance que peut procurer l’exploration de l’horreur et de la mélancolie qu’elle suscite, c’est-à-dire du bonheur d’être triste comme le définit Victor Hugo. L’esthétique de la mort et des ruines du passé exalte notre plaisir de la transgression, notre désir de sonder les lieux interdits où la raison est défiée. Cette « littérature ultra-romanesque, archi-sophistiquée », selon l’expression d’André Breton, anoblit les interdits transgressés.

Le vampire fascine même s’il terrifie, il fascine surtout et il terrifie car il réveille les interdits emprisonnés dans les entrailles des hommes et des femmes de sociétés aux règles morales trop strictes ou au contraire aux règles morales éclatées au point que seul l’ennui règne. Cette littérature est une réponse à la civilisation de l’explicite qui accorde une trop grande place au sens visuel et au rationnel et les juge plus importants que l’imagination ou la suggestion. Le roman de vampires exprime le besoin de croire à l’inconnu, le besoin de croire que nous ne connaissons que les frontières de ce monde qu’on nous affirme limité. Le vampire rassemble nos questionnements. Sous les traits du dandy qui apparaît aux époques de transition, le vampire nous parle de notre époque en pleine interrogation existentielle, en proie à la douleur face au monde (Weltschmerz).

Batman n’a pas comme seul point commun avec le vampire les attributs de la chauve-souris. Ils sont tous les deux créatures de la nuit et combattent ce qui leur est opposé. Batman comme Dracula sont devenus des mythes codés grâce au cinéma166. L’interrogation centrale que revêtent ces deux personnages porte sur le Mal.

Ces deux personnages illustrent l’avenir littéraire d’un petit animal qui parce qu’il vient du fond des âges, parce qu’il vit la nuit et surtout parce qu’il est le seul mammifère volant, ce qui dérange l’ordre établi des choses, peut recouvrir des aspects multiples et contradictoires. L’étude de sa disparition montre à quel point la chauve-souris est indispensable à l’équilibre de la nature, et parallèlement à cette découverte, s’ouvre pour elle un nouvel avenir littéraire : dans les livres pour enfants, elle devient une victime167 de la méchanceté du monde parce qu’elle est différente, au même titre que le vilain petit canard.

Notes de bas de page numériques

1 Selon une légende roumaine, la chauve-souris serait une souris maudite pour avoir mangé le pain béni de l’Eucharistie.
2 Dans la symbolique occidentale judéo-chrétienne, la chauve-souris est considérée comme un animal impur, car elle vit la nuit et la nuit est le monde des ténèbres où l’imaginaire de l’homme se déchaîne. Cette créature, qui porte en elle toute les ambivalences, en vient à porter en elle les symboles de tout ce que condamne la société judéo-chrétienne : tout ce qui représente l’autre, dans son aspect dérangeant, différent, terrifiant.
3 Dans nombre de pays, les chauves-souris sont sacrées, notamment en Chine, en Australie, en Afrique de l’ouest et au Tonga, mais sont toujours considérées comme la manifestation d’esprits errants. Dans la culture occidentale, elles sont perçues comme le symbole des fantômes, de la mort et de la maladie. L’image de la chauve-souris est en règle générale négative et victime des plus terribles superstitions. La chauve-souris fait peur parce qu’elle est présentée dans la littérature comme un animal se nourrissant de sang. Il existe près de 1000 espèces de chauve-souris et elles sont pour la plus part insectivores à moins qu’elles se nourrissent de fruits, une seule espèce se nourrit du sang de mammifères. Elles sont donc généralement inoffensives, même si toutefois elles peuvent véhiculer la rage, le tétanos, la fièvre jaune et autres maladies.
4 La chauve-souris est l’une des plus anciennes créatures que l’on connaisse, elle vient du tréfonds de la préhistoire. Telle que nous la connaissons aujourd’hui, elle date de 45 millions d’années, elle n’a pas évolué depuis. Son évolution est restée en suspens à moins qu’elle ne soit parvenue à la perfection dès son apparition. Est-ce un monstre, un oiseau manqué, un mammifère manqué, une créature dotée de pouvoirs supérieurs ? La chauve-souris est le seul mammifère à savoir voler. En tant que créature nocturne on la croit aveugle, pourtant elle y voit, et elle communique même comme les dauphins par écholocalisation.
