Cycnos | Volume 21 n°1 L'Identification -  

Geneviève Girard  : 

Identification, localisation, attribution d’une propriété : analyse des structures there’s an oddness to the room et she had a timid side to her

Résumé

Depuis Benvéniste la majorité des linguistes considère que be et have sont sémantiquement reliés, et que les phrases existentielles et les prédications en have ne sont que deux réalisations de données sémantiques similaires.
Les énoncés que nous nous proposons d’analyser ici sont structurés de la même manière à part la préposition to : there was an oddness to the room, she had a timid side to her. Nous nous demanderons si les concepts d’identification, de localisation, conviennent ici. La présence de to semble les remettre en cause. De manière assez paradoxale, to pose l’existence d’une qualité concernant toute l’entité, qualité pertinente dans la situation et appartenant au domaine des sensations emotionnelles et intellectuelles.

Abstract

Since Benvéniste most linguists have considered that be and have are semantically related and that existentials and have-predications are two different realizations of similar semantic data.
The utterances we analyse here exhibit the same structures but for the preposition to : there was an oddness to the room, she had a timid side to her. We shall see whether the various concepts forged to account for the interpretation of be and have sentences are appropriate here. The presence of to seems to question the parameters usually at work. Paradoxically enough, to posits a quality inherent in the entity and relevant in the situation. This quality is semantically constrained : it pertains to the domain of emotional or intellectual sensations.

Index

mots-clés : existentiel , localisation, préposition to, qualification, there

Plan

Texte intégral

1Dans le cadre de l’analyse que nous nous proposons de faire, la notion d’identification mérite d’être définie avec précision, pour que nous puissions évaluer les liens qu’elle entretient, ou non, en tant qu’opération de repérage avec la localisation. Nous ne nous situons pas dans la TOE de Culioli, mais les concepts forgés par cette théorie nous semblent devoir être pris en compte dans un premier temps, dans la mesure où la notion de repérage et le rôle de be et have1 sont les bases mêmes de la théorie, et que nos énoncés comportent ou be ou have et évoquent les strutures de localisation. Nous apporterons notre propre analyse par la suite, en proposant une réflexion sur l’absence de lien entre structuration et interprétation en l’absence de travail sur le sémantisme des données ».

2Dans Les Mots de la Linguistique, Marie-Line Groussier et Claude Rivière proposent la définition suivante pour le concept d’identification :

« L’identification est une opération de repérage à l’issue de laquelle le repéré est considéré comme totalement ou partiellement identique au repère ».

3Le recours aux adverbes « totalement » et « partiellement » semble impliquer, en fait, que l’on a affaire à deux phénomènes distincts, ce que confirment les exemples donnés. Avec :

The King of France was Louis XIV

4on a une identification stricte, alors qu’avec :

He’s a scholar
ou : He’s livid

5on a une identification partielle.

6Ces phénomènes linguistiques différents n’ont qu’un seul marqueur commun be, d’ailleurs considéré comme verbe copulatif exprimant une relation d’identité partielle ou totale (Groussier / Rivière. p. 49), mais leurs autres composants sont catégoriellement et sémantiquement distincts, et ce sont eux qui construisent la différence2 : SN renvoyant à un nom propre, SN renvoyant à une classe d’individu, SAdj dénotant une qualité. Dans le premier cas on peut dire que the King of France et Louis XIV sont deux appelations différentes du même référent, ce qui permet la symétrisation linguistique : Louis XIV was the King of France, même si du point de vue énonciatif et pragmatique il n’y a pas équivalence entre les deux formulations3. Il est, en revanche, impossible d’avoir : *a scholar is he, ou *livid is he, quelles que soient les données énonciatives et pragmatiques, dans la mesure où il est difficile de comprendre ce que signifierait poser une identification entre un individu et une profession, ou entre un individu et une qualité. On peut se demander, d’autre part, ce que l’on doit comprendre par « identification partielle » dans la mesure où ce sont les énoncés donnés en exemple qui constituent, en fait, la définition. Peut-on, à partir de là, dire que dans l’énoncé : à cette époque Louis XVI était presque roi de France, on a une identification partielle, puisque il n’y a pas recouvrement total de Louis XIV et de la notion Roi de France ? On peut aussi se demander s’il faut parler d’identification stricte ou partielle pour les énoncés : it’s my car / it’s the same car.

