Cycnos | Volume 27 n°1 Ville et violence 

Nicolas Cochard  : 

Violence in a harbour town: Le Havre in the 19th century

Résumé

La ville portuaire se définit par les activités qui s’y développent, halieutiques, commerciales ou militaires. Cet espace urbain se gonfle ainsi de populations souvent modestes qui recherchent à tirer profit des activités de la ville, avec les violences qu’implique la présence d’individus nécessiteux dont les besoins non satisfaits poussent à l’exercice d’une criminalité, non exacerbée mais ordinaire. Pour ne rien dire d’une violence inhérente à la grande ville, a fortiori celle dont la croissance démographique est rapide et mal contrôlée, ce qui fut le cas du Havre.

Plan

Texte intégral

1La ville portuaire se définit par les activités qui s’y développent : halieutiques, commerciales ou militaires. Lorsque le port et la ville sont spatialement contigus, c’est toute une population qui bénéficie du dynamisme qu’offre un tel espace et ce sont par conséquent des milliers de personnes qui affluent vers la ville portuaire afin de bénéficier de sa vitalité. Cet espace urbain se gonfle ainsi de populations souvent modestes qui recherchent à tirer profit des activités de la ville, avec les violences qu’implique la présence d’individus nécessiteux dont les besoins non satisfaits poussent à l’exercice d’une criminalité, non exacerbée mais ordinaire. Ainsi en sus d’une violence inhérente à la grande ville, le port y apparaît comme facteur multiplicateur, a fortiori dans une ville où la croissance démographique fut rapide et mal contrôlée, ce qui fut le cas du Havre au XIXème siècle, cadre géographique de la présente étude. Aux violences de l’ensemble de cette population  très dynamique s’ajoutent celles des populations spécifiques aux villes portuaires que sont l’ensemble des ouvriers et marins, traditionnellement réputés pour être des groupes pour le moins « énergiques ». Ces individus, autochtones ou passagers, bénéficient d’offres, débits de boissons, cabarets et maisons closes principalement, qui participent à l’accentuation des pulsions qu’il faut libérer. La ville portuaire est donc un espace dans lequel se conjuguent les violences ordinaires de la ville et celles spécifiques au port. Ainsi après avoir cerné les caractéristiques constitutives de la population générale du Havre du début du XIXème siècle, seront envisagées les violences ordinaires de la ville portuaire (avec un accent tout particulier porté sur les professions maritimes), et les réponses fournies tant bien que mal.

Les violences ordinaires d’une ville portuaire

2Le Havre bénéficie au XIXème siècle d’une croissance démographique directement déterminée par l’essor des activités du port. Ainsi, la population passe de 16 231 habitants en 1815 à 136 159 en 1911, avec un pic remarquable après 1852 consécutif à l’intégration par la ville du Havre de communes directement périphériques. L’analyse de cette formidable croissance permet de cerner le dynamisme de cette ville portuaire en devenir, dont l’identité commerciale se structure au XIXème siècle et dont l’effervescence revêt des aspects tout autant positifs que négatifs1. L’explication majeure de cette évolution se situe bien davantage dans l’immigration que dans une natalité exacerbée. Ainsi durant toute la période arrivent au Havre des horsains venus tirer profit du dynamisme de la ville portuaire. Ces « étrangers » furent accueillis à la fois par des sentiments empathiques puisqu’ils étaient indispensables afin de répondre aux besoins de l’économie locale, mais également antipathiques de la part de locaux craintifs de la concurrence, ainsi que des pouvoirs publics soucieux des dangers d’une pression démographique tendant rapidement vers le surpeuplement et la misère. De ce fait se structure un terrain favorable à l’expression des pathologies de « l’entrée de ville2 », autrement dit d’une violence ordinaire déterminée par les besoins non satisfaits d’une population qui bien souvent n’a pu trouver meilleur dessein qu’auparavant :

La crainte la plus forte est celle du gonflement de la population des grandes villes, de l’arrivée de migrants venus de la campagne3.