5 La chauve-souris est une créature à l’apparence hybride qui inquiète, c’est la souris qui vole : son aspect l’apparente à l’oiseau et au mammifère, d’ailleurs l’étymologie de son nom porte en elle cette hybridité (sorix cawa : calve, chauve, sorix, chouette), de plus elle vit la nuit, moment où s’anime l’imaginaire et où se réveille les peurs primitives de l’homme. Elle cumule les craintes associées à la chouette et aux rongeurs. Elle devient symbole ténébreux joint aux idées les plus sinistres. La chauve-souris, avec le rat, est un animal satanique puis qu’elle se trouve accusée des épidémies.
6 Le terme vampire apparaît au XVIIIe siècle à propos d’affaire de morts inexpliquées, en 1746 Don Calmet dans sa Dissertation traite de cas de revenants et de vampires et dans son ouvrage Les revenants de Hongrie et de ses alentours on trouve la définition du vampire : « les revenants de Hongrie, les vampires sont des hommes morts depuis un temps considérable […] qui sortent de leur tombeaux et viennent inquiéter les vivants, leur sucer le sang […] et enfin leur cause la mort. » Il existe plusieurs étymologies possibles au mot vampire, il serait emprunté à l’allemand vampir, dérive du serbe vampir qui viendrait du turc uber (sorcière), ou il proviendrait de la forme du slavon opir.  Dans la langue serbe moderne on rencontre le terme piriti (se gonfler, s’enfler).
7 Au XIIe siècle Map et de Newburgh racontent l’existence de défunts sortant la nuit de leur tombe pour tourmenter leur proche et leur sucer le sang. Au XIVe siècle une épidémie de peste noire s’abat sur l’Europe, le responsable est surnaturel : les morts vivants suceurs de sang. L’Eglise, en 1552, officialise l’existence du vampire avec les moyens de le détruire. A chaque catastrophe, on verra une recrudescence des croyances en ces créatures infernales, seule une cause irrationnelle peut expliquer la peste, le choléra ou autre tragédie.
8 Elle évoque la figure de Lilith.
9 Cet érotisme se trouve également représenté en la personne des trois sœurs (pp. 61-64) qui se jettent sur le corps de Jonathan Harker lorsqu’il s’endort dans les pièces secrètes du château : « ces femmes si belles qui attendaient – qui attendent ?- l’occasion de me sucer le sang » (p. 64).
10 Bram Stoker, Dracula, [1897], Edition Pocket, 2006 (toutes les références seront tirées de cet ouvrage). Selon Matei Cazacu, dans son ouvrage Dracula, Tallandier, 2004, Bram Stoker se serait par exemple inspiré d'un roman de Marie Nizet, Le Capitaine Vampire. Bram Stoker a été nourri, durant son enfance, par les vieilles légendes que lui racontait sa mère férue de surnaturel.
11 Dracula fait le récit de son histoire à Jonathan, Bram Stoker, Dracula, pp. 48-50.
12 Jonathan Harker découvre le jour le comte Dracula dormant au fond de son tombeau dans une chapelle souterraine du château. Bram Stoker, Dracula, pp. 33, 35.
13 Bram Stoker, Dracula, p. 33.
14Bram Stoker, Dracula,  p. 33.
