Cycnos | Volume 20 n°2 La représentation en question -Microlectures- 

Graham Dallas  : 

Habeas corpus

Abstract

This article should be regarded as a free-running response to Beckett’s enigmatic text ‘Ping’. Though attentive to the syntactic and semantic structure of the Beckett text, the writer gives free rein to his imagination. The resulting text could usefully be read as a companion-piece to Geneviève Chevalier’s article, which appears in the same volume.

Texte intégral

1Nous entrons dans un espace bien particulier. Un espace-réceptacle, il contient effectivement un “objet”, un corps. Un espace qui est pourtant bien substantiel, nous le voyons, nous l’entendons, et, bien qu’aucune odeur ne se précise, nous le sentons presque, et nous devinons qu’au toucher il sera lisse. C’est aussi un espace-labyrinthe. Nous avançons, impression après impression [mot après mot, expression après expression] dans un dédale de sens possibles, partiels, approximatifs. Nous avançons peut-être, mais nous tournons en rond aussi. Après tout, c’est le propre d’un labyrinthe de faire tourner en rond. Mais les passages récurrents par les mêmes endroits-mots ne sont pas sans intérêt. Ils créent eux-mêmes du sens. Ils nous permettent de nous familiariser avec cet espace et ce qu’il contient. [Mais la similitude peut aussi dérouter: les endroits par où nous repassons sont-ils tout à fait identiques ?]. En tout cas les mots se gravent dans notre conscience. Nous nous mettons à les attendre, à les anticiper. Nous ressentons un soulagement, une satisfaction, voire une joie lorsque nous rencontrons un mot ou une expression déjà rencontrés, et cette joie augmente au fur et à mesure que les rencontres avec le Même se multiplient. En revanche, dès qu’il y a du nouveau, du jamais-rencontré-auparavant, nous sommes surpris, perplexes, voire interloqués.

2Je dis : nous entrons dans un espace. Mais à vrai dire nous n’y entrons pas. Nous y sommes tout d’un coup. Nous nous y trouvons subitement. Nous ne savons pas vraiment comment nous y sommes arrivés, ni pourquoi nous sommes là. Il y a bien — peut-être — une voie de sortie, mais nous ne l’apercevons pas tout de suite.

3Nous sommes là donc et ce qui nous frappe de prime abord c’est la blancheur de l’espace environnant et la présence d’un corps, lui aussi blanc. Notre regard y revient constamment. Mais en fait la toute première impression est autre, c’est — très curieusement – le sentiment que tout (nous ?) est connu/su (?). Et ce “tout”, que peut-il bien être ? Tout ce qui s’offre à nos perceptions ? Ou tout ce qui s’est passé avant et dont nous voyons maintenant les conséquences ? Il est difficilement concevable que nous soyons en terrain connu, puisque nous ne savons justement pas où nous sommes. [Le “nous” commence à poser problème ici. Il est vrai que nous lecteurs sommes loin de tout savoir. Mais ne devons-nous pas postuler l’existence d’un “nous/je/on” qui est “réellement” dans cet espace et qui est en train de nous livrer ses impressions ? Et s’il n’y avait rien de visible en réalité ? S’il n’y avait qu’une voix qui parle, qui raconte ?] Tout au long de notre séjour dans cet espace nous nous efforcerons de comprendre, de savoir, sans nécessairement réussir, de quoi il s’agit, ce qui s’est passé. Et quelles que soient nos conclusions, elles ne pourront être qu’hypothétiques, elles ne nous permettront pas de conclure définitivement, elles ne nous permettront pas de quitter cet espace. Le silence retombera une dernière fois et nous serons toujours là, entourés de blanc, en présence d’un corps, lui aussi blanc.

4Nous sommes seuls donc dans cet espace. Et c’est un espace tout petit. Nous en connaissons les dimensions : “2 yards x 1 yard x 1 yard”. Le fait que nous sachions ces mesures peut sembler bizarre. Après tout, nous ne sommes pas censés connaître les lieux. À moins que ce ne soient des mesures approximatives, “à vue de nez”. Mais il n’y a pas que les dimensions réduites qui sont étranges, il y a aussi le fait que ces mesures sont indiquées en “yards” et non en “feet”, ce qui serait plus normal. En tout cas, un tel espace ne mérite guère le nom de pièce, c’est tout au plus un cagibi, un placard, une grosse boîte. Et dans cette boîte il y a un corps.

