Cycnos | Volume 28 n° Spécial Le Refus 

Jean-Marc Peiffer  : 

Oleanna ou pourquoi refuser les avances d’un professeur d’université

Abstract

In his play Oleanna, written in 1992, David Mamet deals with the dangerous border between sexual harassment and courtship. After being accused by a student of having promised her a grade « A » for her exam if she agrees to have an affair with him, a university teacher adamantly denies the charge. But his career is ruined all the same. Who is the real victim? Who is the culprit? Who is lying? Who is telling the truth? The play rests on ambiguity, there is no way to lift it and to give a definite answer to these questions. The play offers an original insight into the concept of ambiguity. Grounded on a basis that is simultaneously psychological and political, ambiguity turns out to be the opposite, not of clarity, but of refusal. Concomitantly, refusal is not opposed to assent but precisely to ambiguity. A man, whose self-assurance stems from his power, uses an ambiguous language and attitude because he undergoes a crisis of identity. Facing him, a young woman, who is exploited at work and failing in her studies, rebels and offers a form of political refusal of the oppression of women. To her mind, there is no mistaking the enemy: it is ambiguity, which enables the mighty to retain their power. When the male character becomes a victim in his turn, he is also led to make the same choice of refusal, thereby confirming the fact that the dialectic of ambiguity and refusal is an inevitable consequence of any oppressive, patriarchal or hierarchical system. An evolution towards an egalitarian system between men and women may attenuate the warlike aspect of the gender struggle.

Index

mots-clés : Ambiguïté , guerre des sexes, hiérarchie, Mamet (David), refus, système patriarcal

Texte intégral

1Oleanna, de David Mamet, est une pièce construite sur une ambiguïté fondamentale : quelles sont donc, se demande constamment le spectateur, les intentions réelles des personnages ? La pièce est par ailleurs centrée sur le refus opposé par la femme à une demande formulée par un homme. J’essaierai de déterminer la nature du rapport entre ambiguïté et refus. Afin de montrer combien l’ambiguïté est inhérente à la pièce, je commencerai par un résumé de cette pièce en trois actes. Au lever du rideau, un professeur et une étudiante se font face dans le bureau de l’enseignant, sans qu’on sache qui des deux a sollicité ce rendez-vous. Au cours de l’entretien, le professeur examine avec l’étudiante les raisons pour lesquelles le travail qu’elle lui a rendu n’est pas satisfaisant. Elle affirme avoir fait tout ce que le professeur leur demandait, mais avoue ne pas comprendre le contenu du cours. Elle déclare par ailleurs avoir absolument besoin de réussir son examen. Le professeur lui exprime sa sympathie, il lui dit même qu’il l’aime bien.

Carol : Why did you stay here with me ?

 John : Stay here.

Carol : Yes. When you should have gone.

John : Because I like you. ( MAMET : 20,21).

Carol : Pourquoi êtes-vous resté ici avec moi ?

John : Resté ici.

Carol : Oui. Vous auriez dû partir.

John : Parce que je vous aime bien. (MAMET : 22)

2Il lui propose de lui mettre la note maximale si elle revient le voir quelquefois pour qu’il lui réexplique le cours. Au cours de l’entretien, le professeur est plusieurs fois interrompu par des coups de fil émanant de son épouse qui lui demande de venir immédiatement la rejoindre pour éviter que la maison qu’ils projettent d’acheter ne leur échappe. Tout en répondant à sa femme qu’il ne va pas tarder, le professeur continue l’entretien avec l’étudiant, se laissant même aller à des confidences sur son enfance destinées à lui montrer qu’il a des points communs avec elle. Il lui confie aussi qu’il a des problèmes, non seulement avec la maison qu’ils projettent d’acheter, mais également avec sa femme. Au deuxième acte a lieu la seconde entrevue entre le professeur et l’étudiante. Cette fois, il est précisé que c’est l’enseignant qui l’a fait venir essentiellement parce qu’il a appris que Carol s’est plainte de son attitude auprès de la commission qui doit examiner sa titularisation. Elle lui reproche de lui avoir fait des avances. Il essaie de la persuader de retirer sa plainte et, lorsqu’elle refuse et s’apprête à partir, il tente physiquement de la retenir. Elle appelle à l’aide et s’enfuit. Le troisième acte nous montre John qui a convié Carol à une nouvelle rencontre dans son bureau afin de la convaincre de renoncer à sa plainte. Au cours de l’entretien, il apprend par un coup de fil que Carol l’a accusé de tentative de viol pour avoir tenté de l’empêcher de quitter le bureau lors de la précédente entrevue. Furieux, il finit par la frapper, commettant ainsi un geste qui mettra probablement fin a sa carrière universitaire. La pièce se finit sur un face-à-face entre l’étudiante et son professeur.

