Loxias | Loxias 9 Littératures d'outre-mer: une ou des écritures « créoles » ? 

Odile Gannier  : 

L’archipel : image poétique de l’outre-mer ?

Résumé

Suffit-il de dire pays « outre-mer » pour que se cristallise ailleurs, au-delà des mers, une entité réelle ? Pourtant l’outre-mer constitue une entité sémantiquement cohérente. L’histoire a élaboré un destin un peu semblable par un pareil brassage des populations. Mais la Polynésie, les Antilles, la Réunion, par exemple, ont-elles, en dehors d’un assemblage historique ou de l’usage possible d’une langue commune, des similitudes culturelles et idéologiques ? L’outre-mer réunit-il une solidarité propre, dans un circuit qui inverse la perspective convenue ?
Les territoires d’outre-mer sont souvent – mais pas toujours – des îles ou des groupes d’îles. Ces îles elles-mêmes forment parfois ce que les géographes appellent des archipels, ce qui peut représenter une forme d’unité, qui prend corps au-delà de leurs limites propres. Écrire une « parole en archipel » ? L’île semble a priori plus porteuse de projections identitaires, mais la notion d’archipel semble aujourd’hui bénéficier de projections prometteuses.
Ainsi, il paraîtrait donc légitime de construire l’imaginaire de l’île en fonction d’une appartenance à un groupe d’îles, en évoquant une solidarité profonde et naturelle entre des îles voisines. Cependant, on peut douter de la primauté de cette vision globalisante sur l’attachement plus viscéral au territoire dans lequel on plonge ses racines. Aussi la voix « en archipel », ouverte sur un espace plus large, semble-t-elle plutôt une construction fantasmatique ou idéologique, sur laquelle il ne faut pas se méprendre. Cette conception est finalement poétique au sens propre : poiétique dans la mesure où elle est créatrice d’une nouvelle vision du monde.

Plan

Texte intégral

1LEncyclopédie de Diderot et d’Alembert ne mentionne au mot « outremer » que le lapis-lazuli, pour la couleur bleue qui le caractérise, plus bleue que bleue. Mais suffit-il de dire pays « outre-mer » pour que se cristallise ailleurs, au-delà des mers, une entité cohérente ? Si l’on entend « cohérente » au sens strict – ce qui tient ensemble, comme un « continent » – à l’évidence l’outre-mer n’est pas « cohérent ». Tout au contraire, il est ce qui est détaché de la métropole par un espace frontière maritime, et au loin, en outre, s’éparpille. Si l’outre-mer coalise une idée, c’est manifestement plus du point de vue d’une métropole – à laquelle les liens qui le rattachent peuvent prendre toutes les valeurs, de la colonisation à l’indépendance –, ou à tout le moins à partir d’un lieu désigné comme centre ou point de départ, au loin duquel l’outre-mer se détermine. Mais c’est dire aussi sa puissance attractive : « il suffit de passer le pont, c’est tout de suite l’aventure1 »… En cela l’outre-mer constitue une entité sémantiquement cohérente. Des liens très divers ont été tissés au hasard de l’histoire, de façon différente selon les lieux. Parfois cette histoire a élaboré une histoire un peu semblable par un pareil brassage des populations. La Polynésie, les Antilles, la Réunion, par exemple, ont-elles, en dehors d’un assemblage historique ou de l’usage possible d’une langue commune, des similitudes2 ? L’outre-mer fédère-t-il une solidarité propre, dans un circuit qui inverse la perspective convenue ?

2Y aurait-il un effet d’archipel entre les pays d’outre-mer ? Cela n’est pas sûr.

3En l’occurrence, les territoires d’outre-mer sont souvent – mais pas toujours – des îles ou des groupes d’îles – pas toutes ceintes d’eaux d’un bleu turquoise. Ces îles elles-mêmes forment parfois ce que les géographes appellent des archipels, ce qui peut représenter une forme d’unité, qui prend corps au-delà de leurs limites propres. Écrire une « parole en archipel3 » ? Les récents écrits d’Édouard Glissant, parmi d’autres voix, insistent sur la dimension richement, puissamment archipélagique des Caraïbes. Cette notion pourtant ne s’est pas toujours imposée, loin de là : l’île semble a priori plus porteuse de projections identitaires.

4Ainsi, il paraîtrait donc légitime de construire l’imaginaire de l’île en fonction d’une appartenance à un groupe d’îles, en évoquant une solidarité profonde et naturelle entre des îles voisines. Cependant, on peut douter de la primauté de cette vision globalisante sur l’attachement plus viscéral au territoire dans lequel on plonge ses racines. Aussi la voix « en archipel », ouverte sur un espace plus large, semble-t-elle plutôt une construction fantasmatique ou idéologique, sur laquelle il ne faut pas se méprendre. Cette conception est finalement poétique au sens propre : poiétique dans la mesure où elle est créatrice d’une nouvelle vision du monde. « Le poète choisit, élit, dans la masse du monde, ce qu’il lui faut préserver, chanter, sauver, et qui s’accorde à son chant4 », et aussi sûrement, inventer.

5La notion d’archipel suppose une parenté géographique dont l’unité est visible ou présumée : l’outre-mer peut-il donc se prévaloir de cette cohérence ? L’outre-mer français recèle une épaisseur historique liée à l’histoire de l’expansion hors de leurs frontières des pays européens5 : parler d’outre-mer signifie nécessairement de prendre pour centre de référence la métropole, bien au sec sur ses bases. L’outre-mer aspire généralement de son côté à devenir son propre centre, cherchant à se définir une identité particulière6. Il n’est pas évident que se constitue alors une solidarité qui englobe cet outre-mer tout entier, même si une langue similaire, le créole, autorise une reconnaissance mutuelle comme créations d’un même système colonial au départ : en effet, aucune justification géographique n’autorise ce rapprochement.

