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Mathilde Debbiche  : 

Dans l’ombre de la cuisine : de la rassurante marmite à l’espace-extérieur

Résumé

Comprise comme un espace de domination, la cuisine emprisonne la femme ontologiquement dans un rôle genré. La féminité se construit à travers la réalisation des tâches ménagères – dites naturelles – reléguant la femme à un être de nature. Si l’homme s’exprime à travers la figure romanesque de l’aventurier, la femme se définit dans l’interdiction d’accès au monde extérieur. La cuisine-prison, c’est métaphoriquement la geôle de la femme, où enchaînée à son devoir de « maîtresse de maison » elle se doit de préparer la nourriture que les hommes consommeront, pour ensuite laver, nettoyer, ranger jusqu’au prochain repas, et ainsi de suite. À travers des héroïnes sorcières comme Man Yaya ou Tituba nous montrons comment la femme combat cet espace fermé.

Abstract

Considered as a space of subjugation, domestic kitchen is a place where woman is kept captive in a gendered role, from an ontological perspective. Femininity is considered to be built through the achievement of household duties - defined as natural - where woman is confined to be a being of Nature. Whereas man fulfils himself through the romantic figure of the explorer, woman is compelled to be kept apart from the outside world, the public sphere. Metaphorically speaking, the kitchen as a jail is woman’s goal, where constricted to her housewife’s duty, woman has to cook food that men will eat; to, then, wash, clean and tidy this place until the next round, on and on. From heroines, sometimes witches such as Man Yaya or Tituba we reveal how woman fight this closed space.

Index

Mots-clés : Chollet (Mona) , cuisine, empoisonneuse, espace domestique, sorcière

Plan

Texte intégral

Dans le modèle bourdieusien de l’habitus, les normes sociales organisent un espace de différenciation au sein duquel les rapports de domination sont – conditions de leur efficacité – dissimulés. Ce que nous pouvons définir comme des normes genrées, attribuées à des rôles féminins et masculins sont imprimées à même les corps des individus d’après Philippe Cabin1. C’est pourquoi des autrices féministes – telles que Mona Chollet – lisent le foyer, aux antipodes du fantasme du cocon rassérénant, comme le lieu d’un rapport de « force féroce2 », principalement par l’entretien que ce dernier nécessite. Ménage, cuisine, soin des enfants et plus généralement soin de l’autre, la femme se voit enfermée, confinée au sein de l’espace-foyer, tandis qu’est échue à l’homme la tâche de se réaliser à l’extérieur, laissant l’ensemble des tâches ménagères – réputées ingrates, sales et indignes – à la femme qui pour réaliser sa féminité dite naturelle doit s’y atteler – avec joie et en silence bien entendu. Si l’oppression patriarcale constitue le travail ménager comme attribut essentiel du statut ontologique propre de la féminité, c’est la cuisine-journalière3 comprise aussi bien comme activité que comme un espace au sein du foyer, qui nous occupera ici.

Le rôle social de la « cuisinière » de maison cantonne les femmes à un travail domestique gratuit dénoncé par les féministes marxistes telles que Christine Delphy. Ce que nous pouvons appeler une « oppression-alimentaire », devient un soutien à la reproduction de la force de travail – nécessaire au maintien du système capitaliste – où la femme prenant en charge un travail invisible et gratuit est sur-exploitée en-deçà et au-delà du régime général d’exploitation des prolétaires. Cela étant, et tout en restant un espace d’oppression, la cuisine est aussi un moyen pour les femmes de tirer une plus-value symbolique, selon les propos de Lipovestky, contrecarrant alors les valeurs de la société patriarcale4. Oppression patriarcale ou possibilité de libération, la cuisine est un espace – au sens phénoménologique – et une activité – au sens matériel – nous permettant d’appréhender le rôle et le sens de la féminité. Le travail domestique – qualifié de travail seulement depuis que les études féministes contemporaines ont mis en exergue sa non-naturalité – se réalise au sein du foyer. Il se définit spatialement mais aussi maritalement par le fait que la femme est généralement considérée comme une épouse et une mère. Le foyer devient alors un lieu d’enfermement, de confinement du statut de la femme qui ne peut échapper à la soumission de son père puis à celle de son mari. Faire le ménage, s’occuper des enfants, mais aussi de la cuisine sont des tâches journalières de la soumission féminine brisant le corps et l’esprit – rappelant quotidiennement aux femmes leurs statuts d’opprimées systémiques. Théorisant un système binaire d’opposition où les composantes entraînent une hiérarchisation, la pensée cartésienne a contribué à la diffusion de la pensée patriarcale opposant l’homme – être de raison, de culture, se déplaçant dans l’espace public – à la femme – être d’émotion, de nature, enfermé dans l’espace privé.