3Tel est le résumé, que j’ai essayé de rendre le plus neutre ou objectif possible. Et si je précise « neutre ou objectif », c’est que la pièce se prête en réalité à deux interprétations et deux résumés diamétralement opposés. La première interprétation donnerait lieu au résumé suivant. Une étudiante use d’un plan machiavélique afin de se venger d’un professeur : elle profite de sa bienveillance naïve et, sous prétexte de comprendre ce qu’il faut faire pour réussir l’examen, s’incruste dans son bureau, le questionne sur sa vie privée et demeure suffisamment de temps pour que l’accusation qu’elle lance par la suite soit plausible. Quant à la seconde interprétation, elle aboutirait à un résumé très différent. Un professeur cherche à abuser de son étudiante en lui proposant, d’une manière plus ou moins voilée, un sordide marché où il lui donne son examen en dépit de la note très basse qu’elle a eue, si elle vient le voir souvent dans son bureau.

4Malgré une analyse approfondie, il est impossible de trancher et d’affirmer sans risque d’être contredit, qu’une interprétation est plus juste que l’autre. On ne sait pas qui a raison ni qui a tort. On ne sait pas qui est corrompu et qui ne l’est pas. Et on ne sait pas où se trouve le vrai dans tout cela. La structure pirandellienne d’Oleanna est si nette que la pièce aurait pu tout aussi bien s’intituler à l’instar de l’ouvrage de Pirandello, Chacun sa vérité. Ressortiraient de la lecture de la pièce deux idées parallèles : d’une part l’idée, très souvent rebattue mais plus rarement mise en application à même l’œuvre, que toute lecture n’est qu’une interprétation et qu’on ne peut dégager une vérité unique et définitive. Et d’autre part, que les relations humaines sont si mouvantes et si complexes qu’on ne peut jamais décider clairement où quelque chose – qui pourrait être de l’amour ou de la haine- commence, et où quelque chose finit. On aboutirait alors à deux affirmations concernant les relations humaines. D’une part, l’ambiguïté des discours du professeur à son étudiante, est le paradigme d’une ambiguïté inhérente à toute relation inter-subjective. Et d’autre part, la vérité des relations humaines réside elle-même dans l’ambiguïté, les malentendus et les sous-entendus. Refuser d’accepter l’existence de l’ambiguïté, c’est en fin de compte forcer l’interprétation et s’éloigner d’autant de la vérité.

5La pièce suscite nombre de questions auxquelles il est difficile de répondre. Pourquoi ce professeur, sur le point d’être titularisé, prend-il le risque de confier à une étudiante qu’il l’aime bien, qu’il est prêt à lui donner l’examen, avant même qu’elle n’ait remis un autre devoir ? Pourquoi refuse-t-il de rejoindre sa femme alors qu’elle lui demande instamment de venir et préfère-t-il rester avec cette étudiante, alors qu’il aurait très bien pu remettre le premier entretien à plus tard ? Nous sommes face à une nouvelle ambiguïté. D’un côté, le professeur souhaite, bien sûr, être titularisé et aspire au confort que cela lui procurerait, mais d’un autre côté, quelque chose le pousse à refuser cette titularisation. Le comportement de la jeune fille est également surprenant. D’un côté, elle affirme avec force qu’elle a besoin de réussir cet examen, mais d’un autre côté, elle refuse l’aide du professeur et sa proposition de lui donner l’examen. Pourquoi se plaint-elle du professeur, alors qu’elle n’a rien à y gagner, personnellement ? Pourquoi refuse-t-elle de retirer sa plainte, alors que la non-titularisation de ce professeur ne peut rien lui apporter ? Dans les deux cas, celui du professeur et celui de l’étudiante, leur refus est contraire à leurs propres intérêts. En refusant de rejoindre sa femme, le professeur perd son travail, son confort, met sa vie de famille en danger et compromet l’avenir de son fils. En refusant l’aide du professeur, l’étudiante rate son examen et compromet ses études. Quel est le rapport entre ambiguïté et refus, tels qu’ils apparaissent dans cette pièce ?

