Cycnos | Volume 28 n° Spécial Le Refus 

Mélanie Grué  : 

Le rejet de l’Autre chez Dorothy Allison : de la marginalisation au refus d’intégration

Abstract

This essay proposes to explore the strategies used by the American novelist Dorothy Allison to represent the white trash individual, constantly subjected to seemingly implacable social forces, norms, and codes of representation. Allison illustrates the way social and racial norms complicate class relationships in the Deep South, and denounces the setting up of an unbearable social hierarchy which justifies the exclusion of a monstrous white sub-group, the white trash, made Other within the dominant white group.
The author elaborates for her white trash characters a marginal “space of abjection”, a space of quarantine which aims at preserving the purity of the white, “clean” group. However, the deviant, rejected subject may also choose marginalization, make difference and deviance positive qualities and refuse to try to fit in and satisfy the norms.
The victim of a form of class-motivated racism, Allison reveals how verbal violence and stereotyped representations situate the white trash at a crossroads between races and classes, neither white nor black, neither privileged nor completely destitute. This status as ontological aberration is, however, taken on deliberately, claimed and celebrated by the white trash child who tries to make sense of her identity and reclaim a sense of pride..

Index

mots-clés : altérité , Deep South, Dorothy Allison, marginalisation, white trash

Plan

Texte intégral

1Dans leur introduction à l’ouvrage collectif White Trash : Race and Class in America, Matt Wray et Annalee Newitz affirment : « les Américains adorent détester les pauvres »1. Affirmation catégorique et osée, pourtant bien vraie si l’on en croit le témoignage de l’auteure américaine Dorothy Allison, issue du milieu white trash2du Grand Sud américain. Par white trash, souvent traduit en français par « petit blanc » ou « racaille blanche », nous entendons les Blancs pauvres du Sud des États-Unis, considérés par la classe moyenne blanche dominante comme étant responsables de leur pauvreté : soi-disant paresseux, alcooliques et violents, ils sont bien souvent représentés de manière caricaturale, que ce soit dans les études sociales biaisées3 ou dans la production littéraire. Dans ses divers écrits et en particulier dans son premier roman partiellement autobiographique L’histoire de Bone, qui raconte l’histoire d’une fillette pauvre victime d’inceste et d’abus physique répété, Allison met en scène un sujet fragile, constamment menacé par des forces sociales et des codes de représentation de l’Autre qui le mettent en péril. Elle illustre la manière dont la culture régionale et les normes raciales et sociales compliquent les rapports de classe et semblent justifier la stigmatisation des Blancs pauvres de Caroline du Sud. 

2Nous verrons qu’Allison dénonce la mise en place d’un rapport dominant/dominé, refusant/refusé dans ces relations sociales typiquement américaines, caractérisées par l’exclusion d’une classe blanche monstrueuse, devenue Autre au sein du groupe blanc du fait de la racialisation des rapports de classe. Elle élabore ainsi un « espace de l’abjection », marginal, dans lequel sont rejetés les individus white trash déviants. Cependant, le sujet déviant peut faire le choix de la marginalisation, revendiquer sa différence et ainsi exprimer un refus d’intégration et un rejet « en retour » du dominant, dont il conviendra de mettre en lumière les modalités.

I. La racaille blanche, entre réalité et mythe

3Richard Dyer présente dans son ouvrage White une étude des connotations de la blancheur, et expose leurs conséquences. En 1997, il constate que les nombreuses études sur les « races » réalisées dans les décennies précédentes n’ont pas porté directement sur la race blanche, considérée comme une norme humaine4 non-marquée et neutre. Dans White Trash – Race and Class in America, Wray et Newitz remarquent que c’est la prétendue invisibilité de la blancheur qui a permis de faire du corps blanc un corps neutre, utilisé comme standard dans l’évaluation des autres corps5. Chambers et Dyer utilisent pour la définir le terme unmarked (« non-marqué ») et Chambers énonce la conséquence d’une conception normative de la blancheur : les autres races sont définies comme anormales6 par rapport à une blancheur invisible et pure, de sorte que blancheur littérale et blancheur symbolique s’allient dans la construction du mythe du blanc comme norme.