Être une femme dans l’espace, c’est avant tout être confinée au sein du foyer – et plus précisément dans notre étude être enfermée dans l’espace-cuisine. Que signifie alors être une cuisinière pour une femme ? Car qu’est-ce que l’espace-cuisine, si ce n’est un lieu d’enfermement, une prison purement féminine où la femme attachée – métaphoriquement – passe ses journées à concocter de généreux plats pour le bonheur de sa famille et surtout de son mari ? D’autant plus que l’espace-cuisine renferme en miniature – par ses activités et ses stades de préparation – toute l’oppression patriarcale. Si de façon primaire la cuisine est l’espace où l’on prépare les repas, il est aussi l’endroit d’où sortent les plats chauds qui seront consommés dans la salle à manger et reviendront sous forme de déchets dans la cuisine, nécessitant par la suite une destruction de ces derniers, un ménage complet de l’espace passant par la vaisselle, le plan de travail, ainsi que la sortie des poubelles. Le repas – loin des fantasmes populaires d’un moment de partage et de convivialité – est l’enjeu de luttes brûlantes. L’écrivaine brésilienne féministe Inez Irwin nous relate ses souvenirs douloureux du repas du dimanche où le pater familias découpait le rôti situé au centre de la table, duquel s’écoulait le sang de l’animal mort, puis la « calme retraite des hommes repus vers leurs fauteuils rembourrés […] tandis que les femmes faisaient disparaître les moindres vestiges du carnage5 ». En somme, si le repas est l’expression même de la virilité masculine où l’homme se retrouve au centre – la femme reste dans l’ombre de sa cuisine à préparer, mijoter puis après un timide repas où sa discrétion et sa modération seront la marque de sa féminité retourne dans sa geôle pour faire disparaître les marques de sa soumission. Comment comprendre la cuisine-journalière comme étant une tâche essentiellement féminine, réalisée dans un espace – la cuisine – purement féminin, dont l’homme est statutairement exclu ?

Le fantasme de la femme-sorcière s’inscrit aussi dans la relation qu’ont les hommes avec les esclaves Noirs africains. Déportés depuis l’Afrique et exploités comme esclaves dans les colonies des Caraïbes et en Amérique, les Noirs africains n’ont ni la chance d’exister, ni le pouvoir d’être dans des termes phénoménologiques des êtres-au-monde. Animaux sauvages, êtres de nature non-civilisés, les esclaves n’ont pas le privilège d’être des Hommes. Pratiquant la religion vaudou qui mélangeait leur culture africaine avec la culture coloniale, les femmes soigneuses, guérisseuses, parfois cuisinières, étaient rapidement mises au service des femmes blanches européennes et étaient d’autant plus suspectées d’être des sorcières qu’elles étaient noires et esclaves. Dans Moi, Tituba, sorcière… de Maryse Condé, le personnage de Man Yaya décrite comme guérisseuse et faiseuse de sorts nous montre l’importance et le pouvoir des femmes en dehors de la cuisine, le tout surdéterminé par la dimension raciale puisque Man Yaya est une femme de couleur noire dans le contexte colonial des Antilles françaises. Crainte par tous, mais disposant du pouvoir des plantes (celles qui donnent le sommeil, font avouer les voleurs, calment les épileptiques etc.) Man Yaya incarne la femme qui, disposant du savoir, s’extirpe de l’espace-cuisine traditionnellement imposé comme un lieu de domination pour résister. Espace exemplaire de domination, la cuisine mérite toute notre attention pour comprendre comment les femmes ont combattu cet espace fermé afin de dégager toutes leurs potentialités émancipatrices.

