Cycnos | Volume 28 n° Spécial Le Refus 

Maria Maïllat  : 

Au cœur du refus. Le refus dans un système totalitaire : esquisse d’une expérience. Un témoignage de vie

Index

mots-clés : Dictature , féminitude, refus, Roumanie, totalitarisme

Texte intégral

1Dans La pensée captive,1Milosz doute que l’Occident puisse être en mesure de comprendre le totalitarisme de l’Europe de l’Est. Un totalitarisme qui s’est déployé dans le fascisme, le communisme et qui est, peut-être, à l’état de «germes» dans les régimes capitalistes. Femme, écrivain, anthropologue, que pourrais-je transmettre de mon expérience?

2Née en Roumanie, j’ai grandi dans un régime installé en toute légitimité, à la suite du fascisme et du stalinisme, fondé sur l’exaltation de l’identité nationale. La première leçon apprise à cette «école» était celle d’Ivan Denissovitch : dans la langue du totalitarisme, il n’y avait nulle réponse à la question «pourquoi?».

3Le travail n’était plus présenté comme un effort individuel, mais comme la raison d’être d’un peuple, travail collectif, pénible mais nécessaire qui s’imposait à tous comme une «religion». La figure emblématique de ce peuple qui travaille-sans-penser était l’ouvrier, le soudeur, l’homme qui ne faisait qu’un avec l’acier. Les paysans étaient eux aussi des ouvriers agricoles. L’exaltation du travail se confondait avec le peuple qui n’avait pas besoin de perdre son temps à réfléchir. Une seule théorie suffisait : celle de l’ennemi.

4Celui qui n’était pas cent pour cent d’accord avec le Parti était un ennemi. L’accord - adhésion exigeait l’inconditionnel; le contenu, les termes n’avaient aucune importance.

5La langue était écrasée dans une incantation répétitive faisant l’éloge de l'héroïsme patriotique avec la figure emblématique du jeune qui se sacrifiait pour «son» peuple. Les «bardes», gardiens du régime, étaient appelés à galvaniser la foule. Ils mettaient en chanson la mécanique du patriotisme dans des phrases faciles à apprendre par coeur. Cet apprentissage «par coeur» des discours et versifications nationalistes était une des armes efficaces du pouvoir.

6A la maison, en cachette, mon père et mes oncles me racontaient la terreur fasciste, puis stalinienne, les rafles, les déportations, les meurtres ou les exécutions sans procès. Les pogroms qui avaient vidé les villes. Mais quand j’ai commencé à regarder davantage autour de moi, au collège, j’ai découvert que la terreur avait été absorbée et digérée par les gens comme une «chose naturelle». Les commémorations et les célébrations que le régime mettait en scène produisaient l’écrasement des uns contre les autres dans une masse compacte d’applaudissements et de hurlements à la gloire du Chef. Ce régime ne soulevait aucune critique, aucune résistance. Tout le monde y adhérait. La joie était une sorte de nécessité que les gens exprimaient comme un réflexe organique.

7Ce système totalitaire n’exerçait la terreur que vers les marges, en direction des artistes et des intellectuels (peu nombreux, car le fascisme des années 1930-1940, puis le stalinisme des années 1950, les avaient exterminés). L’idée que les «autres sont des barbares»2qui menaçaient «notre intégrité nationale» avait pris racine dans la tête de tous.

8Je voyageais souvent avec mon père. Parfois, nous arrivions dans une ville où le centre était noir de monde. Qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il fasse très chaud, la foule attendait l’arrivée du Conducator entouré de ses «bardes». La foule restait debout pendant1 des heures. Aux premiers accords de musique, un seul gigantesque poumon explosait dans un «hourra». Une seule bouche énorme acclamait le Conducator. Un seul slogan tonitruant suffisait pour que la clameur de la masse couvre le ciel : « Vive la Roumanie, vive le peuple et son Chef ! »

9Lorsque ce bloc se brisait en plusieurs dizaines de milliers d’atomes, je voyais des corps amochés, regards hagards, jambes flageolantes, visages froissés. Leurs dialogues étaient circonstanciés, pauvres, dépourvus d’imagination. Mais dès qu’ils étaient collés les uns aux autres et se mettaient à applaudir et à hurler, leur faiblesse et leurs visages disparaissaient. Les «bardes» et les chanteurs fabriquaient une sorte de musique populaire, nostalgique et militaire qui déclenchait un grand soupir pathétique et des cris guerriers. La foule acclamait le «sauveur» de la nation. Je me souviens que dans un village, un paysan qui vivait dans un bouge, sans eau courante, sans électricité, avait découpé dans un journal la photo du couple Ceausescu reçu en grande pompe par Franco, en Espagne. Il était très fier de me montrer cette photo accrochée au mur, piquetée de sciures de mouches. Le fait que Franco était un dictateur fasciste ne le concernait même pas. Chaque fois, en passant devant la photo, il se signait en murmurant une prière.

