Cycnos | 29.1 - 2013 Législation et progrès socio-économique dans le monde anglophone |  Législation et contre-pouvoirs 

Pierre-Carl Langlais  : 

Entre connaissance et intérêt : la médiatisation des débats socio-économiques dans le Times du xixe siècle

p. 137-161

Abstract

In the midst of the nineteenth century, The Times exerted a significant influence on economic circles. Being the reference paper in the City, it used its wide social recognition to expose, denounce and, to some point, alter the shortcomings of London trading regulations. This article aims to investigate the material and symbolic basis of such an authority : how can an active economic operator become part of the very fabric of economic norms ? Our analysis primarily focuses on the gradual emergence of the stock exchange section. Till the beginning of the 1810s, it is little more than a raw list of security prices and exchange rates. The 1815 debate on the corn laws aroused the newspaper’s interest for economic matters. By the next decade, an entrepreneur and musical critic, Thomas Alsager, established a well-read daily compendium of trade news, Money-Market and City Intelligence. A specific financial department began to take shape within the newspaper, involving numerous narrative voices, from international correspondents to occasional informers. This socio-editorial organization had a wide symbolic impact. The extensive forgery scandal of 1840 and the following Bogle v. Lawson case contributed to transform the newspaper into a prime regulatory institution, along with the courts and the parliament. So far, the relative fuzziness of the economic section seems to have eased the affirmation of this important social role: being open to most subjective statements, The Times realized a valuable anteroom of official legislative debates.

Index

keywords : 19th century , City of London, daily press, economic information, economic legislation, free trade, Habermas, modernity, press, protectionism, public sphere, The Times

Plan

Texte intégral

1En 1860, le parlement anglais entreprend une réforme radicale de l’institution boursière. Il met un terme à une situation paradoxale : pendant près de 130 ans, le London Stock Exchange est en partie illégal (Duguid : 50). Introduit en 1734, pour répondre aux excès de la crise boursière de 1720, le John Barnard’s Act proscrit plusieurs opérations boursières élémentaires telles que les contrats à terme (Harrison : 5). La sphère des échanges se développe ainsi par-delà tout cadre légal défini, selon des modalités qui rappellent sensiblement l’émergence de la Coulisse1 en France (Michie : 98). Cette incertitude devient gênante à partir des années 1850. De nombreux investisseurs se trouvent démunis face aux activités spéculatives de courtiers non assermentés, les jobbers. En 1858, ils déposent une pétition réclamant la création d’un cadre légal en conformité avec l’organisation effective du marché. Deux ans plus tard, le John Barnard’s Act est aboli (Duguid : 188).

2Dans ce nouveau paradigme boursier, la presse est appelée à jouer un rôle informel quoique significatif. Celui-ci est évoqué en détail dans une étude sur les défaillances de la régulation boursière : The Stock Exchange : Strictures on the Evidence in the Report of the Royal Commission of Inquiry. Publiée anonymement, dans les mois précédant l’abolition du John Barnard’s Act, elle a influé significativement sur l’orientation des débats (Duguid : 189).

3Le Times y est souvent cité (The Stock Exchange : Strictures... : 19 ; 27 ; 28 ; 30). Il constitue, en soi, une source d’information. L’éditorial du 12 novembre 1858 fait ainsi état de plusieurs abus commis par les jobbers, sans aucune sanction du Stock Exchange Committee, la cour de justice interne à la bourse de Londres (The Times, 12 novembre 1858 : 6). Cependant, le quotidien ne se contente pas de décrire une situation : il joue un rôle actif dans la régulation des échanges. Au même titre que celle du Daily News, la rubrique économique du Times compense le manque de transparence du Stock Exchange Committee. En novembre 1851, elle consacre ainsi un rapport détaillé à un jugement pour fraude, qui se tenait loin des regards publics (The Stock Exchange: Strictures… : 19).

4L’intervention du journal dans le marché boursier va plus loin que cette simple fonction de dévoilement critique. Il tente également de reporter l’opinion de la base, de cette multitude d’hommes d’affaires qui se sentent mal représentés par le Committee2.

5À partir de cette opinion, la rédaction tente d’élaborer des recommandations. Elle sort ici du registre du constat. Elle cherche à agir sur les choses ; le langage journalistique prend une portée performative. Le bulletin économique du 1er avril 1858 formule ainsi plusieurs avertissements à l’attention de ses lecteurs :

At the same time, it must be insisted that membership in the Stock-Exchange constitutes as a general rule the best safeguard for the public to look to in all their transactions and that among the salutary regulations of that body, the interdict against advertising is to be numbered. (The Times, 1er avril 1858 : 6)

6Par gradation successive, le Times en vient à influer sur la sphère des échanges. Le journal ne se veut pas un acteur neutre, mais un correctif, un agent de stabilisation du marché. En relayant les doléances des investisseurs, il se substitue à un Stock Exchange Committee défaillant. Il s’impose comme l’intermédiaire privilégié entre les professionnels de la finance et le législateur : le débat journalistique contribue à provoquer et à cadrer par anticipation de futurs débats parlementaires. Il jouerait ainsi un rôle crucial dans la fabrique de la législation économique en assurant une liaison continue entre les communautés financières, la sphère publique et le pouvoir législatif. Ce processus social se double d’un acte de traduction au sens littéral : des problématiques propres à un milieu spécialisé acquièrent, par généralisations successives, le statut d’enjeux politiques.