L’espace-cuisine : le confinement féminin

La tâche ménagère de l’ombre

Afin de saisir le sens profond de la cuisine comme espace d’oppression, il nous faut débuter par le sujet, ou plutôt le non-sujet féminin qui est censé y évoluer. Autrement dit faire un détour phénoménologique afin de saisir le non-être au monde imposé aux femmes. Grâce aux travaux de Camille Froidevaux-Metterie nous comprenons que la phénoménologie « consiste en une inflexion du regard philosophique qui considère les choses telles qu’elles apparaissent au sujet connaissant6 ». Rompant avec l’idéologie cartésienne, Husserl fait le postulat de l’expérience vécue et immédiate. Le corps propre (Leib) « devient la condition de possibilité de toute rationalité7 ». En somme, l’homme n’est plus cet être de raison en déconnexion avec son environnement et les choses qui l’entourent, mais au contraire c’est dans son environnement qu’il trouve les conditions de possibilités de réalisation de son être. Cela dit, peu de phénoménologues ont pensé de manière féministe. Car si le monde des hommes est fait d’aventure, d’extérieur, de découverte, de richesse – n’en déplaise aux nombreux héros des romans masculins d’aventure – le monde des femmes se constitue quasi-exclusivement du foyer, d’espace clos, d’enfermement, de confinement et de pauvreté. Être un être-au-monde pour une femme revient à être un être-au-foyer. Reprenant les réflexions de Merleau-Ponty, Froidevaux-Metterie considère que

le corps est vecteur de significations, tout autant qu’il est fondement de la relation aux autres. L’existence physique revêt par là même une portée ontologique : elle est la condition indépassable de la conscience simultanée de soi, d’autrui et du monde8.

Or, le corps de la femme n’a pas d’altérité directe. Caché, dissimulé, enfermé dans ce même espace qui conditionne et asservit l’expérience féminine – la cuisine – le corps féminin n’existe alors que par transitivité des aliments, mets et plats, qui sortent de cet espace clos, et se retrouvent au centre, au cœur, à la vue de tous sur une table. Iris Marion Young (notamment dans son article « Throwing like a Girl ») est l’une des premières phénoménologues féministes à parler d’une expérience purement féminine. Il existe un type d’attitude féminine se rapportant à un rôle social genré imposé aux femmes. Pour ce faire Young étudie les différentes manières de lancer une balle entre un garçon et une fille. Si Young voit chez le garçon un mouvement complet de son corps et une occupation de l’espace lui permettant de jeter une balle plus forte, et plus loin, le corps de la femme est enfermé et la fille lance la balle par l’unique force de son bras, engendrant un résultat sportif moins performant que celui des hommes, justifiant la prétendue supériorité de la force masculine. L’expérience du confinement des femmes au sein du foyer se résume aussi à une singularité féminine d’occupation de l’espace. Cloisonnée entre quatre murs, contraintes au mariage, à la réduction de leur corps au rang d’objet sexuel et reproducteur, les femmes sont enfermées dans l’immanence d’une existence seulement relative aux hommes, « qui leur dénie la subjectivité, l’autonomie et la créativité définissant le sujet libre au sein de la société patriarcale, un sujet qui ne peut être que masculin9 ».

