Cycnos | Volume 23 n°1 Le Qualitatif - 

Anne Trévise et Helen Paterson  : 

Now and then et every now and then : périodicité et pondérations quantitatives et qualitatives

Abstract

The article examines three common coordinated expressions which express periodicity in English : now and then, every now and then, et here and there. An analysis of usage, based on BNC data, shows that now and then appears in neutral descriptions, revealing a quantitative approach to periodicity. The addition of every, producing every now and then, diminishes the notion of frequency and introduces qualitative considerations. The expressions occur in argumentational contexts in which the utterer hedges or excuses a deviation from the norm or makes reference to sporadic, sometimes rare, events. Here and there serves similar purposes when applied to a temporal framework, also providing a qualitative bias. Based on these observations, several hypotheses are ventured as to the functioning of such a system within the English language.

Plan

Texte intégral

1L’anglais possède de nombreuses expressions pour exprimer la périodicité - avec ou sans régularité - ou une fréquence assez faible : à côté de occasionally, ou de sometimes, on trouve notamment toute une série d’expressions constituées elles-mêmes de marqueurs temporels et généralement vite classées comme « idiomatiques », « figées », en l’absence d’explications plus convaincantes : now and then, now and again, once in a while, qu’il est possible de faire précéder de every (every now and then, every now and again, every once in a while). Every, on le sait, précède obligatoirement d’autres expressions « figées » de périodicité, comme par exemple every so often1.

2On trouve aussi un autre « doublon » qui peut avoir un sens « purement » spatial, mais aussi parfois un sens temporel de périodicité : here and there2.

3The Oxford English Dictionary donne pour now and then la définition  “occasionally, fitfully, intermittently, at intervals”. Les dictionnaires fournissent en général les mêmes définitions pour now and again, mais aussi pour les doublons précédés de every, apparus plus récemment.

4Every est traditionnellement classé dans la catégorie des déterminants :  ici il détermine une expression apparemment adverbiale, ce qui semble pousser en général les grammairiens à sortir le « joker » de l’idiomatisme. Huddleston et Pullum (2002) classent ces expressions dans la « catégorie » nombreuse qu’ils intitulent les “non-bounding frequency adjuncts” (p. 715) et établissent pour elles (et pour again and again, off and on, on and off, from time to time, as a rule, et for the most part) la sous-classe qui contient “a variety of frequency idioms” (p. 716). Et dans les grammaires, les développements sur every sont en général centrés sur les différences entre every et each. Personne ne semble se préoccuper de la catégorisation ni de every dans les expressions étudiées ici où il ne détermine (apparemment en tout cas) pas un nominal, ni de celle dès lors de now and then, ou de once in a while dont on pourrait se demander, quand ils sont précédés de every, s’ils ne tendent pas vers du nominal (cf. every other day, every month, every two weeks, etc.), quels que soient les différents types de parcours impliqués3.

5Notre étude se centrera sur une comparaison entre les usages de now and then et de every now and then en contexte4, tels qu’il apparaissent dans le British National Corpus : peut-on déceler une différence en termes de pondérations quantitatives et qualitatives entre les deux expressions qui sont largement données comme synonymes dans les dictionnaires ? La deuxième question, plus ardue, étant : si une différence se fait jour, comment expliquer alors ce rôle du marqueur de parcours every ?

6Nous hasarderons alors des hypothèses sur le fonctionnement de every dans les expressions every now and again, every once in a while.

7Les exemples qui suivent sont donc extraits du BNC, et devraient permettre de voir si now and then et every now and then, malgré les synonymies décidées par les dictionnaires, sont interchangeables en contexte, sans modification de sens. Cette recherche est issue d’une intuition selon laquelle il semblait que les deux expressions n’apparaissaient pas dans les mêmes contextes. S’agissait-il de fréquence plus ou moins grande, de prise en compte de périodicités plus ou moins régulières ? Ou d’autre chose encore ? Les questionnements concernaient aussi le rôle du marqueur every dans cet environnement.

8Regardons les exemples et commençons par des expressions relevées dans des recettes de cuisine et où l’on voit apparaître now and then : “basting now and then”(AK6 1278) et “turning now and then” (CB8 2717). On est dans un contexte de périodicité normale, attendue, localisée sur l’axe temporel.