7Cette problématique du correctif demeure très actuelle. Les paradoxes troublants de George Akerlof ont mis en évidence l’incapacité du marché à rééquilibrer les asymétries d’informations3. L’intervention d’instances externes devient nécessaire. André Orléan parle à ce propos d’autorités hiérarchiquement différentes : l’Argus dans le secteur automobile ou la presse économique dans le secteur financier autorisent l’émergence d’un common knowledge partagé par l’ensemble des agents (Orléan, 1996 : 219-238).

8Le Times de 1860 semble constituer une autorité au sens où l’entend Orléan : il redistribue une information désormais commune ; il rééquilibre les rapports sociaux internes au monde financier en relayant les récriminations des petits investisseurs ; il fait appliquer une norme ignorée (la nécessité de recourir à un courtier assermenté) en recourant au registre performatif ; enfin, il alerte le législateur sur les anomalies existantes (le maintien obsolète du John Barnard’s Act).

9Ce qui nous intéressera ici, c’est l’édification de cette autorité. Pourquoi le Times en vient-il à revendiquer un statut d’intermédiaire entre investisseurs et législateurs, entre pratique financière et science économique, entre sphère des échanges et sphère publique ? Comment une entreprise (car tel est le statut du journal en dernier lieu), peut-elle incarner une fonction si éminemment politique ? En devenant un énonciateur crucial du processus d’écriture collectif de la régulation financière, le Times parvient-il à s’abstraire d’un système économique dont elle est partie prenante ?

10Cette posture méta-discursive est-elle tenable ? Des procédés socio-sémiotiques adaptés permettent-ils de fonder sa légitimité ? Ou, inversement, relève-t-elle d’une convention illusoire, le journal feignant un rôle qu’il ne saurait assumer dans l’absolu ?

11Autant dire que l’analyse est loin d’être évidente. Les relations entre la presse et le marché convoquent des représentations contradictoires. Il n’y a pas ici de grand récit structurant comparable au Fourth Estate. Il n’y a pas de solution de facilité : la posture du Times doit être étudiée dans sa complexité-même.

12L’approche théorique spécifique aux sciences de l’information et de la communication autorise une telle saisie de la complexité. Elle incite à se focaliser sur la matérialité du support par-delà la multiplicité de ses représentations. Il s’agit d’observer ce que l’objet étudié s’efforce généralement de refouler : les conditions de production, le cadre, la texture, l’assemblage… Puis de relever en quoi ces dispositifs sous-jacents induisent certaines pratiques, certaines modalités de réception et certaines préférences sociales (Davallon, 2004 : 36).

13Cette approche repose de fait sur un glissement épistémologique : l’analyse préalable des conditions matérielles de l’objet permet sa théorisation ultérieure.

Méthodologie

14Nous nous bornerons dans un premier temps à décrire l’émergence graduelle de la rubrique économique depuis le début du xixe siècle. Pour ce faire, nous avons effectué des sondages annuels en sélectionnant tous les exemplaires du premier jeudi d’avril de 1810 à 1860. Le Times a en effet numérisé l’ensemble de ses archives depuis sa création jusqu’en 2006 : l’accès en ligne facilite la recherche par échantillonnage4. Une capture d’écran suffit pour récupérer la rubrique qui nous intéresse. L’inscription de ces captures dans un tableur de type Excel permet de suivre les évolutions éditoriales, année par année, sur une longue période.

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Illustration du système d’échantillonnage pour le Times du 7 avril 1836 : 7

15Cette sélection arbitraire permet d’appréhender le journal dans sa quotidienneté, indépendamment de toute séquence événementielle précise. Dans ce cadre, nous insisterons notamment sur le rôle de certaines rubriques externes, tels que les comptes-rendus parlementaires, qui ont grandement contribué à introduire l’information économique dans le quotidien.

16À partir de ces divers constats, nous montrerons que l’autorité élaborée par le journal dépend étroitement d’un certain flou éditorial et social. La rubrique économique est intentionnellement polysémique, cultivant une ambiguïté constante entre prescriptions commerciales et sciences économiques, entre intérêt et connaissance. La publication de l’information financière fait intervenir de nombreux intermédiaires, de telle sorte que la figure de l’auteur en devient indistincte. Cette réorganisation socio-éditorial entraîne une redéfinition ambitieuse de la fonction sociale du journal, désormais conçu comme un instrument régulateur privilégié de marchés en voie de modernisation.

Les normes héritées et leur appropriation

17À son avènement, en 1785, le Times n’est qu’un journal parmi d’autres. Il reprend la structure usuelle des quotidiens anglais, formalisée au début du xviie siècle : quatre pages et quatre colonnes par page (Harris : 19 & 162). Les rubriques se succèdent selon une taxinomie empirique bien établie : d’abord les comptes-rendus parlementaires et l’actualité étrangère, puis les diverses recensions journalistiques (critiques artistiques, reportages, faits divers) qui forment un peu le ventre mou du journal, enfin les recueils d’informations pratiques (état civil, liste de navires, cours des marchandises, relevés météorologiques, etc.). Selon l’historien Michael Harris, la régularité périodique et les contraintes légales (la loi sur le timbre) ont favorisé une certaine uniformité structurelle (Harris : 22).

18La rédaction du Times renverse toutefois partiellement cette hiérarchie induite en disposant les réclames en début de journal. La une du journal se trouve précédée d’une longue séquence d’annonces à l’anglaise. Ce choix éditorial se double d’un choix économique : en 1802, le Times devient l’un des premiers journaux à se passer des subsides gouvernementaux grâce à ses revenus publicitaires ; cette autonomie financière constitue la garantie d’une autonomie politique (Williams : 84).

