Cycnos | Volume 27 n°1 Ville et violence 

Didier Revest  : 

Préface

Texte intégral

1Quelle que soit l’époque ou la société considérée, il n’est pas rare, tant s’en faut, que la ville, qui est tout à la fois espace géographique et fait social, soit associée à l’idée de violence. En voici une parfaite illustration.

2Le réalisateur et scénariste britannique Julien Temple a déclaré à propos de Détroit, l’ancienne capitale mondiale de la construction automobile, où il s’est rendu récemment pour des raisons professionnelles, que sa situation actuelle en fait un « grand sujet de film ». Et d’égrener les maux de « Motor Town » : ses « autoroutes fantômes étrangement vides », les « ruines » de son centre-ville, « les cadavres noircis de centaines de maisons brûlées », la drogue et la prostitution, qui, à l’image des herbes folles, sont « partout » sans que la police ne s’en offusque, les repères de consommation du crack, les rapts d’enfants, « les bandes armées » qui dérobent cuivre et acier pour les revendre. Autant d’éléments qui concourent à faire naître ce que le réalisateur appelle un « désastre insoluble »1.

3Ville et violence donc. Toutefois, la seule description de ces formes de violence en milieu urbain, description faite de l’extérieur, épuise-t-elle le sujet que nous avons choisi d’aborder ? La violence qui s’offre au regard est-elle, en d’autres termes, parfaitement transparente ?

4L’écrivain britannique William Boyd, lequel fut dans son jeune temps étudiant à l’université de Nice, a récemment publié un roman intitulé Ordinary Thunderstorms2 qui semble proposer un début de réponse. Il y raconte la descente aux enfers (urbains) d’un jeune et brillant universitaire, spécialiste de climatologie, qui découvre de manière particulièrement brutale que Londres, ville lumière à bien des égards, recèle sa part de violence(s). En effet, pourchassé à la fois par la police et par un tueur à gages plus implacable que la moyenne, il se voit contraint de dormir dehors, de mendier, et plus généralement de négocier sa survie (ou tout simplement son intégrité physique) à prix d’or auprès d’une prostituée et de quelques petites frappes de l’East End.

5De notre point de vue, le livre contient deux enseignements capitaux. D’une part, le concentré de violence(s) que subit le personnage principal est avant tout infligé par des individus menant des vies parfaitement structurées, c’est-à-dire des individus « comme vous et moi », et non des marginaux. Ce thème est largement abordé ci-dessous par Clément Gurvil (« Des paysans urbains violents ? L’expression d’une violence commune à Paris au XVIème siècle ») et Nicolas Cochard (« La violence d’une ville portuaire : Le Havre au XIXème siècle »).

6D’autre part, on l’aura compris, la violence décrite dans Ordinary Thunderstorms n’est pas seulement d’ordre physique ; à vrai dire, dans sa forme la plus difficile à supporter, elle est avant tout psychique. Le personnage principal est ainsi soumis à tout un ensemble d’humiliations, dont lui seul peut prendre la mesure proprement déchirante : il perd son identité, sa famille, son emploi, son statut social ; on le fait chanter ; il est condamné à mentir, et pour longtemps, y compris à la jeune femme – une inspectrice de police – qui en vient peu à peu à partager sa vie.

7Il n’entre toutefois pas dans le dessein littéraire de W. Boyd de soulever d’autres questions encore, à commencer par le fait que la violence puisse être amplifiée, voire, pour partie, engendrée, par les diverses représentations (médiatiques et artistiques, notamment littéraires et cinématographiques) dont la ville fait l’objet, représentations qui entrent en concurrence avec d’autres discours (historique et sociologique) dont la vocation est radicalement différente3. C’est cette thématique que Didier Revest s’est efforcé de creuser (voir « Agressions et homicides dans les rues de Londres au XIXème siècle : crise sociale grave ou psychose ? »).