9Voici d’autres exemples faisant apparaître now and then :

[1] He blushed now and then. (H8Y 2311)
[2] Science has been accused, now and then, of leaving no space for religion. (ABE 2751)
[3] We do well to remember that, after all the violence that humans had created on the earth, God surveyed the debris and said 'he was sorry he made man' (Gen. 6:7). It is a point of view for which now and then I have some sympathy. (B04 887)5

10Les contextes aval de ces exemples s’inscrivent dans des descriptions ou des considérations factuelles : on décrit un personnage, on oppose science et religion, on fait état de sentiments réguliers ressentis devant la violence.  

11Les quatre exemples suivants sont extraits d’une biographie de Richard Burton. Manifestement l’auteur se contente d’une description de la vie de l’acteur et, en tout état de cause, il ne glisse aucune valuation négative, même en voisinage avec des verbes comme boast, ou brawl qui ne sont pas ici du coup connotés négativement, mais au contraire décrivent les caractéristiques du personnage de façon empathique. Dylan Thomas y est également caractérisé positivement :

[4] ‘He was very sunny, no vanity, so confident. He boasted now and then, but in a pub way, you know, a Welsh way, for fun.’ (CL2 1749)      
[5] Dylan Thomas was a real poet - in direct line from John Donne; he was Welsh; he drank; and he became a friend. Burton was deeply proud of that. Dylan Thomas would act now and then to pay the bills. (CL2 1356)
[6] 'The English are afraid of us,' said Burton and brawled, now and then, to prove it.  (CL2 1881)
[7] It was a start. He was well noticed, he had the beginnings of a fan-club, and back home the Welsh papers gave him full-page spreads. Ifor came up now and then to keep an eye on him. (CL2 1793)

12Keep an eye on someone est connoté positivement ici.

13Comparons maintenant deux exemples où respectivement every now and then et now and then sont employés avec la même expression stop to look in shop windows :

[8] Alnwick had a relaxed air this evening that was a complete contrast to the bustle that prevailed during the day. Couples of all ages strolled leisurely along, stopping now and then to look in shop windows.  (E12)
[9] A man in a doorway across the road caught her eye. He looked too uninterested, and when he saw her watching him he avoided her eyes. Pretty certain this must be the man, Paige set off down the street, stopping every now and then to look in shop windows and cast surreptitious glances backwards. (JY8 319)                                                                                                                                

14En [8], on a une impression de normalité, d’attendu dans les arrêts des personnes âgées, qui désirent véritablement regarder les vitrines. Par contre, en [9], il s’agit d’un comportement non normé, non attendu, dans un contexte menaçant où la femme ne fait certainement pas du lèche-vitrine. Et, de fait, every now and then apparaît quasi systématiquement dans des contextes valués négativement d’une façon ou d’une autre. Les actions sont décrites comme erratiques, et donc comme non attendues par rapport à une norme.

[10] “I still had nightmares about it,” said William, “well into my teens. Still do, sometimes, every now and then.” Preston looked at him and wondered if they were the same nightmares he had. They'd be worse, probably. William always went that step further into life's nightmares [...]. (F9C 3262)

15Les cauchemars auraient dû normalement disparaître à l’adolescence, et a fortiori à l’âge adulte.

16Voici d’autres exemples qui vont dans le même sens :

[11] Splurge-weed grows as a set of straggling, amorphous branches in the sea. Every now and then branches break off and drift away. These breakages can occur anywhere in the plants, and the fragments can be large or small. As with cuttings in a garden, they are capable of growing just like the original plant. This shedding of parts is the species's method of reproducing. (ARR 1604)

17Aussi bizarre et erratique que cela puisse paraître, c’est leur méthode de reproduction.

[12] (Il s’agit d’une machine à tricoter.) I have a Passap 6000 and when knitting a jacquard pattern with black and white yarns I was having “mispatterning”. Every now and then there would be a rogue stitch, that is, black when it should be white and vice versa.  (CGU 1436)

18La valuation est négative. Paradoxalement, would, marqueur d’attribution de propriété, apparaît pour justifier le choix du terme mispatterning : le résultat reste un patterning néanmoins, bien qu’il corresponde à du non attendu, de l’anormal.

19D’autres exemples :

[13] (A propos d’un faucon qui n’a qu’une aile) Apparently every now and then it did succeed in reaching one of the lower perches, but I never saw it do so and to this day I don't know how it managed it. (CHE 479)

20Si effectivement le faucon y est parvenu, contrairement à toute attente (did succeed), ce ne peut être de façon régulière et non attendue. La référence à une norme apparaît aussi en [14] :   

[14] The thing that he loved most of all in the whole world was the sea. And he would sing to himself in his house or in his boat the song which his father had taught him many years ago. He sang about his love of the sea. Every now and then Angus would go into the town. (F72)

21La mer représente la norme pour Angus. Ses visites à la ville, où rien ne va le faire chanter, et qui ne sont que des incursions, sont néanmoins aussi construites comme caractéristiques (would).