19Ce qui tient lieu de rubrique économique demeure restreint : les cours des principales obligations et émissions publiques, suivis des cours de quelques biens marchands. Aucun texte ne vient expliciter la raison d’être de telle ou telle valeur. Aucune indication, même approximative, n’est donnée sur l’orientation des échanges ou sur le ressenti des investisseurs.

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The Times du 7 avril 1785 : 4 (col. 4)

20Ce format assez sommaire ne dépareille pas des premiers cours publiés dans la presse quotidienne anglaise, à partir de la fin des années 1710. À cette date, les éditeurs, prenant conscience d’une demande publique pour un support généraliste quotidien, commencent à agréger plusieurs productions éditoriales préexistantes (Harris : 161). Les cours journalistiques reprennent ainsi la morphologie générale d’une publication apparue à la fin du xvie siècle, les cotations périodiques (McCusker et Gravestijn : 26) : mise en regard d’une liste des biens ou des produits financiers et de leurs valeurs correspondantes, établissement d’une hiérarchie empirique (d’abord les obligations, puis les compagnies privées, les matières premières, les marchandises et, enfin, les changes)… Les cours journalistiques ne reprennent pas seulement ces normes induites : ils en ajoutent de nouvelles. L’emplacement n’est pas laissé au hasard. La cotation boursière est rattachée à la catégorie, purement formelle, du contenu tabulaire (tabular content). On la retrouve systématiquement à proximité d’informations ou de listes d’informations non rédigées (Harris : 175) : naissances, décès, niveau d’élévation des eaux de la Tamise, météorologie…

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« Prices of Stock » (encadré), The London Journal, 21 août 1731 : 3

21Le Times hérite de toutes ces pratiques usuelles et intériorisées. Dans un premier temps, il n’en fait pas grand-chose. Au cours de la seconde moitié du xviie siècle, plusieurs facteurs favorisaient pourtant le développement de l’information économique : internationalisation des échanges, prémices de la révolution industrielle, structuration des places financières. De plus, le fondateur du Times, John Walter a travaillé un temps dans la presse économique spécialisée, chez Lloyd’s souvent considéré comme le père fondateur des périodiques financiers modernes (Thomson : 25). Il avait sans doute l’expertise et les réseaux nécessaires pour installer une cotation conséquente.

22C’est que, pour les propriétaires du Times, l’élargissement du lectorat en direction des populations bourgeoises urbanisées constituait le principal enjeu commercial et symbolique. Habermas souligne que le Times de la fin du xviiie siècle aspire à devenir l’une des « institutions propres au public doué d’une raison politique » (Habermas : 53). La presse d’opinion se substitue à la presse de service. Le journalisme ne renvoie pas seulement à une matérialité, mais aussi à une idéalité. Le journal est politique au sens large du terme : il cherche avant tout à assumer son utilité sociale (Habermas : 191).

23Afin de réaliser ce vaste programme idéologique et commercial, le journal fait deux choix stratégiques majeurs. Sur le plan technique, il investit dans un outil encore expérimental : la presse à vapeur. Mise au point par Koenig et Bauer entre 1811 et 1813, elle améliore considérablement la productivité horaire (Feyel : 106). Ces économies d’échelle permettent d’abaisser le coût du journal : en cinq ans, la diffusion est multipliée par deux. Sur le plan social, il développe un important réseau d’informateurs internationaux (Bowman : 98-99).

24L’observation par sondage annuel confirme plutôt cette interprétation. La cotation évolue peu, voire régresse. Au cours de la décennie 1800, la rédaction en délègue l’écriture à un ou plusieurs courtiers. Ainsi, le 4 avril 1805, la rubrique s’achève sur la signature suivante : Hazard, Burne, Warner and Co. Stock Brokers, No 93, Royal Exchange. Ce désaisissement s’accompagne d’une décrue structurelle : la cotation boursière tend à disparaître au profit du cours du blé (Corn Market ou Corn Exchange5).

Le déclencheur : le débat politique sur les Corn Laws

25De 1815 à 1845, la cotation bouge peu. Elle ne reflète pas véritablement les évolutions radicales du marché financier. L’essentiel se passe ailleurs. Si le journal se financiarise, c’est par le biais d’une autre rubrique, qui se saisit de plus en plus régulièrement de l’actualité économique : les comptes-rendus des débats parlementaires.

26Tout au long de cette période, le débat sur les Corn Laws contribue à structurer l’approche économique du journal. En 1814, le commerce international reprend son cours usuel après deux décennies d’agitation politique et militaire. Au spectre de la pénurie succède celui de l’excès : le prix du blé baisse continuellement. Les professions agricoles et les propriétaires terriens souffrent du renouveau de la concurrence internationale. Ils multiplient les pétitions en faveur d’une régulation plus stricte. Le parlement y répond en promulguant les Corn Laws en février 1815 : les importations de blé étranger sont suspendues dès que le prix d’un quart de tonne de blé (le quarter) est inférieur à 80 shillings.

