Wilkie Collins dans Cycnos


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Cycnos | Volume 23 n°2 | R.

La Loi du silence : écrire le crime dans Man and Wife de Wilkie Collins

Si le roman à sensation des années 1860 est célèbre pour ses personnages féminins atypiques, ses héroïnes passionnelles et souvent criminelles, les « sensation novels » ne traitent pas tous de la même manière les meurtrières. Dans Man and Wife (1870), de Wilkie Collins, en particulier, le manuscrit d'Hester Dethridge, personnage muet depuis l'assassinat de son époux violent et alcoolique, nous conte les pulsions meurtrières d'une femme prise au piège par l'institution maritale. Emblème de la parole bâillonnée, le manuscrit de la femme muette vient narrer l'impuissance de la femme dans une société patriarcale, créant un bruit à la marge d'un roman où les femmes sont à la merci d'hommes sans scrupules. À travers cette étude du mutisme de la femme assassine, cet article se propose d'analyser comment Collins retravaille le stéréotype gothique de l'héroïne impuissante enfermée dans sa tour, pour mettre à jour l'idéologie meurtrière qui pousse le personnage féminin au crime. Tandis que le corps de la femme se fait pierre tombale, enterrant vivant la parole assassine, le mutisme féminin bascule dans la subversion et resémiotise l'image d'un idéal féminin qui tait sa souffrance. If the sensation novels of the 1860 were famous for their improper and criminal female protagonists, they did not all deal with murderesses in the same way. In Wilkie Collins's Man and Wife (1870), Hester Dethridge, who has been dumb since she murdered her violent husband, recalls the story of her crime in her diary. Telling about the powerlessness of a working-class wife in a patriarchal society, her manuscript illuminates the fate of all the women in the novel subjected to heartless men. In this study of female dumbness, this article analyses how Collins revisits the literary cliché of the voiceless and powerless heroine locked up in a gothic castle, and unveils the ideology which drives the woman to kill. While the character fashions her body into a crypt, burying deadly secrets, female dumbness becomes subversive in order to rework the image of the woman unable to phrase her sufferings

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“And that criminal a Woman and a Mother” : femmes meurtrières et roman à sensation en Grande-Bretagne à la fin du 19ème siècle

À partir des exemples que proposent Wilkie Collins dans Armadale (1866) et The Legacy of Cain (1888), et M.E. Braddon dans Lady Audley’s Secret (1862) et Aurora Floyd (1863), cet article s’intéresse à la représentation de la femme assassine dans le roman à sensation. On note dès la première lecture la tension qui existe entre l’envie de décrire la femme assassine et l’utilisation récurrente du déplacement ou du déni, qui vise à éviter d’affronter ce personnage. Les stratégies de représentation de la femme assassine sont au nombre de deux. Au début des romans, elle est dépeinte en être presque surnaturel (dans les prologues gothiques de Collins, par le biais du portrait à la Dorian Gray chez Braddon), ce qui témoigne de la fascination qu’elle inspire, fascination que l’acte meurtrier ne suffit pas à expliquer. Au fil de la lecture, la meurtrière est transposée dans une réalité quotidienne, un décor familier, où elle semble perdre de son aura, sans que l’on puisse, là encore, découvrir ce qui fait son essence.La femme assassine, figure imprécise et mouvante, vue et fantasmée par l’homme, apparaît finalement comme privée de substance, comme le miroir des angoisses de l’homme. Elle représente en effet tout d’abord une menace sociale puisqu’elle est prête à tuer pour incarner et défendre les valeurs victoriennes, ce qui la rend particulièrement subversive. Elle incarne aussi une menace intime, tant pour les Victoriens le meurtre chez la femme est lié à la folie, à la sexualité, et plus précisément à la maternité (donner naissance pouvait, croyait-on, conduire une femme à la folie ou au meurtre). La mère meurtrière du roman à sensation est donc l’incarnation d’une peur diffuse qui s’est concrétisée. Using Wilkie Collins’ Armadale (1866) and The Legacy of Cain (1888) and M.E. Braddon’s Lady Audley’s Secret (1862) and Aurora Floyd (1863) as examples, this article takes a look at how the character of the murderess is represented in the sensation novel. Even from a first reading of the four novels, one notes that the reluctance to confront the essence of the murderess leads to the use of a comprehensive network of displacement and even denial. In spite of this reluctance, two consecutive strategies of representation are employed. At the beginning of their novels, Collins and Braddon choose to depict the murderess as a supernatural character, either by the use of Gothic prologues (Collins) or of eerie paintings (Braddon). The murderess is thus given a dimension which cannot be accounted for by the horror of the murder alone. But later in the novels she is transposed into a more banal setting, which tends to deprive her of her aura, but which also prevents us from grasping the essence of the character.The murderess, who is constantly seen through the eyes of men, appears therefore as being devoid of essence, as a mirror-image of their fantasies or anguish. In fact, she seems to embody a threat to man on at least two levels. On a social level, she is willing to kill in order to embody or defend the values of Victorian society, which makes her particularly subversive. On an intimate level, in the eyes of Victorians, murder by a woman is intrinsically linked to madness, sexuality and above all maternity (giving birth, it was thought, could turn a woman into a lunatic or a murderess). This constant juxtaposition of the figure of the mother and the murderess may well account for the fascination inspired by the murderess in the four novels: she is the embodiment of a recurrent fear that has become a reality.

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