4Le groupe Blanc, pourtant loin d’être homogène et indifférencié, a ainsi souvent vu son hétérogénéité ignorée dans les whiteness studies, une inexactitude qui mèneKirby Moss à rappeler la nécessité de prendre en considération les différences culturelles et de classe au sein du groupe Blanc7. Dans l’œuvre partiellement autobiographique de Dorothy Allison, le groupe Blanc est ainsi subdivisé en plusieurs catégories, définies selon des critères économiques et moraux stricts et arbitraires, ainsi qu’à travers la racialisation des codes sociaux. A travers les relations qu’entretiennent ses personnages fictionnels, Allison illustre les rapports de classe dont elle et sa famille ont été témoins et victimes : dans L’histoire de Bone, Anney est une jeune-femme méprisée par la communauté, cible constante de remarques dévalorisantes qui la placent en bas d’une échelle toute à la fois sociale, économique et morale :

Maman détestait qu’on la traite de racaille, détestait le souvenir de chaque jour qu’elle avait passé courbée sur les plants de cacahuètes et de fraises appartenant à des gens qui, eux, se dressaient de toute leur hauteur et la regardaient sans plus de considération que si elle était un caillou, par terre […] Bonne à rien, paresseuse, godiche8.

5La hiérarchie se traduit ici de deux manières : d’abord par les termes employés pour qualifier Anney (« caillou », « bonne à rien, paresseuse, godiche »), ensuite par la position des représentants des deux classes : alors qu’Anney s’abaisse physiquement et symboliquement (« courbée » ; « par terre »), ses employeurs issus d’une classe sociale supérieure la dominent et la méprisent. Allison donne dans son introduction au recueil de nouvelles Trash les raisons avancées par cette classe dominante dans le processus de stigmatisation, en établissant une distinction entre les « bons pauvres » (good poor) et les « mauvais pauvres » (bad poor) :

Les bons pauvres étaient travailleurs, dépenaillés mais propres, et intrinsèquement respectables. Nous étions les mauvais pauvres. Nous étions des hommes alcooliques incapables de conserver leur travail ; des femmes toujours enceintes avant de se marier, qui devenaient rapidement usées, grosses, et vieilles d’avoir trop travaillé et porté trop d’enfants ; et des enfants ayant le nez qui coule, les yeux qui pleurent, et de mauvaises manières. […] Nous n’étions ni respectables, ni reconnaissants, ni même optimistes. Nous nous savions méprisés9.

6Le fossé qui sépare les deux catégories est un fossé moral reflété dans les comportements : alors que les « bons pauvres » sont décrits en des termes positifs (« travailleurs » ; « respectables » ; « reconnaissants »), les « mauvais pauvres » sont clairement distingués par leur mode de vie répréhensible : alcoolisme, inconstance, grossesses hors-mariage et insolence. Ce comportement déviant se traduit par un certain regard : celui du mépris. Comme le soulignent Wray et Newitz, les white trash sont d’une blancheur « sale », visible et clairement marquée10, qui met en question la prétendue invisibilité du Blanc ; dans l’expression insultante white trash, l’accent est mis sur le terme négatif « trash », qui implique tant la saleté que l’inutilité, et fait des « racailles blanches » des déchets. Victimes d’un racisme économiquement motivé qui s’exprime à la fois dans la violence verbale et des représentations stéréotypées, les white trash se situent à la croisée des races et des classes, formant un groupe instable au sein duquel blancheur et noirceur, privilège et pauvreté se mélangent. L’expression-oxymore met un nom sur l’innommable et le met à distance, en créant une position liminaire qui réaffirme la position centrale des classes blanches supérieures dans la société américaine. Comme le suggère Kelly L. Thomas, « …les ‘white trash’ […] sont les Blancs qui ne sont pas assez blancs selon les critères de la classe moyenne ; ce sont les moutons noirs du troupeau blanc »11. Les white trash sont l’Autre Blanc (the White Other)12 dont l’identité racialisée et dégradée est comparable à celle d’une minorité raciale13. En effet, pour les minorités raciales également, les représentations exagérées et erronées jouent un rôle important dans la construction d’un Autre méprisable, ce que Frantz Fanon dénonçait déjà dans Peau noire, masques blancs : « Les nègres sont des sauvages, des abrutis, des analphabètes. Mais moi, je savais que dans mon cas ces propositions étaient fausses. Il y avait un mythe du nègre qu’il fallait démolir coûte que coûte »14. Tout comme Allison révèle l’existence d’un mythe du pauvre et d’une politique de stigmatisation des white trash, Fanon souligne ici l’existence d’un « mythe du nègre » fait d’idées reçues sur les capacités intellectuelles et les comportements des Noirs, autrement dit d’individus (physiquement) différents du groupe dominant : les Blancs.

7Cette hiérarchie sociale racialisée est douloureusement exprimée par Allison lorsque, dans L’histoire de Bone, Bone se promène avec son ami albinos Shannon à proximité d’une église où chante un chœur africain-américain : Bone est interrompue par la musique qui émane de l’église, une musique puissante, presque sublime :

Des voix puissantes, profondes, à vous remuer les tripes déferlaient […] c’était vraiment un truc authentique. Je sentais là-dedans le whisky qui râpe la gorge, le chagrin, l’obsession, la nuit terrifiante et la détermination du véritable gospel15.