La femme un non-être-au-monde : l’humiliation de la cuisine

En somme, à penser l’espace-cuisine comme un espace phénoménologique – comme un environnement définissant l’être – il apparaît comme un espace de domination propre à la société patriarcale. En plus d’être un espace clos enfermant le corps et l’existence de la femme, la cuisine symbolise l’humiliation féminine, car la cuisine étant directement liée aux aliments l’est aussi au corps de la femme et à la prétendue toxicité de ses menstruations. Inscrit dans les normes et mentalités sociales, la femme ne serait pas apte à cuisiner lors de ses menstruations. Les menstruations représentent la marque diabolique des femmes, qui feraient tourner les aliments et exemplairement la femme se retrouverait face à une impossibilité de faire monter une mayonnaise dans la culture juive extrémiste – empoisonnant de facto les aliments. La pratique du « chapaudi » ou l’« exil menstruel » dans la tradition népalaise bannie les femmes de leurs foyers, car elles sont considérées comme impures. Selon le fantasme masculin de l’empoisonnement des aliments par les menstruations, la femme serait in fine dans l’incapacité de réaliser une tâche ménagère qui pourtant lui incombe par nature. Elle est enfermée dans la cuisine : ce lieu lui rappelle sans cesse son statut de nature, de subalterne, d’animal, comparativement à l’homme qui est l’être de culture, de civilisation, de force. Lutter contre l’oppression masculine nécessite alors de quitter la cuisine et de devenir une femme figure de l’« anti-cuisine », qui se rapproche d’une figure masculine c’est-à-dire capable d’être ouverte sur le monde et de le découvrir. Car, qu’est-ce que la sorcière, si ce n’est cet être capable de sortir de son oppression le soir pour aller au sabbat ? Que représentent Man Yaya si ce n’est une figure de l’« anti-cuisine », une figure féminine certes, mais qui en vivant à l’extérieur, loin de la civilisation patriarcale, est crainte par toutes et tous ? Non-être-au-monde, la femme se doit de sortir de la cuisine, pour découvrir le monde extérieur, retrouver sa subjectivité et devenir une aventurière. Initiée par Man Yaya, Tituba – quand bien même elle est une esclave – sera libre d’exercer pleinement sa féminité comme Man Yaya, car elle refuse de vivre enfermée. Man Yaya est cette sorcière, vivant en dehors de la société, en dehors de l’espace domestique, libre, au milieu d’un espace qu’elle domine, connaît, respecte, et se permet d’occuper corporellement.

Les sorcières : les figures de l’anti-cuisine

Man Yaya : l’extériorité féminine noire

Parmi les traits saillants de Man Yaya figure le rapport à deux exigences ontologiques propres à l’idéologie raciale issue de la Traite Négrière. D’une part, c’est une femme donc potentiellement une sorcière, une servante de Satan, et de l’autre elle est noire et esclave10. Or, comme le précise la maîtresse de Tituba « il est certain que la couleur de votre peau est le signe de votre damnation11 ». Être une femme noire et esclave à l’époque coloniale c’est être suspectée plus facilement du crime de sorcellerie. Pratiquant la religion vaudou – que les colons désacralisent – elles s’assimilent à une image fantasmagorique de la sorcière effectuant des rites païens, dansant, chantant le soir, concoctant des potions et effectuant des incantations. La sorcière vaudou justifie de facto la prétendue existence des sorcières et légitime par une assimilation plus que douteuse les exécutions des sorcières en Europe. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’existe et persiste un fantasme autour des représentations de la religion vaudou – que les colons nomment pratiques ou sorcellerie. De ce fait, comme le précise Caroline Oudin-Bastide, le tempérament féminin est largement assimilé au « tempérament nègre » entre le XVIIe et le XIXe siècle.