10Qui étaient ces gens que je côtoyais tout au long de mon enfance et de mes études? Je les rencontrais dans les champs, lorsque les élèves de mon établissement étaient déversés à leur côté pour effectuer les travaux obligatoires censés forger la jeunesse. Je les écoutais parler le soir, avant d’aller se coucher «avec les poules». Ils répétaient les mêmes choses. Parfois, ils racontaient des histoires sans pouvoir les dater. «Souviens-toi, c’était quand un tel a perdu sa fille», disait un paysan et l’autre s’exclamait «ah, oui, en effet.» Quand ils parlaient d’un combat, il était difficile de repérer à quelle guerre ils faisaient référence.

11Ils n’étaient pas contemporains de leur temps. Leur histoire était un rond point où tournaient des mythes tronqués, des fragments et des événements sans queue ni tête. Les villages étaient des camps de travail, autant que les usines. Les gens répétaient les mêmes gestes dix, onze heures par jour, sans mémoire. Ils ne tombaient jamais malades, mais ils s’écroulaient pendant leur labeur et mouraient d’épuisement. Pourquoi se laissaient-ils intoxiquer par un discours qui recouvrait de mensonges cette réalité dans laquelle ils se débattaient comme des insectes au fond d’un puits ?

12J’ai compris qu’il y avait une fusion totale entre le sentiment collectif d’être un peuple et l’appareil de l’Etat. Ce sentiment collectif surplombait le malheur de la réalité dans laquelle ils ne vivaient pas en tant qu’individus, mais se consommaient sans même comprendre qu’ils en mouraient. La conscience individuelle et le récit de soi étaient impensables.

13Un ami me raconta l’histoire d’un chauffeur de camion qui fut décoré de la médaille du travail, une de ces distinctions que le Conducator distribuait en pagaille. Il fut reçu dans un des palais où les ouvriers ne mettaient jamais les pieds. Il entendit son nom prononcé par le Conducator et, au même moment, il s’aperçut dans un grand miroir. Il  fut saisi de stupeur, car il ne reconnut pas son visage. Il se tâta comme celui qui se réveillait d’un lourd sommeil. Il était paralysé. Finalement, il fut poussé vers la sortie du palais. Péniblement, il monta dans le camion, quitta la ville et précipita son engin à toute vitesse dans un gouffre des Carpates. Il se peut que la césure ou le décollement opéré entre son nom propre et la masse anonyme du peuple lui fut fatal. La musique «fétiche» de ce totalitarisme était la Rhapsodie roumaine d’Enescu. Je l’écoutais avec eux cherchant à saisir ses effets. Les gens étaient pauvres, affamés, leurs enfants aussi, mais les lendemains chantaient en chevauchant la Rhapsodie d’Enescu et 2 d’autres chansons dégoulinant du même pathos. Cette fusion dépourvue de langue dura plusieurs décennies et elle continue à alimenter la nostalgie populaire, même aujourd’hui. Corneliu Vadim Tudor, un des serviles «bardes» du Conducator, grand admirateur de Le Pen, est devenu sénateur et a obtenu plus de trente pour cent de voix en qualité de candidat aux élections présidentielles roumaines.

14La narration de ce temps, ne doit pas oublier les «plis» où vivotaient les écrivains. Leur résistance consistait à écrire des romans qui étaient censurés et publiés ou alors, ils moisissaient dans les caves de la Securitate. Dans la vie quotidienne, le refus commençait par le simple fait de vouloir se détacher de la foule, de s’isoler, de faire état de sa solitude. Affirmer l’insignifiance de l’individu était le geste fondateur du refus devant le totalitarisme. Plus tard, cet acte de vérité éclata dans une image: sur la place Tien an men, un homme seul, en chemise blanche, se tint debout devant le cortège des chars de l’armée chinoise.