6Pour répondre à cette question, j’examinerai successivement le mode de fonctionnement des deux attitudes. D’un point de vue psychanalytique, l’ambiguïté peut être considérée comme étant le fruit de la lutte que se livrent le ça et le surmoi. A ce titre, l’ambiguïté peut être associée au mot d’esprit dont Freud a étudié les mécanismes dans Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient. Selon Freud, ce qui déclenche le rire est lié à l’épargne d’une dépense ou d’un effort psychique. « La tendance à l’épargne (…) est le caractère le plus général de la technique de l’esprit, (…) ; elle procure le bénéfice de plaisir offert par l’esprit » (Freud : 69). Du fait du principe de plaisir, la recherche de la jouissance investit en permanence à la fois notre activité et notre discours. Le principe de réalité, quant à lui, oppose un contre-investissement, en collaboration avec le surmoi. C’est ainsi que dans notre pièce, un professeur, de par sa fonction et de son statut d’homme marié, est censé refouler la pulsion de désir qu’il peut éprouver à l’égard d’une de ses étudiantes. L’avantage de la formulation et de l’attitude ambiguës réside dans le fait qu’elles se dispensent en partie de l’effort qui serait requis pour refouler entièrement cette pulsion. Le désir sera refoulé a minima, pourrait-on dire. Il affleurera donc suffisamment pour être perceptible par l’interlocuteur, libre à lui d’y donner suite ou non. Ainsi se met en place le jeu de la séduction à base de sous-entendus, qui seront soit encouragés ou repoussés, permettant de ce fait soit une progression devant aboutir à la séduction proprement dite ou au contraire interrompant le développement sans pour autant infliger de blessure d’amour-propre cuisante. C’est grâce au phénomène même de l’ambiguïté que peut se constituer un tel processus de développement lent, à tâtons. Du fait de l’ambiguïté, le séducteur peut échapper au ridicule au cas où son entreprise échoue en laissant entendre que telles ne furent jamais ses intentions. En même temps l’ambiguïté permet de lancer les signes de séduction sur lesquels nul ne se trompe tout en feignant de ne pas les percevoir comme tels.

7En fait, l’ambiguïté sert à donner à la séduction le temps dont elle a besoin pour permettre à chacun des protagonistes de déterminer si ses intentions sont réellement celles qu’il pensait avoir au début du processus. Ainsi, si le séducteur est ambigu, c’est peut-être aussi parce que lui-même a besoin de savoir si son désir est aussi fort qu’il peut lui sembler au premier abord. L’ambiguïté sert à mettre le désir à l’épreuve autant pour le séducteur que pour la personne désirée. Ce processus apparaît le plus clairement dans cette expression qui pourrait être considérée comme un emblème ou un paradigme de la stratégie de séduction ambiguë: je vous aime bien. (I like you.) D’une part, le désir y affleure et la pulsion de plaisir est partiellement satisfaite. D’autre part, puisque la pulsion de désir n’est pas entièrement refoulée, il se produit une épargne de l’effort psychique nécessaire pour effectuer le refoulement, ce qui constitue en soi un plaisir. L’ambiguïté, comme stratégie consciente ou non, cumule donc un triple avantage. Premièrement, en laissant affleurer la pulsion de désir, elle offre à l’individu dont le comportement est ambigu un certain plaisir. Ensuite, en ne refoulant que partiellement cette pulsion, elle dispense d’une partie de l’effort nécessaire pour refouler totalement le désir. L’épargne de l’effort fournit un plaisir supplémentaire. Enfin, en acceptant malgré tout de refouler partiellement le désir, l’ambiguïté permet d’obéir aux exigences du surmoi. Aussi en tire-t-on le plaisir d’obéir à ce maître exigeant et évite-t-on de s’exposer à éprouver la douleur qu’entraînent les scrupules de conscience et les remords.

8Ainsi l’ambiguïté, attitude hybride par excellence, ne tire pas sa valeur de la satisfaction qu’elle apporte, soit au ça, soit au surmoi, mais de la combinaison des satisfactions partielles qu’elle apporte aux deux. Mais, comme ces satisfactions ne sont que partielles, elles comportent sur leur autre face les frustrations correspondantes. Satisfactions et frustrations s’annulent mutuellement et font de l’ambiguïté une attitude essentiellement passive et lâche. Pour la décrire, Vladimir Jankélévitch usera du terme de « malentendu de tout repos », dans son ouvrage Le Je-ne-sais-quoi et le presque- rien, un livre dont le titre révèle le mécanisme, à la fois fragile et certain, du discours ambigu (Jankélévitch : 77). Désir et répression du désir, en coexistant au sein de l’ambiguïté, créent le malentendu, car ni le désir ni sa répression ne sont exprimés de façon intégrale. Ainsi, l’individu ne prend aucun risque. Il émet un signe où le désir perce le bout de son nez mais de façon si timide qu’on ne saurait lui en faire le reproche. L’ambiguïté est, par essence, une position modérée qui se contente de satisfactions modestes, bien à l’abri d’une attitude extrémiste qui consisterait à apporter une satisfaction totale soit aux exigences du ça, soit à celles du surmoi.