3Ce propos rappelle un élément essentiel qu’il convient de développer : si la ville portuaire est un espace dans lequel la violence s’exprime volontiers, les logiques de son expression rejoignent tout simplement celles de la grande ville qui, à toutes les époques et en tous les lieux, est propice aux excès, reconnus par certains observateurs de l’époque :

Cet accroissement des populations urbaines risque-t-il d'augmenter ou de diminuer la criminalité du pays ? Dans l'état actuel de nos murs, la réponse n'est pas douteuse. En 1880, 100,000 habitants des communes rurales donnent 8 accusés 100,000 habitants des communes urbaines en donnent 16. En 1883, la criminalité de cour d'assises a diminué de part et d'autre mais la proportion reste identique elle est de 7 à 14. Depuis 1884 elle est de 8 à 17. Si donc les conditions de la vie urbaine ne s'améliorent pas grandement, l'accroissement des villes est et sera encore une cause évidente d'accroissement de criminalité car, toutes choses égales d'ailleurs, 100,000 individus qui quittent le village pour la ville risquent de commettre désormais 16 ou 17 crimes au lieu de 84.

4Ce témoignage confirme la position qui sera la notre dans ce propos qui consistera à mesurer l’expression de la violence liée à la nature portuaire sans omettre les logiques proprement urbaines afin de faire ainsi ressortir la double influence ville-port. La ville du Havre se dote tout au long du XIXème siècle de « services commerciaux » qui répondent aux besoins croissants d’une population qui rassemble progressivement des dizaines de milliers d’habitants et de gens de passage. Aussi nous attarderons-nous davantage sur les « offres » qui engendrent des violences, à savoir les lieux de vie nocturne et la prostitution. Le Havre possède une réputation de ville chaude en grande partie du fait de son effervescence nocturne alimentée par de nombreux débits de boissons et cabarets qui participent grandement au déploiement de la violence du simple fait des rassemblements, auxquels ils sont destinés par nature. Les observateurs de l’époque déplorent la profusion d’alcool dans ces quartiers populaires périphériques des bassins portuaires :  

Tout le monde les connaît, du grand café-restaurant où, jusqu’à plus d’une heure du matin, séjourne une clientèle trop mêlée, au petit café-débit où la plus mauvaise partie de cette clientèle émigre à la fermeture du premier, pour pouvoir encore s’abreuver deux ou trois heures plus tard5.

5Encore une fois, c’est bien le cosmopolitisme de la ville qui apparaît comme nettement problématique aux yeux des témoins puisque cette « faune », dédaignée bien souvent, fait vivre la cité la nuit, mais le manque de nuance dont ils font souvent preuve tend à occulter fréquemment les aspects positifs de cette présence, à savoir la structuration de l’identité commerciale de la ville portuaire, ouverte par nature sur l’extérieur. Existe-t-il une grande ville de ce type qui ne connaît pas de débordements nocturnes ? Ainsi, si les rapports de police de la ville évoquent en effet à de nombreuses reprises les méfaits de ces concentrations d’individus, ce n’est finalement qu’un des éléments inhérents à un tel espace, comme l’a synthétisé le grand historien Gabriel Désert :

La croissance de la criminalité urbaine n’est qu’une conséquence d’un phénomène plus vaste : le gonflement de ce bouillon de culture criminogène que constitue la masse des déracinés, des errants, jetés sur les routes en grande partie par la misère qui sévit dans de nombreuses campagnes. Partis à la recherche de l’Eldorado et ne trouvant bien souvent, et encore difficilement, que des emplois parfois instables et mal rémunérés, les migrants sont atteints par le désespoir. Allié aux souffrances physiques et morales qu’ils endurent, il ne peut, parce qu’ils sont des faibles, que les conduire au crime6.

6Malgré le caractère habituel de ces logiques urbaines, il n’est pas difficile d’imaginer le désappointement des riverains, souvent des individus de condition modeste, obligés d’assister en permanence à un tumulte dont ils sont certes parfois acteurs, mais plus souvent victimes. Ce sont en effet dans les quartiers où la densité de population est très forte que se développent les débits de boissons situés à proximité des bassins portuaires principaux. Il existe par conséquent, et sans aucune originalité, un lien évident entre criminalité, violences et consommation d’alcool. Dans le département de la Seine-Inférieure, la présence de deux villes portuaires que sont Rouen et Le Havre, favorise la concentration d’individus plus ou moins violents, de passage la plupart du temps. On peut appuyer cette idée en relevant les chiffres des arrondissements du département et en les comparant. Si celui d’Yvetot, en milieu rural, ne compte que 54 prévenus pour 100 000 habitants, celui du Havre en totalise 116 pour la même base. Par comparaison Marseille en compte 101 et Aix seulement 607. Ainsi le département, sous l’impulsion de ses deux métropoles, compte parmi l’un des plus criminels du territoire :

Quelques départements n'ont jamais cessé, depuis 1825, de figurer parmi ceux où il se commet le moins de crimes: d'autres n'ont jamais cessé de figurer parmi les plus mal famés. Dans ces derniers, nous trouvons la Corse, la Seine, la Seine-Inférieure, et, quelques rangs après, la Marne et l'Aube8.