5Nous sommes donc seuls, avec un corps — mort ? presque mort ? mort vivant ? — dans un espace réduit sans savoir comment nous y sommes entrés ni pourquoi nous sommes là. Sommes-nous là pour témoigner ? Et témoigner de quoi ? D’un crime ? D’une expérience ? D’une intervention chirurgicale ? D’une autopsie ? D’un châtiment ? La encore nous ne pouvons que faire des hypothèses.

6Tout dans cet espace est blancheur. Où que nous regardions, nous voyons du blanc. [Le mot blanc revient avec une insistance lancinante, plus de 90 fois, mais le nombre exact ne compte pas, seul compte l’effet]. Le sol est blanc, les murs sont blancs, le plafond est blanc, toutes les surfaces planes sont blanches, le corps aussi est blanc avec des pieds blancs et des cicatrices blanches, la bouche semble aussi être blanche, quant aux yeux… mais nous reviendrons aux yeux. Tout ici est blancheur, d’une blancheur clinique, nette, éclatante. Une blancheur de salle d’opération ou de salle de torture.

7Il devrait faire froid dans cet espace blanc. Mais très tôt nous sommes obligés de constater que ce n’est pas le cas. Il y a de la chaleur. De la chaleur et de la lumière — artificielle sans doute, car il n’y a aucune fenêtre, aucune ouverture, sauf peut-être une voie de sortie, qui doit être une voie d’entrée puisque nous y sommes.

8Comme pour faire ressortir, rendre encore plus éclatant tout ce blanc, d’autres couleurs toutefois se laissent apercevoir. [Les couleurs sont toujours une première fois données. (Qu’est-ce) qui est à l’origine de cette donation ? Nous ne le savons pas. Est-ce simplement que les (rares) couleurs font partie des “données” de la situation ? Cela ne semble pas une idée bien intéressante. Devons-nous comprendre plutôt ceci : “étant donné qu’il y a du bleu”, par exemple ?] Mais toutes sont comme drainées de leur essence, aspirées vers le blanc, associées au blanc. Leur existence est comme menacée, mise entre parenthèses. Le bleu vire au bleu clair, presque au blanc, le noir vire au gris, voire au gris clair, presque au blanc. Si, vers la fin, il est question de vrai noir toutefois, à deux reprises, le noir est là associé au blanc, il s’agit d’un œil. Et l’œil n’est pas éclatant, malgré le blanc, il est terne, éteint, il ne brille pas, il est vitreux sans doute. D’ailleurs au fil du temps, au fil des mots, l’œil semble changer de couleur : de bleu clair, il devient blanc, puis noir et blanc. Ce changement de couleur a-t‑il un sens ? Est-ce simplement un effet de lumière, ou l’œil devient-il moins vif, moins vivant, n’en finit-il pas de mourir ? Les couleurs s’éteignent alors. Le rouge est déjà devenu rose, le rose de la chair sans doute, ce qui est curieux, car le corps est toujours perçu comme étant blanc. Mais malgré la prédominance du blanc, malgré ces couleurs décolorées, nous voudrions qu’il y ait du rouge, nous sentons qu’il devrait y avoir, qu’il aurait dû y avoir, du rouge, du rouge vif, du rouge sang. Le corps blanc n’est-il pas en train de devenir exsangue, ne se vide-t‑il pas de son sang comme les couleurs ont été vidées de leur couleur ? Le sang dégoutte [le texte se dévide] “ping” après “ping”. Les gouttes tombent de plus en plus rapidement. [Leur cadence augmente au fil du texte, de 1 à 5 à 6 à 10, toutes les dix lignes]. Mais tout ce sang aurait disparu. À moins que… Il existe effectivement des “traces”, mais des traces seulement, des traces plutôt grises et des traces qui semblent ne pas avoir de sens. Est-ce à nous de leur restituer leur sens ? Sont-elles, elles aussi, en train de s’effacer ?