8Le pouvoir que la musique exerce sur Bone ne fait aucun doute lorsqu’elle affirme « je pouvais bien commencer à croire qu’Il se cachait dans les peupliers »16 : elle semble submergée par une puissance nouvelle et inconnue qui la fait se tourner vers la religion. Cependant, la hiérarchie sociale et raciale est douloureusement rétablie lorsque Bone propose à Shannon d’avertir son père de la présence de chanteurs de Gospel : « Il s’occupe pas des gens de couleur. Ça rapporte pas de s’occuper d’eux »17. Dans ces deux courtes phrases, Shannon exprime clairement son opinion sur la moindre valeur humaine et économique des Noirs. Cette idée est immédiatement renforcée lorsque le terme neutre est remplacé par un terme raciste dans la gradation « C’est des gens de couleur. Des négros »18, révélant que la couleur de peau prime sur le talent artistique. L’épisode prend alors une tout autre tournure et permet à Allison d’exposer les mécanismes de la hiérarchie sociale : honteuse d’avoir employé le terme « négros », Shannon rejette la faute sur Bone (« Et c’est toi qui m’a fait dire ça »)19. S’ensuit un échange amer entre les deux fillettes, une lutte verbale à travers laquelle chacune tente d’affirmer sa supériorité :

« Toi, ta mère et toute ta famille ! Tout le monde sait que vous êtes un ramassis de poivrots, de voleurs et de bâtards. [...] Tout le monde sait qui tu es […] Espèce de…racaille ! T’es rien d’autre que de la racaille. Ta mère aussi, et ta grand-mère et toute ta fichue famille »20.

9La famille Boatwright tout entière est présentée comme un groupe à part, distingué du reste de la communauté par l’affirmation « tout le monde sait […] ». Bone appartient à une lignée immorale, précisément définie par les termes injurieux « poivrots », « voleurs » et « bâtards » ; Bone est un peu plus rabaissée lorsque Shannon l’assimile à un chien errant ou à un mendiant qui se contente des déchets des autres (« Tout le monde sait que tu viens chez moi juste pour manger ce qu’il y a sur la table de ma mère et pour mendier les restes »)21, et lorsque Shannon parvient enfin à exprimer le fond de sa pensée, c’est l’insulte « racaille » qu’elle emploie. Elle fait ainsi de Bone la descendante d’une longue lignée de moins-que-rien, la place en bas d’une échelle de valeur humaine et, en spécifiant « t’es rien d’autre que de la racaille »22, l’enferme définitivement dans cette définition insultante et réductrice. Il est bien question ici du milieu social, l’alcoolique, le voleur et le bâtard étant des figures stéréotypées du milieu white trash.

10Cependant, la stigmatisation des white trash relève d’un processus plus complexe chez Allison, et un autre épisode illustre bien plus explicitement le lien entre les white trash et les minorités raciales dans le processus de rejet de l’Autre : lorsque le beau-père de Bone, Glen, emmène sa femme et ses filles rendre visite à ses frères. Glen est le fils raté de la famille Waddell, incapable de se sortir de déboires financiers et tombé au plus bas lorsqu’il a épousé Anney Boatwright. Cachée derrière un buisson, Bone surprend une conversation entre les frères de Glen :

- Regarde un peu cette voiture ! On dirait vraiment celle de n’importe quelle racaille de négro !

- Qu’est-ce que tu espérais, t’as vu ce qu’il a épousé.

- Elle et ses gosses vont bien avec la voiture, c’est sûr...

J’ai repoussé mes cheveux bruns de mes yeux et j’ai regardé, à l’intérieur de la maison, une de mes cousines à la bouche grande ouverte, dans une robe blanche aux manches à trous festonnés, qui me regardait elle aussi, se grattait le nez et me dévisageait comme si j’étais un éléphant au zoo—quelque chose de bête, d’affreux et d’insensible aux coups23.

11L’identification d’Anney et des filles à des objets ou des animaux est révélatrice du mépris ; ici, le démonstratif « ce » fait d’Anney un objet, tandis que le rapprochement fait entre Anney, les filles et la voiture abaisse les humains au rang d’accessoires sans valeur, une position qui semble justifier le mépris des deux hommes envers leur frère. Enfin, la comparaison de Glen avec la « racaille de négro » (nigger trash dans le texte original) parfait la division : les deux termes juxtaposés, l’un raciste (on connaît la nuance entre « nègre » et « noir »), l’autre désignant les ordures, acquièrent un fort pouvoir évocateur qui permet au lecteur et à la narratrice de prendre toute la mesure du dédain éprouvé envers la famille Boatwright. En effet, Daryl et James suggèrent ici que leur frère s’est abaissé au niveau des Noirs, une assimilation confirmée par l’expression « racaille de négro », très semblable à « racaille blanche ». Si les blancs pauvres sont dépréciés, c’est justement parce que leur condition les rapproche des Noirs plutôt que de la classe moyenne blanche.