7Sans se livrer d’emblée à une exagération quant à la criminalité présente au Havre, il apparaît tout de même évident que la grande ville est criminogène, et si les agents de répression sont bien présents au cœur de la ville, on peut se demander s’ils ne participent pas également à ce folklore violent observé à de multiples reprises dans la littérature de l’époque. En effet les nombreux appariteurs semblent réprimer les fauteurs de troubles par des coups soutenus, avec pour résultat fréquent le prolongement de la rixe. Elles sont monnaie-courante au Havre, a fortiori dans le quartier Saint-François situé au bord des bassins, et qui conjugue des difficultés sociales telles que la pauvreté, l’immigration, la surpopulation ou la vétusté de l’habitat. Comme dans la majorité des villes, la prostitution au Havre s’explique à la fois par les besoins d’une importante population  masculine, mais également par la misère de la ville qui pousse nombre de jeunes filles à faire de leur corps leur gagne-pain. La misère liée aux French Wars par exemple a entraîné  une croissance de la prostitution et les femmes de marins détenus en Angleterre, souvent nécessiteuses, pouvaient parfois se livrer facilement à ce commerce9. Cependant, la présence de centaines voire de milliers de marins, de migrants, d’ouvriers horsains est une composante supplémentaire à l’explication de l’importance de la prostitution dans la ville portuaire. En effet, il apparaît évident que cette concentration d’hommes, souvent de passage, implique une concentration de pulsions sexuelles insatisfaites. Cependant, le racolage sur la voie publique est finalement minoritaire et malgré  les 23,33% de détenues comptabilisées à la Maison d’Arrêt du Havre10 comme filles publiques, le commerce du sexe se pratique très majoritairement dans le cadre de maisons closes, ceci permettant à la fois de contrôler aisément les affaires mais également de protéger les filles :

L’on conçoit cette absence  relative des filles libres dans les grands ports. La brutalité des hommes de mer ne peut en effet être supportée que dans des maisons de tolérance. La navigation à vapeur a certainement adouci les habitudes des matelots, et il est probable qu’avec le temps les ports de mer rentreront dans la loi commune, et que la maison de tolérance finira par être battue en brèche, comme dans les villes, par la fille libre11.

8Si le département de la Seine-Inférieure apparaît à cette période comme l’un des plus violents de France et des plus concernés par la prostitution, les agressions sexuelles ne semblent pas le caractériser12 et se limitent très souvent à des atteintes à la pudeur se manifestant fréquemment par un exhibitionnisme que l’alcool, s’il n’excuse rien, explique. Le Code pénal de 1810 introduit dans l’article 331, à côté du crime de viol, le crime d’attentat à la pudeur avec violence. Cette précision implique désormais que le coït n’est plus le seul facteur de condamnation et ainsi admet juridiquement que les violences sexuelles peuvent être exercées sous de multiples formes ; signalons également que la loi du 13 mai 1863 modifie l’âge de consentement sexuel de 11 ans à 13 ans, marquant ainsi un progrès, certes relatif d’un regard actuel. Dans le même registre, et ceci révèle les lenteurs du progrès juridique, il faut attendre une loi du 3 mai 1832 pour que l’attentat à la pudeur sans violence soit également passible de condamnations. En ce qui concerne le viol, il convient de rappeler le fréquent manque de considération à l’égard des victimes, souvent féminines. En 1765, les Encyclopédistes restaient prudents quant à la signification du viol féminin:

La déclaration d’une femme qui se plaint d’avoir été violée ne fait pas preuve suffisante, il faut de grands cris, qu’elle ait appelé des voisins à son secours, ou qu’il soit resté quelques traces de violences sur sa personne, comme des contusions ou des blessures13.

9Au début du XIXème siècle, Merlin de Douai, dans un recueil de jurisprudences, appuyait l’idée de prudence à l’égard des victimes. Ainsi le viol est intimement lié aux séquelles corporelles, reléguant le témoignage de la victime au second rang :

Pour caractériser le viol (...), il faut aussi que la résistance ait été persévérante jusqu’à la fin ; car s’il n’y avait eu que les premiers efforts, ce ne serait pas le cas du viol, ni de la peine attachée à ce crime14.