22Cette insistance sur le côté erratique des événements concourt à construire un sens d’atténuation de leur importance et du coup à réduire l’impression de fréquence. On en arrive parfois à référer à la rareté des événements, d’ailleurs explicitée dans le contexte aval immédiat :

[15] Let us suppose that every now and then, perhaps every million atoms or so, slight irregularities occur. (CEG 439)
[16] What Taylor suggested was that every now and then, but very rarely, a sheet of atoms is not complete. (CEG 442)

23Les événements sont erratiques, rares même : la construction de la référence à la fréquence disparaît au profit d’une argumentation où le désir d’atténuer l’importance de ces événements entre en ligne de compte.

24Les 48 anglophones questionnés n’aiment pas reconnaître qu’ils utilisent now and then, et encore moins every now and then. Dans leurs représentations métalinguistiques, manifestement, occasionally est un choix plus valorisé. Si néanmoins on leur demande de comparer les deux expressions en contexte, ils disent que now and then exprime tant une routine attendue qu’une fréquence et une régularité plus grandes que every now and then à propos duquel ils parlent d’impression de haphazardness, de randomness, et de moindre fréquence, voire de rareté6.

25L’analyse des contextes permet d’aller plus loin dans l’étude des oppositions en œuvre dans le système lui-même que ces commentaires qui font appel à la conscience des anglophones, à leurs intuitions de natifs certes, mais aussi à leurs représentations de la norme. Cette analyse aidera à baliser tout un éventail de pondérations qualitatives de natures différentes en œuvre dans les contextes. Les exemples qui suivent jalonnent ce parcours.

26En [17] il est question de dépression, mais ce n’est pas là le ton général de l’œuvre de l’artiste :

[17] When I was 15 I was in a depressed state and I thought, I'll do these last paintings about the end of the world and then I'll end it. So I go into these depressions every now and then, but I think the general tone of the work is about humanity struggling against all odds. (CFL 474)

27Ici but dans le contexte aval immédiat introduit la rectification que l’énonciateur veut introduire7 : ce n’est pas la norme, n’y prêtez pas trop attention. Du coup la fréquence des phases dépressives semble décroître, passer au second plan, et elles ne font pas partie des propriétés générales que l’on peut attribuer à l’œuvre.  

28L’exemple suivant fait bien état des choses horribles qui pouvaient arriver à Belfast à une certaine époque :

[18] This is what living here's about. People will tell you there's normality here and there is, but every now and then an abnormal thing happens which is quite horrific. The city then becomes a collapsed face, the perspectives will change. (G21 220)

29mais but, comme dans l’exemple précédent, marque ici aussi la rupture, ici entre le normal et l’horreur classée comme anormale, heureusement sporadique. L’effet résultant est une atténuation de l’horreur : les événements horribles ne sont pas la règle, quelle qu’en soit la périodicité. Ils ne sont pas à prendre en compte outre mesure, et ce que les habitants ressentent majoritairement, c’est une normalité.

30Dans certains contextes, every now and then, dans une argumentation qui minimise l’importance des faits répétés, concourt à une entreprise de justification. On veut faire accepter ces événements à l’autre malgré la représentation que l’on a de son manque de désir de l’accepter. Ainsi dans l’exemple suivant :

[19] Do what you can to create joy around you. Smiles are catching, you know. Be spontaneous in the way that children are. We all have so many responsibilities in life that it is easy to forget how to have fun. It is not a bad idea to say “thank you” every now and then for the good things in your life. Whether you believe you are saying those words to God, fate or life itself, they will help to bring to mind those things for which you can be grateful and this in turn will help to increase your own state of joy. (AYK 942)

31L’idée est ici que dire merci pour les bonnes choses de la vie n’est pas si difficile qu’on pourrait le penser, qu’il faut de temps à autre se comporter comme des enfants, donc pas comme un adulte « normal » qui ne sourit guère et n’est pas spontané. Mais l’argumentation vient souligner que ce n’est pas si difficile et que, de plus, ce n’est nécessaire que rarement. L’expression semble alors aider à construire cet effet qui vise à minimiser l’effort demandé. La suite de l’extrait montre bien le sens général de cette argumentation, qui fonctionne manifestement par rapport à une représentation de l’interlocuteur comme éprouvant du déplaisir devant de telles contraintes : on explique à l’autre d’ailleurs qu’il en retirera un profit personnel.