6Le terme d’archipel est attesté en effet depuis la Chronique de Morée. Malgré les apparences étymologiques, le mot ne vient pas du grec ancien, mais en grec byzantin, il a été utilisé pour désigner d’abord la mer principale (archi-pélagos) : la mer Égée ; cette mer étant parsemée de minuscules territoires, le terme a ensuite désigné un groupe d’îles. La Chronique de Morée propose ce mot en 1512, c’est-à-dire à l’époque où la géographie invente aussi le mot de « continent », qui n’existait pas, pour parler de la « terre ferme »7.

7La notion d’archipel, comme peut-être tout grand système géographique abstraitement conçu, n’a donc pas été inventée par les insulaires désireux d’affirmer leur unité. Ne suppose-t-il pas une vision essentiellement extérieure, susceptible de synthétiser ce qui ne se perçoit pas ainsi sur le terrain ? Les îles grecques elles-mêmes semblent, dans l’Antiquité, avoir perçu davantage les différences d’une île à l’autre que la similitude de l’ensemble. La Polynésie a reçu son nom en 1756, non des Polynésiens eux-mêmes, mais du Président de Brosses, dans son Histoire des navigations aux terres australes – les terres australes étant en quelque sorte l’outre-mer :

L’immense océan pacifique, vulgairement appellé mer du sud, par opposition à notre océan atlantique qu’on appelloit mer du nord, quoiqu’au vrai celui-ci eut dû être appellé mer de l’est & et l’autre mer de l’ouest, offre seul un spectacle aussi vaste qu’intéressant, aussi curieux que peu connu. […] Je renferme donc tout ce parrage dans la dénomination de Terres australes, quoique dans l’éloignement où il est du pole antarctique, ce nom ne lui appartienne que d’une manière fort impropre. […] Mais dans cette immense étendue de pays qui vont faire l’objet des recherches contenues dans les trois livres suivans, combien n’y a-t-il pas de régions, de climats, de mœurs, d’hommes & d’espèces d’hommes différentes ? La vüe s’égareroit si l’on n’avait soin de la fixer par quelque division marquée de distance en distance. On doit les marquer relativement à l’ordre de nos connoissances, eu égard en même tems au physique même de la chose. Notre globe est formé de trois grandes pièces de terre, Asie, Afrique & Amérique, & de trois grandes pièces de mer, éthiopique, ou des Indes, atlantique ou du nord, pacifique ou du sud. Rélativement à ceci on peut de même diviser le monde austral inconnu en trois portions, chacune au sud des trois ci-dessus. L’une dans l’océan des Indes au sud de l’Asie que j’appellerai par cette raison australasie. L’autre dans la mer du nord que je nommerai magellanique, du nom de l’auteur de sa découverte, commençant à la point méridionale du continent d’Amérique, y compris tout ce qui peut s’étendre jusques & y au-delà du sud de l’Afrique où l’on a quelquefois soupçonné, mais non pas encore découvert, aucune longue côte de terre. Je comprendrai dans la troisième tout ce que contient le vaste océan pacifique, & je donnerai à celle-ci le nom de polynésie à cause de la multiplicité d’isles qu’elle renferme : de ‘polus’ multiplex, et de ‘nesos’ insula8.

8En fait, De Brosses reprend des conceptions géographiques qui se sont organisées à son époque, chez des géographes « de cabinet » comme Buache ou Buffon9, eux-mêmes informés par les récits des voyageurs. Mais son néologisme sera lexicalisé en ce qui concerne la Polynésie, qui donne un nom générique à une multitude d’îles plus ou moins éparpillées.

9À l’évidence, la représentation du monde pour les insulaires n’a pu ignorer l’existence d’autres îles : l’arc antillais par exemple est un espace géographiquement et géologiquement doué de sens, puisque d’une île on peut apercevoir la voisine, au-delà d’un bras de mer. En Polynésie française, les géographes ne déterminent pas moins de cinq archipels (Îles du vent, Îles sous le vent, Tuamotu-Gambiers, Australes, Marquises), dans lesquels, depuis une île, on voit généralement la prochaine. L’expérience sensible est avérée aussi par le témoignage de Bougainville, qui nous rapporte à ce propos la géographie pratique dont dispose Aotourou, son hôte à bord de la Boudeuse, grâce à qui le navigateur tente de saisir l’ampleur des connaissances empiriques des Polynésiens sur leur environnement10 : au départ de Tahiti, Aotourou connaît encore fort bien l’île de Tetiaroa, à quelques heures à peine de navigation. Il est en mesure d’expliquer, ce qui n’est guère étonnant

qu’elle était habitée par une nation amie de la sienne, qu’il y avait été plusieurs fois, qu’il y avait une maîtresse, et que nous y trouverions le même accueil et les mêmes rafraîchissements qu’à Tahiti11.

10Aotourou, mis à l’épreuve, montre ses compétences, alors même qu’il ne s’était pas désigné comme un expert en navigation :

Nous eûmes une preuve incontestable que les habitants des îles de l’océan Pacifique communiquent entre eux, même à des distances considérables. L’azur d’un ciel sans nuages laissait étinceler les étoiles ; Aotourou, après les avoir attentivement considérées, nous fit remarquer l’étoile brillante qui est dans l’épaule d’Orion, disant que c’était sur elle que nous devions diriger notre course, et que dans deux jours nous trouverions une terre abondante qu’il connaissait…12

11Les limites de ses connaissances ne sont atteintes que dix-huit jours plus tard.