10Si l’on considère cet état d’esprit juridique, une réserve s’impose lorsque l’on cherche à appréhender la criminalité sexuelle et l’observateur doit en permanence revoir à la hausse les chiffres officiels qui lui sont livrés. Cependant, le croisement des témoignages de l’époque porte à croire que Le Havre n’est pas un espace de criminalité exacerbée dans ce domaine. La violence conjugale est par ailleurs très difficile à cerner et s’il est généralement admis que les épouses sont fréquemment victimes de sévices physiques et psychologiques, les plaintes sont bien rares. Ce succinct passage en revue des éléments qui favorisent l’expression de la violence au Havre permet de faire ressortir deux éléments essentiels à l’appréhension de l’espace étudié : si la cité Normande connaît une importante criminalité et une violence ordinaire, c’est bien la forte urbanisation qui prédomine dans l’explication de ces phénomènes ; vient ensuite le fait que cela s’exprime dans un univers portuaire intrinsèquement violent du fait d’une concentration d’individus de passage dans la ville, à commencer par les marins.

Les marins, agents de la violence

11La ville du Havre, en pleine mutation au XIXème siècle du fait d’un formidable essor des activités, est devenue une ville importante en France mais également en Europe en raison de l’importance de son port. Les violences qui ont été étudiées précédemment présentent des spécificités déterminées par ce dynamisme portuaire, mais il faut s’interroger sur la part prise par les professionnels de la mer ou du port dans l’expression de la violence de la ville. Le Havre au XIXème siècle n’est plus la place militaire envisagée par François Ier dans la première moitié du XVIème siècle mais est devenu un important port de commerce, spécialisé dans les activités de long-cours, majoritairement transatlantiques. Le Havre est en interaction permanente avec de nombreux ports étrangers à la fois par les exportations qui y sont destinées, mais également par les importations nombreuses qui font du Havre le port de commerce du Nord de la France, avec notamment Paris dans son hinterland. Au XIXème siècle, ce sont annuellement près de     100 000 marins en moyenne qui transitent par le Havre afin de répondre aux besoins du commerce, et les escales sont des temps où ils sont soumis à peu de restrictions et de surveillance, propices à l’extériorisation de pulsions que la vie à bord permet peu. Le marin est par conséquent un individu omniprésent dans le quotidien des Havrais et celui qui passe une grande partie de sa vie dans un élément maritime demeure un objet de fascination que le « terrien » appréhende et comprend  peu. La violence du marin est donc généralement une perception externe au milieu maritime, ce qui pose un problème quant à la présence à terre d’individus qui n’ont pas entre eux le même rapport à la violence. Cette gradation de la violence débute par le langage de marins qui, habitués à un environnement exclusivement viril, ont une parole conditionnée par le paraître :

Le blasphème fait partie du langage maritime habituel. Il ponctue la discussion, le monologue sous l’effet d’un accès de colère, d’impatience, mais jaillit aussi sans véritable son, comme par habitude15.

12Le marin fait figure de particularité culturelle en adoptant des codes spécifiques ayant façonné le personnage du matelot bourru de l’imaginaire populaire, celui qui s’exprime grossièrement, non pas tant dans un souci de choquer l’auditoire mais simplement parce que son langage usuel est structuré par ses rapports humains et son vécu, par son univers professionnel en premier lieu. Le langage reste un signe mineur de la violence quoique bien perceptible dans l’espace public, et d’autres formes de violences plus graves s’expriment également. Ainsi le vol par exemple semble ne pas avoir une réelle importance aux yeux du marin réputé pour ne pas s’astreindre facilement au droit commun :

Nous avons souvent remarqué que pour certains hommes de faible culture morale les menus larcins que se font entre eux les marins : tabac, vêtements, fourbissage ne semblent pas avoir le caractère infamant du vol. On exprime volontiers cette manière de voir par l'adage : chiper n'est pas voler. C'est là une erreur, une compromission de conscience, un sophisme inconscient et immoral16.