32Même effet d’atténuation dans l’extrait suivant :

[20] There is a history of heart disease in her family so Doc D gets her cholesterol checked every now and then and they make it a policy not to keep cheese in the house. But we're not slaves to healthy eating – it's all a question of moderation. (ARJ 281)

33Vérifier son taux de cholestérol n’est pas si contraignant, et régime ne rime pas avec esclavage.

34Le contexte argumentatif de justification peut aller jusqu’à excuser les événements non normés, erratiques, rares. Ainsi dans l’exemple suivant le fait de rêver (un petit peu), que le coénonciateur pourrait se représenter comme valué négativement, est excusé :

[21] And apart from all that, isn't it okay to dream a little every now and then? (C9M 2418)

35Autre référence à la norme dans l’exemple suivant : celle d’une famille où peu d’erreurs sont commises et la déviance est présentée au singulier et qualifiée de « petite ». L’atténuation ici aussi se transforme en excuse :

[22] The only one who used to make a little mistake every now and then was my little sister. (CH8 2170)

36Même contexte d’atténuation et d’excuses dans l’exemple suivant :

[23] She cast a worried glance in Anne's direction. “I truly didn't mean to be so horrible. Am I forgiven?” Anne patted her hand. “Yes, of course. I am a Nosy Parker. And I do need telling every now and then, although perhaps not quite so vehemently. (HGT 1041)

37Ce n’est pas la norme de mon caractère, et c’est un besoin, contraire à la norme sociale telle que vous vous la représentez, je le sais, et je le présente comme irrépressible. (Le do de réassertion s’inscrit bien dans un tel contexte d’intersubjectivité.) ‘Veuillez m’en excuser : ce n’est pas si fréquent.’ La fréquence est en quelque sorte parcourue par every pour en atténuer l’effet, pour lisser les occurrences, les aplanir dans leur délimitation quantitative.

38Un autre exemple d’argumentation destinée à excuser un comportement :

[24] And one of the difficulties is that private citizens have an innate belief that the government should get everything right all the time. They're just like other men and women. They're going to get some things wrong every now and then. (B0H 1700)

39L’auteur défend ainsi les membres du gouvernement en réalité en opposant la norme attendue all the time aux erreurs every now and then. Les politiciens sont des gens comme les autres. Ils sont excusables quand il leur arrive parfois (rarement) de se tromper. Dans un tel contexte, now and then (get some things wrong now and then) aurait renforcé l’inévitabilité due à la nature humaine déjà présente dans going to.

40Parfois, every now and then concourt à rétablir la positivité d’actions généralement valuées négativement (ici have an argument and have a go at someone) :  

[25] It's always very helpful to have an opinion on your work, or to have a good argument every now and then! (CC0 265)
[26] He has a go at Ian every now and then. (H8B 334)

41Par contre, quand l’énonciateur n’a pas ce désir d’atténuation, que, par exemple, il reconnaît ses torts (I have to admit), on retrouve now and then :

[27] The best solution, I have found, is to throw them down, one by one, on to the horses' deep bed of wood-chips, off which they almost always bounce unscathed. In spite of these hazards, I generally visit the wall-nest every two or three days; but now and then, I have to admit, it escapes my attention. (A5K 142)

42Glose possible : don’t think I never forget. On peut imaginer que si l’énonciateur avait voulu minimiser ses manques, il aurait employé every now and then, mais du coup, son aveu (I have to admit) semblerait étrange, et on aurait sans doute attendu plus d’explications sur les raisons, voire les excuses de ces oublis.

43De nombreux exemples où every now and then apparaît établissent donc des valuations négatives par une mise en relief de l’anormal, du non attendu, du contraignant, et, en intersubjectivité, il s’agit donc, par de telles suites discursives, d’atténuer des impressions négatives que l’énonciateur anticipe chez le coénonciateur. Ce qu’on se représente comme déplaisant pour l’autre est ainsi atténué : la fréquence n’est plus l’enjeu et elle apparaît alors moins grande, voire excusable, parce que moins attendue, non régulière, plus erratique. C’est en tout cas souvent ce qui, en intersubjectivité, semble entrer dans ces bribes d’argumentation et de discours persuasifs.