15 Bram Stoker, Dracula, p. 33.
16 Bram Stoker, Dracula, p. 33.
17 Bram Stoker, Dracula, p. 35.
18 Bram Stoker, Dracula, p. 230.
19 Bram Stoker, Dracula, p. 62.
20 Bram Stoker, Dracula, p. 35
21 Bram Stoker, Dracula, p. 45.
22 Bram Stoker, Dracula, p. 33.
23 Bram Stoker, Dracula, p. 33.
24 Bram Stoker, Dracula, p. 33.
25 Bram Stoker, Dracula, p. 36.
26 Bram Stoker, Dracula, p. 36.
27 Bram Stoker, Dracula, p. 39.
28 Bram Stoker, Dracula, p. 43.
29 Bram Stoker, Dracula, p. 43.
30 Bram Stoker, Dracula, p. 45.
31 Bram Stoker, Dracula, p. 475.
32 Bram Stoker, Dracula, p. 15.
33 Bram Stoker, Dracula, p. 16.
34 Bram Stoker, Dracula, p. 16.
35 Bram Stoker, Dracula, pp. 19-20.
36 Bram Stoker, Dracula, p. 464.
37 Bram Stoker, Dracula, p. 22.
38 Bram Stoker, Dracula, p. 23.
39 Bram Stoker, Dracula, p. 23.
40 Bram Stoker, Dracula, chapitre I, Journal de Jonathan Harker, pp.15-31
41 Bram Stoker, Dracula, p. 480.
42 Bram Stoker, Dracula, p. 320.
43 Bram Stoker, Dracula, p. 486.
44 Bram Stoker, Dracula, p. 42.
45 Bram Stoker, Dracula, p. 46.
46 Bram Stoker, Dracula, p. 42.
47 Bram Stoker, Dracula, p. 278-279-285-282 à 289-319-402.
48 Bram Stoker, Dracula, p. 250.
49 Bram Stoker, Dracula, p. 51.
50 Bram Stoker, Dracula, p. 264.
51 Bram Stoker, Dracula, p. 264.
52 Bram Stoker, Dracula, p. 271.
53 Bram Stoker, Dracula, p. 71.
54 Bram Stoker, Dracula, p. 257.
55 Bram Stoker, Dracula, p. 255.
56 Bram Stoker, Dracula, p. 256.
57 Bram Stoker, Dracula, p. 256.
58 Bram Stoker, Dracula, p. 116, 170.
59 Bram Stoker, Dracula, p. 154.
60 Bram Stoker, Dracula, p. 261.
61 Bram Stoker, Dracula, p. 268.
62 Bram Stoker, Dracula, p. 314.
63 Bram Stoker, Dracula, p. 317.
64 Bram Stoker, Dracula, p. 318.
65 Notons que ce professeur a existé. . Bram Stoker l’a rencontré. Arminius était spécialiste de l’histoire de la Transylvanie et de Vlad Tepes (Vlad « l’empaleur », prince qui régna sous le nom de Dracula de 1448 à 1476). Ce professeur a enseigné à Bram Stoker tout ce qu’il devait savoir sur son monstrueux personnage.
66 Bram Stoker, Dracula, p. 320.
67 Bram Stoker, Dracula, p. 178.
68 Bram Stoker, Dracula, p. 93.
69 Bram Stoker, Dracula, p. 128.
70 Bram Stoker, Dracula, p. 56.
71 Bram Stoker, Dracula, p. 315.
72 Bram Stoker, Dracula, p. 131.
73 Bram Stoker, Dracula, p. 184.
74 Bram Stoker, Dracula, p. 185.
75 Bram Stoker, Dracula, p. 212.
76 Bram Stoker, Dracula, p. 236.
77 Bram Stoker, Dracula, p. 214.
78 Bram Stoker, Dracula, p. 268.
79 Bram Stoker, Dracula, p. 268.
80 Bram Stoker, Dracula, p. 268.
81 Bram Stoker, Dracula, p. 267.
82 Bram Stoker, Dracula, p. 321.
83 Bram Stoker, Dracula, p. 377.
84 Son aptitude à voler en tant que mammifère angoisse et trouble. Elle ne plane pas, elle paraît condamnée à battre des ailes. En observant son vol, on ne sait plus si elle est seule ou pas, l’observation de ce vol inquiète : elle semble revenir et revenir … A partir de ce vol et de son apparence double, elle devient le symbole de ce qui revient, de nos peurs et de nos désirs interdits refoulés et immaîtrisables. Son vol singulier et troublant et l’ambivalence de son apparence deviennent le lieu des méditations métaphysiques les plus profondes, celles qui touchent l’être dans ses réflexions sur son identité et sa relation avec le bien et le mal.