Faiblesse intellectuelle, violence des passions, appétit de jouissance, instabilité d’humeur : empruntés au discours esclavagiste, les différents traits prêtés au nègre sont assimilables à ceux qui caractérisent, dans la littérature européenne, le tempérament féminin. Dans la mesure où ce dernier est censé être au principe de la propension des femmes à se livrer à la sorcellerie et aux empoisonnements, il s’ensuit, les mêmes causes produisant les mêmes effets, que le nègre est naturellement prédisposé aux mêmes crimes12.

Assimilé aux femmes-sorcières européennes, le fantasme de la sorcière-vaudou-noire-esclave entraîne un rapport particulier de l’espace-cuisine. Nécessairement déjà sorcière, et déjà coupable par leur couleur de peau et leur religion, la femme noire ne semble n’avoir d’autres choix que de quitter l’espace-cuisine, pour exister en tant qu’être autonome ; d’autant plus qu’étant des femmes, elles vivent pour certaines d’entre elles – négresses a kaz – dans l’intimité du colon étant nourrices, gardiennes d’enfants, servantes et cuisinières13. Or, nous le savons, Man Yaya n’est pas cette esclave vivant enfermée dans l’Habitation. Décrite dans le roman de Condé comme une « vieille femme […] braque [qui] avait à peine les pieds sur terre. [qu’on] craignait. Mais [qu’on] venait voir de loin à cause de son pouvoir14 », – femme en réalité libre de disposer de son propre espace, de sa propre existence, et de son propre savoir notamment des plantes, grâce à son savoir-faire en culinaire qui vaudra aux femmes d’être perçues comme de potentielles empoisonneuses. Quand bien même elle vit en dehors de la cuisine et de son espace d’oppression, Man Yaya reste ce personnage féminin, qui étant un être d’une nature honnie a nécessairement conclu un pacte avec le Diable ; car s’il est cet être qui « dispose d’un arsenal varié de procédés mortifères qu’il distribue à ses associés : redoutables poisons composés avec des herbes toxiques, formules magiques, maléfices sous la forme de poudres15 », Man Yaya est accusée des mêmes crimes. En initiant Tituba à une existence propre – et non une vie d’enfermement et d’oppression – elle lui transmet le savoir des plantes et l’essaie « à des croisements hardis mariant la passiflorine à la prune taureau, la cithère vénéneuse à la surette […] concoctait des drogues, des potions dont [elle] affermissait le pouvoir grâce à des incantations16 ».

En somme, Man Yaya incarne le personnage d’une sorcière certes, mais aussi d’une aventurière. Dans le début de son ouvrage Sorcière ! Mona Chollet ne lésine pas sur les exemples présents dans la littérature pour comprendre le statut ontologique particulier de la sorcière. Floppy la sorcière renferme cette double image de la sorcière que l’on attribue aussi à Man Yaya, à savoir une image de sagesse, de calme, de clairvoyance, mais surtout une femme qui vit « dans une maison perchée au sommet d’une colline17 ». Incarnant « la femme affranchie de toutes les dominations, de toutes les limitations18 », la sorcière devient le symbole de la liberté féminine. D’autant plus que les chasses aux sorcières ont conditionné les femmes dans leurs corps et dans leurs normes en les obligeant à rester discrètes, soumises, et enfermées. Cet imaginaire en vertu duquel potentiellement toutes les femmes peuvent être dangereuses se retrouve éminemment au sein de l’espace-cuisine, car si la sorcière sur son balai volant est exposée à la vue de tous, le poison dans le plat principal fait par « amour à son mari », ou par obligation servile se retrouve caché dans l’ombre, mijoté dans les coulisses, et devient potentiellement plus dangereux.