27Le Times réagit plutôt conventionnellement à cette promulgation. L’opposition aux Corn Laws se pense avant tout en termes politiques et sociaux : il s’agit de promouvoir l’avis éclairé de la sphère publique contre les intérêts corporatistes des Landlords (Schonhardt-Bailey : 11). Les éditorialistes s’indignent de la rapidité de la procédure parlementaire, qui ne laisse pas de place au débat contradictoire. Le risque existe, en l’état, que la vision étriquée des protectionnistes ne l’emporte au détriment du bien commun (The Times 2 mars 1815 : 2).

28Le journal reprend en somme le rôle que lui assigne la mythologie du Fourth Estate élaborée au début des années 1770 : synthétiser les avis de la sphère publique (la rédaction publie de nombreux courriers de lecteurs dont l’orientation d’ensemble est nettement libre-échangiste) et user de son pouvoir d’influence pour imposer cette synthèse aux autorités politiques (Williams : 71).

29À côté de ce simple prolongement, on note un élément nouveau : le recours au discours expert. Les éditorialistes regrettent en effet l’absence de faits et d’analyses indiscutables, aptes à démêler rationnellement les représentations des uns et des autres (Ibid.). Ils s’essaient ainsi au jeu de la démonstration scientifique. Le 7 mars, on propose, au terme d’un savant calcul basé sur le salaire moyen du charpentier, un prix-plancher à 70 shillings par quarter de blé. La somme serait suffisante pour garantir la subsistance des professions agricoles, sans nuire à la demande (The Times 7 mars 1815 : 2).

30Dans la lignée du débat sur les Corn Laws, le Times commence à s’intéresser à la Bourse en tant qu’entité légale. En 1817, quelques brèves analyses mettent en garde contre l’excès de spéculation et appellent à un renforcement de la législation en la matière. Le discours sur l’économie s’édifie ainsi par analogie avec le discours sur le politique (The Times: Past, Present, Future : 17). Cet intérêt inédit ne semble pas réellement favoriser le statut de l’information économique : la cotation demeure un petit encart sans consistance, disposé en fin de journal. Néanmoins, l’attitude du Times à son égard change : il ne se contente plus de prendre acte de discussions publiques préexistantes ; il cherche à les provoquer.

31En somme, le débat de 1815 sur les Corn Laws a laissé des séquelles durables. Il incite la rédaction à se saisir par anticipation de problématiques qui lui étaient jusqu’alors extérieures.

Le recours au flou

32À la fin des années 1820, le directeur du Times, Thomas Barnes, entreprend de créer une rubrique économique spécialisée, Money-Market and City Intelligence. Il en confie la rédaction à l’un de ses proches, Thomas Massa Alsager. Propriétaire d’une industrie familiale spécialisée dans le textile, Alsager collaborait depuis 1817 avec le Times en tant que critique musical (Lévy : 124).

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The Times, 4 avril 1833 : 6

33Contrairement aux bulletins publiés dans la presse française, Money-Market ne se contente pas de dresser un bilan de l’activité boursière. L’objet visé est plus large : il s’agit de rendre compte de la finance sous toutes ses formes. Le 4 avril 1833, on peut y lire une analyse élaborée de la démographie et du commerce chinois. Ce type de développement ne déparerait pas dans un ouvrage d’économie ou de géographie.

34On voit ici s’esquisser une ambiguïté fondamentale : Money-Market peut être lu de plusieurs manières. Il convoque à la fois le regard intéressé de l’investisseur, désireux de s’informer, et le regard curieux du simple lecteur, désireux de s’instruire. Dans La Conscience de Zeno, l’écrivain italien Italo Svevo témoigne de cette disjonction récurrente entre ces deux regards. Le narrateur accepte d’acheter certains actifs financiers dévalués suite à la promulgation d’un décret ; il avait pourtant lu ce décret dans le journal, mais son mode de lecture ne s’était pas avéré adéquat :

Quand je lis un journal, je m’identifie à une question publique. Cette réduction d’une taxe d’octroi m’aurait fait songer à Cobden, au libre-échange, sujets très importants qui, dans mon esprit, n’auraient guère laissé de place au souvenir de mes modestes transactions particulières ». (Svevo : 92)

35Manifestement, Money-Market croise plusieurs formats textuels jusqu’alors disjoints. La presse économique spécialisée recourt depuis la fin du xviie siècle à des commentaires complémentaires, visant à relayer certaines informations qui ne pourraient figurer dans le cadre trop strict d’un tableau de cotation (McCusker et Gravestijn : 298). Money-Market remplit clairement cette fonction en incluant presque toujours un paragraphe explicatif sur les mouvements principaux de la bourse de Londres. La rubrique va toutefois plus loin que cela en lorgnant vers un autre type de discours : celui des sciences économiques. Celui-ci émerge au tournant du xvie et du xviie siècle dans deux formes éditoriales bien précises : le rapport public, commandé par l’État, et le tract. Dans les deux cas, on ne relève pas de connexion directe avec les publications à visée pratique des professions marchandes : cotations périodiques, livres comptables... (Appleby : 16). La connaissance économique relève d’une autre tradition que l’information économique. Entre l’effectivité du discours marchand et la réflexivité du discours scientifique, il n’y aurait pas de solution de continuité…

36Pourquoi, le Times impose-t-il un tel régime d’hybridité ? Quel intérêt y a-t-il à autoriser une pluralité d’interprétations au risque d’induire le lecteur en erreur ?