9En permettant à la pulsion de désir de s’exprimer partiellement, en obéissant en partie aux injonctions du surmoi, l’ambiguïté rend possible le flux de l’énergie psychique. Ce flux modéré évite les crispations que provoquerait un barrage opposé à l’énergie psychique. En somme, elle met en place une régulation de l’énergie psychique susceptible d’être un facteur de bonne santé chez l’individu. Comme le dit Jankélévitch, « la jouissance immédiate tire à hue, le souci général de la santé tire à dia» (Jankélévitch: 77). Pour résoudre ce conflit, « l’ambiguïté aboutit ordinairement à des complexes stables, à des compromis et des amalgames » (ibid.). D’un côté, céder uniquement aux exigences du ça peut procurer une jouissance intense, mais, en se répétant, celle-ci risque de se faire aux dépens de la santé de l’individu. D’un autre côté, refouler totalement les pulsions peut apporter une satisfaction aux exigences du surmoi, mais finit par nuire également à la santé, car, pour ne pas s’étioler, la santé de l’individu a besoin d’être irriguée par l’onde bienfaitrice du plaisir. Ainsi l’ambiguïté fonctionne, selon les termes de Jankélévitch, comme un « régime » (Jankélévitch: 78).

10 L’ambiguïté correspond donc à un mode de vie reposant sur la modération. Elle est le choix d’un être profondément déchiré entre le désir et la culpabilité. Elle repose sur une conception de la vie qui souligne le relativisme de toute chose et donc appelle à la prudence et un engagement moyen pour toute action entreprise. Face aux difficultés ou à un adversaire, l’ambiguïté recherchera le moyen terme, le consensus, fait de concessions de part et d’autre. En politique, elle sera partisane de la voie médiane, du centre, que certains appelleront le centre mou ou le marais, mi-terre ferme, mi-eau mouvante. Elle a l’avantage de la souplesse qui permet d’éviter les conflits, voire les guerres. Mais elle a le défaut de privilégier l’accommodement, même avec l’inacceptable. Mais qu’en est-il du refus ? Certains refus ne sont que des esquisses de refus, tel le refus du professeur de rejoindre sa femme. Il s’agit d’un refus temporaire, qui, en fait, confirme son attrait pour la jeune étudiante et donc l’ambiguïté de son attitude. Par contre, deux autres refus dans la pièce s’approchent davantage des caractéristiques essentielles du refus. Il s’agit du refus de la jeune fille de retirer sa plainte, et le refus du professeur d’accepter que le livre qu’il a écrit soit rayé de la liste des livres à lire par les étudiants. Ces deux refus montrent le côté inflexible, la raideur du refus. A quoi le refus correspond-il, d’un point de vue psychanalytique ? Le refus est un mode d’être du moi, qui lui-même est la résultante du conflit entre le ça et le surmoi. A la base du moi se trouve un conflit, ce qui explique que le moi soit toujours menacé, en équilibre instable et précaire, en proie aux exigences contradictoires des deux instances qui constituent les piliers sur lesquelles il repose. Pour éviter un déséquilibre, voire son éclatement, le moi est à la recherche d’un socle ou d’un support ferme, à l’image du mât auquel Ulysse s’est attaché pour ne pas céder aux chants des sirènes. L’édifice du moi a besoin d’un élément solide auquel se cramponner lorsqu’il est menacé d’effondrement. Ce qui correspond le mieux à l’effort de maintenir le moi debout contre vent et marée, c’est l’attitude du refus. Refuser, en dernière instance, c’est refuser que le moi ne se disloque. Le refus, c’est une question de vie ou de mort. Le refus tire sa force du fait qu’il va à l’essentiel. L’essentiel, c’est la survie du moi. Pour trouver la force qui préserve le moi, la personne doit aller au plus profond d’elle-même, à la recherche des fondations de son être, que l’on pourrait également comparer à une colonne vertébrale qui permet à la personne de se tenir debout. Une telle attitude apparaît dans la pièce à la fois dans le cas du professeur et de l’étudiante. Lorsque l’étudiante demande au professeur de rayer son propre livre de la liste des livres recommandés en échange d’un retrait de la plainte, il réagit avec force :