Des héroïnes avides d’espace

Représentant cet espace d’oppression, les femmes se retrouvent dans la quasi-obligation de quitter la cuisine pour disposer d’une existence autonome et vivre pleinement leur être-au-monde. C’est pourquoi les plus belles rencontres de Tituba se font toujours dans des espaces vastes, dans des espaces « anti-domination », ou « anti-domestique », « anti-cuisine ». Exemplairement elle rencontre Judah White une amie de Man Yaya, dans la forêt, ce qui lui permettra de perfectionner son apprentissage des plantes « pour se débarrasser des verrues, frotter leur emplacement avec un crapaud vivant jusqu’à ce que la peau de l’animal les absorbe […] boire du jus de ciguë mais qui peut être mortel et utilisé à d’autres fins19 », prouvant la solidarité féminine. C’est en quittant l’espace-cuisine et en refusant leur identité féminine imposée socialement qu’elles gagnent une nouvelle féminité leur permettant de se réaliser pleinement, malgré le climat de peur – que précise Mona Chollet20 – régnant à l’époque des chasses aux sorcières. Car l’espace clos de la cuisine cadre la soumission de la personne qui y est cantonnée. Il est aisément plus facile de surveiller quelqu’un qui est enfermé que quelqu’un s’échappant dans un terrain vague. Or, c’est cette autonomie que le patriarcat essaie de supprimer mais qu’il fantasme aussi à travers la figure de la sorcière notamment dans la fuite nocturne pour le sabbat. Qu’est-ce que le sabbat si ce n’est la peur masculine d’une révolte féminine silencieuse, dans un espace extérieur – la forêt – se faisant à l’insu du mari, dans l’obscurité moite et étrange de la forêt ? Nous voyons bien que le fantasme du sabbat renferme la peur masculine d’une potentielle entraide féminine où les femmes dans la nuit, dans l’ombre, vont comploter contre leurs oppresseurs, échanger des incantations, des potions, des savoirs et récupérer un espace qui leur est interdit. N’est-ce pas la démonstration de la peur masculine d’une supériorité d’un savoir féminin sur la nature ? Savoir qui leur paraît d’autant plus menaçant qu’il leur est étranger. De surcroît, comme nous le rappelle Mona Chollet, il existait de nombreux signes avant-coureurs à la vague de chasses aux sorcières en Europe. Les béguines étaient des communautés de femmes présentes en France, Allemagne et Belgique, elles étaient veuves, ni épouses ni nonnes, vivaient en totale autonomie, échappant à toute autorité masculine, « dans de petites maisons individuelles voisinant avec des jardins potagers et médicinaux ; allant et venant en toute liberté21 ». Ces femmes devenaient plus habiles que certains médecins hommes pour guérir les malades. Si une femme était plus douée qu’un homme, cela impliquait nécessairement qu’elle avait pactisé avec le Diable. En somme, rester au sein de l’espace domestique et notamment la cuisine permettait à l’homme de contrôler, le corps, le monde et l’espace féminin. Récupérer son existence consistait alors à quitter cet espace, et à se confondre avec l’extérieur, pour devenir « une être » d’aventure comme l’ont fait les sorcières telles que Tituba ou Man Yaya.

Réhabiliter l’espace-cuisine : lutte politique ou renforcement de l’oppression patriarcale ?

La femme semble bien dominée du fait de son confinement au sein de l’espace-cuisine. Néanmoins, des féministes telles que Mona Chollet dote le foyer et la cuisine d’un potentiel libérateur. En somme, nous devrions réhabiliter cet espace plutôt que de le combattre et le perdre car ils font partie du peu de choses dont disposent les femmes. Pour ce faire, elle considère que le foyer étant un espace purement féminin en devient un espace de résistance non-mixte, c’est-à-dire un endroit dont l’homme est statutairement exclu. La cuisine devient un espace de rencontre, d’échange, d’organisation entre femmes qui pourraient permettre le combat contre la société patriarcale. Néanmoins, il nous faut être précautionneux avec cet argumentaire, car il serait très aisé de le réutiliser pour renforcer l’ordre patriarcal, justifiant ainsi, l’enfermement de la femme au sein du foyer.