Les connaissances nautiques d’Aotourou ne s’étendaient pas jusque là : car sa première idée, en voyant cette terre, fut qu’elle était notre patrie.13

12Le Polynésien Tupaia, interrogé par Cook lors de l’expédition de 1769, fut capable de réciter le nom de soixante-quatorze îles, que Banks dessina sur une carte. Celle-ci représente des îles non en fonction des points cardinaux, mais selon une sorte de proximité relative, dans des cercles de plus en plus larges – au point que « Ouropa », très probablement pour « Europa » dont on lui a parlé, figure dans la nomenclature de Tupaia, dans le coin le plus éloigné14.

13L’espace antillais n’est pas séparé en « grandes » et « petites » Antilles par les insulaires, cette distinction n’a pas de sens pour les habitants ; en revanche l’histoire du peuplement d’origine indienne offre une explication valable pour les différences culturelles, si minimes soient-elles, en dehors de l’histoire plus récente du peuplement blanc ou noir. Les Indiens des Antilles connaissaient en effet leur environnement.

Moi-Amérindiens – Mes rêves inversèrent la « Découverte » et je vis d’Esnambuc débarquer à travers l’œil dubitatif des Caraïbes. Moi-Améridiens, je connaissais déjà l’homme blanc. D’îles en îles, de côtes en côtes, j’avais rencontré Portugais, Espagnols, Anglais, Hollandais, Français, lors des échauffourées d’une guérilla sans fin15.

14affirme Chamoiseau dans Écrire en pays dominé. Cette affirmation définit bien un rapport différent à l’île et à l’archipel. De fait, les Indiens parcouraient leur mer en tout sens et connaissaient leur géographie empirique.

15Colomb affirmait par exemple :

Il dit aussi avoir appris que derrière l’île Juana, vers le sud, il y avait une autre grande île […] On nommait cette île Yamaye, dit-il. Et l’Amiral ajoute avoir appris que là, vers l’est, il y avait une île habitée seulement par des femmes, ce que, dit-il, beaucoup de personnes savaient. Cette île Hispaniola et l’autre île Yamaye ne sont qu’à dix journées de canoa de la terre ferme, ce qui peut faire soixante à soixante-dix lieues…16

16Comment font les Indiens? Quand ils disent de Cuba « qu’avec leurs barques, ils ne peuvent en faire le tour en vingt jours17 », on suppose qu’ils s’arrêtent chaque soir, ce cabotage ne posant pas de problème d’orientation. Mais quand « les Indiens qu’il emmenait dirent que, de là à Cuba, il y avait un jour et demi de chemin sur leurs barques »18, cette navigation hauturière induit presque nécessairement un problème de cap. L’Anonyme de Carpentras explique :

Étant partis, ils vont côtoyant les terres et îles qui sont leurs boussoles, lesquelles ils ne perdent en tout leur voyage que deux jours et deux nuits, en sorte qu’ils mettent souvent pied à terre tant pour y recueillir de l’eau que pour chercher des crabes, et la nuit pour trouver quelque tortue. Et là, séjournant si le vent leur est contraire et la mer trop haute, car ils ne se mettent à la mer que bien à propos, principalement lorsqu’ils quittent les îles, qui est deux jours et deux nuits sans attraper la terre, où alors ils se guident selon le soleil et les étoiles, desquelles ils ont grande connaissance tant de leur nom que de leur cours, et nomment diversement une grande quantité qu’ils nous montraient, chose qui est presque incroyable, et savent aussi dire les situations des terres et royaumes comme du Brésil, du Pérou, France et ainsi des autres, et jugent toutes les situations selon le cours du soleil et par ainsi ne se fourvoyent jamais 19.

17Évidemment leur système est, à la base, empirique. Il n’empêche que son principe, lui, relève de la meilleure cosmographie : tout est rigoureusement situé en fonction – non du nord, peut-être, mais de l’est et de l’ouest, puisque

Un aveugle, père du capitaine du village où j’étais, me montrait tous les endroits des susdites terres après que je lui ai dit où était le soleil levant et couchant20.

18 Ces navigateurs expérimentés et hardis ont leur réputation bien établie, puisque les Arawaks que Colomb a embarqués avec lui disent « qu’avec leurs innombrables canoas ils sillonnaient toutes ces mers21 ». Chamoiseau en tire cette conclusion dans Écrire en pays dominé, parlant ici au nom du Moi-Amérindien :

Je ne suis pas attaché à une île. Mes racines couvrent les côtes américaines et maillent l’archipel de la mer des Antilles. Je sais rompre l’affrontement et rebondir d’une île à l’autre, en infernal tournis. Cela déroute les Occidentaux qui très vite s’enracinent, posent des pierres l’une sur l’autre, et confondent leur Genèse à chacune des rives pour justifier leur prédation22.

19L’image est très séduisante, d’un peuple détaché de cet esprit territorial au profit d’une vision plus large, d’un désir de territorialisation moins étriqué et moins possessif que les européens colonisateurs.

20 Cependant, il faut être honnête, Colomb en dit un peu plus : « avec leurs innombrables canoas ils sillonnaient toutes ces mers et mangeaient les hommes dont ils pouvaient s’emparer ». L’Anonyme de Carpentras raconte aussi les expéditions aux îles voisines, chez des ennemis. On peut donc en conclure que si les Amérindiens, si les Polynésiens, maîtrisaient parfaitement leur environnement marin et connaissaient la position des îles, construisaient des archipels mentaux, leur motivation n’était guère œcuménique. Chamoiseau du reste le reconnaît dans le même élan :

Mes frères eux-mêmes avaient massacré les Arawaks (ou Aruaca) qui habitaient Matinino, ne conservant que leurs femmes et certaines de leurs techniques informées de cette terre23.

21Ces Indiens qui sont devenus le symbole de la paix, de la liberté, de la solidarité, de la légitimité bafouée des peuples autochtones, ne sont pourtant pas utilisables à toutes fins24.