85 Bram Stoker, Dracula, p. 76, 185 : Dracula est le maître des loups.
86 Les chauves-souris ne construisent pas de nids mais utilisent les gîtes naturels ou artificiels : combles, clochers… Ces lieux confinés et inhabités sont associés à ce qui est secret et interdit, ils rassemblent donc tout ce qui peut se passer dans l’ombre de lieux défendus.
87 Bram Stoker, Dracula, p. 419.
88 Bram Stoker, Dracula, pp. 471-472.
89 Bram Stoker, Dracula, p. 15.
90 Bram Stoker, Dracula, p. 18.
91 Bram Stoker, Dracula, p. 39.
92 Déjà dans le roman de Bram Stoker cette évolution est en marche lorsque Mina plaint « cette pauvre créature » (p. 405) et lorsqu’elle affirme qu’il est encore « plus prisonnier que l’esclave à sa rame » (p. 319).
93 Les chauves-souris dorment la tête en bas, elles évoquent donc tout ce qui est inversé.
94 Bram Stoker, Dracula, p. 43.
95 Nosferatu de Murnau est une symphonie de l’horreur, il s’agit d’un film onirique et horrifique, riche en scènes visuelles très fortes. Polanski met en scène une parodie de film d’horreur. Herzog avec son Nosferatu, fantôme de la nuit, fait un film à la poésie macabre où il rend hommage au cinéma expressionniste de Murnau. John Badham y joue un personnage noble et séducteur dans le respect de la tradition : il se transforme en chauve-souris. A cette liste s’oppose le film de Fisher, horror of Dracula (le cauchemar de Dracula) qui ajoute une connotation sociale et psychologique au récit, ce film est à la fois poétique et tragique, il laisse une place importante à l’amour et donne vie à un Dracula héroïque, romantique, érotique et fascinant. Le film de Morrissey, Blood of Dracula (Du sang pour Dracula) sous le patronage d’Andy Warhol présente une vision plus matérialiste du mythe où le sexe et le sang prennent une place prépondérante, le vampire est traité comme un objet sensuel. Mais sous cet habillage érotique s’insère une dimension politique. Le personnage du vampire est détourné de son sens premier, il devient porteur d’un message politique empreint d’idéologie marxiste. Aux côtés des films d’auteur s’élève une longue liste de fan-film qui montre la fascination populaire pour Dracula.
96 Dracula est un guerrier. Se croyant trahi par Dieu, après le suicide d’Elisabeth sa bien-aimée, il pénètre dans le monde des ténèbres. Plusieurs siècles après, une jeune femme Mina apparaît au comte comme la réincarnation d’Elisabeth, Mina se laisse troublée par la force démoniaque qui s’exhale du comte et se laisse attirer vers son monde.
97 Inversement, dans le roman de Bram Stoker, les vampires se multiplient en utilisant l’amour à mauvais escient : « l’amour le plus pur servait d’excuse à accroître leurs monstrueux rangs » (p. 392).
98 Au contraire, Mina dans le roman de Bram Stoker est une victime de Dracula et elle subit cette union par le sang avec horreur (p. 380), union que Van Helsing définit comme « le baptême de sang » (p. 423).
99 Le premier super héros est français, il s’agit de Nictalope, héros de feuilleton du quotidien La Dépêche. C’est un justicier doté de super pouvoir qui mène une double vie : c’est un homme ordinaire le jour, et un combattant du mal dès le coucher du soleil. Il voit la nuit et il porte déjà le costume stéréotypé du justicier avec l’incontournable cape. Sa dernière apparition date de 1945, il sera remplacé par Ogon Bat. La chauve-souris (bat en anglais) peut-être à cause de la vision nocturne et de la cape et de la double identité. Cette créature est en train de changer de symbole.
100 Le personnage de Batman a été créé par Bob Kane et Bill Finger, il apparaît pour la première fois en 1939 dans Detective Comics # 27.
101 Detective Comics # 233.
102 Bram Stoker, Dracula, p. 421.
103 Bram Stoker, Dracula, p. 421.
104 La double utilisation de l’hypnose, au service du bien pour Van Helsing, au service du mal pour Dracula montre qu’une même réalité peut être utilisée de deux façons.