37Il y a manifestement une contrainte pratique. Au début des années 1830, le contenu éditorial du Times se limite à deux pages – la première et la dernière page étant dévolue à la publicité. L’ambiguïté de Money-Market permet d’exploiter au mieux l’espace disponible en condensant un bulletin du marché et une chronique de science économique. L’hybridation répondrait ainsi à un impératif de pertinence, au sens où l’entendent Dan Sperber et Deirdre Wilson : l’énoncé pertinent doit transmettre un maximum de sens pour un minimum de coût (Sperber et Wilson : 232).

38Par ailleurs, le flou possède une certaine utilité sociale. Selon Boltanski et Thévenot, les associations humaines ne peuvent subsister qu’en cultivant une certaine incertitude sur leur raison d’être. Des représentations et normes collectives trop unilatérales risquent de décourager des adhésions potentielles : le recrutement de nouveaux membres repose nécessairement sur une part de méprise (Boltanski et Thévenot : 50). Dans le Times, ce qui tient lieu d’association, c’est le lectorat. Il s’agit d’un journal généraliste, qui prétend s’adresser à un public indéfini, jamais fermé sur lui-même. Entre l’intérêt des milieux financiers et le désir de connaissance de l’amateur, il n’est pas possible de choisir. Money-Market doit satisfaire les deux, au prix d’un certain jeu d’équilibriste.

39Ce recours au flou rencontre un certain succès, au point de constituer la matrice de la rubrique économique. La décennie 1840 est marquée par un véritable décollage des valeurs industrielles qui atteignent pour la première fois des niveaux de capitalisation comparables aux obligations. Déçus par la faible rentabilité des emprunts étrangers, les investisseurs se tournent vers une industrie nationale en pleine croissance (Michie : 76). En 1845, le Times tente de refléter cette évolution en créant de toute pièce une cotation spécifique pour les compagnies ferroviaires, les Railway Shares. Afin de maintenir une certaine cohérence, la nouvelle cotation est publiée au voisinage de Money-Market. Ce choix éditorial se révèle décisif.

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Structure de la rubrique économique du Times du 6 avril 1848

40Au cours de la seconde moitié des années 1840, l’ensemble des contenus économiques convergent vers l’alliage Money-Market/Railway Share. Maintenu continuellement depuis le début du journal, le petit encart de cotation est complètement absorbé. En 1848, la rédaction prend acte de cette convergence en installant la rubrique économique, ainsi constituée, en page 3. Elle se situe entre les publicités et le journal proprement dit (la une ne commence qu’en page 4).

41Cette construction éditoriale cultive une certaine indétermination. Elle ne fait pas véritablement partie du journal. On se trouve dans une sorte de zone grise, quelque part entre le dehors (les publicités introductives et conclusives servent de cadre externe) et le dedans ; comme si la rédaction se réservait finalement la possibilité de revendiquer, ou non, l’auctorialité de la rubrique.

42Qui plus est, la thématique centrale de cet ensemble n’est jamais explicitée. Il n’y a pas de titre générique. En raison de sa prééminence, Money-Market joue manifestement un rôle définitionnel, mais, comme on l’a vu, ce bulletin se trouve lui-même en situation d’incertitude.

43La rubrique économique se constitue en espace ouvert, possédant une capacité d’accueil presque illimitée. Au cours de la seconde moitié du xixe siècle, on y trouve les formes usuelles de l’information financière (bulletin commercial, cotation des chemins de fer, correspondances marchandes, listes marines…). S’y ajoutent ponctuellement d’autres recensions journalistiques, plus inattendues, qui témoignent d’une appréhension étendue de la sphère économique. Ainsi en est-il par exemple du Metropolitan pauperism6 (The Times 7 avril 1870 : 7).

Un feuilletage énonciatif

44Nous avons fréquemment attribué telle ou telle innovation éditoriale à la rédaction. Cette attribution est évidemment une solution de facilité : on se reporte, faute de mieux, à un narrateur indéterminé. C’est que la sociologie du Times reste peu étudiée. Les quelques ouvrages abordant ce sujet ont tous été publiés avant la Seconde Guerre mondiale : The Story of the Times de William Dodgson Bowman (1931), The History of the Times du typographe (et inventeur de la police Times new roman) Stanley Morison (1939) et la biographie de Thomas Barnes de Derek Thomson (1942). Or, les méthodologies et outils théoriques ont significativement évolué en soixante-dix ans. Plusieurs études récentes ont ainsi permis de distinguer plus clairement les relations professionnelles effectives des milieux journalistiques et leurs représentations plus ou moins mythifiées7.

45L’identification des voix narratives impliquées dans la production et la publication de l’information économique s’avère donc problématique. Elle ne pourrait être explicitée que dans le cadre d’une analyse plus large. On se contentera de recueillir et de synthétiser un petit faisceau d’indices.

46Comme l’immense majorité des journaux anglais de son temps, le Times est une entreprise. Le titre se distingue cependant par un actionnariat élargi : vers 1810, on dénombre plusieurs centaines de porteurs, soit dix à vingt fois la proportion usuelle. La multiplication des propriétaires semble avoir favorisé l’indépendance des éditeurs (Asquith : 102).

47En raison de l’éclatement du processus de décision, la direction est déléguée à un rédacteur en chef. De 1817 à 1841, Thomas Barnes prend en main les destinées du journal, tout en ne détenant qu’une petite portion du capital (Asquith : 103). Cette décorrélation entre la propriété du journal et sa gestion effective paraît garantir son indépendance commerciale.