22Plusieurs témoignages assurent que les communautés indiennes étaient ennemies – ce sur quoi les Européens pensaient pouvoir compter pour régner – mais à l’occasion une solidarité pouvaient s’exercer, à un jour fixé, pour contrer les excès des prétentions des arrivants. Mais d’une façon générale, la solidarité ne joue pas entre Haïti et Porto-Rico, ou même entre les deux moitiés de l’île d’Hispaniola, entre Haïti et Saint-Domingue. Même l’île de la Tortue forme une micro-communauté distincte d’Haïti. En Polynésie, Moorea et Tahiti, l’une en face de l’autre, ont longtemps rivalisé. Parfois même, d’une baie à l’autre, ne règne pas l’amitié. Voir ou connaître ne signifie pas pour autant ressentir une fraternité profonde, même si l’on peut éprouver ardemment ce regret et de faire porter aux Indiens ou aux bons Tahitiens de Diderot la paternité des sentiments archipélagiques. Vision un peu battue en brèche par Chantal Spitz par exemple :

Ainsi après la mainmise main-basse sur une identité commune indivise, voici Tahiti colonisant « ses îles » Tuamotu Maareva Tuhaapae Henua Enana par la domination de la langue tahitienne. Nouveau pouvoir auto-colonial qui singe l’organisation centralisatrice parisienne et nie à chaque archipel le droit élémentaire à s’autodéterminer tout en menaçant réclamant de l’état français ce droit pour lui-même25.

23Mais les insulaires ne semblent pas se penser pas d’abord en termes d’archipel – vision extérieure elle aussi – et il ne semble pas que prévale naturellement une solidarité archipélagique sur un profond sentiment d’appartenance à une île, si minuscule et fragile soit-elle.

24La création des îles du Pacifique est due, dans la mythologie Maohi, à la pêche miraculeuse du dieu Maui, qui sortit de l’eau ces gros poissons que sont les îles. Le sentiment collectif est donc sacralisé par le récit cosmogonique, mais chaque poisson est unique. L’appartenance à une terre insulaire est une évidence profonde, au point qu’en tahitien le territoire auquel on appartient se dit fenua, vocable incantatoire dans des périodes de revendication identitaire. Or ce mot désigne aussi le placenta, que l’on enfouit dans sa terre natale. Cette double signification inscrit l’enfant, puis l’adulte, dans une terre à laquelle il appartient – et non l’inverse.

25Les toponymes, en même temps, paraissent le reflet de cette conception. Les Amérindiens connaissaient les noms des îles et des peuples, mais l’ensemble ne nécessitait probablement aucun hyperonyme, puisque c’était le monde. Les Caraïbes, au pluriel, insistent pourtant davantage sur la pluralité des îles qui composent l’unité de la Caraïbe, ou sur l’effet métonymique (les îles dominées par les Caraïbes), cette appellation gommant les différences historiques, essentiellement avec les Arawaks, qui habitaient les îles du Nord, et qui, pacifiques et hospitaliers, ont été les premières victimes des colons européens. Les Marquisiens appellent leurs îles « fenua enana » ou « fenua enata » selon les variations de la langue : tout simplement « terre des hommes ». C’est assez signifier, avec simplicité, l’héritage de l’ethnocentrisme le moins inquiet. Les voyageurs européens ont évidemment tenté de connaître les noms locaux des îles, mais encore plus volontiers leur ont attribué des noms européens26, parfois en les baptisant et les rebaptisant plusieurs fois de suite, la nomination allant de pair avec une forme plus ou moins élaborée de prise de possession – en vain puisque les noms polynésiens ont prévalu27. En revanche,

Cette analyse permet aussi de comprendre le succès presque total des noms européens lorsqu’ils ont été appliqués aux archipels. Les Maohi ne conceptualisant pas la notion d’archipel, dans son sens de groupe d’îles distinct des autres, et préférant lui substituer une saisie concentrique de la situation des îles en fonction de leur éloignement relatif à leur propre île, il y avait en quelque sorte un vide générique qu’a comblé la toponymie européenne. L’ensemble des archipels porte ainsi des noms européens, qu’ils soient espagnols pour les « Marquises », anglais pour la « Société », les « Cook »…, ou les « Australes » qui sont ainsi le seul lieu à avoir conservé le nom du continent perdu, alors que paradoxalement elles forment l’ensemble insulaire le plus minuscule de la Polynésie française28.

26Quelques exceptions viennent confirmer la tendance générale. Les noms actuels des archipels, ainsi, sont doublés par des toponymes maohi, comme les « Tuamotu », chaîne d’îles basses (motu), ou les « raro mata’i » ou plus exactement « te mau fenua raro mata’i » : les îles sous le vent, le nom de l’archipel étant ainsi dicté par la situation géologique ou géographique et non le symbole d’une petite nation répartie sur quelques territoires voisins.

27D’un point de vue purement affectif, l’habitant est malgré tout attaché à son île avant de se sentir lié à son archipel, qui semble une décision extérieure au sujet. La clôture de l’île sur elle-même est rassurante : l’espace en est connu et maîtrisé, et son étroitesse devient une assurance. Elle est à la mesure de l’homme et suffit en fait à son bonheur. La petitesse de sa surface n’empêche pas la colonisation d’îlots voisins, encore plus réduits : ainsi les Polynésiens des îles hautes aiment-ils à se retirer provisoirement dans le calme désert des motu. Le bonheur de l’insularité naît de la familiarité avec les éléments, les arbres, la nature, jusqu’aux plus petits détails sentis et nommés.

Elle marche sur la plage pour mieux sentir le vent, pour mieux voir les algues accrochées au sable et le sable s’accrocher à sa peau, les bernard-l’ermite se cacher dans leur coquille et les popoti fuir comme une chatouille sous les pieds29.

28La sensation est si intime que le mot tahitien surgit spontanément et semble un indice heureux, ce qui tranche un peu avec le sens, mystérieux pour un pur francophone, de popoti : le cafard.

