Cycnos | Volume 27 n°1 Ville et violence 

Jacques Cabassut  : 

La ville, un fantasme du corps social ? Petit exercice d’anthropologie psychanalytique du lien social contemporain

Résumé

La ville, d’un point de vue analytique, procède d’un refoulement de sa violence fondatrice nécessaire au vivre ensemble comme au lien social. Ce refoulement se transforme en déni, voire en forclusion, amplifié par l’illusion de transparence et d’éradication de son côté obscur, que le dispositif technique d’éclairage permanent est venu éveiller. Cette hypothèse audacieuse, suivie ici, instituerait la ville en matrice de la postmodernité. A définir cette dernière autour de ces trois notions clefs que sont (l’horreur de) l’imperfection (champ de l’imaginaire), (l’angoisse et le traitement de) la mort (champ du réel) et (l’altération/accélération) du temps (champ du symbolique), la ville ne pourrait-elle se concevoir tel un fantasme du corps social ? Sa fonction serait alors de faire écran à cette violence en incarnant le fantasme absolu de la vie éternelle.

Plan

Texte intégral

« La ville s’endormait et j’en oublie le nom
Sur le fleuve en amont, un coin de ciel brûlait ».
Jacques Brel, La ville s’endormait

« Faute de pouvoir voir clair, nous voulons, à tout le moins,
voir clairement les obscurités ».
S. Freud

Songe d’une nuit d’été

1Ce texte est né d’un songe, un songe éveillé ou plutôt réveillé, à  l’occasion d’un regard distraitement apposé sur mon écran de télévision. Il y était alors diffusé le film « Et après »  de G. Bourdos1 (2008), qui alterne des plans sur la ville de New York et des disparitions, des morts soudaines, accidentelles, aussi brutales dans leur survenue que par l’indifférence d’une foule qui poursuit son chemin sans s’arrêter. La mort, dans son rappel effractif incessant, se noie dans la masse citadine afin de s’oublier – se refouler pourrait-on dire – plus aisément.

2Cette dilution de la mort dans l’agitation urbaine me renvoya à la fantaisie associative d’un corps social non soumis à la limite ou à la contrainte humaine, quasi physiologique, des sujets qui la composent. « C’est que le corps social comme tel ne perd plus aucun de ses membres, plus personne, socialement, ne meurt » (Allouch, 2009, 17-18). Après tout, la vie de la ville ne s’éteint jamais. Elle ne dort pas et reste allumée en permanence depuis l’éclairage nocturne qui la sort des « ténèbres de la nuit ». L’on n’aura peut-être pas assez mesuré le bouleversement  occasionné par ce  fiat lux  permanent qu’offre la ville à celui qui y vit, et qui vient rompre le cycle d’alternance jour/nuit, pour le remplacer par une continuité confondante de clarté.

3En suivant mon association fantaisiste issue de l’image cinématographique (merveilleux procédé qui a permis d’animer cette scène du sexuel qu’est le rêve, assouvissant ainsi une attente aussi universelle que nocturne – Quignard, 1994, 227), je tombe logiquement sur la proposition suivante, que je développerai en ces lignes : de la villa (qui voulait dire ferme) à la polis grecque, puis à l’urbs romaine, la ville – a contrario de l’obscurité naturelle de la ferme de campagne située justement hors des  villes – la ville donc, ne pourrait-elle pas incarner le fantasme absolu de la vie éternelle ?

4A se laisser guider par mon songe et par la piste fantasmatique, la ville se constituerait alors en paradigme d’une postmodernité, qui, en  remplaçant le logos par l’image, participerait activement à cette violence contemporaine du lien social de nos cités.