Get out of here, (…) Get the fuck out of my office. (…) I’ve got a book with my name on it. And my son will see that book someday.(…) I have a responsibility … to myself, to my son, to my profession. (MAMET : 75,76)

Foutez le camp (…) Vous allez foutre le camp de mon bureau. (…) J’ai écrit un livre avec mon nom sur la couverture. Et mon fils, un jour, verra ce livre.(…)J’ai une responsabilité…envers moi-même, envers mon fils, envers mon métier. (MAMET : 58)

11Le refus de se plier aux exigences de l’étudiante puise sa vigueur à la racine de son être, et à la racine de son être, se trouve l’attachement à son fils. Pourtant, s’il voulait vraiment protéger son fils, il aurait intérêt à accepter le marchandage. Mais derrière son affection pour son fils, se trouve une cause encore plus profonde, qui est de conserver sa fierté, de ne pas se laisser humilier, de pouvoir continuer à se regarder dans une glace. Il s’agit d’une forme de narcissisme, à la fois mortel et vital. Si son narcissisme réagit de façon aussi extrémiste, c’est parce qu’une blessure narcissique est rouverte. Cette blessure vient de son enfance quand ses parents lui répétaient qu’il était stupide. “I was brought up, and my earliest, and most persistent memories are of being told that I was stupid” (MAMET : 16). Du plus loin que je me souvienne, on m’a toujours dit que j’étais stupide (MAMET : 19).

12Pour prouver qu’il n’était pas stupide, il est devenu professeur d’université. Mais la blessure d’amour-propre infligée par ses parents l’a amené à rejeter l’ordre établi, l’a transformé en rebelle. C’est son côté révolutionnaire, iconoclaste qui le fait hésiter avant de franchir le pas qui doit le mener à l’intégration dans un système qu’il rejette par ailleurs. Quand l’étudiante lui révèle que la même blessure narcissique lui a été infligée, il ne peut s’empêcher d’être attirée par elle. Quant à la jeune fille, elle souffre d’avoir été constamment humiliée par les personnes ayant autorité sur elle, qu’il s’agisse du professeur qui a jugé son travail de piètre qualité ou de son employeur (elle fait des petits boulots pour payer ses études) qui la traite avec mépris. Elle évoque des

hard-working students, who come here, who slave to come here, you have no idea what it cost me to come to this school. (MAMET: 52)

des étudiants qui travaillent dur, qui mènent une vie d’esclave pour entrer ici – vous n’avez aucune idée de ce que ça m’a coûté pour entrer dans cette université. (MAMET: 42)

13Son refus est une protestation contre toute forme d’autorité et de pouvoir. Elle perçoit les personnes détenant le pouvoir comme une menace à son existence, à son être même, la privant de la dignité dont tout être humain a besoin pour pouvoir vivre. Dans le cas de la jeune fille, son refus correspond à une révolte contre le surmoi, considéré comme une agression contre le désir légitime de toute personne d’élaborer un moi autonome et d’adopter un mode de vie qui lui permette de vivre sans humiliation.

14D’un point de vue politique, à quoi correspond l’opposition entre ambiguïté et refus ? On aurait pu penser que l’opposé de l’ambiguïté serait la clarté, et que l’opposé du refus serait l’assentiment. En fait, la clarté ou l’univocité semblent impossibles actuellement, depuis l’effondrement des croyances religieuses ou idéologiques et l’avènement de l’ère du soupçon permanent. D’autre part, le refus comme l’accord, présente une similitude de structure. Si, en apparence, ils s’opposent, puisque l’un dit ‘oui’ et l’autre ‘non’, en fait ils se rejoignent, puisque, dans les deux cas, ils acceptent de trancher, ce qui manifeste leur similitude de structure. Les deux réels opposés sont bien l’ambiguïté et le refus. L’ambiguïté, du point de vie l’action, provoque la recherche du consensus, et finalement l’assentiment. Un tel assentiment signifie dans la réalité un accommodement avec tout ordre politique, quel qu’il soit, pour éviter toute forme de conflit. L’ambiguïté amène à la renonciation à l’action politique, à l’acceptation du statu quo, à la stabilité ou à la stagnation. L’ambiguïté considère qu’il faut préférer un ordre injuste plutôt que de prendre le risque d’une crise ou d’une révolution. L’attitude du refus, au contraire, mène inévitablement à une crise et à un conflit. Le professeur finit par gifler l’étudiante, enterrant ainsi sa carrière universitaire. A la base du refus on trouve une analyse politique qui estime que la situation sociale est tellement injuste que seul un conflit ouvert peut amener un changement vital.