15La peur dont on parle souvent n’était pas présente. Je me sentais davantage enfermée dans une chambre aux murs ouatés, absorbant les sentiments individuels, dont la peur. La révolte s’exprimait dans l’acte de penser.

16Les livres manquaient autant que le pain. Nous étions abreuvés de littérature marxiste-léniniste, de fictions magiques et patriotiques. Mais les livres que je voulais avoir entre les mains manquaient. J’avais quinze ans quand un vieux bibliothécaire me prêta un exemplaire réunissant la traduction des leçons d’histoire de la philosophie de Hegel. Je ne comprenais pas un seul raisonnement, mais rien que la lecture du sommaire me procurait une jouissance extraordinaire.

17Je fis l’expérience de l’abîme dans la prise de risque provoquée par l’acte de penser par moi-même. Penser, c’était avant tout : ne pas comprendre mais espérer qu’un jour, lentement, je parviendrais à la compréhension. Même aujourd’hui, je connais des gens qui ont grandi dans le totalitarisme et qui deviennent hystériques s’ils doivent chercher, tâtonner avant de comprendre. Ils commencent par expliquer absolument tout et tout de suite.

18A quinze ans, grâce aux livres qu’on lisait sous le manteau, je me suis détachée de la foule collante, agglutinée en forme de «peuple», bercée par un apprentissage réduit à des formules et des savoirs appris «par coeur» comme les tables de multiplication, vivant au rythme des chansons et des automatismes. Je me suis trouvée seule. Quelques années plus tard, grâce à une amie commune, j’ai fait la connaissance de Bohumil Hrabal. Il me fit état de son expérience de solitude. Elle est une force intérieure étrangère. Cette étrangeté est exclue du régime totalitaire. Tout le monde se déclare chez soi. Le peuple est l’expression totale du Même, de l'autochtone. L’autre est purement et simplement impensable, sauf s’il est ciblé en tant qu’ennemi ou barbare. Ciblé et criblé d’injures et de balles. Penser dans la solitude, penser l’étrangeté, assise devant un livre où les mots construisaient le monde, ceci fut pour moi, la plus importante expérience de ma jeunesse.

19Devant l’effacement des individus composant le même peuple, le même Etat, mon refus s’est concrétisé dans l’effort d’apprendre seule plusieurs langues étrangères, dont le français. Et de lire et traduire des auteurs qui ne m’ont plus quittée depuis. Je leur dois l’éveil à la conscience d’être libre et le bonheur de la solitude.3

20Eprouver la vie par l’acte de penser dans la solitude me confronta à la violence du totalitarisme. Cette violence est scellée dans la banalisation de la vie individuelle et dans l’indifférence au mal que l’autre subi par le simple fait que sa naissance est reléguée à une matière minérale. L’autre est un «composant» que l’Etat utilise pour souder le peuple dans le pacte de la haine contre l’autre. A dix-huit ans, mon refus s’est exprimé dans une série de questions que j’adressais aux enseignants. Je refusais d’apprendre par coeur les cours, notamment les manuels de marxisme-léninisme que mes collègues récitaient dans les couloirs du foyer et de l’université.

21Le professeur de philosophie prit la décision de commencer ses cours qu’il aurait dû consacrer à Lénine, par Heraclite et Platon. Je me souviens de la lumière qui planait au-dessus de nos têtes dans l’amphithéâtre de Iassy. Je me souviens qu’à la fin de sa première leçon, chacun avait un étranger dans son regard. Deux ans plus tard, cet enseignant fut retrouvé mort. Autoriser un seul jeune à penser par soi-même était un acte dangereux. Mes collègues ont compris comme moi, qu’il s’agissait d’un meurtre. Mais personne n’a réagi. La famille non plus. D’autres enseignants et chercheurs ont eu le même sort. Ils étaient des «suicidés». L’assassinat circulait dans le régime totalitaire comme une action comparable à n’importe quelle mesure de salubrité.