7La définition ne nous paraît donc pas, à ce stade, suffisamment précise pour qu’elle soit opératoire ; elle donne uniquement un « nom » à des opérations linguistiques que l’on a à l’avance répertoriées.

8D’autres définitions sont proposées par Desclés (1996) dans le cadre plus général d’une discussion sur la relation d’appartenance. Il reprend le concept de « repérage », mais ce concept s’instancie dans des fonctionnements divers, ce qui en limite le contenu :

« Les repérages qui engendrent des relations réflexives et symétrisables sont constitutives d’un premier domaine cognitif, celui des identifications. »

9Desclés ne propose donc pas une étiquette mais distingue les relations en fonctions de leurs propriétés.

10Si nous avons les schèmes :

Y est repéré par X
Y a pour repère X

11l’entité X est conçue comme le repère et Y comme un repéré. La relation de détermination référentielle est ainsi en dualité avec la relation de repérage.

12On a l’implication :

X détermine référentiellement Y -> Y est repéré par X.

13L’identification est donc posée comme un type d’accès à la référence.

14Comme repérage symétrisable, Desclés donne :

Jean-Baptiste Poquelin est l’auteur du Misanthrope.

15Comme repérage non symétrisable, il propose différents types de localisation :

Le livre est sur la table.
Il y a un livre sur la table.

16Le localisateur doit être référentiellement mieux déterminé que le localisé.

17En conclusion Desclés distingue :

  • les identifications, qui sont toutes caractérisées par un invariant formel : la réflexivité et la symétrisation. (Page 93, il précise que le repérage par identification n’est pas symétrique puisque le repère est mieux déterminé que le repéré ; cependant, il est clair que lorsque le processus de repérage par identification a été effectué, les deux termes entretiennent une relation qui est symétrisable.)

  • les différentes dissociations, qui sont caractérisées pas un invariant formel : la non-symétrie. Ces dissociations, ce sont les localisations, les attributions de propriété, les relations d’ingrédience, la possession.

18Nous nous intéressons ici à des phénomène de localisation, du moins à des phénomènes qui ont la structure d’une localisation, et nous adopterons donc la classification que propose Desclés, à savoir que les localisations sont partie des dissociations. Nous retrouverons le concept d’identification par la suite.

19Nous venons de voir que nous avons plusieurs termes à notre disposition : “repérage”, “identification”, “localisation”, “référenciation”, voire “détermination” et que ces termes renvoient mutuellement les uns aux autres. Ce qu’il est important, nous semble-t-il, de garder à l’esprit, c’est que l’interprétation d’un énoncé nécessite des opérations de repérage, c’est-à-dire, en d’autres termes, qu’elle requiert que certaines données soient référentiellement acceptées par le co-énonciateur pour qu’à partir de celles-ci la construction du nouveau puisse se mettre en place.

20Les énoncés que nous souhaitons analyser sont de la forme :

[1] There was an oddness to the room. (énoncé en “there”)
[2] She had a timid side to her. (énoncé avec “have”)

21Les stratégies mises en place pour interpréter nos données doivent tenir compte de différents paramètres, que nous mentionnons ici, mais que nous ne pourrons pas tous analyser.

22Ils comportent tous un Syntagme Prépositionnel introduit par la préposition to. On peut alors se demander comment il faut rendre compte de la présence de to dans des énoncés où to ne construit pas un sens de trajet, de but, de visée au sens large. Nous renvoyons aux travaux des cognitivistes, ainsi qu’à l’étude de Khalifa sur les verbes de déplacement. La trajectoire est fréquemment lexicalisée par une préposition et to fait partie des prépositions jouant ce rôle. Pour Deschamps (2001) la préposition to pose qu’il existe une distance entre un point ou un moment origine et un second point (ou moment) et que cette distance est construite comme pouvant être ramenée à zéro.