13Si l’on considère le marin comme un être au comportement violent, il convient, sans jamais attribuer la moindre caution, de tenter de comprendre que l’isolement en mer conditionne le déchaînement de pulsions lors des moments à terre. L’alcool, les femmes ou la bêtise tout simplement structurent ce personnage caricaturalement réaliste qu’est le marin, dont la violence est souvent multipliée par l’effet de groupe, d’autant qu’un marin sort rarement seul :

Quand le commerce va et que les marins débarquent, les lumières se multiplient, les attroupements sortent de terre aux portes des dancings. […] Les gens de la ville bourgeoise prétendent que ces quartiers sont dangereux. Ils n’y sont jamais allés. Certes on rencontre des saoulots et ce n’est pas le moment de les catéchiser. Parfois, c’est vrai aussi, des rixes éclatent, une ‘‘rixe de port’’,  les journaux n’en manquent pas une. Je ne mettrai pas mon doigt entre l’enclume et le marteau, les autres non plus, qui regardent et laissent faire. Histoire de femmes, disent-ils. ça se terminera peut-être pour l’un des deux combattants au fond du bassin. A moins que la police n’intervienne à temps. […] A deux heures du matin, tout s’éteint, et on fait des enfants17.

14La presse publie régulièrement des récits de violences entre marins qui ont pour effet de stigmatiser l’ensemble de la population des gens de mer et par conséquent de les marginaliser un peu plus. De nombreux articles prennent pour cibles les navigateurs étrangers, a fortiori anglo-saxons, à une période de déficit d’empathie à leur égard :

Hier soir, à neuf heures et demie, des matelots américains réunis au nombre de près de soixante, se sont battus entre eux et ont ensuite eu une rixe avec des marins français. La police est intervenue avec l’aide de quelques militaires […] Plusieurs militaires ont été blessés avant de faire usage de leurs armes dont ils ne se sont servis qu’à la dernière extrémité18.

15La seule lecture de la presse ne suffit bien évidemment pas à appréhender la réalité les comportements violents puisqu’il apparait clairement que les choix éditoriaux prennent un soin tout particulier à les mettre en relief, avec un vrai souci de publier ces anecdotes croustillantes et vendeuses par conséquent. L’étude des rapports des commissariats de police du Havre permet de confirmer l’existence de la violence des marins et leur contenu pourrait remplir bien des pages de cet article, cependant une nuance s’impose puisque si l’on chiffre cette violence, il apparait finalement que 5% des rapports de simple police concernent des marins19. La jeunesse semble impacter grandement sur les comportements violents puisque d’après les états des détenus de la Maison d’arrêt du Havre20, Philippe Manneville21 obtient une proportion éloquente de jeunes marins détenus, au second rang derrière les « sans-état », qui représentent 35,86% des garçons, être « sans état » étant une situation sociale habituelle pour des individus encore adolescents. Avec 23,19% des garçons détenus, les professions maritimes sont nettement représentées, avec précisément 14,8% de marins, 7,57% de mousses, et 0,82% d’aspirants et novices. Les motifs de détention sont liés principalement aux atteintes à la propriété à hauteur de 52%, suivies par les actes de marginalité pour 20,13% et des violences aux personnes pour 11,85%. Les affaires de mœurs ne figurent qu’à hauteur 2,27%, avec dans la plupart des cas des dérives sexuelles sans agression physique. Les autres motifs de détention sont majoritairement liés aux désertions militaires. La jeunesse engendre donc des violences ordinaires, contre les personnes parfois, mais également contre soi-même. Ainsi le jeune cherche à fanfaronner en permanence, avec les risques que cela implique, et en octobre 1854, rue des drapiers :

16Un jeune marin, ayant voulu prouver à son camarade son agilité, s’était élancé au haut d’une grille, mais ses pieds s’étant accrochés aux pointes de l’extrémité, il était tombé la tête en avant22.

17Seulement, il serait faux de penser que seuls les marins perturbent la vie de la cité, mais leur nature se développe plus facilement en groupe dans l’espace public. D’autres acteurs donc y participent également ;  le lundi par exemple est le jour où se défoulent les professionnels du milieu de l’artisanat dans les débits de boisson de la ville, mais c’est également le jour où sont embauchés à la semaine nombre de journaliers sur les chantiers du port, et où la forte concurrence engendre des rixes fréquentes. Le tableau ci-dessous permettra de cerner aisément les différents acteurs de la violence dans le département de la Seine-Inférieure. Il est issu d’une étude de 1882 réalisée par le rédacteur des statistiques criminelles, Mr. Yvernes, qui à partir de 100 000 individus relevés, a noté ces chiffres23 :