Meurtre dans la ville

5Cette hypothèse nous permet de rejoindre S. Freud, qui, dans la partie conclusive du « malaise dans la civilisation », nous apprend que « le développement de la culture ressemble à celui de l’individu et travaille avec les mêmes moyens » (Freud, 1930, 87). Ce constat, au carrefour de l’interindividuel et du collectif, du socioculturel et du subjectif nous oriente vers ce parallèle possible entre le développement de la ville et celui du sujet, ce rapport entretenu du fantasme singulier à celui du corps social. Précisons : il n’existe pas de fantasme collectif, ni d’inconscient du même nom. Cependant, pour la psychanalyse (freudo-lacanienne), le lien social (dans sa nature, sa qualité, sa dynamique, etc.) est un lien langagier, et à ce titre porté par le socius, déterminé et supporté par les discours du Social qui en fournissent les éléments clés (ou signifiants maîtres) au sujet : comment les hommes se parlent-ils (circulation et liberté de parole) ? Qui parle (le chef, le citoyen, ou autre) ? Où se parle-t-on ? (agora virtuelle internet / TV, agora réelle) et dans quel but (concernant le vivre-ensemble des hommes) ?

6Le politis grec (soit la vie de la Cité) répond à ces différentes questions dans l’institution de la règle princeps de l’exercice démocratique : sur l’agora, tout citoyen athénien a non seulement le droit mais le devoir de prendre la parole et de donner son avis sur les affaires de la Cité (De Romilly, 2005).

7Quant à cette parole ou cette loi langagière, cet inter-dit (ce qui est dit entre les hommes et les re-lie) d’où provient-elle ? D’où s’origine la condition de « parlêtre » ?

8Elle provient d’un meurtre fondateur qui révèle une haine – puis une culpabilité – originaire et permet aux hommes de se regrouper pour se fonder en communauté (urbaine).  La part d’ombre, la part maudite de l’homme en est sa genèse.

9Tel est le mythe freudien à la naissance du sujet, de l’humanité comme de la communauté humaine (Freud, 1912-13) : « La communauté est fondée sur un meurtre commis en commun perpétré par la bande des frères contre le père de la horde primitive, père admiré et envié, adoré et abhorré » (Paturet, 2009, 90). Ce père tout puissant et toute jouissance, permet le passage du fonctionnement animalier de la Horde à celui du lien social inter humains2. Le partage du meurtre et de la culpabilité qui y est rattachée, est donc fondateur du lien social3 comme de la subjectivité éthique (Gori et Del Volgo, 2005, 182). La culpabilité en se transformant en instance morale éditrice de prohibition, de tabous et d’interdits – le fameux sujet éthique et moral énoncé par H. Arendt – se partage collectivement dans et par le lien social pour établir une éthique (Gori et Del Volgo, 2005, 182).

10Ainsi, pour le Père de la Psychanalyse, « (…) la violence (celle du meurtre originaire, haine et agressivité, rivalité entre les frères) est bien à l’origine des communautés humaines » (Paturet, 2009, 91).

11On pourrait en ce sens affirmer que la constitution de la ville, ce regroupement communautaire, ne déroge pas à la règle : elle s’établit sur cette violence originaire faite de sexe et de meurtre… D’où peut-être le sens de mon association introductive sur la mort des passants des villes, qui ne serait qu’une sorte de retour du refoulé… Et ne serait-ce que parce que la ville est meurtrière des campagnes que les habitants ont abandonnée pour la rejoindre.

12D’où peut-être également cette proposition de Quignard (1994, 42) sur la Rome antique :

Qu’on comprenne bien ce monde où il n’y a que du père (sinon Vénus, une louve et le fantôme de Rea Silvia4) : c’est une meute de loups. Louve est l’animal totem. Lupa la vraie mère de Remus et Romulus. Lupa, le nom de la prostituée. En latin bordel se dit louverie (lupanar) ».

13Bref,

la question de l’Oedipe n’est plus une question posée au développement de la psyché individuelle, elle est la question décisive à laquelle doit répondre tout corps social pour parvenir à l’état de culture, c'est-à-dire pour vivre dans des rapports stabilisés et symbolisés. La seule réponse envisageable consiste en l’édification d’un interdit, en la construction d’une instance refoulante (…). Il ne peut exister de corps social (d’institutions, d’organisations) sans l’instauration d’un système de refoulement collectif (Enriquez, 1983, 50).