29L’île est aussi plus productive d’images poétiques : Daniel Thaly chantait son île dans le lien qui l’unissait à elle :

Je suis né dans une île amoureuse du vent
Où l'air a des senteurs de sucre et de vanille
Et que berce au soleil du Tropique mouvant
Le flot tiède et bleu de la mer des Antilles30.

30Ainsi Turo a Raapoto pour Tahiti :

Mon île est une fleur qui s'épanouit au soleil31.

31Et Gamaleya pour la Réunion

à quel bon vent austral périple de l’esprit
à quels lointains en pleurs de la littérature
je prépare une île-reine barque d’images
qui recommence ici sans s’achever ailleurs ?32

32On comprend la tranquillité relative des plus anciens habitants sur leurs îles ; mais la suite de l’histoire a en effet perverti le rapport au territoire, de sorte que la mer est aussi devenue prison pour les îles à sucre. La mer devient le symbole de la clôture, de la présence-absence. À la Réunion, le poète Gamaleya l’exprime ainsi :

la mer
méfie-toi d’elle
la mer qui camoufle ses dards
la mer qui engloutit les patemars
tant de blanches baleines
volte face au vent nu au jeu de pousse mer
madagascar
malabar
zanzibar 33

33ou encore :

Je sens mon cœur comme un peuple-poème, un chapelet brisé de longues phrases… Il se répand sur les dalles de ta prison okéane34

34Ce sentiment d’enfermement et cet attachement à l’île, dans le même temps, est chez Gamaleya l’une des trames de Vali35. Nathacha Appanah-Mouriquand, mauricienne, raconte dans les Rochers de Poudre d’Or la peur des Indiens devant l’« eau noire », qu’ils appellent le pala kani. Cette eau qui les sépare de leur vie devient maléfice : elle interdit le retour à la terre d’origine, celle qui peut seule apporter le repos au-delà d’une vie de misère.

35Cette image insupportable reflète aussi la clôture de l’île, pour les candidats à l’exil clandestin, comme en Haïti, ce qui s’exprime dans L’autre face de la mer :

Pourquoi, dira-t-on, cette envie quasi maladive de traverser l’océan ? Difficile d’expliquer tout ça à quelqu’un. Toute ma vie, il n’a jamais cessé de me narguer, rapprochant l’horizon, puis l’éloignant au moment où je croyais enfin le toucher. […] Mais comment ne pas s’énerver à le voir claquemuré dans sa superbe ? Tantôt huileux et argenté, se dorant la panse comme un margouillat au soleil. Ne daignant même pas te jeter un regard. Tantôt gris et gros, ne maîtrisant ni ses débordements ni ses mugissements. Filant la langue, l’air de dire : « Personne ne me domptera. » Inaccessible. Et soudain, l’envie de te prendre, de se glisser dans le plus intime de ta souffrance. Que de fois n’a-t-il troussé cette ville, après avoir sauté par-dessus la rambarde, envahi les rues, pénétré les maisons sans un honneur à qui que ce soit ! Puis de se retirer avec la même désinvolture. À croire qu’il était infranchissable et ne pouvait être enjambé comme une vulgaire rigole36.

36Ainsi il ne semble pas que l’archipel soit la voie d’affranchissement la plus généralement envisagée dans les faits, pour contrebalancer le repli, douillet, serein ou désespéré, de l’habitant sur son île.

37Les insulaires se voient autant enfermés que protégés par l’espace de leur isolement et par la ceinture maritime, tandis que les groupes d’îles n’étaient pas toujours le royaume de la paix et de la bonne entente : finalement, l’archipel ne serait-il pas, en dehors de l’évidence d’accidents géologiques indéniables, une belle idée, une réaction poétique à la « réduction » insulaire, une issue au monde clos ?

Depuis toujours nous nous originons dans la terre familiale dans le village dans l’île. Aima terre natale dans laquelle nous nous plantons. Aujourd’hui la nouvelle autorité politique tente de nous imposer l’étrange conscience d’appartenir à un vaste ensemble océanique alors que nous avons encore un peu de mal à nous reconnaître d’un archipel. Je suis de Tahiti de Rapa de Fangatau de Fatu-Hiva de Rikitea. Je ne puis être de partout et de nulle part. Il nous faut désormais improviser une identité insolite déclinée sur des modes occidentaux, patrie état nation, concepts extérieurs pour lesquels nous n’avons pas de mot pas d’image. Il nous faut pour nous concevoir dans une nébuleuse logique nous équilibrer dans une laborieuse instabilité nous construire dans une hasardeuse énigme. Il nous faut nous nommer Polynésien identité usurpée pour nous amputer de la Polynésie anglophone, Maohi identité distinctive arbitrairement généralisée pour nous engager dans un assemblage géographique à défaut d’être historique37.

38La reconnaissance identitaire archipélagique, aux accents politiques, s’exprime surtout face aux étrangers, aux autres, au monde. Elle peut représenter une approximation plus perceptible pour les autres, acceptable malgré tout, dans les cas où l’on doit vraiment user d’une étiquette. Si l’on interroge « la vieille dame » peinte par Michou Chaze dans Vai, elle répond en fonction de repères spatiaux précis, qui s’opposent au discours ambiant :

– Êtes-vous catholique ou protestante ?
– Je suis paumotu38.
– Il paraît que les Paumotu sont protestants.
– J’ai grandi aux Marquises.
– Il paraît que les Marquisiens sont catholiques.
– Des noms ! Des noms. Catholique ! Protestant ! Mormon ! Autrefois on nous appelait les sauvages ; ensuite on est devenus les indigènes, puis des canaques, ou peut-être que c’est l’inverse. Un jour, je suis devenue tahitienne. Il paraît que maintenant je suis polynésienne39

39Autant dire que cette appartenance est concertée, volontariste, plus que ressentie.