8Il y a en outre fort à parier que la violence qui se manifeste en ville n’est rien d’autre que le symptôme de dysfonctionnements plus ou moins lourds. Sa gestion, par exemple, est toujours fonction de la structuration et de l’organisation de l’institution ayant vocation à la prendre en charge, comme l’explique Thomas Léonard plus bas dans « Les “territoires” de la violence : les faits et leur répression par les tribunaux en France ». En outre, l’expression « violence urbaine », impropre selon Eric Macé, n’est peut-être rien d’autre que l’« euphémisation d’une violence sociale » liée aux rapports sociaux d’exclusion dont le territoire urbain serait la scène4, configuration étudiée par Yohann Le Moigne (« Du rôle du gangsta rap dans la construction d’une représentation : le cas de Compton, “ghetto noir” à majorité hispanique »), ainsi que par Lukasz Jurczyszyn (« L’analyse comparative des violences collectives dans l’espace urbain : France, Russie, Pologne »).

9Mieux, il se pourrait que cette violence soit révélatrice d’une tentative d’extériorisation et de résolution de conflits que le social ne permet plus véritablement de dépasser. Si la violence se manifeste davantage dans les villes, ce serait alors parce qu’elles consistent en des regroupements d’individus qui, pour vivre ensemble, doivent se soumettre à des règles communes régulant leur modalité de jouissance, c’est-à-dire à un système de refoulement collectif, aspect que traite de son côté Zaineb Hamidi dans « Violence, les dérives d'un mal nécessaire ».

10Reste à savoir si l’on peut envisager de sortir d’une telle situation. Pour le dire autrement : la ville, éclairée, policée, véritable antithèse de l’imperfection, loin de n’être qu’un vecteur de violence, fonctionne-t-elle plutôt, en définitive, comme une tentative radicale, mais peut-être veine, de s’en protéger ? C’est à ce problème que Jacques Cabassut tente de répondre dans une contribution intitulée « La ville, un fantasme du corps social ? Petit exercice d’anthropologie psychanalytique du lien social contemporain ».

11Soulever la question de la violence en milieu urbain demeure à l’évidence un exercice aussi riche d’enseignements que périlleux. D’autant que la ville elle-même n’est pas un espace qui se laisse appréhender facilement. Car si « la ville se donne à la fois à voir et à lire » en raison de l’histoire sédimentée des goûts et des cultures qu’elle étale sous nos yeux, elle « suscite aussi des passions plus complexes que la maison, dans la mesure où elle offre un espace de déplacement, de rapprochement et d’éloignement. »5

12La ville est surtout évolution perpétuelle. C’est précisément cette dimension que le Gallois John Williams par exemple privilégie dans un roman intitulé Cardiff Dead6. Les mutations du cadre urbain dont il traite – mutations qui découlent de changements politiques et économiques en partie inexorables – bouleversent les repères qui aident les citadins à ancrer leur vie sociale et affective dans un univers concret (quartiers, [noms des] rues, bars et cinémas). Or, lorsque, d’une façon ou d’une autre, ce cadre se dérobe, les existences se déstructurent et chancèlent (voir à ce sujet l’article de Bhawana Jain : « Locating (Im)migrant Identity in Urban Landscapes: From Postcolonialism to Globalization in the Indo-English Migration fictions of Anita Desai »). Ville et violence.

13Je ne puis naturellement refermer cette préface sans remercier très chaleureusement à la fois les chercheurs qui ont contribué à faire de ce Cycnos un bien beau numéro, et mes collègues et compères, les professeurs Christian Gutleben, Michel Remy et Jean-Claude Souesme, pour leur aide ô combien précieuse.

Notes de bas de page numériques

1 Voir Julien Temple, ‘Detroit: the last days’ – The Guardian, 10 mars 2010.

2 London: Bloomsbury Publishing, 2010 (2009), 405 p.

3 Voir Roger Chartier, Au bord de la falaise, Paris : Albin Michel, 2009, pp. 356-357.

4 Voir « Les violences dites “urbaines” et la ville », in Les annales de la recherche urbaine, n° 83-84, septembre 1999.

5 Paul Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris : Eds. du Seuil, 2000, p. 187.

6 London: Bloomsbury Publishing, 2000 (1999), 245 p.

Pour citer cet article

Didier Revest, « Préface », paru dans Cycnos, Volume 27 n°1, mis en ligne le 29 juillet 2013, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=6795.


Auteurs

Didier Revest