15L’ambiguïté mène au conservatisme, tandis que le refus mène à la révolution, entre les deux il n’y a pas de moyen terme possible. La troisième voie, intermédiaire, serait celle de la réforme, de la social-démocratie. A défaut du conservatisme, les partisans de l’ambiguïté se rallieraient à la réforme, si celle-ci est la seule façon d’éviter une révolution. Quant aux partisans du refus, pour eux, la réforme n’est qu’un pis-aller destiné à maintenir les privilèges de ceux qui pensent que la possession d’une Rolex est la clef du bonheur. Pour les partisans du refus, les inégalités, qui ne cessent de se creuser, ont attaint un tel niveau, que seule une révolution est capable de rétablir une forme de justice, même si elle risque de provoquer des victimes.

16L’ambiguïté et le refus s’opposent également par rapport à la réalité du pouvoir. L’ambiguïté ne se situe pas uniquement autour du désir, la relation entre le professeur et l’étudiante est également une lutte pour le pouvoir, comme le confirme l’exergue qui veut nous éclairer sur le titre même de la pièce :

Oh, to be in Oleanna, That’s where I would rather be/ Than be bound in Norway/ And drag the chains of slavery.

Si seulement je pouvais être à Oleanna / Au lieu de croupir en Norvège, / Traînant mes chaînes d’esclave. (chant populaire)

17La condition d’apparition de l’ambiguïté dans Oleanna est paradoxalement la dissymétrie de la relation entre les deux personnages, mais une dissymétrie qui, au départ, est si totale, si caricaturale même, qu’elle ne va pas pouvoir durer et qu’elle va donner lieu à un renversement dialectique, renversement qui lui-même s’appuiera, pour triompher, sur l’ambiguïté du discours de John. La situation initiale des deux personnages, seuls dans un bureau, rend manifeste le déséquilibre de la relation : déséquilibre entre homme et femme, tout d’abord ; mais également dissymétrie entre homme mûr et jeune fille ; entre professeur et étudiante ; entre homme marié et jeune femme célibataire, dissymétrie enfin et surtout entre un homme au pouvoir et une jeune étudiante qui a lamentablement échoué à son examen. Et c’est en partie la perception qu’a Carol de sa position qui la rend si furieuse et qui la poussera à profiter d’une faille dans le comportement de John pour aboutir au renversement dialectique.

18On peut considérer que John est la figure de l’ambiguïté dans la pièce, tandis que Carol est celle du refus. John est arrivé à un tournant de sa carrière professionnelle. Son dossier de titularisation est sur le point d’être accepté. Il est en passe d’acheter une maison pour y installer sa famille (marié, il est père d’un enfant en bas âge). Pour mener à bien ce projet, il a besoin d’être titularisé. Pourtant, il n’aborde pas cette période avec la sérénité souhaitable. Au contraire il est manifestement tiraillé par des désirs contradictoires. D’une part, il aspire au statut de professeur d’université et au confort qu’il peut procurer. Mais d’autre part, il n’éprouve que mépris pour les membres de la commission de titularisation. Qui plus est, il consacre son enseignement à une critique féroce de l’enseignement supérieur. Au moment de franchir le pas qui le fera basculer définitivement du côté de « l’Establishment », il semble regretter cette séparation qui ne permet pas aux étudiants et aux professeurs d’avoir des relations sur un pied d’égalité. Bref, nous avons affaire à un enseignant iconoclaste, contestataire, animé par ce qu’on pourrait appeler dans un contexte français un esprit soixante-huitard, mais qui aspire maintenant à la sécurité tout en gardant le rêve d’une université révolutionnaire où étudiants et professeurs seraient des compagnons d’armes.