23A-t-on, dans nos énoncés, construction d’une distance ou d’un déplacement ?

24En supposant qu’il y ait un invariant pour to, comment se fait le calcul des co-occurrences de plusieurs invariants ? Dans nos énoncés, nous devons, en effet, prendre en considération le rôle de be et le rôle de have. Les verbes be et have sont prototypiquement des verbes exprimant des relations statiques, du moins instaurant une relation stable. Quel type de relation instaurent-ils ici?

25Quel est le rôle du Syntagme Prépositionnel [to GN] par rapport aux Syntagmes Prépositionnels prototypiques que l’on trouve dans les phrases dites existentielles, présentatives ? Nous avions, dans d’autres travaux, montré les différences entre la préposition to et les autres prépositions en opposant to his surprise et in his surprise. Faut-il là aussi différencier to de toutes les autres prépositions ?

26Les énoncés à analyser posent-ils une existence, une localisation, une identification ? En d’autres termes, quel lien sémique faut-il établir entre le SN suivant be et le Sprép localisateur ; quel lien entre le sujet de have, le SN complément d’objet, et le Sprép ?

27Est-on en droit de s’interroger sur un autre type de lien entre be et have ?

28De nombreux linguistes, à la suite de Benvéniste, posent que avoir est un être à. Kayne parle, par exemple, d’intégration d’une préposition. Freeze (1992) estime que dans les treize langues qu’il a étudiées, les existentiels et les prédications en have sont deux réalisations de la même structure profonde, avec une contrainte sur have, qui ne peut apparaître, dit-il, que si le sujet et la localisation sont co-référentiels :

[3] A mongoose is on the shelf.
[3’] There is a mangoose on the shelf.
[3"] The shelf has a mangoose on it.

29Si au niveau formel un tel lien peut effectivement être établi, les réalisations ne suivent pas toujours ce schéma, et les données discursives jouent un rôle fondamental dans le choix de la structure.

30Enfin, la structure en have pose un problème de syntaxe, dans la mesure où le pronom, qui est coréférentiel au sujet, devrait être à la forme réfléchie : *she has a timid side to herself. Or la structure est impossible. Kuno (1987) pose le problème des deux formes possibles : John put the book before him / himself, avec dans les deux cas coréférence entre John et him, et himself. Ce point est repris et discuté par Anne Zribi-Hertz (2003) mais elle n’aborde pas les structures que nous allons étudier, structures qui d’ailleurs n’ont qu’une seule forme possible : she had a timid side to her.

31Je n’analyserai pas toutes les études, qui sont nombreuses, sur les phrases existentielles -terme forgé par Jespersen- mais vous renverrai à Breivik, bien sûr, Williams (2000), Quayle, et les autres linguistes qui se sont penchés sur la question, quel que soit leur modèle, dans la mesure où c’est la structuration avec la préposition to qui m’intéresse ici. Il est à noter d’ailleurs que les études varient peu et toutes s’accordent sur le lien qu’il existe avec la structure en have. Pour les mêmes raisons, je ne discuterai pas les analyses proposées pour have -voir la bibliogaphie- mais noterai que le rôle, à notre sens fondamental de la préposition, n’est que rarement pris en compte, que ce soit dans le cas de la structure existentielle, ou dans le cas de la structure en have.

32Freeze pense, par exemple, que there est locatif, mais pas déictique. Il ne réfère à aucun lieu en particulier ; il suggère l’existence de quelque chose quelque part, ce qui nécessite l’adjonction d’un complément de lieu, voire d’avoir recours au there locatif. Il nous revient donc d’étudier ce « quelque chose ».