44L’exemple suivant est extrait d’un livre intitulé How to Live Safely in a Dangerous World. L’auteur vient de discuter des bienfaits d’un Neighbourhood Watch Scheme. Mais il ne veut pas trop effrayer son lecteur avec la délinquance. Elle est unfortunate mais peut advenir :

[28] This chapter is about taking precautions. Unfortunately, every now and then, trouble may come and find us, no matter what we do, and then we have to stand and face it. (CDT 322)

45Every now and then, entre virgules, après l’adverbe à forte valuation négative unfortunately, atténue la gravité des choses et, avec may, présente les ennuis comme « uniquement » du domaine de l’équipossible, pas du nécessaire ou de l’inévitable. En même temps dans un tel contexte, il est clair que toute idée de régularité ou de prévisibilité est exclue. Now and then, aux dires des anglophones interrogés, aurait davantage donné l’impression que les ennuis arrivaient à une cadence prédéfinie et régulière, devenant ainsi inévitables, et donc plus effrayants.

46Au vu de tous ces exemples, il est clair que every now and then et now and then, pourtant donnés comme synonymes en général, fonctionnent dans des contextes différents pour marquer des pondérations différentes :

  • sans every : contextes de descriptions neutres, de norme attendue, de récurrence régulière. Les contextes sont plus factuels, plus ouvertement descriptifs, non valués négativement : s’il y a valuation, elle est positive. On se contente d’établir une périodicité ;

  • avec every : contextes d’intersubjectivité argumentative8. Les événements sont présentés comme contraires à la norme attendue, parfois sous forme d’atténuation, d’excuses, comme seulement possibles, moins effrayants car non réglés d’avance et inévitables. La fréquence passe alors au second plan : la périodicité, présentée comme erratique, fait place à la rareté.

47De telles différences peuvent êtres décrites et expliquées en termes de pondérations quantitatives ou qualitatives : now and then exprimerait une périodicité quantitative, c’est-à-dire une prise en compte d’une périodicité sur l’axe spatio-temporel, tandis qu’avec every now and then la fréquence purement quantitative n’est plus l’enjeu : les événements sont bel et bien décrits comme récurrents, mais dans des contextes où entrent des pondérations qualitatives de justification, d’atténuation des faits qui établissent même la rareté. Dans une perspective argumentative, l’énonciateur souligne alors le fait que les événements décrits, valués négativement, ne sont pas la norme, ne sont pas inévitables, qu’ils ne doivent être considérés que comme ayant une importance relative.

48Mais il est vrai que les contextes en eux-mêmes induisent ces distinctions : ce n’est bien sûr pas la présence ou l’absence de every qui construisent à elles seules ces pondérations plutôt qualitatives ou plutôt quantitatives : on ne peut que constater des co-occurrences de valeurs construites en voisinage. Pourquoi every a-t-il de telles affinités qualitatives quand il précède now and then et peut-on dès lors faire l’hypothèse qu’il en sera de même quand il précède now and again ou once in a while9

49Il peut sembler paradoxal que la présence du marqueur de parcours every participe à l’atténuation de la fréquence des événements qu’il permet néanmoins de parcourir. Les actions sont-elles perçues comme plus individualisées qu’en l’absence de ce marqueur ? Pourquoi la « simple » quantification tend-elle à disparaître au profit de la qualification avec ce marqueur, alors qu’en son absence, elle redevient première ?

50 Every n’a pas ce pouvoir quand il est clairement un déterminant (dans la terminologie traditionnelle). Les auteurs de grammaire parlent en général pour every d’opérateur de parcours totalisant, par opposition à each, opérateur de singularisation des éléments de la classe10.

51Dans leur ouvrage L’épreuve de linguistique à l’agrégation d’anglais, G. Garnier, C. Guimier et R. Dilys (2002) écrivent à propos de every two weeks :

(…)  l’unité de base à itérer est une unité composite, à référence plurielle. Il ne s’agit plus d’envisager successivement chaque unité de durée marquée par le nom week, mais chaque unité de durée marquée par le groupe two weeks. EVERY a pour effet de créer une unité complexe formée à partir de plusieurs unités simples, et d’opérer ainsi une itération de cette unité complexe. De même every ten coupons évoque des séries successives de dix coupons. On comprend ainsi que every two weeks soit équivalent à every fortnight ; l’anglais dispose d’une unité lexicale qui dénote la durée two weeks. On comprend également qu’il soit équivalent à every second/other week, avec un numéral ordinal. Every two weeks focalise sur la totalité de l’ensemble formé par two weeks, every second/other week focalise sur la dernière unité de cet ensemble (…) avec EVERY (vs EACH) les unités de l’ensemble sont globalisées et toute différence entre elles est abolie. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles seul EVERY est acceptable dans la construction analysée. Every two weeks marque une itération, c’est-à-dire une régularité absolue, ne souffrant aucune exception11 (…) chacune des unités two weeks se répète identique à elle-même et sans possibilité de variation (pp. 35-37).