12La représentation des white trash et le regard que la classe moyenne porte sur eux font donc de cette classe une classe abjecte, selon la définition qu’en donne Julia Kristeva : « ce qui perturbe une identité, un système, un ordre. Ce qui ne respecte pas les limites, les places, les règles. L’entre-deux, l’ambigu, le mixte »24. La racaille blanche perturbe l’ordre « normal » et remet en question les frontières de race et de classe, mettant à mal la notion de supériorité blanche. Wray qualifie l’expression white trash de terme-frontière (boundary term)25 qui brouille les limites raciales, sociales, économiques, symboliques, et exprime une tension :

…à la frontière du sacré et du profane, de la pureté et de l’impureté, de la moralité et de l’immoralité, de la propreté et de la saleté. En associant ces notions opposées au sein d’une seule et même catégorie, le terme white trash fait référence à une sorte de liminalité troublante : une identité monstrueuse, transgressive, élaborée à partir de termes-frontière qui se contredisent mutuellement, une dangereuse position-seuil puisqu’on n’est ni l’un, ni l’autre des termes. La catégorie white trash rassemble ce qui, dans l’ordre symbolique stable, devrait être séparé […] White trash fait référence à des gens dont l’existence même menace l’ordre symbolique et social26

13L’individu white trash occupe une position à la frontière de différentes sphères, position qui fait de lui un sujet extra-ordinaire, un paradoxe ontologique, une aberration dont l’instabilité identitaire suscite le malaise.

II. Quel espace pour l’abjection ?

14Selon Susan Trouvé-Finding, l’exclusion est « la forme la plus poussée d’une manifestation de cohésion identitaire. D’une part, elle resserre les liens entre ceux qui excluent ou repoussent la différence, d’autre part, elle crée une nouvelle identité chez les exclus. L’exclu est « autre » : mis au ban de la société, rejeté comme indigne, méprisé, oublié, banni ou exilé, privé d’une identité »27. La famille Boatwright dans L’Histoire de Bone, tout comme la famille d’Allison, est caractérisée par une extrême pauvreté, une violence excessive et des comportements jugés inacceptables. Ces individus sont ainsi autres au sein même de leur communauté, étrangers dans leur propre groupe ; cette thématique de l’étranger est récurrente dans les études de classe, et Wray et Newitz soulignent que les white trash, à la fois marqués racialement comme une classe « teintée » et symboliquement comme déchets, doivent être expulsés et rejetés afin que le groupe Blanc s’assure la position dominante28. Ainsi est élaboré un espace de l’abjection dans l’imaginaire collectif, les classes supérieures cherchant à se différencier à tout prix de la moralité douteuse et du mode de vie extrême des individus stéréotypés. Cet espace de l’abjection, espace imaginaire matérialisé dans l’espace, est cependant un espace inconcevable puisque le paradoxe ontologique qui caractérise les white trash rend leur mise à l’écart symbolique finalement impossible : ils restent Blancs, une « menace interne » (internal threat)29 toujours présente.

15Dans son ouvrage Queer Phenomenology, Sara Ahmed affirme que le racisme oriente les corps dans des directions particulières et affecte la répartition des individus dans l’espace30. Dans l’œuvre de Dorothy Allison également, la définition d’une classe sociale monstrueuse mène à une réorganisation de l’espace géographique, selon laquelle le groupe dominant rejette le dominé/refusé dans des marges de cet espace physique31. Une opposition est instaurée entre espace de la normalité et espace de l’abjection, sous forme de ségrégation des individus, par exemple la ségrégation subie par Bone et sa sœur lorsqu’elles rendent visite à la famille de Glen :

On nous a servi le thé dans le jardin de derrière, juste nous – les filles d’Anney, comme on nous appelait. Leurs gosses entraient et sortaient, bruyants, tapageurs, s’accrochant les ongles sur les meubles cirés, donnant des coups de pied sur le beau plancher, apportant de la boue sur les tapis32.