48Pour autant, l’administration reste en partie artisanale. Les embauches dépendent très fréquemment de liens affectifs préexistants. William Dogson Bowman montre que l’équipe rédactionnelle s’est constituée sur la base d’affinités successives : untel est proche d’untel qui le présente à untel (Bowman : 101). Ainsi, le fondateur de la rubrique économique, Thomas Massa Alsager, est un ami de longue date de Thomas Barnes8.

49L’organisation de la rédaction reflète cette constitution affectuelle. Les attributions professionnelles ne sont pas fixes, mais s’adaptent à la personnalité de la personne employée. Alsager ne gère pas seulement la rubrique économique, mais aussi le placement des annonces et la rédaction des critiques musicales. Ces multiples casquettes permettent d’exploiter au mieux la diversité de ses intérêts et de ses compétences : Alsager est à la fois un commerçant éminent du secteur textile et le fondateur de la Beethoven Quartet Society (Levy : 124). Cette adaptabilité surprend aujourd’hui. Un critique littéraire définit ainsi Alsager : « a strange blend of the financial and the musical critic » (Lucas : 528).

50Le recours au flou que nous décrivions plus haut n’est pas qu’éditorial. Il est aussi social. Comme toutes les constructions textuelles collectives, l’édition journalistique repose sur un feuilletage énonciatif (Souchier : 4). Certains auteurs demeurent de parfaits inconnus. La typographie de la cotation boursière est ainsi assurée par des typographes spécialisés, les tableautiers, sur lesquels nous ne savons à peu près rien9. D’autres se laissent un peu mieux approcher. On voit ainsi émerger, ponctuellement la figure de l’informateur. Sans participer directement à l’édification de la rubrique économique, il fournit des éléments de rédaction. Les correspondants étrangers du Times (et plus particulièrement celui de Paris) ont un statut d’informateurs privilégiés. C’est par eux que transitent la plupart des informations sur les grandes bourses occidentales. Des courtiers, mandatés par le journal, s’occupent du recueillement et de la vérification des données économiques. S’ajoute également une multitude d’informateurs occasionnels : marchands, hommes d’affaires, simples particuliers…

51La plupart du temps, ces différents auteurs ne créent pas un nouveau contenu. Ils ajoutent une nouvelle couche sémantique à un contenu préexistant. Le correspondant étranger envoie ainsi fréquemment des articles de la presse locale, traduits et contextualisés. À partir de la décennie 1840, l’utilisation du télégraphe (pour laquelle Alsager semble avoir beaucoup milité) entraîne une dispersion croissante de l’information économique en de multiples brèves.

52Ce travail de réécriture incessant donne facilement le vertige. A certaines occasions, le Times reprend des informations de la presse française qui sont elles-mêmes des reprises du Times10. Le statut de l’information économique dans le journal est éminemment dialogique, au sens où l’entendait Bakhtine : chaque texte répond à un autre texte dans le cadre d’un dialogue à l’infini (Todorov : 31).

De la présentation à la représentation : Bogle v. Lawson

53Dans l’univers professionnel du journalisme, les structures et les outils ne sont pas neutres. Ils suscitent des représentations idéologiques précises. Ils précipitent l’avènement de véritables paradigmes, sollicitant une certaine conception de l’information ou du rôle social du journaliste (Ruellan, 2007 : p. 149).

54L’émergence graduelle d’un service économique au sein de la rédaction du Times n’entraîne pas seulement l’acquisition de nouvelles compétences éditoriales. Elle contribue à redéfinir, par ricochet, l’identité sociale du journal, ses modalités d’inscription dans la vie publique et ses rapports avec les autorités politiques. L’affaire Bogle v. Lawson est emblématique de cette recomposition symbolique, motivée au préalable par des recompositions sociales et matérielles.

55En 1840, le Times est le quotidien généraliste le plus lu des milieux d’affaires (The Times: Past, Present, Future : 17). Une telle notoriété inquiète les autorités. En 1834, le Lord Chancelier11, John Copley, écrit au premier ministre Robert Peel : « I am very afraid we may lose the Times unless we make some arrangement respecting it. It is worth all the other papers put together. In the City in particular it is the only paper that is read ». (Thomson : 86)

56Le 26 mai 1840, la rédaction fait paraître une série de plusieurs missives expédiées de Bruxelles sous le titre « Extraordinary and Extensive Forgery and Swindling Conspiracy on the Continent ». Elle signale l’existence d’une combine financière élaborée : sur un court laps de temps des lettres de change contrefaites, faussement attribuées à la firme anglo-saxonne Glyn, Halifax, Mills & co. sont encaissées par de nombreuses banques européennes. La totalité de la manipulation aurait porté sur une somme considérable, un million de livres12. Alerté par un banquier d’Anvers, un correspondant du Times à Paris mène son enquête. Pour se prémunir, il effectue son envoi depuis Bruxelles – et non Paris13.

57La révélation de cette conspiration constitue un test grandeur nature des dispositifs mis en œuvre par le Times au cours des deux dernières décennies. Le développement de réseaux internationaux sophistiqués facilite la transmission et la vérification des informations économiques et financières. En intervenant suffisamment tôt, l’envoi du correspondant parisien permet d’éventer la combine avant qu’elle ne prenne de l’ampleur : en tout et pour tout, les faussaires n’ont perçu que 10 000 livres, soit un centième de la somme visée.