Nature du groupe professionnel

Nombre d’accusés

Propriétaires et rentiers

6

Agents de la force publique

12

Cultivateurs

16

Domestiques d’agriculture

24

Industrie

25

Professions libérales

28

Transports et marine marchande

35

Commerce

38

Domestiques attachés à la personne

49

Professions non classées ou inconnues

54

Les réponses à la violence

18Face à la présence de toutes les formes de violences évoquées précédemment, des solutions furent envisagées afin non seulement de les dénoncer, mais aussi et surtout d’en limiter la portée. Toutefois, si les appareils répressif et judiciaire tentent de parvenir à ces fins, les autorités en constatent trop souvent le caractère stérile. Il apparaît nettement problématique que des marins puissent occuper l’espace public sans contrôle, c’est pourquoi en 1836 et 1853, et à défaut de pouvoir canaliser les comportements, la municipalité du Havre tente, avec le concours des capitaines de navires, de limiter les conséquences des rixes entre marins en interdisant le port de couteaux, arme habituellement détenue à la ceinture24. Les combats de rue ne sont pas seulement le fruit d’une imagination collective, et même si la stigmatisation est parfois rapide, le marin bagarreur est bien un personnage réel de la ville portuaire. Le besoin de mettre en avant sa virilité apparaît comme une constante dans la manière dont les marins se comportent à terre ; si cette mise en scène quasi-permanente devient finalement habituelle, elle apparaît comme une volonté permanente d’être ouvertement remarquable et remarqué de fait.

19Concernant les marins, si tous les responsables institutionnels se lamentent de cet aspect de la vie urbaine havraise, les responsabilités sont parfois difficiles à établir :

Des rixes ont lieu fréquemment dans cette ville entre les marines française et étrangères. Les scènes de désordre qui se passent principalement le soir où le risque la nuit est très avancé, non seulement troublent le repos et la tranquillité publique, mais peuvent compromettre d’une manière grave la sûreté des habitants. Les rixes sont presque toujours provoquées par l’état d’ivresse dans lequel se trouvent ordinairement ces marins, que les logeurs ou aubergistes gardent chez eux à une heure indue25.

20Après avoir rappelé au maire du Havre ses attributions en matière de sûreté publique, plusieurs mesures sont préconisées par le sous-préfet afin de limiter la présence nocturne des marins dans la ville. Seulement ces mesures ne furent pas appliquées puisque le 13 juin 1843 une nouvelle lettre du sous-préfet au maire du Havre évoquait des soucis similaires :

J’ai vu par l’un des derniers rapports de police qu’une rixe sanglante avait eu lieu le dix de ce mois entre des matelots français et américains, rue de la Crique (…) et je vous prie d’examiner s’il ne serait pas possible d’exiger que ces marins fussent rentrés à bord à une heure moins tardive.

21A l’initiative du sous-préfet, le Maire du Havre fut invité à établir un règlement municipal afin de régler ce problème récurrent. Seulement le premier magistrat de la ville reconnut l’impossibilité de concrétiser cette idée par manque de moyens et par incommodité :

Quant aux marins du commerce, je crois qu’il n’entre pas dans les attributions de l’autorité municipale de faire un règlement pour les obliger à rentrer à bord à une heure déterminée parce que ce serait ainsi les placer hors du droit commun. En admettant qu’un semblable règlement pourrait être légalement fait, il serait illusoire et inextricable, car parmi les matelots il y en a beaucoup qui sont logés chez des aubergistes et il serait impossible d’établir une différence entre ceux-ci et eux qui couchent à bord de leur navire. D’ailleurs ils éluderaient très facilement la disposition de ce règlement en revêtant pendant la nuit des habits autres que ceux à l’usage du marin, ainsi le règlement dont il s’agit ne produirait aucun résultat satisfaisant.

22Pourtant, les marins étaient assujettis à des cadres judiciaires précis afin de canaliser leurs comportements, avec des dispositions quand ils étaient en mer, mais également lors de leur présence à terre :

Les tribunaux maritimes établis par le décret impérial du 12 novembre 1806, pour remplacer les cours martiales maritimes, créées par la loi du 12 octobre 1791, sont chargés de la justice criminelle à terre, dans les ports et arsenaux26. […] Tous les auteurs, fauteurs et complices d’un crime commis dans l’intérieur du port ou de l’arsenal et relatif soit à la police ou à la sûreté, soit au service maritime, sont justiciables des tribunaux maritimes27.