40Cette référence archipélagique avant tout symbolique est aussi résumée dans le nom des Antilles, opposé à celui de Caraïbes, dont l’écrivain haïtien Anthony Phelps explique à sa façon le choix personnel :

Le mot Antilles me rappelle des souvenirs de mes leçons de géographie. Les grandes et les petites Antilles. Dans le vocabulaire hexagonal, Haïti, mon pays d’origine, appartient aux Grandes Antilles. Mais il y a très longtemps que nous n’utilisons plus ce mot en Haïti, ni non plus en République Dominicaine, ni à Cuba, ni à la Jamaïque, ni à Trinidad et Tobago, ni à Antigua, à Grenade, aux Bahamas, l’ayant remplacé, depuis belle lurette, par celui de Caraïbe : plus englobant, plus juste, car il nous garde en mémoire que cette région de notre globe était habitée, sillonnée, rançonnée par des hommes d’une autre race, des hommes à peau rouge40.

41La « Caraïbe » évoque non la froide réalité géographique, apprise, mais une géographie sentie, passionnément éprouvée par ceux qui la peuplent et la revendiquent au nom d’une idée. La Caraïbe évoque le métissage, aussi bien que l’appropriation, au terme de luttes et de souffrances, d’un espace décolonisé. Cette conception, dans les années quatre-vingts, n’était peut-être pas la plus répandue. La notion d’archipel n’est-elle pas plus ou moins contemporaine du moment où le souvenir des Indiens a fait surface ? Par exemple, les œuvres de Patrick Chamoiseau Écrire en pays dominé, où l’Amérindien trouve la parole, et L’Esclave vieil homme et le molosse, qui s’achève sur la découverte d’une pierre indienne par l’esclave marron, ont paru la même année, en 1997. L’image de l’Indien est assurément un symbole fort, qui permet d’habiter la Caraïbe réconciliée avec son passé, et qui veut rompre dans l’équilibre de la triade (les couleurs noire, blanche, rouge, enrichies de toutes les nuances intermédiaires) avec la pensée unique.

42Dans la pratique, le sentiment est peut-être plus confus. Le rapport à l’identité par l’espace est malgré tout primordial. « The unity is sub-marine » affirme Chamoiseau à la suite de Derek Walcott et Edward Kamau Brathwaite41. Si l’archipel existe, décrit par les Antillais, mais n’est pas la référence la plus courante des insulaires, il représente peut-être une issue idéologique à l’enfermement insulaire d’un côté, de l’autre au retour vers l’Afrique, utile à un moment, mais devenu insuffisant. Les premiers jalons avaient peut-être été posés par Frantz Fanon auprès des Algériens : il s’agit de s’ouvrir aux solidarités du monde. La Polynésie est aussi à l’écoute de ce qui dit ailleurs, attentive par exemple aux manifestations de l’« oralitture42 ».

La dimension archipélagique est au centre de la pensée de Glissant, qui oppose la nature « diffractante » de la région, ouverte en arc sur le monde, à celle de la Méditerranée, « mer intérieure, entourée de terres, une mer qui concentre (qui, dans l’Antiquité grecque, hébraïque ou latine et plus tard dans l’émergence islamique, a imposé la pensée de l’un, de l’unique) »43.

43Autant dire que la Caraïbe se situe pratiquement au cœur du monde nouveau, dans un recentrement fort adroit. L’Océanie, de l’autre côté du monde, ne peut être géographiquement plus ouverte.

44La signification de l’image archipélagique est celle de l’élan, de l’ouverture, de l’expansion presque infinie. L’image de la spirale, proposée par l’Haïtien Frankétienne et d’autres poètes, évoque aussi une révolution au sens strict, une forme d’ouragan (le mot est d’origine caraïbe) ou de tornade, mouvement parti d’un centre et qui emporte tout sur son passage. La construction archipélagique est finalement plus heureuse, plus tournée vers l’avenir et l’invention que n’avait été, pour indispensable qu’elle ait dû être à un moment de l’histoire, celle du retour aux sources, de la recherche compulsive des racines.

45En effet, face à une image de racine qui s’enfonce toujours plus profondément dans la terre, l’image du rhizome rejoint l’idée d’archipel : une structure sous-jacente, – invisible mais active, non seulement nourricière mais aussi fertile –, relie des lieux comme des plantes : la résurgence, un peu plus loin, de bourgeonnements similaires peut aboutir au Chaos-monde, dans le sens que lui donne Édouard Glissant.

À ce moment-là, Chaos ne veut pas dire désordre, néant, introduction au néant, chaos veut dire affrontement, harmonie, conciliation, opposition, rupture, jointure entre toutes ces dimensions, toutes ces conceptions du temps, du mythe, de l’être comme étant, des cultures qui se joignent, et c’est la poétique même de ce chaos-monde qui, à mon avis, contient les réserves d’avenir des humanités d’aujourd’hui44.

46Dans ce sens, l’idée d’archipel est une construction de l’esprit et non le reflet d’une réalité géophysique : elle implique surtout l’idée d’un dépassement de son espace limité, presque forcément réducteur, au profit de la reconnaissance, dans le rassemblement de l’archipel, de toutes les parties qui la composent : dans ce changement de focale, l’île la plus éloignée dans l’espace archipélagique, fût-elle minuscule, en est un maillon essentiel dans la mesure où précisément elle lui assigne sa plus grande extension. Édouard Glissant rapporte à la géographie la Poétique de la Relation.

Le rétrécissement des zones inexplorées sur la carte du monde a, dès le début de ce siècle, rendu l’esprit moins entiché de l’aventure ou moins sensible à sa beauté, pour l’incliner au souci de la vérité des êtres. Comprendre des cultures fut alors plus gratifiant que découvrir des terres nouvelles45.