58L’une des personnes impliquées, Allan Bogle, exige que la rédaction dénonce l’envoi de son correspondant. Face à son refus, il décide de porter plainte contre l’imprimeur, Thomas Lawson. Organisé à la mi-août 1841, le procès Bogle v. Lawson explicite le rôle nouveau que le journal souhaite jouer. Celui-ci profite de son magistère médiatique pour étayer sa défense :

The proprietors of The Times could have not motives of private or political hostility against him. In publishing the article in question, they acted solely from a feeling of public interest […] we all know, no matter what our political feelings may be, that The Times has been long celebrated for the correctness and accuracy of its information. (The Times, 17 août 1841 : 6)

59Cet argumentaire est décisif. Il souligne que le Times n’est pas un acteur économique comme les autres. Il ne peut faire un usage stratégique de l’information financière, dans la mesure où son succès commercial dépend justement d’une réputation d’intégrité. La relation de confiance devient impérative : le Times ne pourrait maintenir son statut de quotidien de référence que tant qu’il se situe hors de la sphère des intérêts.

60L’autre enseignement du procès, c’est l’efficacité de la rédaction. Diffusé dans toute l’Europe des affaires, l’exemplaire du 26 mai 1840 met rapidement un terme à la conspiration. Son pouvoir performatif est plus efficace que celui de l’institution judiciaire ou législatif : le procès n’est instruit qu’en 1841 ; le Bank Charter Act qui contribue à réguler davantage les échanges bancaire n’est promulgué qu’en 1844.

61Cette représentation nouvelle du journal est immédiatement adoptée par les milieux financiers. Une souscription est lancée pour financer les frais du procès. Quelques mois plus tard, une plaque apposée à l’entrée du Royal Exchange exprime « la gratitude de la communauté commerciale » à l’attention de la rédaction (The Times: Past, Present, Future : 17).

62Visiblement, pour cette communauté, la régulation médiatique du journal est préférable à la régulation normative du législateur. Forcément ponctuelle, elle est moins contraignante qu’une disposition politique structurelle. Elle s’avère beaucoup plus adaptée au rythme accéléré des échanges, provoqué par la généralisation conjointe du chemin de fer et du télégraphe. Vingt ans plus tard, l’éphéméride très populaire de Robert Chambers, le Book of Days, reflète cette appréciation : « The signal service thus rendered to the commercial world, the undaunted manner in which the Times had carried through the whole matter from beginning to end, and the liberal way in which many thousands of pounds had been spent in so doing, attracted much public attention. » (Chambers : 567)

63En vertu de ce signal service, le quotidien tente de se substituer au parlement. Maintenant un relatif flou éditorial, il se situe au plus près du mouvement des affaires et s’efforce d’en corriger rapidement les effets délétères. Ces ambitions de premier plan présentent un certain risque. Le 14 octobre 1845, Alsager dénonce les tendances spéculatives du marché ferroviaire et prédit l’éclatement prochain de la railway bubble. Cette dénonciation fait polémique : on accuse son auteur d’inquiéter les investisseurs pour mieux spéculer à la baisse et d’abuser de son autorité pour provoquer effectivement la dissipation de l’élan spéculatif (Oxford Dictionary of National Biography). Alsager finit par démissionner et se suicide l’année suivante, sans que l’on puisse savoir si ces deux faits sont liés (Dictionary of Nineteenth-Century Journalism).

64L’idéologie du signal service n’a donc pas que des avantages. Bien que confortée par les historiens (Michie : 76), l’interprétation d’Alsager allait à contre-courant de l’intérêt de nombreux hommes d’affaire, désireux d’entretenir la railway bubble. À la fin des années 1840, la rédaction connaît une déconvenue plus sérieuse. Influencé par le Radical Toryism, le principal propriétaire du Times, John Walter II mène campagne en faveur du maintien des Corn Laws (Bonifas : n. 1). Leur abolition inattendue par le premier ministre conservateur Robert Peel surprend le journal : « If deliberative assemblies pass from one extreme to another in so short a time, – if they ratify what they once deprecated, and recommend what they once denounced, what stability can be expected from the people ? what consistency from the populace ? » (The Times, 17 juin 1846 : 2).

65Les années 1850 marquent un certain ajustement par rapport aux idéaux grandioses de la décennie précédente. Le quotidien cherche à remplacer qu’accompagner les autorités politiques. Il met en évidence certaines pratiques et sert ensuite de base, dans un second temps, pour des rapports à visée parlementaire, tels que le The Stock Exchange : Strictures on the Evidence… Avec la mise en place de ce partage des tâches, l’insertion du quotidien dans le processus de législation économique est en grande partie achevée.

Conclusion

66En apparence, notre analyse débouche sur des résultats surprenants.

67L’hypothèse de départ est confirmée. À partir de 1815, le Times parvient à édifier une autorité hiérarchiquement différente. L’émergence de grands débats sur la politique économique du pays et les besoins d’information d’un marché en voie de d’internationalisation amènent la rédaction à investir un lieu éditorial jusqu’alors marginal : la rubrique boursière. L’enrichissement du contenu journalistique entraîne une recomposition sociologique de grande ampleur. L’apparition du journaliste financier s’accompagne de la mise en place d’une configuration complexe, impliquant l’intensification de pratiques anciennes (typographie des tableaux de cotation, correspondances d’acteurs spécialisées) et la codification de pratiques informelles ou inexistantes (correspondants étrangers, dépêches télégraphiques, courtiers partenaires…). Cette construction techno-socio-sémiotique joue un rôle proprement politique. La rédaction se présente graduellement comme une vigie, capable de faire la lumière sur des combines illégales sophistiquée ou sur les excès de la spéculation boursière et comme un régulateur, capable d’user de son autorité pour y remédier.