19L’ambiguïté serait alors la manifestation extérieure d’une hésitation, d’une étape transitoire : parce qu’il n’a pas tranché entre une tentative de séduction amoureuse ou un refus d’entretenir des relations autres que strictement professionnelles avec cette étudiante, le professeur use de l’ambiguïté afin de laisser à la jeune fille le choix d’interpréter ou non comme stratégie amoureuse son comportement et par conséquent d’accepter ou de refuser ses avances. Mais plus radicalement, l’ambiguïté serait la révélation d’une contradiction spécifique à ce professeur qui veut et ne veut pas … la relation amoureuse, qui veut l’université et ses prérogatives tout en disant ne pas pouvoir souffrir l’université et ses privilèges. L’attitude de Carol est celle du refus. Cette étudiante a, certes, pour objectif de réussir son examen. Le professeur lui propose cette réussite, alors pourquoi refuse-t-elle ? L’attitude ambiguë du professeur à son égard provoque la révolte de cette étudiante, à la fois contre l’exploitation économique dont elle est la victime et l’échec dans ses études, dont elle rend son professeur responsable. Elle se transforme alors en passionaria de la cause féminine et oppose son refus au machisme ambiant. Elle intègre la longue lignée de ces femmes dont la seule façon de préserver leur identité et d’affirmer leur existence consiste à opposer un refus à l’ordre patriarcal. Toute proportion gardée, elle suit ainsi l’exemple à la fois d’Eve et d’Antigone, les deux grandes figures du refus d’obéir à des injonctions promulguées par un ordre patriarcal : pour avoir le droit d’exister, les femmes doivent accepter le rang d’être inférieur qui leur est dévolu par les hommes et le dieu mâle des écrits religieux. Eve ne doit son existence qu’au fait d’avoir été créée à partir d’une côte d’Adam, Antigone ne peut exister qu’en se soumettant à l’ordre de Créon imposant l’abandon du corps de son frère sans sépulture, et Carol ne peut exister qu’en travaillant comme une esclave pour son employeur, en reconnaissant la nullité de son niveau intellectuel et en acceptant les cours de soutien de son professeur qu’il lui accorde avec condescendance. Face à l’arrogance du pouvoir mâle, la femme n’a d’autre choix que la révolte et le refus. Le refus que Carol oppose à son professeur est une tentative pour briser son pouvoir et la tentative réussit. De la position de maître, le professeur est réduit à celle d’esclave suppliant Carol de retirer sa plainte pour qu’il puisse obtenir sa titularisation, qui, maintenant qu’elle est menacée, devient soudain très précieuse. Son attitude de refus permet à Carol d’accéder enfin au pouvoir et de reléguer l’homme au statut de la victime bouc-émissaire, qui était depuis Eve le statut réservé à la femme. Ce n’est pas un hasard si l’attitude de refus est souvent l’apanage des femmes. Le refus est typiquement féminin dans la mesure où il est la conséquence d’un statut d’infériorité. Pour obtenir l’égalité, la femme a besoin de refuser l’infériorité qui lui est imposée. Mais, par son refus, Carol n’obtient pas le pouvoir, elle ne peut que détruire le pouvoir du professeur. A la fois l’étudiante et le professeur sont des victimes à la fin de la pièce, tout comme Eve et Antigone. A la fin de la pièce, Carol est étendue par terre, après avoir été frappée par son professeur, mais le professeur est également à terre, figurativement, car sa carrière universitaire est ruinée. On constate d’ailleurs que l’homme réduit au statut de victime utilise, pour se défendre, la même stratégie que la femme, c’est-à-dire le refus. Il refuse que son livre soit supprimé de la liste des ouvrages à lire par les étudiants. La soumission aux exigences de Carol lui aurait peut-être permis de sauver sa carrière universitaire. Mais, sommé de choisir entre le confort obtenu au prix d’une humiliation infligée à son narcissisme et l’affirmation de sa dignité, il préfère sacrifier sa carrière plutôt que de se soumettre. Les étapes de la lutte pour le pouvoir pourraient être résumées ainsi : Une première étape montre l’homme au pouvoir et la femme soumise. Mais une seconde étape construit la révolte de la femme, qui oppose son refus au pouvoir de l’homme. Enfin, dans une troisième étape, nous voyons l’homme perdre le pouvoir, mais sans que la femme ne le gagne. Ils sont tous deux victimes. On pourrait imaginer une quatrième étape où il ne serait plus question de pouvoir entre homme et femme, mais où l’égalité serait acquise. Cette étape reste à inventer… Cependant, Carol en donne une esquisse en allant au-delà de l’attitude de refus, dont le défaut est d’être exclusivement destructeur. Elle propose un nouveau mode de fonctionnement de l’université, où les étudiants seraient associés au choix des œuvres à étudier, ce qui permettrait de se rapprocher d’une situation de plus grande égalité entre étudiants et enseignants.