33Nos données invitent à une comparaison avec les structures prototypiques telles que :

[4] There’s a bottle on the table.

34même si le problème est plus complexe puisque l’on peut avoir l’émergence d’un événement plutôt que la localisation d’une entité, comme dans :

[5] Suddenly there was the sound of the doorbell.

35Lorsque l’on dit que table localise en [4], on veut dire que la perception -la prise en compte, le repérage- de la table est censée se faire en tout premier lieu. L’énonciateur dirige, situationnellement ou contextuellement, le regard du co-énonciateur vers la table, ce qui implique que du point de vue cognitif, il y a un cadre plus grand que l’item dont on veut prédiquer l’existence -élément saillant pour l’énonciateur, mais non encore saillant pour le co-énonciateur. On peut ajouter qu’il faut que la bouteille soit, d’une quelconque manière, un élément perturbateur, non attendu dans la situation pour que l’énonciateur veuille en indiquer la présence. Sans cette notion de « perturbation » des données, il n’aurait pas besoin de construire la phrase existentielle. En d’autres termes, la bouteille n’est pas une caractéristique inhérente de la table ; c’est une entité que l’on ne s’attend pas à voir sur la table, dans une situation donnée.

36Il faudra donc se demander s’il y a également cette notion de saillance dans nos énoncés.

37D’autre part, le Syntagme Prépositionnel on the table décrit un tout petit espace de la table, espace, en quelque sorte, confondu avec l’espace occupé par le fond de la bouteille. C’est le propre d’un S prép, à valeur locative, que de localiser un lieu par rapport à un autre, et d’indiquer, en conséquence, qu’il n’y a pas identification entre les 2 lieux. Il y a dissociation.

38Il faudra donc se demander également si nous avons une délimitation d’un espace plus petit, ou d’une entité plus réduite par rapport à une autre.

39Regardons quelques exemples4 :

[6] ‘Can I get you anything? A coffee? A more affable disposition?’ She didn’t smile, or even answer. There was an oddness to the room -the case of light, the timbre of their voices- and it took a moment to suss out: a layer of snow on the corrugated perspex roof, subsuming everything. She smelled burning dust. (Martyn Bedford, Black Cat, Penguin, 2000, p 213)5
[7] There are more angles to it than we thought. (BBC Radio 4)

40Le pronom it renvoie à un problème social, que les hommes politiques invités par le journaliste sont en train de commenter.

[8] There’s no depth to it. (BBC Radio 4)

41Ici le it anaphorise un des arguments développés au cours de l’émission.

[9] « Is there going to be a moral to it? » Mrs Macbeth asked. « Well, everything’s got a moral, » I said, « if only you can find it. » (Kate Atkinson, Emotionaly Weird, p 112)

42Il s’agit d’un livre qu’un des protagonistes du roman est en train d’écrire.

[10] Maria said nothing. There was a quality, a thickness to her silence which made Leonard want to turn round. (Ian McEwan, The Innocent, p 153)

43Nous remarquons que le SN dans tous les SPrép ne sont pas prototypiquement des espaces permettant la localisation d’une entité : la pièce décrite ne localise pas, à proprement parler, l’étrangeté en son sein, et un problème social, un argument, un silence ne sont pas autant de lieux repérés pour prédiquer l’existence d’un item qu’ils contiennent.

44En d’autres termes, le problème soulevé, l’argument proposé, le livre, le silence ne délimitent pas un espace dans lequel un sous-espace est repéré : l’étrangeté n’est pas une partie de la pièce ; le nombre plus grand d’angles d’approche n’est pas une partie du problème soulevé ; la morale n’est pas une partie du livre ; l’épaisseur n’est pas une partie du silence, etc ... Nous ne sommes donc pas non plus dans un phénomène d’ingrédience tel que le décrit Desclés.