52Nos analyses des contextes d’apparition de every now and then nous éloignent, semble-t-il, de telles conclusions. Every porte bien aussi sur l’ensemble now and then, alors qu’en son absence, on a deux adverbes coordonnés. Mais la co-occurrence de every avec two weeks construit une délimitation quantitative manifestement (et la régularité totale) alors que sa co-occurrence avec now and then semble faire de every un opérateur de pondération qualitative. Si son rôle n’est peut-être pas totalement décisif, il entre du moins en grande affinité avec des contextes de non régularité et de valuations. Comment every peut-il toujours répondre à la définition d’«opérateur de parcours totalisant » quand il semble ici, au contraire, devant now and then, rompre la référence à la régularité des occurrences et les considérer dans leurs propriétés ?

53Every entre ici dans un autre micro-système que celui dans lequel il est traditionnellement étudié : il ne s’oppose pas à each, mais à l’absence de every. Il garde néanmoins son étymologie en ever + each et, du coup, hors du micro-système d’opposition avec each, il semble marquer une totalisation des occurrences par rapport à ce qui se passe en son absence.

54Mais on comprend que cette totalisation par every aboutisse de fait à un effet minorant, effet qui est patent quand on compare notamment so often et every so often (Why does it happen so often? / It only happens every so often.). Every marque en effet un parcours totalisateur qui aboutit à la construction d’une classe fermée, finie, qui n’existe pas sans every. Avec now and then, on réfère à du non fini, du non dénombré, du non totalisé. Dans l’expression every now and then (où every porte bien sur l’ensemble now and then et non sur les deux adverbes pris séparément), la prise en compte de l’intégralité de ces occurrences en nombre fini, dénombrées, explique les pondérations qualitatives dans un contexte où une intersubjectivité argumentative est présente : en dehors d’une opposition à each, strictement impossible ici dans le système anglais (*each now and then), on insisterait dans le parcours avec every now and then (vs now and then) sur des occurrences en nombre fini, construites comme une classe, qui du coup apparaissent dénombrées et, dans ces contextes, plus détachées, plus erratiques. Ainsi se profile l’intérêt pour les propriétés qualitatives qui les justifient comme classe construite. Elles pourraient du coup référer à une moindre fréquence, puisqu’on s’attacherait au parcours de leur intégralité qualitative globale, et donc lissée (même si la totalité des occurrences dénombrées est envisagée), et donc à leurs qualités, plus qu’à leur récurrence. Avec every now and then, ce parcours totalisant de la classe des now and then et donc des propriétés qualitatives des événements de cette intégralité, servirait alors à atténuer, à excuser, à souligner que l’on s’éloigne de la norme attendue, et que l’on va éventuellement décrire plus avant les propriétés de ces occurrences qui sont en jeu dans leurs qualités et non dans leur localisations temporelles. Et on ne parlerait alors plus de périodicité, ni même de fréquence, mais d’occurrences erratiques, voire rares, de hasard presque, suivant les contextes. L’absence de every dans ce micro-système renverrait, quant à elle, à une simple périodicité, à des pondérations quantitatives, à du now et du then réitérés indéfiniment, et parfois donc à une fréquence plus grande, les événements n’étant pas envisagés pour leurs propriétés qualitatives : now and then réfère simplement à des repères temporels, ici couplés (now et then) et simplement indéfiniment récurrents12, hors construction de classe finie, fermée.

55Et de fait, on retrouve ces propriétés qualitatives de every dans des expressions comme I have every confidence in him (où d’ailleurs le métaterme « quantifieur » est tout aussi problématique) : il y a toujours parcours, mais il devient qualitatif, avec un nom compact, pour envisager les degrés de confiance et donc une forme d’intégralité que la notion compacte n’autorise normalement pas. Avec un nom discret, l’expression « his every wish » (où c’est le métaterme « déterminant » qui est de surcroît là aussi à revoir), si on l’oppose à every one of his wishes, semble aussi avoir plus d’affinités avec un contexte qualitatif : l’interprétation quantitative ne disparaît pas entièrement, mais on a aussi une délimitation qualitative évidente. Une fois que l’on a construit, par totalisation, une classe fermée, on peut renvoyer à son intégralité. Et on ne peut que se poser le même type de question pour une expression comme every last drop of wine, où le parcours est autant qualitatif que quantitatif : le fait d’envisager une totalisation d’une classe qui stricto sensu ne contient qu’un élément fait que l’on arrive aussi, comme avec every confidence, à du qualitatif qui frise ici le haut degré. On insiste alors dans ce cas sur l’absence de reste.