16Les fillettes, du fait de leur appartenance sociale, sont mises à l’écart par leur belle-famille. En témoigne l’expression méprisante « les filles d’Anney », qui prive les fillettes de prénom et d’identité, un refus de nommer l’Autre qui s’accompagne d’une ségrégation de l’espace. Seules Bone et Reese se retrouvent dans le jardin de derrière, ce qui n’est pas sans écho symbolique puisque les fillettes sont bien « à l’arrière », « derrière » les membres plus « respectables » de la belle-famille. La précision que Bone apporte, « juste nous », souligne l’isolement et suggère une mise en quarantaine pour prévenir d’une contamination de leurs cousins purs ; elles ne peuvent ni se mouvoir dans l’espace, ni accéder aux possessions matérielles qui les entourent. Les cousins, au contraire, peuvent se déplacer librement et entrer en contact avec les objets et personnes alentour, si bien que l’espace, pour eux, reste ouvert : ils sont libres d’aller et venir dans la maison sans obstacle, de passer du dedans au dehors, alors que Bone et Reese sont condamnées à rester à l’extérieur. L’exclusion des fillettes est dénoncée par les actions décrites : la liberté totale laissée aux enfants issus de la classe aisée n’est pas justifiable aux yeux de Bone, puisque, malgré leur « pureté », ce sont eux qui contaminent la maison en ramenant de la boue et des impuretés sur les tapis. Ainsi, malgré toutes les précautions prises pour isoler la racaille, la famille de Glen n’est pas à l’abri de la saleté qui envahit leur espace réservé.

17La société essaie cependant de réduire la menace en isolant les white trash dangereux, quelquefois en établissant des distinctions arbitraires et injustes le long des frontières de classe. Allison expose dans un essai les mesures prises par la communauté à l’encontre de la racaille blanche lorsqu’elle se remémore une visite rendue à un jeune cousin envoyé dans un centre de correction pour vandalisme :

Un de mes cousins préférés a fait de la prison quand j’avais huit ans, pour avoir fracturé une cabine de téléphone publique à pièces avec un autre garçon. L’autre garçon fut renvoyé à la garde de ses parents. Mon cousin fut envoyé au département garçons de la ferme d’Etat. […] Il n’est jamais retourné à l’école, et après la prison n’a pas pu intégrer l’armée. […] Je connaissais, sans demander la cause de sa fureur, ce qu’il ressentait à l’égard des gens propres, bien habillés, méprisants qui le regardaient comme si sa vie ne comptait pas plus que celle d’un chien. […] Nous étions des ordures. Nous étions ceux pour lesquels ils construisaient les fermes d’Etat. Le garçon qu’ils ont renvoyé chez ses parents était le fils d’un diacre, le directeur du magasin d’électroménager33.

18Dans cet épisode, l’enfant white trash fait à nouveau l’objet d’un traitement spécifique du fait de son appartenance sociale : après avoir passé plusieurs années emprisonné, ses chances de réintégrer l’école ou l’armée s’évanouissent. En revanche, et malgré son implication dans le même acte de vandalisme, son camarade issu d’une famille plus aisée n’a pas subi le même sort. Un fossé sépare clairement les classes dans cet extrait, où les classes aisées (« des gens propres, bien habillés ») font peu de cas de la vie des white trash : l’expression « qui le regardaient comme si sa vie ne comptait pas plus que celle d’un chien » nie jusqu’à l’humanité de la racaille, tandis que le constat « [n]ous étions ceux pour lesquels ils construisaient les fermes d’Etat » signifie la nécessité de créer de nouveaux espaces pour contenir les individus indésirables dans le but de les anéantir. La ferme est ainsi assimilée à une fourrière, une image qui ne fait qu’accentuer l’idée de l’infériorité des white trash.

19L’on constate donc que la classe blanche aisée cherche à tout prix à mettre le white trash méprisé à distance. A plusieurs reprises, Allison dénonce la mise en place d’un espace réservé aux individus défavorisée stigmatisés, espace qui doit permettre de préserver la pureté, pourtant illusoire, de la classe dominante. Espace qui rappelle les hétérotopies de crise de Foucault, dans lequel l’individu se trouve rejeté en fonction de normes sociales et de codes culturels arbitraires, espace aberrant créé par le Blanc pour rejeter le même devenu autre, et qui permet à notre auteure de dénoncer l’injustice de la hiérarchie sociale du Grand Sud.