45Nous avons plutôt l’impression que le référent du SN repéré se « confond » avec le repère. Il n’y a pas dissociation entre l’étrangeté et la pièce dont il est question (ex 6) ; il n’y a pas dissociation entre le problème et sa complexité (ex 7) ; il n’y a pas non plus dissociation entre l’argument et son caractère superficiel (ex 8), etc.

46Que voulons-nous dire par cela ?

47Il semble qu’il soit possible, chaque fois, de paraphraser par un adjectif attribuant une qualité :

the room is odd (ex 6),
the problem is more complicated (ex 7),
the argument is superficial (ex 8).

48Il est clair que notre paraphrase n’a aucune valeur théorique ; elle n’est que l’indication de l’interprétation qualitative qui est donnée aux énoncés. Elle permet néanmoins de les distinguer d’énoncés tels que : there’s a bottle on the table, en dépit d’une structure similaire en termes catégoriels.

49La même analyse peut être faite pour d’autres occurrences6 :

[11] Is there any point to all this, though? I mean, does it really matter what happened thirty years ago? (J. Coe, What a Carve up, p 149)

50Ce qui vient d’être dit par un des personnages semble peu pertinent : it’s pointless.

[12] While she had not exactly fought him off, Dorothy’s stolid passivity had itself been resistance enough, and there was also -to add to the humiliation- a discernibly bored and mocking aspect to it. (J. Coe, What a Carve up , p 242)

51Il s’agit de qualifier l’attitude de Dorothy : celle-ci est, à la fois, lasse et moqueuse.

522.3. Analyse des énoncés avec HAVE

53Nous retrouvons des interprétations similaires : une qualité est attribuée à une certaine entité.

[13] This word has a Saxon ring to it.
[14] It’s got a sharpness to it. (BBC Prime, Ready, Steady, Cook)

54Au cours d’une émission de cuisine, le cuisinier décrit la saveur de la crème qu’il est en train d’utiliser, puis il évoque le parfum de la pêche qu’il va utiliser :

[15] It’s got lots of flavour to it.
[16] What you’ve got to remember about Rosa Klenner is that she’s got a really timid side to her. I was at school with her, we were in the same year. she’s always had it, that side to her, and it’s her curse. [...] This timid side to her, a lot of people don’t notice it, but it’s there. (A.S. Byatt)

55La paraphrase par : she was really timid semble s’imposer. Nous nuancerons ce point de vue plus tard, mais il nous paraît pertinent en première analyse, afin, comme nous le disions plus haut, de différencier ces structures de structures catégoriellement similaires telles que : she had a hat on her head.

[17] Calvin : Why don’t you pick on somebody your own size?
Big boy : They hit back.
Calvin : I guess that has a certain unethical logic to it... (Calvin and Hobbes, There’s Treasure everywhere)

56Le that reprend ce que le grand costaud vient de dire, et la réponse de Calvin aurait pu être : that’s quite logical.

[18] The drunkedness they met in the streets had a desperation to it that they made her wonder what there might be in the place, given so much space, that could madden the men and made the women so pinched and colourless. (D.Malouf, Remembering Babylon, p. 74)

57Ici encore il s’agit de qualifier un comportement spécifique tel que l’énonciateur l’interprète.

58Pour préciser notre point de vue, nous pouvons dire que la sonorité saxonne, la saveur piquante, la logique, etc., ... sont des caractéristiques des référents COD de HAVE. Là non plus il n’y a pas différenciation, délimitation : la caractéristique est une caractéristique de l’entité dans son ensemble. Un adjectif peut permettre également la parapahrase : the cream is sharp, the peach is very sweet, your explanation is logical, the drunkedness was desperate.