20Dans Oleanna, l’ambiguïté et le refus s’opposent l’un à l’autre tant d’un point de vue psychanalytique que d’un point de vue politique. L’ambiguïté est le fait d’un personnage masculin, sûr de son pouvoir, mais qui traverse une crise d’identité. Ce personnage hésite entre un désir d’aventure et une aspiration au confort, entre le choix de la passion et celui de la raison. Ce conflit est avivé par le fait que ce personnage a atteint un âge, où il se dit que c’est peut-être sa dernière chance de changer le cours de sa vie. Comme il ne parvient pas à se décider, il adopte une attitude ambiguë, espérant que les événements décideront pour lui. Face à lui, se trouve une jeune fille, également en crise, mais pour des raisons différentes. Elle doit lutter pour sa survie, en butte à l’exploitation sur son lieu de travail et en situation d’échec dans ses études. Ses problèmes personnels la conduisent à prendre conscience de l’oppression dont les femmes sont les victimes depuis la nuit des temps. Pour elle, l’ennemi à pourfendre sera justement l’ambiguïté, ce « malentendu de tout repos » qui permet à ceux qui détiennent le pouvoir de le conserver. Alors, elle choisira le refus de ce système, même si ce refus entérine son échec à l’examen. Son attitude de refus lui permet d’affirmer son identité et son égalité par rapport aux hommes, en ravalant le maître au rang d’esclave. Pour retrouver sa dignité, le professeur sera contraint de faire le même choix qu’elle, celui du refus. Le recours au refus, apparemment négatif, est un passage obligé pour toute victime. Toute victime doit d’abord passer par le stade du refus du système oppressif, avant de pouvoir passer au stade plus positif de la proposition d’un mode de vie alternatif.

Bibliographie

Bibliographie

Mamet, David. Oleanna, London : Methuen Drama, 1993.

Mamet, David. Oleanna, Actes Sud- Papiers, 1994, traduction française Pierre Laville.

Freud, Sigmund, Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, Paris : Nrf, Gallimard, Idées, 1930.

Jankélévitch, Vladimir, Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, Tome 2, La Méconnaissance, Le Malentendu, Paris : Le Seuil, 1980.

Notes de la rédaction

Université de Nancy 2

Pour citer cet article

Jean-Marc Peiffer, « Oleanna ou pourquoi refuser les avances d’un professeur d’université », paru dans Cycnos, Volume 28 n° Spécial, mis en ligne le 12 juin 2012, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=6620.


Auteurs

Jean-Marc Peiffer

Jean-Marc PEIFFER, est maître de conférences en littératures anglophones, au Département d’Anglais de l’Université Nancy 2 depuis 1995. Après une thèse sur la « fonction psychothérapeutique du théâtre en langue anglaise », il a écrit de nombreux articles sur le théâtre contemporain et notamment :Timon d’Athènes, un mécène devenu misanthrope, in D’Art et d’Argent, ouvrage dirigé par Nicole Vigouroux-Frey, Presses Universitaires de Rennes, 2002 - L’étranger chez Pinter : la perspective politique comme levée des ambiguïtés, p.39-53, Revue « Coup de Théâtre » n°21, RADAC (Groupe de Recherches sur les Arts Dramatiques Anglophones Contemporains), avril 2007 - De King Lear à Lear : le royaume perdu, la Revue La Licorne, Cahiers Shakespeare en devenir, septembre 2007. http://edel.univ-poitiers.fr/licorne/ - L’envers de l’envers du décor dans le théâtre de Barnes, Wesker et Storey, in Théâtre anglophone. De Shakespeare à Sarah Kane : l'envers du décor. Editions de L'Entretemps, dans la collection "Champ théâtral", 2007 - Refoulement ou résurgence de l’inceste dans le théâtre américain contemporain, pp.175-183,Revue « Coup de Théâtre » n°22, 2008 - Essayer de vivre ou vivre à l'essai : de Miller à Ravenhill, Revue « Coup de Théâtre » n°24, 2010 - Endgame, une pièce politique ? , pp.45-55, Autour de Fin de Partie, l’œuvre de Samuel Beckett, Coup de Théâtre, Revue du RADAC, 2e trim. 2010 - Théâtre, psychothérapie et dramathérapie, in Théâtre des minorités, CRILIC, à Avignon, à paraître en 2011.