23Ainsi, un civil peut être justiciable des Tribunaux Maritimes s’il se rend coupable ou complice d’un crime dans l’espace juridictionnel de ces instances. La prison de la Marine se trouvait jusqu’en 1836 au quai Videcoq28 afin de sanctionner durement les abus, mais la prévention fut aussi envisagée et quoique très insuffisante, les ouvertures de l’Hôtel du Bon Mousse ou la Maison du Marin, respectivement en 1863 et 1898, furent des signes positifs de la lutte contre l’alcoolisme, l’errance et la criminalité.  Cependant, le manque de moyens est un élément récurrent qui favorise la libre expression de la violence, néanmoins ces moyens ont été accrus avec l’afflux de population tout en restant insuffisants. A la fin du XIXème siècle, le Havre compte sept commissariats, l’un central et six de quartier29, auxquels s’ajoute une compagnie de gendarmerie dont certains agents constituent une brigade à pied mise en place en 1847 dans des objectifs de proximité des agents de la sécurité et des administrés. Les quartiers populaires périphériques que sont Sanvic et Graville obtiennent des brigades en 1888 afin de répondre à leur croissance démographique. Encore une fois le Maire de la ville reconnaît toute la difficulté d’obtenir des moyens supplémentaires :  

[…] Je vous ferai remarquer, Monsieur le Maire, qu’il ne s’agit pas d’une chose nouvelle : le Havre est l’une des villes de France où il afflue le plus d’étrangers, le nombre en augmentera encore par l’établissement des bateaux transatlantiques. Depuis dix ans on sollicite une augmentation de gendarmes que l’on n’a pas obtenue sans peine. Il faut donc loger cette brigade à pied qui est nécessaire à la police de ce pays.

24Si les moyens sont insuffisants pour pouvoir apporter le calme dans la cité, il apparaît néanmoins assez clairement que les administrés havrais peuvent compter sur une administration présente à laquelle ils peuvent faire appel en cas de plainte. Cependant trois obstacles se dressent en matière de justice pour les couches populaires : la distance, les finances et la culture30. L’obstacle de la distance des lieux de justice ne concerne pas Le Havre, cependant les frais engagés lors d’un dépôt de plainte suivi de la constitution d’une partie civile impliquent des dépenses dont le retour ne dépend que de l’issue du procès ; le manque de connaissance de l’appareil judiciaire peut également rendre une victime réticente à engager des poursuites. Finalement, si l’historien a accès à de nombreuses sources, il doit bien se faire à l’idée que la majorité des affaires ne passe par aucun circuit officiel.

25L’exemple du Havre au XIXème siècle permet de constater que la violence est importante dans une ville à cette période où la forte urbanisation générale structure des espaces mal préparés. Il est indéniable que l’insécurité, pour employer un terme contemporain, est un élément constitutif de la vie urbaine, à plus forte raison dans un espace portuaire où non seulement affluent des milliers d’individus nécessiteux mais également des marins de tous pays en escale ; en ce sens il apparaît évident que la nature portuaire de la ville accentue l’expression de la violence. Le Havre, comme bon nombre d’autres villes portuaires, a connu un recul de la violence dès le début du XXème siècle, lorsque l’immigration fut moins importante et que les populations installées étaient désireuses de calme. Dans la seconde moitié du XXème siècle, deux éléments liés aux mutations de la marine marchande ont porté à la baisse la violence liée aux professions de la mer. Tout d’abord, l’augmentation de la taille des navires, porte-conteneurs bien souvent, a imposé la construction de structures portuaires détachées de la ville et par conséquent les activités portuaires, les marins et métiers de la manutention et du déchargement ont été retirés du paysage familier des Havrais. Ensuite, la durée des escales a été considérablement amoindrie dans un souci de rotation intensive, condition exigée par les perspectives de profit, et les marins aujourd’hui errent peu dans la ville portuaire. Des logiques nouvelles sont apparues puisque la ville littorale est devenue prisée par nombre de familles non plus par nécessité économique mais par désir d’un cadre de vie urbain au bord de la mer.

Notes de bas de page numériques

1    On pourra lire avec profit J-C. Farcy, « La ville contemporaine (XXème-XXème siècles) est-elle criminogène ? », in Y. Marec (dir.), Villes en crise ? Les politiques municipales face aux pathologies urbaines (fin XVIIIème-fin XXème siècles), Creaphis, Saint-Etienne, 2005, pp. 20 à 31.

2    G. Duby (dir.), Histoire de la France urbaine. La ville de l’âge industriel, Seuil, Paris, 1983, p. 301.

3     F. Demier, « La société européenne au XIXème. La violence en ville », in La documentation photographique, numéro 8024, avril 2002, p. 60.