68Pour autant, l’édification de cette autorité s’accompagne d’une indétermination formelle. La rubrique économique ne forme pas une rubrique à proprement parler. Il s’agit plutôt d’un voisinage de plusieurs formes disjointes. La visée même de ce voisinage demeure incertaine. S’agit-il de renseigner les investisseurs ou d’instruire le lecteur moyen ? Cette ambiguïté éditoriale reflète une ambiguïté énonciative : il n’y a pas d’auteurs proprement définis. Alsager joue dans une certaine mesure le rôle d’un chef d’orchestre, mais pas celui d’un compositeur.

69En fait, il semblerait que l’indétermination soit le prix de l’autorité. Dans les sciences économiques, l’objectivité dépend des contraintes de grandeurs : en manipulant des mesures a priori irréductibles, l’économiste s’émancipe de sa propre subjectivité (Orléan : 2012). Dans le journal, cette manipulation est forcément limitée. L’espace textuel disponible s’avère insuffisant pour mener une démonstration en bonne et due forme. De plus, la nécessité de rester accessible à un lectorat généraliste prévient le recours à des algorithmes sophistiqués.

70À défaut d’une objectivité insaisissable, le Times viserait à l’accolement des subjectivités, ou, plus exactement, à l’accolement des perceptions. La succession des cotations, des bulletins commerciaux, des lettres d’investisseurs, des correspondances étrangères, des analyses élaborées de City-Market, des tableaux statistiques sur l’évolution des conditions de vie, donne une image finalement fidèle de la pluralité des échanges. La rubrique économique ménage ainsi une ouverture constante : ouverture en aval grâce à la multiplicité des énonciations, ouverture en amont grâce à la multiplicité des interprétations possibles. Ce faisant, la rédaction dispose d’une marge de manœuvre : elle peut ajuster sa ligne éditoriale selon les réactions recueillies et selon l’ampleur de sa médiatisation (les chiffres des ventes étant, pour elle, le premier baromètre qui tienne).

71Sous cet angle, la rubrique économique du Times développe graduellement un rapport de complémentarité avec le législateur. La diversité des formes convoquées et des subjectivités superposées permet de couvrir l’éventail des choix possibles et des représentations sociales. En témoigne, le caractère souvent relatif des formats éditoriaux et des fonctions professionnelles : Alsager multiplie les affiliations au mépris de toute spécialisation définitive ; au gré de l’actualité, le rubriquage subit des variations significative.

72Ce dispositif souple et réactif constitue en quelque sorte un lieu de l’entre-deux, entre l’intérêt et la connaissance, entre le fait indistinct et le concept théorisé, entre l’actualité en train de se faire et l’interprétation en train de s’écrire. Profession floue, aux contours indistincts, le journalisme économique victorien trouve dans l’ambiguïté sa raison d’être.

Notes de bas de page numériques

1 Au XIXe siècle, la Bourse française comprenait deux marchés bien distincts : le marché officiel qui suivait strictement les régulations imposées par l’État et la coulisse, sorte de marché noir de la finance, où s’écoulaient les spéculations les plus aventureuses.

2 Le bulletin financier publie des correspondances peu amènes les 14 et 16 février 1860 : 10

3 Voir notamment Akerlof, « The Markets for “Lemons” ».

4 Ce corpus est accessible depuis le site http://gdc.gale.com/products/the-times-digital-archive-1785-1985/ moyennant un abonnement.

5 À titre d’exemple, The Times du 4 avril 1811 : 3.

6 Tableau statistique sur la pauvreté urbaine.

7 Cf. notamment l’approche développée par Denis Ruellan (2007).

8 Ces liens d’amitié sont détaillés dans la notice « Thomas Massa Alsager » du Oxford Dictionary of National Biography, consulté le 12 décembre 2012 à l’adresse http://www.oxforddnb.com/view/article/41071

9 Pour un des rares témoignages sur le sujet, Décembre & Allonier : 120-121.

10 En particulier The Times du 19 juin 1846 : 2.

11 Statut spécifique au Royaume-Uni, le Lord Chancelier occupe une charge similaire au secrétaire d’État à la justice en France : il garantit le fonctionnement et l’indépendance des tribunaux.

12 Sans tenir compte de la différence de pouvoir d’achat, la valeur actuelle de cette somme se situerait aux alentours de 100 millions d’euros.

13 Dans une rétrospective de l’affaire publiée le 17 août 1841, le Times justifie cet envoi différé afin de garantir la protection de son correspondant, potentiellement menacé par les concepteurs de la combine financière.

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Pour citer cet article

Pierre-Carl Langlais, « Entre connaissance et intérêt : la médiatisation des débats socio-économiques dans le Times du xixe siècle », paru dans Cycnos, 29.1 - 2013, mis en ligne le 18 avril 2016, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=6937.


Auteurs

Pierre-Carl Langlais

Université Sorbonne Paris IV – Gripic
Doctorant à l’université Sorbonne Paris IV (GRIPIC) en sciences de l’information et de la communication sous la direction d’Adeline Wrona. Sa thèse porte sur la rubrique boursière dans la presse quotidienne, de son émergence au xviiie siècle à sa disparition depuis une dizaine d’années. Il est vacataire pour le projet Jourdain, consacré au journalisme de donnée. En 2012, il a été désigné administrateur de la Wikipédia francophone.