56 Quand il précède now and then, every donne aussi l’ordre d’opérer des pondérations qualitatives, mais d’une autre nature, on l’a vu. Ceci est bien sûr à prendre en compte dans la recherche de ce qu’on appelle parfois, faute de meilleur terme, la « forme schématique »13 de ce marqueur, dans la recherche des ordres d’opérer qu’il exige suivant les différents contextes dans lesquels il peut apparaître14.

57Ce travail sur la perception et l’expression de la périodicité ne constitue qu’un début : il s’agira aussi d’analyser, on l’a dit, les expressions comme now and again ou once in a while, précédés ou non de every (comme every so often), et de les comparer à here and there, dans son acception temporelle, qui a aussi de grands affinités avec le qualitatif, mais sans every. On pourra alors tenter de mieux cerner les opérations ordonnées par le marqueur every en y incluant tous ces emplois, sans se contenter d’une douteuse catégorisation grammaticale traditionnelle, de définitions de dictionnaires, ni d’ailleurs d’étiquettes sans doute trop générales comme « opérateur de parcours totalisant ».

58Ces quelques observations sur les usages en contexte montrent que l’analyse des corpus est indispensable pour mettre à jour la systématicité des fonctionnements linguistiques, et pour tenter de dégager des opérations invariantes pour tel ou tel marqueur. On s’aperçoit aussi que les outils métalinguistiques de description que sont les concepts de quantification, de qualification, de délimitations et pondérations quantitatives ou qualitatives, sont utiles pour tenter de rendre compte d’une activité langagière qui certes décrit, mais qui aussi argumente, se représente les objections de l’autre, les devance, bref implique une prise en charge subjective mais aussi une intersubjectivité constitutive du langage : on ne saurait échapper aux représentations de la norme et aux valuations positives ou négatives, ni les siennes, ni celles que l’on attribue à tort ou à raison au coénonciateur.  

59Le British National Corpus fait apparaître un grand nombre d’occurrences pour ces expressions, données écrites et orales confondues :

  • (every) now and then : 455 (dont 283 pour now and then et 172 pour every now and then) ;

  • (every) now and again : 388 (dont 259 pour now and again et 129 pour every now and again) ;

  • here and there : 643 (spatialité et temporalité confondues).

60Once in a while est moins fréquent manifestement : 106 occurrences, dont seulement 9 avec every.

61Et every so often apparaît 176 fois.

62Ces données quantitatives grossières n’expliquent évidemment rien, mais révèlent des tendances intéressantes dont les anglophones interrogés n’avaient aucune conscience.

63Une différence apparaît si l’on compare les données écrites et orales du BNC15 :

Ecrit

Oral

now and then

71,5 %

28,5 %

every now and then

41 %

59 %

now and again

27 %

73 %

every now and again

16 %

84 %

here and there

56 %

44 %

occasionally

63 %

37 %

from time to time

64 %

36 %

64En simplifiant, on peut dire qu’en ce qui concerne les doublons avec ou sans every, les données écrites ont une nette préférence pour now and then (et occasionally ou from time to time, considérés comme plus normés chez les 48 anglophones interrogés). Dans les données orales du BNC, now and again est préféré à now and then, et every now and again est de loin le plus fréquent, cumulant l’apparition de every et de now and again, manifestement les deux meilleurs « candidats » pour l’oral et les dialogues où les argumentations et la construction de l’intersubjectivité sont fréquentes16.