4      H. Joly, La France criminelle, Editions Cerf, Paris, 1889, p. 251.

5    C. Le Goffic et D. Venancourt, A travers le Havre. Effets de soir et de nuit, Editions Lemale et cie, le Havre, 1892, p. 21.

6    G. Désert, « Aspects de la Criminalité en France et en Normandie. Marginalité, déviance, pauvreté en France, XIVème-XIXème siècles », in Cahiers des Annales de Normandie, n°13, 1981, p. 249.

7    Chiffres livrés dans H. Joly, La France criminelle, p. 26. Ces chiffres sont des moyennes calculées par l’auteur sur la période 1878-1887.

8     Idem page 35.

9    Archives Municipales, fonds moderne, Séries I1-2 Prostitution liasse 1 et I2-11 Rapports des commissaires de police liasse 7.

10   P. Manneville, Un demi-siècle de délinquance juvénile au havre (1800-1850), 13 pages. Brochure non éditée, disponible aux Archives Départementales de Seine-Maritime sous la référence BHSM 554/34.

11 A. Després, La prostitution en France : études morales et démographiques, avec une statistique générale de la prostitution en France, Editions Baillière et Fils, Paris, 1883, p. 17.

12  

13 L. Ferron, « Contribution à une histoire socio-législative des violences sexuelles à l’encontre des femmes et des enfants au XIXème siècle », in F. Chauvaud et J-G. Petit (dir.), Histoire et archives, Hors-Série n°2, Paris, 1998, p. 429.

14    Merlin de Douai, Répertoire universel de jurisprudence, 1815, in L. Ferron, p. 429.

15   A. Cabantous, « Morale de la mer, morale de l’Eglise (1650-1850) », in A. Cabantous et F. Hildesheimer (dir.), Foi chrétienne et milieux maritimes, Actes du colloque de septembre 1987 au Collège de France, Paris, Publisud, 1989, p. 274.

16    Leconte de Roujou L-C-D., Education morale, patriotique et militaire des équipages de la flotte, Armand Colin, Paris, 1899, p. 49.

17   F. Berge, Le Havre, Editions Emile-Paul Frères, Paris, 1929, p. 69.

18   Journal du Havre, 16 octobre 1831.

19  Archives Municipales du Havre 2Y 101 Etablissements pénitentiaires.1863-1864 simple police. 300 actes étudiés.

20   Archives Municipales du Havre FC/1-4 6 à 8.

21   P. Manneville, Un demi-siècle de délinquance juvénile au havre.

22   C. Vesque, Histoire des rues du Havre, Imprimerie Brenier, Le Havre, 1876, p. 249.

23   H. Joly, La France criminelle, p. 253.

24   Recueil des règlements municipaux de la ville du Havre, Imprimerie du Commerce, 1891, 626 pages. Archives Municipales du Havre. F2 10-3 Police des matelots.1853-1865.

25   Archives Municipales du Havre. F1 8-6  Rixes entre marins 1800-1900. Lettres du Sous-Préfet du Havre au maire, 24/12/1831 et 13/06/1843.

26   L. B. Hautefeuille, Législation criminelle maritime ou traité sur les lois pénales et d’instruction criminelle, Ladrange éditeur, Paris, 1839, pp. 59 et 166.

27    Article 11, titre deuxième du décret impérial du 12 novembre 1806.

28    C. Vesque, Histoire des rues du Havre, p. 150.

29   J. Legoy, Le peuple du Havre et son histoire. Du négoce à l’industrie. 1800-1914, la vie politique et sociale, Atelier d’impression de la ville du Havre, 1984, p. 302.

30   B. Desmars, « Les archives judiciaires et la construction de la délinquance au début du XIXème siècle », in Histoire et archives, Hors-Série n°2, Paris, 1998, pp. 333 à 342.

Pour citer cet article

Nicolas Cochard, « Violence in a harbour town: Le Havre in the 19th century », paru dans Cycnos, Volume 27 n°1, mis en ligne le 15 janvier 2011, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=6473.


Auteurs

Nicolas Cochard

Nicolas COCHARD est professeur certifié en histoire-géographie dans l’académie de Versailles ; il est également chargé de cours à l’université de Caen. Doctorant en histoire contemporaine à l’université de Caen-Basse-Normandie (Centre de Recherche en Histoire Quantitative), il prépare une thèse portant sur l’insertion des populations maritimes dans l’espace urbain du Havre au XIXème siècle.