105 La cape de Batman l’apparente à la chauve-souris, notons que cette cape a été inspirée à ses créateurs par celle Zorro, c’est celle du chevalier, du mousquetaire, du justicier… Déjà, à travers le personnage de Zorro, la cape du vampire évolue.
106 Le groupe représentant des forces du bien chez Bram Stoker a « l’avantage du nombre alors que le vampire reste seul » (p. 317).
107 Bram Stoker, Dracula, p. 230.
108 Bram Stoker, Dracula, pp. 459-460.
109 L’investigation commence à partir du compte rendu du journal du docteur Seward, Bram Stoker, Dracula, p. 290.
110 Bram Stoker, Dracula, p. 398.
111 Bram Stoker, Dracula, p. 447.
112 Bram Stoker, Dracula, p. 395.
113 Bram Stoker, Dracula, p. 447.
114 Bram Stoker, Dracula, p. 397.
115 Bram Stoker, Dracula, p. 79.
116 Bram Stoker, Dracula, p. 402.
117 Bram Stoker, Dracula, p. 250.
118 Bram Stoker, Dracula, p. 465.
119 Bram Stoker, Dracula, p. 397.
120 La première histoire de Batman est The Case of Chemical Syndicate (Detective comics # 27, mai1939).
121 Detective Comics # 47.
122 Detective Comics # 31.
123 Detective comics # 27 (mai 1939).
124 Batman : The long Halloween.
125 Detective comics # 33 (novembre 39).
126 JLA (La ligue des justiciers d’Amérique) #4 (1997).
127 Robin est l’équivalent de l’écuyer auprès du chevalier.
128 Batman n’a pas de « super-pouvoirs » mais il possède un « super-arsenal », dont le nom commence par le préfixe bat.
129 Il semblerait que ces « bat-gadgets » soient le pendant inversé des armes anti-vampires.
130 Bram Stoker, Dracula, p. 402.
131 Bram Stoker, Dracula, p. 287.
132 Bram Stoker, Dracula, p. 287.
133 Notons que le personnage de Thor devient dans les années 60 un héros des bandes dessinées de Marvel Comics et qu’il est membre de la race des Asgard dans la série Stargate SC-1.
134 Detective Comics # 29.
135 Detective Comics # 28.
136 Bram Stoker, Dracula, p. 420.
137 Bram Stoker, Dracula, p. 391.
138 Bram Stoker, Dracula, p. 291.
139 Bram Stoker, Dracula, p. 316.
140 Bram Stoker, Dracula, p. 316.
141 La bande dessinée est parvenue à être considérée avec respect au point de mériter le rang de neuvième art. Elle est en effet un art car elle est une création. Elle a acquis le statut de genre littéraire, même si elle est encore méprisée, peut-être pour son hybridité puisqu’elle mêle l’image au texte, elle appartient à la littérature et à l’art pictural, historia em quadrinhos (« histoire en petits tableaux »), peut-être aussi car, à son origine, elle s’est voulue légère appartenant au domaine de la fantaisie et de la distraction comme le montre l’expression anglo-saxone « comic strip » ou manga (« images dérisoires », man signifiant en chinois « déborder à son gré, donc interprétation libre). Scott McCloud (l’Art invisible, Vertige Graphic, 1999) auteur et théoricien de bande dessinée la définit comme suit « Images picturales et autres, volontairement juxtaposées en séquences, destinées à transmettre des informations et/ou à provoquer une réaction esthétique chez le lecteur ». Will Eisner (La bande dessinée, art séquentiel, Vertige Graphic, 1997) définit la bande dessinée comme un « art séquentiel ».
142 Les industries de la bande dessinée et du cinéma naissent en même temps.
143 Franc Miller est à la fois un auteur de Batman et un scénariste (Robocop).
144 Le Dracula de Bram Stoker abonde en réflexions sur le sens de la vie au sein de journaux intimes.
145 Bram Stoker, Dracula, p. 234.
146 Bram Stoker, Dracula, p. 252.
147 Bram Stoker, Dracula, p. 262.
148 Bram Stoker, Dracula, p. 280.
149 Notons que l’un des personnages est psychiatre et qu’il étudie les mécanismes du cerveau à travers les aliénés de son asile.