47Lorsque l’on ne découvre plus de terres nouvelles, on peut encore tenter d’agencer intelligemment ces terres connues suivant un nouvel ordre logique, la révélation d’une « mise-sous-relations obscurcie à elle-même46 ». Dans ce sens métaphorique, l’archipel signifie bien une communauté sans obligation, un réseau tissé de liens multiples mais souples. L’outre-mer peut ainsi nouer de nouveaux fils, oralité, langue commune, parfois même histoire, même végétation, même soleil ; même si l’image de l’archipel ne renvoie à aucune réalité observable. Mais l’archipel ne connaît pas non plus de hiérarchie : si nombre d’archipels géologiques sont l’effet d’une poussée profonde du magma sous-jacent, l’archipel métaphorique naît aussi de « circuits frémissants47 ».

48L’indépendance et l’originalité des cultures, dont nul regard extérieur ne peut apprécier l’ampleur, ne prévaut-elle pas, en fait, sur la représentation d’un réseau décentré ? La Polynésie se trouve par exemple une communauté d’esprit avec les Antilles, mais peut-être pas avec la Caraïbe, trop chargée de connotations particulières. Il semblerait que se proposent aux yeux des Polynésiens d’autres solidarités dans le Pacifique Sud, ou la voie de l’originalité absolue, en vertu de l’histoire, de la langue, de la culture, déjà sensible archipel par archipel. Des Caraïbes se glissent des relations anciennes vers la Guyane. Les Mascareignes ajoutent leur voix au concert. Pourtant, toutes les voix qui se sentent peu ou prou étouffées aspirent à se libérer, et éprouvent une solidarité d’une communauté au moins conjoncturelle avec les autres lieux de parole assourdie : parole « de nuit », constellation d’étoiles claires semées. L’outre-mer vit aussi de complicités différentes, attentives les unes aux autres, mais vouées à une assimilation impossible.

49Les archipels existent donc, mais il ne faut pas en surestimer exagérément l’extension historique ou pragmatique. L’archipel est aussi une belle idée pour habiter le monde, une « faculté de fine manœuvre48 », pour emprunter son expression à René Char, « cette part jamais fixée, en nous sommeillante, d’où jaillira demain le multiple49 ».

Qui n’a pas rêvé, en flânant sur le boulevard des villes, d’un monde, qui, au lieu de commencer avec la parole, débuterait avec les intentions ?50