III. Rejet du dominant et refus d’intégration

20Certains personnages allisoniens victimes du rejet envient la classe moyenne et rêvent d’avoir une vie régulée et stable qui leur permettrait de réintégrer l’espace de la normalité ; c’est le cas de la mère de Bone, qui voudrait pouvoir reproduire le modèle traditionnel de la famille ; c’est celui de Bone également, envieuse des possessions matérielles des gens plus aisés. L’enfant pauvre, vulnérable et influençable, assimile rapidement les insultes qui lui sont adressées (« sale, en loque, pauvre, stupide »). Utilisant, pour décrire sa vie, l’image d’une « chute dans un trou », Bone exprime elle aussi un refus de la classe à laquelle elle appartient et exprime son indignation face à son milieu d’origine :

J’suis qu’une Boatwright ignorante, tu comprends. D’la racaille qui sait à peine se torcher le cul et cracher dans l’sens du vent. […] Les autres se foutent pas des trempes tout le temps, lui ai-je dit. Ils sont pas soûls à plus pouvoir tenir debout, ils se tirent pas dessus pour se mettre ensuite à rigoler. Ils font pas leurs paquets pour quitter leur mari en pleine nuit34.

21Bone qualifie ici sa famille de déviante par rapport à une norme représentée par le générique « ils » ; par l’accumulation d’actions « anormales », elle définit les siens par rapport à ce que les autres ne font pas ou ne sont pas, confirmant ainsi le fait que les Boatwright vivent dans l’excès permanent (excès de violence, d’alcool, d’abandon), une situation devenue intenable pour Bone.

22Cependant, comme le souligne Allison dans Peau :

Afin de résister à la destruction, la haine de soi, ou le désespoir à vie, nous devons nous débarrasser de la condition de méprisé, de la peur de devenir le eux dont ils parlent avec tant de mépris, refuser les mythes mensongers et les morales faciles, nous voir nous-mêmes comme des êtres humains, avec des défauts, et extraordinaires. Nous tous—extraordinaires35.

23Dans un retournement inattendu, le personnage allisonien revendique par moments son statut white trash et rejette les morales faciles et les hiérarchies qui en découlent, un revirement qu’Allison exprime également dans son recueil de nouvelles, Trash : « J’ai d’abord revendiqué l’étiquette “trash” pour me défendre. On nous avait appliqué le terme, à moi et à ma famille, de manière grossière et haineuse. Je l’ai délibérément choisi »36.L’envie de satisfaire aux exigences sociales laisse finalement place chez l’auteure et ses personnages au rejet du dominant, la marginalisation s’érigeant alors en acte de résistance par rapport à la prétendue normalité de la classe blanche dominante. Allison montre ainsi que le white trash, sujet fragilisé et marginalisé, est capable de répondre à la stigmatisation. Dans L’histoire de Bone, Bone a bien conscience que sa famille est méprisable, mais rejette à son tour ceux qui l’ont blessée et rejetée : de manière constante, sa rage la mène à s’en prendre violemment à ceux qui l’ont stigmatisée. C’est le cas lorsqu’elle s’en prend verbalement à Shannon lors de leur dispute autour du chœur africain-américain : profondément choquée par les paroles de Shannon, Bone rétorque : “Espèce de connasse blanche !”37 (white-assed bitch dans le texte original), une insulte illustrant parfaitement l’idée que le groupe blanc est divisé ; l’adjectif white-assed semble ne s’appliquer qu’à Shannon, si bien que Bone, en faisant de « blanche » une insulte38 s’exclut elle-même du groupe Blanc qu’elle rejette, et se place volontairement dans un entre-deux social et racial. Après avoir fait de Shannon la représentante de la classe blanche méprisante, Bone envoie d’un coup de pied de la terre rouge sur sa robe, la salit et la « colore ». L’acte a une forte portée symbolique, puisque Shannon devient aussi sale que la famille Boatwright qu’elle vient d’insulter. La hiérarchie morale est annulée, l’enfant aisée ne valant pas mieux que l’enfant white trash.

24De même, après avoir entendu la conversation des oncles auxquels elle rend visite, Bone rejette en bloc sa belle-famille et devient ainsi celle qui refuse de leur être associée : « Vous n’êtes pas des parents à moi, vous n’êtes pas ma famille »39. Bone se rend ensuite dans le jardin pour arracher méticuleusement les pétales des roses. Réaffirmant l’idée véhiculée par la classe moyenne que « la racaille vole », elle se félicite de ne voler que les fleurs, et de refuser de voler quoi que ce soit d’autre : « de la racaille d’accord, ai-je marmonné, mais je n’ai pris que les roses. Aucune faim n’aurait pu me faire prendre une autre de leurs possessions »40. Bone sent monter en elle une vague de chaleur, se prend à rêver de « tout brûler, tout ce qu’ils avaient et que nous ne pouvions pas avoir, tout ce qui leur faisait croire qu’ils nous étaient supérieurs »41. L’enfant rejette l’aisance avec violence, à travers une vision apocalyptique de destruction des possessions qui remet en question l’adéquation entre aisance financière et valeur humaine. La fillette white trash, en exprimant ainsi son refus de considérer sa belle-famille supérieure, expose l’artificialité de la hiérarchisation économique, et la « détruit » en même temps qu’elle s’attaque aux rosiers. Une autre scène de destruction a lieu lorsque, après avoir été prise à voler dans un magasin, Bone s’en voit refuser l’entrée. Elle y entre pourtant par effraction avec son cousin une nuit. Ce dernier vole alors tout ce qu’il peut, mais Bone semble se satisfaire pleinement de la seule dévastation des lieux : verre brisé, vitrines sans dessus-dessous, et pagaille généralisée. Elle ne vole rien, mais sa rage bouillonne à nouveau et elle commente : « ma colère battait en moi […] peut-être [qu’une nuit] j’irais jusque chez mon oncle James et que je rapporterais à ma maman un ou deux rosiers »42. Une connexion est clairement établie entre cet épisode de destruction et celui des rosiers de l’oncle James : dans les deux scènes, Bone dirige sa colère contre ceux qui l’ont humiliée, la honte sociale se transforme en une haine qui lui permet de mettre en question la plus grande valeur des individus aisés, qui la mesurent à l’aune des possessions matérielles.