59Dans tous nos énoncés nous n’avons pas l’expression d’une localisation, à moins de prendre « localisation » dans un sens tellement abstrait que la notion perd tout pouvoir explicatif, mais l’attribution d’une qualité, bien que cette qualité ne soit pas linguistiquement attribuée par un adjectif, mais via un syntagme nominal. Souvent le noyau nominal a un contenu sémantique très faible, comme nous pouvons le constater dans les exemples suivants :

[19] This thought belonged, yet did not, to what she thought of as her ‘visions ‘ but was more reliable than those, more down to earth. They had a worked-up quality to them; she worked them up out of herself. (D.Malouf, Remembering Babylon, p. 141)
[20] There was only one moment which, whenever he thought about it, days or months or even years later, seemed to have a different texture to it, almost an aura of the numinous or sublime. (J.Coe, The Rotters’ Club, p. 272)
(21] ‘Borden could have had his affair up at the house,’ Mr Bird said, ‘It would have had a different tone to it altogether ...’ (E. Jolley, The Well, p. 67)

60Avec les termes : aspect, quality, tone, c’est en fait l’adjectif qui est l’élément sémiquement pertinent. Pourquoi n’avons-nous pas alors une structuration attributive avec un syntagme adjectival attribut ? Il semble que la qualité attribuée soit en fait présentée comme n’étant pas tout à fait la qualité que l’adjectif -relié sémantiquement- exprimerait. Pour le modèle de Culioli, nous ne serions pas, si nous avons bien compris, dans le centre attracteur de la notion. Quand il est question d’une sonorité saxonne, cela ne signifie pas que le mot peut se confondre avec un mot saxon ; seule l’impression sonore qu’il suscite est appelée « saxonne » ; on ne dit donc pas que le mot a toutes les caractéristiques d’un mot saxon. On peut remarquer la présence de termes tels que really [16] : she’s got a really timid side to her, certain [7] : a certain unethical logic, qui indiquent paradoxalement l’absence de totale adéquation entre l’impression et la formulation linguistique de celle-ci. Nous ne sommes pas loin de la locution sort of, qui permet de moduler le contenu sémique du terme choisi.

61Nous avons donc, à la fois, renvoi à la globalité de l’entité, mais avec une qualification imprécise de cette dernière.

62Les traductions en français, même si nous n’avons pas le temps de les approfondir, confortent cette hypothèse. Nous suggérons pour :

[16] : elle a un côté réellement timide7
[20] : l’instant était d’une texture différente
[3] : son silence était d’une qualité, d’une épaisseur qui ...
[13] : ce mot est de sonorité saxonne

63où la structuration possible être de SN... se distingue de la structuration avoir + COD, par le manque de précision qu’elle induit. On dit, en effet : sa robe était d’un bleu étrange/ d’un certain bleu, si l’on souhaite marquer une différence avec : sa robe était bleue. Le recours à un SN permet l’utilisation indirecte d’un adjectif et construit une qualification détournée.

64Les énoncés analysés construisent l’attribution d’une qualité, et non une localisation. Ils ne peuvent donc pas être mis en parallèle avec : there’s a book on the table, ou she had a hat on her head.

65La qualité décrite concerne l’entité dans sa totalité, et non une sous-partie dans laquelle la qualité serait localisée.

66Cette qualité est une qualité qui peut prototypiquement être affectée à l’entité en question ; il n’y a pas non-pertinence de cette qualité dans la mesure où elle se manifeste dans un cadre bien défini. On est dans un haut degré de cohésion sémantique, dans la mesure où un mot prononcé produit un certain son, un mets a une certaine saveur, un argument a du poids ou non. Toute entité a nécessairement un certain aspect, une certaine apparence, un certain côté.

67D’autre part, cette qualité est présentée comme étant suffisamment pertinente dans la situation pour être mentionnée : dans une discussion sur le lexique anglais, par exemple, il est tout à fait nécessaire de préciser que tel terme a une sonorité saxonne (ex 13) pour le distinguer des termes d’origine latine. Dans l’évocation d’un personnage, il est relativement légitime de définir sa personnalité (ex 6).

68Mais le point le plus important semble être que cette qualité est directement liée à la perception qu’en a le locuteur : le domaine des sens, des sentiments, des impressions, mais aussi le domaine de la raison, de la logique, sont mobilisés. Le GN2 suscite une réaction affective au sens large.