22Une autre expérience fut l’avortement clandestin que j’ai dû accomplir seule. Un tel acte était passible de plusieurs années de prison. Je ne voulais mettre personne en danger. Je refusais d’en parler à l’homme qui m’aimait. Je ne voulais ni me marier, ni avoir des enfants. Pendant des semaines, j’ai été déchirée entre la pitié pour cette vie qui n’était pas un enfant, mais une promesse. Si je vivais ailleurs que dans le régime totalitaire, j’aurais pu, peut être, imaginer de mener à terme ma grossesse. Mais le refus d’accepter un enfant que l’Etat imposait aux femmes se précisa de plus en plus. J’ai compris que l’enfant était plus qu’un choix rationnel, plus qu’un «projet» pragmatique. Le régime avait installé un contrôle de la sexualité des femmes. Celles qui n’avaient pas d’enfant étaient régulièrement convoquées devant les représentants du parti et du syndicat de leur entreprise. Elles étaient sommées de réponde à des questions portant sur leur vie sexuelle. Autour de moi, chaque mois, j’apprenais la mort d’une femme qui avait essayé de se faire avorter et qui mourrait à cause d’une septicémie ou parce qu’elle avait perdu trop de sang. Le régime disposait de nos corps, les transformait en matière reproductive ou en objet de scandale.

23Le refus exprimé par l’avortement clandestin a été en même temps un chemin douloureux vers mon corps de femme, vers ma liberté. Au fil des lectures, je me suis rapprochée d’Antigone. La parole de son refus est un héritage que nulle loi injuste ne peut effacer sans briser le corps mortel d’une femme.

24Quelques années plus tard, mon exil en France a commencé par une remise en question de l’obligation d’avoir une nationalité. Pendant dix ans, j’ai vécu en assumant le statut d’apatride. Je me suis intégrée, tout en défendant mon refus de me voir obligée de prendre une nationalité pour avoir une identité et des droits. Et même si j’ai demandé la nationalité française, ma condition d’apatride est à jamais fixée dans mon esprit. Le refus est constitutif de mon être. Devant chaque décision, je fais un «pas de côté» pour ouvrir l’acte de penser. Ce “pas de côté” exige le détour par les livres avant d’agir.

25L’expérience racontée brièvement par le prisme du refus ne dit rien de la survie, de la lutte pour ne pas mourir de faim. La faim et le froid finirent par éveiller les consciences. Vint alors un philosophe qui nous expliqua que même si on n’avait rien à manger, on avaitl’idée.

26«L’idée de fromage»,3 par exemple. Les platoniciens s’accommodèrent du discours totalitaire. Ce fut le cas du philosophe Noïca, ami de Cioran. Naviguant au coeur des ténèbres, le philosophe expliquait aux jeunes qui venaient le voir que la patience était la plus grande qualité de l’intellectuel. Jamais personne ne nous parla de refus et encore moins de révolte ou de notre droit de manifester notre indignation comme le fit Paul Ricoeur que j’ai eu la chance de rencontrer à mon arrivée en France: «J'aimerais mettre à une place d'honneur un sentiment fort, tel que l'indignation, qui vise en négatif la dignité d'autrui aussi bien que la dignité propre»4.

Notes de bas de page numériques

1  Milosz, La pensée captive, Paris : Gallimard, Folio/Essais, 1988.

2  Pour paraphraser le célèbre poème de Constantin Cavafis, «En attendant les barbares»: http://

3  Maria Maïllat, L‘idée de fromage’, Les Temps Modernes, 48ème année, juillet-août 1992, n°552-553, pp.153-166.

4   Paul Ricoeur, ‘De la morale à l’éthique et aux éthiques’, http://www.philo.umontreal.ca/documents/cahiers/Ricoeur_MORALE.pdf

Pour citer cet article

Maria Maïllat, « Au cœur du refus. Le refus dans un système totalitaire : esquisse d’une expérience. Un témoignage de vie », paru dans Cycnos, Volume 28 n° Spécial, mis en ligne le 29 juin 2012, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=6725.


Auteurs

Maria Maïllat

Maria Maïllat est écrivain, anthropologue, directrice d’ARTEFA, centre de formation et de recherches. Elle a publié plusieurs articles et livres, notamment La cuisse de Kafka (Editions Fayard), Sainte Perpétuité (Editions Julliard), Silences de Bourgogne (Editions de l'Armançon). Un de ses témoignages est visible sur :http://www.dailymotion.com/video/xanqpi_maria-mailat-roumanie-memoires-du-c_news