150 Les personnages de Bram Stoker, foncièrement rationalistes, se retrouvent face à une croyance ancestrale qui s’avère exacte !
151 Le Romantisme s’affirme comme une réaction du sentiment et de l’intelligence qui vivifient contre le raisonnement et l’abstraction qui dessèchent. L’individualisme et le lyrisme triomphent et assurent l’émancipation et absolue du moi. Après avoir été rejetée comme repoussante, voilà la chauve-souris célébrée, comme dans ce poème de Théophile Gauthier où elle contribue à une esthétisation des ruines et ainsi du mal. « Aux vitraux rayés par la griffe / Des chauves-souris de Goya, / Aux vastes salles délabrées / Aux couloirs livrant leurs secrets / Architectures effondrées où Piranèse se perdrait. » (A la Petra Camara).
152 C’est l’analyse du mouvement pop art au japon qui illustre le mieux combien ce mouvement est issu de l’esthétique de la bande dessinée, en effet de nombreux artistes japonais se sont inspirés des dessins animés japonais. En 1956, à l’exposition This is Tomorrow au Whitechapel Gallery, pour la première fois, apparaît le mot pop, à partir du collage de l’artiste Hamilton Just What Is that Makes Today’s Homes So Different. So Appealing? qui est considéré comme le manifeste du pop art. L’expression « pop art » est l’abréviation de « popular art » : c’est en 1955 que le critique d’art anglais Lauwrence Alloway, membre important de l’« Independance Group », groupe d’intellectuels travaillant sur le rôle de la technologie dans notre société, prononce ce mot pour la première fois. Ce mouvement est né en Angleterre au milieu des années 50 sous l’impulsion de Richard Hamilton et Edouardo Paolizzi. Dans les années 60, le pop art émerge aux Etats Unis avec Andy Warhol, Roy Lichtenstein, Robert Rauschenberg et Jasper Jonhs se popularise grâce à la partie américaine car il s’enrichit d’une réflexion sociologique et métaphysique en dénonçant la consommation de masse à tout prix et en présentant l’art comme un simple produit à consommer, « populaire, éphémère, jetable, bon marché, produit en masse, spirituel, sexy, plein d’astuces, fascinant et qui rapporte gros » selon les mots d’Hamilton. Ce mouvement se caractérise par une réflexion sur le rôle de la société de consommation et des déformations qu’elle engendre dans le comportement quotidien de l’homme. Les artistes américains mettent en évidence l’influence de la publicité, des magazines, de la télévision et des bandes dessinées sur les comportements et les décisions humaines. Le pop art dénonce les travers de la société pour annoncer, dans un élan utopique, une autre société possible pour demain. La question fondamentale contenue dans ce mouvement porte sur la liberté de pensée et le danger qui menace l’homme moderne de se laisser vampiriser par l’image et par les biens de consommation. Il dénonce le mal que génère le modernisme. Le pop art utilise des symboles populaires qui marquent l’inconscient dès l’enfance, « des choses que l’esprit connaît déjà » (Jasper Johns) : les idoles du cinéma, des bandes dessinées ou de la chanson, la publicité et même le monde politique, mais aussi les voitures américaines, et les pin-ups. L’admiration que suscitent certaines idoles (Mickey Mouse, Marilyn Monroe, Mick Jagger) y est exaltées rarement de façon neutre et souvent sur le mode ironique. L’art prend appuie sur la culture populaire de son temps, lui empruntant sa foi dans le pouvoir des images. Le rôle des matériaux est inversé pour dénoncer la dérive de la beauté. Le monde artistique se trouve perturbé dans son apparente simplicité mais aussi en utilisant des techniques picturales qui n’étaient pas encore considérés comme artistiques mais industrielles : l’acrylique, la sérigraphie… Les couleurs utilisées sont vives et décalées par rapport à la réalité. La science fiction, à l’univers futuriste de la bande dessinée se mêle. Les affiches publicitaires, d’objets ordinaires deviennent source d’inspiration. L’art se trouve définitivement perturbé lorsque Andy Warhol remet en cause le principe d’unicité de l’œuvre. Cet artiste reproduit ses œuvres par centaines et heurte les idées classiques qui attribuent à l’œuvre sa valeur car elle est unique : le motif de l’œuvre devient un revenant ! La perfection se définit à présent comme la reproduction à l’identique ! Mais au sein de cette révolution se dissimule une fascination chez Andy Warhol pour l’image de la mort et révèle toute l’ambivalence de ce mouvement. Le Pop art est définit ainsi par ce grand artiste « prendre ce qui est dehors et le mettre dedans, prendre le dedans et le mettre dehors, introduire les objets ordinaires chez les gens. Le pop art est pour tout le monde ». Cette définition porte en elle la dualité qu’incarne le monde obscur de la chauve-souris. Tels de nouveaux dandys, les artistes pop art, sur le mode ironique traite la culture propre à la société de consommation et mette en relief la toute nouvelle banalité des objets dans le monde humain. Ils critiquent les images à qui le monde moderne voue un culte sur un mode ironique et acerbe par la mise à distance entre le modèle et son spectateur (Modular Paintings de Lichtenstein). Ils transforment (ils les vampirisent ?) de façon grotesque et spirituelle les objets quotidiens de la vie moderne (« Gost » Drum Set, Oldenburg).