Notes de bas de page numériques

1 Philippe Cabin, « Dans les coulisses de la domination », Sciences Humaines, vol. 105, n° 5, 2000, p. 23.

2 Mona Chollet, Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique, Paris, La Découverte, 2016, p. 359.

3 La précision du terme de cuisine-journalière nous permet de faire la différence avec la cuisine entendue comme un métier. Car si au quotidien, au sein de l’espace-foyer, ce sont majoritairement les femmes qui s’occupent de ce travail, il en est autrement dans les cuisines des restaurants – où la majorité des chefs sont des hommes. Les qualités attendues pour être un grand chef émanent directement des valeurs viriles issues de la société patriarcale, où les femmes sont rarement reconnues.

4 Philippe Cardon, Thomas Depecker, Marie Plessz, Sociologie de l'alimentation, Paris, Armand Colin, 2019, chapitre 6 « Alimentation et vie quotidienne », pp. 157-181.

5 Inez Irwin, citée par Sylvie Tissot, « Carol Adams : La politique sexuelle de la viande. Une théorie critique féministe végétarienne », Nouvelles Questions Féministes, vol.36, 2017/1, p. 151.

6 Camille Froidevaux-Metterie, « Phénoménologie du féminin », dans La Révolution du féminin, 2015, Paris, Gallimard, 2020, p. 341.

7 Camille Froidevaux-Metterie, La Révolution du féminin, p. 342.

8 Camille Froidevaux-Metterie, La Révolution du féminin, p. 342.

9 Camille Froidevaux-Metterie, « Le féminisme phénoménologique d’Iris Marion Young. Tenir ensemble le concept de corps vécu et la notion de genre », Revue Philosophique de Louvain (116)4, 2018, p. 496.

10 Man Yaya ne sera pas esclave toute sa vie, puisque lors de sa rencontre avec Tituba, elle est déjà une esclave affranchie.

11 Maryse Condé, Moi, Tituba sorcière…[1986], Paris, Gallimard, « Folio », 2020, p. 68.

12 Caroline Oudin-Bastide, L'effroi et la terreur. Esclavage, poison et sorcellerie aux Antilles, Paris, La Découverte, 2013, p. 166.

13 Caroline Oudin-Bastide, L'effroi et la terreur. Esclavage, poison et sorcellerie aux Antilles, p. 328.

14 Maryse Condé, Moi, Tituba sorcière…, p. 21.

15 Caroline Oudin-Bastide, L'effroi et la terreur. Esclavage, poison et sorcellerie aux Antilles, Paris, La Découverte, 2013, p. 14.

16 Maryse Condé, Moi, Tituba sorcière…, p. 25.

17 Mona Chollet, Sorcières. La puissance invaincue des femmes, Paris, La Découverte, 2018, p. 9.

18 Mona Chollet, Sorcières. La puissance invaincue des femmes, p. 11.

19 Maryse Condé, Moi, Tituba sorcière…, p. 85.

20 Mona Chollet, Sorcières. La puissance invaincue des femmes, p. 232.

21 Mona Chollet, Sorcières. La puissance invaincue des femmes, p. 66.

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Pour citer cet article

Mathilde Debbiche, « Dans l’ombre de la cuisine : de la rassurante marmite à l’espace-extérieur », paru dans Loxias, 77., mis en ligne le 15 juin 2022, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html/index.html?id=10014.

Auteurs

Mathilde Debbiche

Doctorante en philosophie à l’Université Toulouse Jean Jaurès, Mathilde Debbiche thématise – sous la direction de Mme Bentouhami Hourya – les conditions de possibilités d’un en-commun de l’existence humaine et animale. Prenant comme site d’élaboration philosophique la Traite Négrière elle apporte sa contribution aux études décoloniales françaises – au sein du laboratoire ERRAPHIS – en s’appuyant sur des logiques d’assujettissements historiques telles que l’esclavage racial au sein des Antilles Françaises. En réévaluant les bases ontologiques par lesquelles les mondes se soutiennent, elle accorde une centralité au concept de la chair questionnant nos rapports à la nourriture.