25La violence (verbale et physique) et la rage semblent ainsi toujours sur le point de faire surface chez Bone. Les accès de colère et les visions apocalyptiques peuvent être considérés comme le dernier recours, peut-être même le seul recours de l’enfant white trash contre ces codes sociaux, moraux et culturels qui régissent les relations de classe. L’on peut donc penser que Bone est enfermée dans un cercle vicieux, la honte sociale menant irrémédiablement à une violence difficilement contrôlée qui contribue finalement à l’ancrage du stéréotype white trash, et qui serait un signe de l’impuissance de l’enfant face aux structures immuables qui conditionnent son existence sociale. L’on peut cependant considérer que ce refus violent d’envier la classe dominante et d’admettre silencieusement une quelconque défaite face aux forces sociales est un premier pas vers la libération. Tout comme Allison a d’abord revendiqué l’étiquette pour se défendre contre la stigmatisation, Bone revendique le terme lorsque, en bonne white trash, elle « vole » les roses dans le jardin. Allison explique qu’elle a créé une héroïne qui laisse exploser sa rage à l’adolescence pour lui donner une chance, elle-même ayant été incapable d’exprimer une quelconque colère avant l’âge adulte. La violence consiste donc en une forme d’affirmation de soi, voire de célébration de la déviance. Allison écrit dans Peau : « Que nos histoires vraies soient violentes, déplaisantes, douloureuses, stupéfiantes et obsédantes, je n’en doute pas. Mais nos histoires vraies seront de la littérature […] l’impact de notre réalité demeure ce que nous pouvons demander de mieux à notre littérature »43. A travers Bone et son refus d’accepter silencieusement la place que la classe moyenne cherche à lui attribuer, Allison célèbre bien les white trash et leurs efforts pour survivre face au processus de hiérarchisation et de stigmatisation. Peu importe finalement que ses tentatives échouent, l’important pour Allison est de représenter le white trash dans toute sa complexité, en lutte contre un système pervers où le différent est rejeté, se voit refuser l’accès aux privilèges et à la compassion, et tente par tous les moyens d’exister en tant que sujet pleinement humain.

Notes de bas de page numériques

1  Annalee Newitz & Matt Wray, White Trash: Race and Class in America, New York et Londres, Routledge, 1997, p. 1.

2  John Hartigan, Jr. indique que le terme white trash est apparu dans la littérature populaire du Nord des États-Unis dans les années 1850-1860. Voir Jonathan Hartigan, Jr., Odd Tribes – Towards a Cultural Analysis of White People, Durham et Londres, Duke University Press, 2005, p. 61.

3  La première étude recensée est un compte-rendu établi par William Byrd II lors de son voyage à la frontière séparant les colonies de Virginie et de Caroline du Nord en 1728. Voir Danielle Docka, « The Cultural Mythology of White Trash », http://deptorg.knox.edu/catch/2002sp/docka.htm.

4  Richard Dyer, White – Essays on Race and Culture, New York et Londres, Routledge, 1997, p. 1.

5  Newitz & Wray, White Trash – Race and Class in America, op. cit., p. 3.

6  Ross Chambers, « The Unexamined », in Mike Hill (dir.), Whiteness – A Critical Reader, New York et Londres, New York University Press, 1997, (p. 187-203), p. 189.

7  Kirby Moss, The Color of Class - Poor Whites and the Paradox of Privilege, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2003, p. 2.