153 Th. Gauthier, Histoire du romantisme, Edition d’aujourd’hui, collection « les Introuvables », 1978.
154 Dracula dans le roman de Bram Stoker regardait seul Mina avec passion (p. 372) et dans le film de Coppola ils sont tous deux animés de la même passion.
155 Cf la scène où Van Helsing trace un cercle autour de Mina et lui pour échapper aux égéries de Dracula.
156 Bram Stoker, Dracula, p. 285, 419, 478 par exemple.
157 Bram Stoker, Dracula, p. 491.
158 Telle est la tragédie des « amants », Mina et le comte, dans Dracula.
159 Detective comics #400 (juin 1970).
160 Blade, un autre super héros inspiré de Batman est spécialiste dans la chasse aux vampires, dans Blade 2 (réalisé par Guillermo del Toro, le scénariste est David S.Goyer, celui du prochain Batman), il combat Dracula lui-même ! Le personnage de Blade apparaît la première fois dans Tomb of Dracula en 1973.
161 Ce comic est écrit par Doug Moench et dessiné par Kelley Jones. En 2005, il est sorti un film d’animation Batman conte Dracula.
162 Le dessinateur Franck Miller, en s’inspirant des films noirs, a redonné vie, depuis 1980, au personnage de Batman, créé par Bob Kane et Bill Finger en 1939.
163 Detective Comics #395.
164 Le film fut à l’origine d’une formidable « batmania ».
165 Wu Daozi peintre de la dynastie Tang peint fresques et nombreux rouleaux où se trouve dessinée une chauve-souris stylisée. Le nom chauve-souris et bonheur en chinois est le même : fu.
166 « Le cinéma s’adresse aux masses, et les masses aiment le mythe », selon l’analyse de Malraux,  en 1939, dans Esquisse d’une psychologie du cinéma au chapitre VI, cité par François de Saint-Chéron, L’esthétique de Malraux, Edition SEDES, 1974, p. 117.
167 Cet animal considéré comme maléfique est à présent protégé. Notre survie dépend peut-être des chauves-souris, en effet, elles sont indispensables à la pollinisation des cactus par exemple dans le désert, elles contribuent à la régénération des forêts comme on l’a constaté en Guyane française. Etant donné qu’elles sont les prédatrices d’insectes nuisibles, leur extermination entraîne la prolifération de ces insectes avec les conséquences qu’on imagine sur l’agriculture. Après avoir été pourchassée comme suppôt de Satan, la chauve-souris est maintenant protégée. Elle prête ses traits au destructeur, au sauveur et maintenant il lui reste à prêter ses traits à la victime.

Pour citer cet article

Hélène Carbolic-Roure, « De Dracula à Batman, ou deux éthiques issues de la même origine esthétique », paru dans Loxias, Loxias 16, mis en ligne le 17 mars 2007, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/index.html?id=1599.

Auteurs

Hélène Carbolic-Roure