Notes de bas de page numériques

1 Évidemment Brassens l’emploie dans un autre sens dans cette chanson.
2 On nous permettra de renvoyer aussi à notre article « D’Haïti à Tahiti : Amérindiens et Polynésiens », (Colloque du CRLV, Nice, 5-7 septembre 1997), Miroirs de textes. Intertextualité et récits de voyage, textes réunis par S. Linon-Chipon, V. Magri-Mourgues, S. Moussa, Publications de la Faculté des Lettres, Arts et Sciences humaines de Nice, 1998, pp. 323-339.
3 Pour appeler à notre rescousse la formule de René Char.
4 Édouard Glissant, L’intention poétique, 1997.
5 Par exemple, Raoul Girardet, L’idée coloniale en France de 1871 à 1962, Hachette, 1972, coll. Littératures/Pluriel ; Marc Ferro, Histoire des colonisations, des conquêtes aux indépendances, XIIIe-XXe siècle, Seuil, 1994, Points.
6 Notre propos n’est pas politique, mais identitaire et littéraire.
7 L’expression « terre continente » apparaît en 1532 ; le « continent » en 1671.
8 De Brosses, Histoire des navigations aux terres australes, [1756] Livre premier, Bibliotheca Australiana, (facsimilé de l’édition originale, Paris, Durand, MDCCLVI), t. 1, p. 78-80. L’orthographe est conforme à la source. En revanche, polus et nesos sont en grec dans l’original.
9 D’après Numa Broc, La Géographie des philosophes. Géographes et voyageurs français au XVIIIe siècle, Ophrys, 1975.
10 On nous permettra de renvoyer sur ce point à notre article « Les îles et le monde vu du Pacifique », CRLV, Imago mundi, Grignan 3, 18-19 octobre 2002, communication audio en ligne à écouer sur le site du CRLV : http://www.crlv.org
11 Bougainville, Voyage autour du monde [1772], Folio, pp. 273-274.
12 Il entend diriger l’expédition sur cette île. « Outré de voir que ces raisons ne me déterminaient pas, il courut saisir la roue du gouvernail, dont il avait déjà remarqué l’usage, et, malgré le timonier, il tâchait de la changer, pour nous faire gouverner sur l’étoile qu’il indiquait. » Bougainville, Folio, pp. 274.
13 Bougainville, Folio, p. 276.
14 Aux îles Marshall, les navigateurs utilisaient des cartes de plusieurs sortes, réalisées en nervures de cocotier et en fil, pour se repérer dans leur archipel, les mattang, les rebbelib et les meddo. Ces deux dernières cartes n’étaient pas transportées à bord. Ces dispositifs pouvaient en effet être de très grande taille (parfois 1,50 m) et indiquaient en particulier les zones de réfraction de la houle et les distances à partir desquelles on pouvait commencer à repérer ces déformations de la direction générale des vagues par la présence d’une île. Des coquillages matérialisent les points remarquables aux intersections. Le cadre réalisé permet de référencer les îles les unes par rapport aux autres sans que le concept proprement directionnel soit réellement efficient. Cependant, ces cartes symboliques n’étaient pas emportées à bord mais servaient à conserver et à transmettre la connaissance des phénomènes. Elles supposaient un mode de représentation abstrait.
15 P. Chamoiseau, Écrire en pays dominé, Gallimard, 1997, Folio, 2002, p. 119.
16 Colomb, Journal de Bord, [6 janvier 1493], éd. La Découverte, t. 1, p. 188.
17 Colomb Journal de Bord, [28 octobre 1492], t. 1, p. 85.
18 Colomb Journal de Bord, [26 octobre 1492], t. 1, p. 83.
19 [Anonyme de Carpentras], Relation d’un voyage infortuné fait aux Indes occidentales par le capitaine Fleury avec la description de quelques îles qu’on y rencontre, recueillie par l’un de ceux de la compagnie qui fit le voyage, (publié sous le titre : Un Flibustier français dans la mer des Antilles, 1618-1620, manuscrit du début du XVIIe siècle, présenté par Jean-Pierre Moreau, Seghers 1990), p. 219. Lafitau pose la question dans Mœurs des Sauvages amériquains, éd. La Découverte, pp. 51-52.
20 idem.
21 Colomb, Journal de Bord, [16 janvier 1493], t. 1, p. 203.
22 P. Chamoiseau, Écrire en pays dominé, Folio, p. 120.
23 P. Chamoiseau, Écrire en pays dominé, Folio, p. 119.
24 Nous avons tâché de le montrer dans Les derniers Indiens des Caraïbes. Image, mythe et réalité, Ibis Rouge, 2003.
25 Chantal Spitz, Littérama’ohi. Ramées de Littérature Polynésienne n° 1, Te Hotu Ma’ohi, Papeete, 2002, p. 112.
26 Ces toponymes étaient souvent circonstanciels, chez les Français ou les Espagnols, qui attribuaient volontiers aux îles le nom du saint qui patronnait le jour de la découverte ; souvent honorifiques chez les Anglais. La forme de l’île pouvait aussi donner des idées analogiques.
27 On peut le croire, malgré les propos de P. Chamoiseau : « Le vieux guerrier me laisse entendre : … pour prendre possession, ils plantaient leur étendard et soulevaient leur voix. Ainsi le Territoire n’appartient même pas à celui qui était là « avant », mais bien à celui qui dispose de la légitimation divine universelle… (il soupire en riant)… On m’a dit que les Polynésiens détenaient le sol, et les virent arriver avec leur seule Bible. Aujourd’hui, les Polynésiens possèdent la Bible, et eux détiennent le sol… (il soupire, sec)… Ne ris pas… (P. Chamoiseau, Écrire en pays dominé, Folio, pp. 54-55).
28 Philippe Bachimon, Tahiti entre mythes et réalités, CTHS, 1990, p.136.
29 Michou Chaze, « Havai », Vai. La rivière au ciel sans nuages, Papeete, Cobalt/Tupuna, 1990, p. 37.
30 Daniel Thaly, Le Jardin des Tropiques, 1911.
31 « Te tiare o te fenua », « Fleurs du pays », Tama, 1991.
32 Boris Gamaleya, Lady Sterne au grand Sud, Libertali Térature, Azalées Éditions, St-Denis de la Réunion, 1995, p. 60.
33 Boris Gamaleya Les Langues du Magma, La Réunion, 1978, p. 124. Patemar : nom de bateau.
34 Boris Gamaleya, l’Île du Tsarévitch, Océan Éditions, 1997, p. 126.
35 Boris Gamaleya, Vali pour une reine morte, 1973/1986.
36 Louis-Philippe Dalembert, L’Autre Face de la mer, [Stock, 1998], le Serpent à plumes, 2005, p. 23-24.
37 Chantal Spitz, Littérama’ohi, n° 1, p. 113. Rapa est l’île la plus au Sud des Australes, Fangatau est la voisine de Moruroa, au Sud des Tuamotu.
38 Originaire des Tuamotu.
39 Michou Chaze, « La vieille dame », Vai, p. 30.
40 A. Phelps, « Moi, nègre d'Amérique... », Notre Librairie n°74, avril-juin 1984, p. 53.
41 P. Chamoiseau, Écrire en pays dominé, Folio, p. 265.
42 C’est l’effort dont font preuve en particulier Flora Devatine et un groupe d’écrivains.
43 Francis Pisani, « Penser l’être antillais à partir de l’espace. Une rencontre avec Édouard Glissant, chantre d’une pensée qui part de ses Caraïbes sans s’y limiter », Le Monde, 5 février 1994 ; réédité dans Le Monde, Dossiers & Documents, n° 43, avril 2005.
44 Édouard Glissant, « le chaos-monde, l’oral et l’écrit », in Écrire la « parole de nuit ». La nouvelle littérature antillaise, [1994], Gallimard, Folio, 1997, p. 124.
45 Édouard Glissant, Poétique de la Relation. Poétique III, Gallimard, 1990, p. 38.
46 P. Chamoiseau, Écrire en pays dominé, p. 122.
47 P. Chamoiseau, Écrire en pays dominé, p. 122.
48 René Char, La parole en archipel, « le rempart de brindilles », Gallimard, Nrf, [1969], 1998, p. 121.
49 René Char, La parole en archipel, « Transir », p. 107.
50 René Char, La parole en archipel, Lettera amorosa, p. 96.

Pour citer cet article

Odile Gannier, « L’archipel : image poétique de l’outre-mer ? », paru dans Loxias, Loxias 9, mis en ligne le 15 juin 2005, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/index.html?id=128.


Auteurs

Odile Gannier

CTEL, Université de Nice-Sophia Antipolis. Professeur de littérature comparée, elle travaille sur la littérature de voyage et les rapports entre ethnographie et littérature (outre des articles, La Littérature de voyage, Ellipses, 2001 ; Les derniers Indiens des Caraïbes, Ibis Rouge, 2003 ; avec C. Picquoin : Le Voyage du capitaine Marchand (1791): les Marquises et les Îles de la Révolution, Au Vent des îles, 2003 et Journal de bord d’Etienne Marchand. Le voyage du Solide autour du monde (1790-1792), CTHS, 2005 ; Le Roman maritime, à paraître).