8  Dorothy Allison, L’histoire de Bone, Paris, 10/18, « Domaine étranger », traduit de l’anglais par Michèle Valencia, [1992] 1999, p. 14

9  Dorothy Allison, Trash, New York, Plume, 1988. Ma traduction

10  Newitz & Wray, White Trash: Race and Class in America, op. cit., p. 4.

11  Kelly L.Thomas, “White Trash Lesbianism: Dorothy Allison’s Queer Politics.” In C. Carlson, R. Mazzola et S. Bernardo, (dir.), Gender Reconstructions – Pornography and Perversions in Literature and Culture, Burlington, Ashgate, 2002, (p. 167-188), p. 169.

12  Newitz & Wray, “What is “White Trash”? Stereotypes and Economic Conditions of Poor Whites in the United States”, in Hill (dir.), op. cit., p. 168.

13  Newitz & Wray, White Trash: Race and Class in America, op. cit., p. 5.

14  Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, coll. « Points essais », 1971, p. 94.

15  Allison, L’histoire de Bone, op. cit., p. 233

16 Ibid

17 Ibid, p. 234.

18 Ibid

19 Ibid

20 Ibid, p. 235.

21 Ibid.

22 Ibid, p. 236

23 Ibid, p. 144-145.

24  Julia Kristeva, Pouvoirs de l’horreur, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1983, p. 12.

25  Matt Wray, Not Quite White. White trash and the Boundaries of Whiteness, Durham et Londres, Duke University Press, 2006, p. 41.

26  Ibid., p. 2.

27  Susan Trouvé-Finding, « Variations autour de l’exclusion » (2006), Cahiers du MIMMOC - Mémoire(s), Identité(s), Marginalité(s) dans le Monde Occidental Contemporain - Les Cahiers, n°1, Avant-propos. http://cahiersdumimmoc.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=91.

28  Newitz & Wray, in Hill (dir.), op. cit., p. 169.

29 Ibid., p. 169-70.

30  Sara Ahmed, Queer Phenomenology. Orientations, Objects, Others, Duke University Press, 2006, p. 111.

31  Notons d’ailleurs que le titre original est Bastard Out of Carolina, traduit déjà l’idée de l’exclusion.

32  Dorothy Allison, L’histoire de Bone, op. cit., p. 142-143

33  Dorothy Allison, “Une question de classe”, in Peau, Paris, Balland, 1999, traduit de l’américain par Nicolas Milon, p. 42-43

34  Dorothy Allison, L’histoire de Bone, op.cit., p. 249

35  Dorothy Allison, “Une question de classe”, Peau, op. cit., p. 54-55.

36  Allison, Trash, op. cit., p. xv.

37  Allison, L’histoire de Bone, op. cit., p. 235.

38  Shannon étant une fillette albinos, d’une blancheur excessive, l’insulte a une portée d’autant plus forte et la différence entre les deux fillettes est d’autant plus marquée.

39  Allison, L’histoire de Bone, op. cit., p. 145.

40  Ibid

41  Ibid

42  Allison, L’histoire de Bone, op. cit., p. 307.

43  Allison, « Croire en la littérature », Peau, op. cit., p. 166.

Notes de la rédaction

Université Paris-Diderot

Pour citer cet article

Mélanie Grué, « Le rejet de l’Autre chez Dorothy Allison : de la marginalisation au refus d’intégration », paru dans Cycnos, Volume 28 n° Spécial, mis en ligne le 01 juin 2012, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=6530.


Auteurs

Mélanie Grué

Mélanie Grué est agrégée d’anglais et allocataire-monitrice à l’U.F.R d’Etudes Anglophones Charles V (Université Paris-Diderot), où elle enseigne la littérature américaine. Ses recherches de thèse, dirigées par M. Jean-Paul Rocchi, sont consacrées à l’auteure américaine contemporaine Dorothy Allison, au grotesque queer et à la mise en échec de la catégorisation identitaire par le témoignage littéraire. Elle a publié : « ‘Behind the story I tell is the one I don’t’ : Le cri silencieux de l’enfant abusée dans l’œuvre de Dorothy Allison », paru dans Loxias, 32, mis en ligne le 02 mars 2011, URL http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=6618. et « ‘Plus affreuse qu’un crapaud dans sa vase’. Déshumanisation, réification et célébration de l’humain : le témoignage minoritaire de Dorothy Allison », L'humain et les humanités, Actes des Troisièmes Rencontres Doctorales Paris-Diderot "La pluridisciplinarité à l'œuvre", édition établie par Claire Bourhis-Mariotti et Mélanie Grué, avec la collaboration de Florence Dupont et Cécile Sakai, in Travaux en cours n° 6, Université Paris-Diderot, l’U.F.R d’Etudes Anglophones Charles V (Université Paris-Diderot UFR LAC, décembre 2010.