69Nous parcourons ainsi dans nos énoncés :

  • le domaine sensitif : ring [13] sharpness [14], flavour [15], a texture [20] ; a strange feel (corpus non donné ici), mais le domaine visuel semble moins intéressé par ces structures, sauf lorsqu’il perçoit de l’émotionnel : a desperation [18].

  • le domaine des sentiments, des impressions : a bored and mocking aspect [12] ; a worked up quality [19] ; a desperation [18] ; a different tone (corpus) ; a quality, a thickness [10].

  • le domaine de l’intellect : a certain unethical logic [17] ; more angles [7] no depth [8] ; a moral [9].

70Dans chaque énoncé nous avons l’expression d’une réaction de l’énonciateur, ou de l’énonciateur rapporté, aux expériences qu’il vit. Il y a donc mise en place linguistique d’une forte subjectivité.

71Nous avons analysé deux types de structurations : structuration avec be : there is X to Y, et structuration avec have : Y has X to Y, qui ont des domaines d’instantiation assez proches8. Ces deux structurations sont, au syntagme prépositionnel près, les mêmes que les structures existentielles ou localisatrices bien étudiées dans la littérature. Il semble donc, si notre analyse est exacte, que c’est le syntagme prépositionnel en to qui modifie entièrement l’interprétation des énoncés et plus précisément la préposition to9.

72Nous sommes partie d’une structure localisante, donc d’une structure dissociante (cas des localisations pour Desclés) et nous avons abouti, du fait de la présence de to, et de paramètres sémantiques bien circoncrits, à une structure attributive, qui entre également dans le cadre des dissociations, mais devraient être pour Groussier / Rivière ramenée à des cas d’identification partielle. Pour reprendre la discussion que nous avions en début d’article, il nous semble que l’existence de nos énoncés milite en faveur d’une acceptation stricte du concept d’identification afin de ne pas rassembler sous la même étiquette un ensemble de constructions très diverses qui mettent en place des interprétations pour lesquelles be et have ne semblent pas jouer un rôle aussi déterminant qu’on pouvait le croire dans un premier temps.

Notes de bas de page numériques

1 L'expression de l'opération de repérage epsilon est souvent le verbe be, souvent aussi une préposition, mais elle peut revêtir bien d'autres formes. L'expression de l'opération de repérage epsilon miroir est, entre autres, assurée par le verbe have. (Groussier / Rivière p. 73).
2 On peut d'ailleurs se demander quel rôle joue be, puisque ce sont en fait les autres données qui amènent telle ou telle interprétation. Nous rencontrons ici le problème de l'invariant, que nous n'avons pas le temps d'aborder ici.
3 Notons qu'en français il faut tenir compte de l'utilisation des articles : Louis XIV était Roi de France (Louis XIV était le Roi de France) et : le Roi de France était Louis XIV. Nous n'aborderons pas cette question.
4 Je remercie Naomi Malan pour ses jugements d'acceptabilité.
5 Je remercie Paul Larreya, qui m'a fourni cet exemple et quelques autres.
6 Voir le corpus en fin d'article.
7 Notons que côté ici a le sens abstrait que signale Le Grand Robert de la langue française (2001) : manière dont les choses se présentent, et non : partie latérale d'une chose.
8 Il conviendra, dans une autre travail, d'analyser les différences.
9 Certains énoncés acceptent, avec le même sens, la préposition about : it has a ring of authenticity to /about it ; d'autres non : *ït has a certain unethical logic about it ; *is that all there is about life? Une réflexion complémentaire s'impose donc, qui fera l'objet d'un autre article.

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Pour citer cet article

Geneviève Girard, « Identification, localisation, attribution d’une propriété : analyse des structures there’s an oddness to the room et she had a timid side to her », paru dans Cycnos, Volume 21 n°1, mis en ligne le 25 juillet 2005, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=8.


Auteurs

Geneviève Girard

Université de Paris III