Notes de bas de page numériques

1  Nous ne parlerons pas ici de cette expression qui ne peut exprimer la périodicité sans every, i.e. sous la forme so often. Pour construire une référence à des unités d’intervalles précis de mesure every est aussi obligatoire : every two days, every other day, every few minutes, every 10 miles, every third man, every other Sunday, etc.
2  Every here and there est cité par The Oxford English Dictionary avec le sens de “constant or very frequent recurrence”, et par The Chambers Dictionary avec une définition légèrement différente : “all over in various places”. Mais le British National Corpus ne fait apparaître aucune occurrence de cette expression, ce qui semble indiquer que son usage est restreint, ce qui n’est pas le cas de every now and then ou de every now and again.
3  Nous reviendrons plus loin sur les opérations commandées par le  marqueur every dans des expressions comme I have every confidence in him.
4  Ce travail constitue l’approfondissement de deux chapitres d’un mémoire de maîtrise rédigé par Helen Paterson, intitulé Interchangeability and the implications of speaker choice in a few adverbial clusters. La soutenance a eu lieu en septembre 2005 à l’Université de Paris X-Nanterre.
5   Pour une plus grande lisibilité, nous avons souligné les bribes de contexte qui nous semblent concourir à construire les contextes favorables.
6  Voici certains de leurs commentaires pour now and then : “a repeating occurrence”, “repeated occurrence”, “a more uniformly frequented action”, “an action which is repeated often”, “has a routine expectation about it”, “sometimes” (2 sujets), “more formal and perhaps more regular”, “more regular than every now and then” “occurs more often / not such an impact”.
7  Cf. M. Sékali à paraître. Dans le BNC but précède 10% des occurrences de every now and then et 6,4% des occurrences de now and then.
8  C’est sans doute la raison de l’apparition plus fréquente dans les données orales de every now and then : les contextes d’argmentation à fortes pondérations qualitatives de valuations doivent être plus fréquents dans des registres moins formels, notamment oraux.  
9  C’est l’objet d’une recherche en cours.
10  Bouscaren J. et al. 1998. L’explication grammaticale dans les textes. Anglais : concours. Paris : Ophrys, p. 63.
11 souligné par nous.
12  Comme now and again, et à la différence de once in a while qui construit la référence à une occurrence dans une portion de temps délimitée : in a while. Encore une fois, la place nous manque ici pour pousser l’analyse plus loin.
13  Cf. A. Culioli (1990).
14  Une dernière remarque sur every : pourquoi ne trouve-t-on pas/plus *every here and there ? La réponse, dans nos premières recherches, semble être que l’on retrouve, avec here and there, quand il est temporel, les mêmes pondérations qualitatives qu’avec every now and and then. Néanmoins une différence entre les deux expressions, en dehors de l’ambiguïté liée à here and there, tient au fait que d’après les données du BNC, here and there semble, être plus fréquent à l’écrit, que every now and then.
15  Ces pourcentages sont fondés sur une extrapolation des données pour rétablir un équilibre oral / écrit 50/50, le BNC représentant à 90% des données écrites.
16  La place nous manque, répétons-le, pour analyser ces différences et les exploiter plus avant.

Bibliographie

British National Corpus World Edition (Oxford University Computing Services on behalf of the BNC Consortium).

Bouscaren, J. et al. L’explication grammaticale dans les textes. Anglais : concours. Paris : Ophrys, 1998.

Culioli, A. : Pour une linguistique de l’énonciation, Tome 1. Paris : Ophrys, 1990.

Garnier, G., Guimier C. & Dilys R. L’épreuve de linguistique à l’agrégation d’anglais. Paris : Nathan Université, 2002.

Huddleston, R. & Pullum, G. The Cambridge Grammar of the English Language,  Cambridge University Press, 2002.

Paterson, H. Interchangeability and the Implications of Speaker Choice in a few Adverbial Clusters. Mémoire de maîtrise soutenu en septembre 2005 à l’Université de Paris X-Nanterre.

Quirk, R. et al. A Grammar of Contemporary English, Longman, 1972.

Sékali, M. “‘He’s a cop but he isn’t a bastard’: an enunciative approach to some pragmatic effects of the coordinator but”. A paraître in Pragmatics and Beyond, J. Benjamins.

Pour citer cet article

Anne Trévise et Helen Paterson , « Now and then et every now and then : périodicité et pondérations quantitatives et qualitatives », paru dans Cycnos, Volume 23 n°1, mis en ligne le 31 mai 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=873.


Auteurs

Anne Trévise

Anne Trévise est professeur de linguistique anglaise à l’Université de Paris-X – Nanterre. Elle est membre de l’UMR 7114 CNRS-PARIS X MODYCO (Modèles, Dynamiques, Corpus) ainsi que de l’équipe LILA de Paris 7. Ses travaux s’inscrivent dans le cadre de la Théorie des Opérations Enonciatives, élaborée par A. Culioli. Ils portent sur les problèmes aspecto-temporels de l’anglais et du français, et sur les relations syntactico-sémantiques entre les propositions dans le discours. Par ailleurs elle a travaillé sur l’acquisition des langues étrangères et sur la didactique de l’anglais, notamment en termes d’activités métalinguistiques.  

Helen Paterson

Helen Paterson est professeur certifié en anglais. Son mémoire de Maîtrise de linguistique anglaise (2005, Paris X-Nanterre, sous la direction d’Anne Trévise) portait sur une exploration des expressions figées composées d’adverbes spatio-temporels, dont les doublons now and then/here and there, now and then/every now and then et there and then/then and there. Elle poursuit actuellement en Master 2 ce travail sur le le chevauchement entre les représentations d’espace et de temps (notamment now and then/here and there).