9Laissons notre rêve, notre désir, de rouge. Revenons à la blancheur. Tout est tellement blanc dans cet espace qu’un glissement s’amorce vers l’invisible. Le corps blanc sur une surface blanche tend à disparaître. [Certaines parties du corps sont aussi associées à l’idée d’invisibilité — les pieds et les orteils, la bouche cousue, les cicatrices. Mais ce sont peut-être les cicatrices qui deviennent invisibles ici. Parce qu’elles ont été bien faites ? Ou faites il y a longtemps ?]. Les surfaces planes (murs, plafond, sol, sans doute), là où elles se rencontrent, deviennent invisibles. Et, en devenant invisibles, elles cessent d’être des barrières, elles ouvrent cet espace, un peu comme les plafonds de certaines églises baroques avec des cieux qui s’ouvrent sur l’infini. [curieusement, le blanc est aussi associé à l’infini ici]. C’est peut-être à cause de ce phénomène que, par moments, il y a une confusion entre extérieur et intérieur.

10Comme faisant pendant à toute cette blancheur, il y a le silence. [Lui aussi, est-il à l’intérieur ou à l’extérieur ou les deux à la fois ?]. Il n’est pas aussi étourdissant que la blancheur n’est éclatante, mais nous le sentons, nous l’entendons, ce silence. Nous l’entendons peut-être d’autant mieux qu’il est légèrement mais régulièrement perturbé par des murmures, exactement comme la blancheur est légèrement souillée par des traces. Sans oublier la ponctuation rythmée des “ping”.

11Voilà donc où nous (en) sommes. Seuls dans un espace blanc réduit, en présence d’un corps, lui aussi blanc, nu. Regardons ce corps de plus près. Sa première particularité est sa taille : il est tout petit, d’un mètre environ. D’ailleurs, comme pour la “pièce”, sa taille est indiquée de façon très curieuse en anglais — “one yard” ; normalement on ne mesure pas la taille des gens en “yards” mais en “feet”. Il est vrai qu’ayant mesuré les dimensions de la “pièce” en “yards”, il semble moins bizarre de procéder de la même manière pour le corps. Et nous revoilà confrontés à la taille de la “pièce”. Mérite-t‑elle vraiment le nom de “pièce”. On dirait qu’elle a été conçue pour contenir ce corps. Un cercueil donc ? Un tombeau ? Mais deux questions se posent ici. D’abord, ce corps est-il vraiment mort ? Et deuxièmement, comment ce corps est-il positionné dans l’espace ? Prenons cette deuxième question en premier. Le sol est un carré parfait (1 yard x 1 yard). Si le corps est étendu sur le sol, il est donc parfaitement coincé entre deux murs. Pas impossible, mais certainement curieux, d’autant plus que nous avons l’impression de le voir de face. Ne serait-il donc pas plutôt posé verticalement contre un des murs ? Cela expliquerait pourquoi sa tête est vue comme “haught” (c’est-à-dire “haughty”, “held high”). En outre, le corps n’est pas “posé”, il est “fixé”. Que devons-nous comprendre par ce terme ? Attaché ? Epinglé comme un spécimen ? Cloué ? Ce n’est plus d’une salle d’opération qu’il s’agit alors, mais plutôt d’une salle de torture.

12C’est un tout petit corps donc. Un enfant ? Un nain ? D’ailleurs, de quel sexe  ? Nous sentons que c’est un homme, mais, en fait, il n’y a strictement aucune indication de son sexe. C’est un être asexué. [Y aurait-il une note féminine dans les cils longs, les cheveux longs ?].

13Que voyons-nous du corps exactement ? D’abord nous en percevons surtout les extrémités — tête, mains, jambes, pieds, orteils. [Bien plus tard, il sera question du cœur ? C’est le seul organe intérieur à être mentionné]. Ensuite nous remarquons ses organes de perception et de communication — yeux, bouche, nez, oreilles. Parmi ces derniers, c’est la bouche et surtout les yeux qui sont privilégiés. Mais l’existence ou, du moins le pouvoir de fonctionnement de ses organes est mis en doute. Tantôt les yeux ne sont que des trous [ont-ils été crevés ? Mais alors comment cela se fait-il que nous percevons de temps en temps du bleu ?], tantôt ils sont décrits comme étant “tout juste” ou “à peine” ou “presque pas”. Mais à peine quoi ? À peine en vie ? À peine visible ? En tout cas ils ne semblent pas être vraiment en mesure de remplir leur fonction. La bouche est cousue, donc inutile. Il est vrai que nous entendons des murmures, mais proviennent-ils du corps ? Et de toute façon ils sont brefs, intermittents, et eux aussi sont à peine existants ou à peine compréhensibles. Il n’est même pas certain qu’ils aient un sens. Quant au bruit en général, tantôt il y en a, tantôt il n’y en a pas. Rien n’est définitivement présent . Seul le “ping” reste constant.

14Regardons ce corps de plus près. Ses jambes, ses pieds et/ou ses orteils ont été cousus ensemble, et il semble que sa bouche, c’est-à-dire ses lèvres aussi. Le corps ne parlera pas, du moins pas directement.[Bouche cousue, donc ; effectivement la notion de silence est fortement présente ici dans ce texte]. Les pieds cousus ensemble au niveau du talon sont attachés à angle droit. Pourquoi cette précision ? Nous constatons, dans cet espace, une absence de courbes. Tout est carré, angulaire. La position des pieds peut renforcer cette impression générale. Ses mains pendent, paumes ouvertes vers l’extérieur. Mais comment sont placés les bras ? Sont-ils positionnés plus ou moins le long du corps, comme on pourrait normalement le penser ? Ou ne sont-ils pas plutôt étendus sur le côté en croix ? Il est vrai que l’on ne peut s’empêcher de voir un crucifié ici, et à partir de là… Le fait que les cheveux sont tombés, et les ongles aussi [mais le mot est ambigu : s’agit-il d’ongles ou de clous ?] peut renforcer l’impression que nous avons de violences perpétrées, de mutilations subies. Et n’oublions pas les cicatrices, elles aussi blanches, ce qui semblerait indiquer que du temps a passé : les plaies ont eu le temps de se cicatriser. D’autant plus qu’une plaie ne se cicatrise pas sur un corps mort. Mais peut-être est-il resté suffisamment longtemps en vie pour que les plaies se cicatrisent, avant de mourir finalement ?

15La question se pose donc toujours de savoir si le corps est vraiment mort ou pas. Tout, ou presque, nous conduit à le croire, mais à deux reprises il est question de souffle, de respiration, et chaque fois la respiration est associée au cœur. Signes de vie donc ? Au début du moins. Car, à la fin, l’ambiguïté se réaffirme : l’œil, tout en lançant un regard suppliant [pour être exact, ce n’est pas l’œil mais les cils longs qui implorent] semble devenir définitivement terne, sans vie (?), et nous entendons les derniers murmures [ce serait donc les murmures du corps, ses râles, que nous avons de temps en temps entendus]. Il est vrai que cet espace n’a jamais semblé propice à la vie. Mais toutes ces interrogations n’auront jamais de réponse, malgré notre désir de savoir. Nous sommes effectivement confrontés à un problème de connaissance. Même si le texte commence par l’affirmation que tout est connu — affirmation plusieurs fois répétée — cette affirmation est démentie par notre expérience du texte. Un certain nombre de nos impressions sont entourées d’incertitude. Les murmures que nous entendons sont loin d’être compréhensibles. Quant aux traces, nous hésitons entre sens et non-sens. Il est question de mémoire parfois, mais nous ne savons pas sur quoi porte cette mémoire et nous pouvons même comprendre qu’il n’y a jamais assez de mémoire pour les besoins du souvenir. Les notions d’ailleurs et d’infini sont également associées à un manque de connaissance. Oui, dans cet espace blanc, net, carré, bien des choses sont pourtant floues.

16Nous resterons donc toujours dans le “peut-être”, ou le “presque”. Nous n’aurons jamais le mot de la fin, le fin mot de l’histoire. Car même si notre parcours débute sur une affirmation sèche et catégorique — tout connu/su — il se termine par un regard suppliant dans un quasi-silence, avant que toute communication soit définitivement coupée ­ “over” [and out].

Pour citer cet article

Graham Dallas, « Habeas corpus », paru dans Cycnos, Volume 20 n°2, mis en ligne le 25 juin 2005, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=71.


Auteurs

Graham Dallas

Université de Nice-Sophia Antipolis