14Si toute institution prend forme du refoulement d’une destructivité, d’une violence fondamentale, il en va de même pour la Cité. Le meurtre, la pulsion sexuelle d’Eros imbriquée dans Thanatos (la haine, la mort…) sont les éléments d’une violence primordiale à partir desquels tout sujet, comme toute civilisation, se fonde, puisque chacun pour vivre ensemble doit les élaborer, les symboliser, pour les refouler, c'est-à-dire les oublier. A suivre Freud et Lacan au pied de la lettre, seul le signifiant est susceptible de tomber sous le coup du refoulement, c'est-à-dire littéralement, d’être « jeté de côté »5.

15Comment refouler un réel6 de violence alors qu’il s’affiche continuellement sur les écrans de nos villes ? Impossible d’oublier un réel effractif qui emprunte en boucle le medium de l’image. Cette violence primordiale contenue dans le mythe, voire la fiction freudienne, s’offre aujourd’hui comme vraie, car filmée. Elle nous empêche d’élaborer (sur un plan imaginaire et symbolique) un monde de ténèbres, ce réel, dimension structurelle de l’humain.

Un réel de Nuit

16Ce réel insensé et non symbolisable, il se confond en effet avec la nuit, les nuits, pour P. Quignard (2007, 11) :

Il y a trois nuits. Avant la naissance ce fut la nuit. C’est la nuit utérine. Une fois nés, au terme de chaque jour, c’est la nuit terrestre. Nous tombons de sommeil au sein d’elle. Comme le trou de la fascination absorbe, l’obscurité astrale engloutit et nous rêvons en elle. Et si c’est par la nuit qui est en nous, interne, que nous nous parlons, c’est dans la nuit externe, quotidienne, qui semble à nos yeux venir du ciel, que nous nous touchons. Enfin, après la mort, l’âme se décompose dans une troisième sorte de nuit. La nuit qui régnait à l’intérieur du corps se dissout dans un effacement que nous ne pouvons anticiper. Cette nuit n’a plus aucun sens pour s’absorber. C’est la nuit infernale.

17Nuit du dehors et du dedans à la fois intérieure et externalisée, la nuit « extime » pour reprendre le néologisme lacanien, s’est éclairée dans nos villes.

18L’on n’a pas encore évalué les implications, pour l’humain, de l’arrivée de l’éclairage électrique, massif, global, généralisé de nos cités. La transformation essentielle de l’espace (image), du temps (symbolique) et donc la modification de notre rapport au réel de la nuit humaine que celle-ci implique. Il s’agit là en effet d’un dispositif, technique certes, mais qui à l’instar de tout dispositif produit son effet et son sujet7.

19Son effet dans la mesure où le dispositif résulte du croisement des relations de pouvoir et de savoir (Agamben, 2007, 11). Du point de vue subjectif, car il implique un processus de subjectivation et produit Son sujet sur lequel peut se réaliser une pure activité de gouvernement, sans le moindre fonctionnement dans l’être (Agamben, 2007, 26-27). Le sujet est ce qui résulte de la relation, du corps à corps entre les vivants et les dispositifs (Agamben, 2007, 32).

20Quel est le Sujet produit par la lumière perpétuelle de la ville ? Quels en sont les effets dans son rapport au réel « extime » tant du point de vue de ses peurs intimes (les monstres, vampires et autres fantômes, créatures des ténèbres, peuplent la terreur nocturne de l’enfant qui est en chacun), que de ce qui lui vient de l’extérieur, telle la nuit de la pleine lune ?8 J’avance que l’éclairage du dehors et la lumière du/sur le dedans ne font qu’un dans l’avènement d’un sujet transparent à soi et aux autres.

L’ombre et/ou la lumière ?

Jadis c’est l’ombre qui portait la menace, qui suscitait l’angoisse ou la peur. Il a fallu repousser l’ombre et l’obscurantisme ; du coup on a mis de la lumière partout, on a généralisé l’éclairage public. Eau, gaz, puis électricité à tous les étages. Ce fut une conquête du XIXème siècle (Wacjman, 2010, 48).

21Citer Wacjman c’est poursuivre dans le sens de mes précédentes questions : « Sauver l’intime, sauver le sujet, c’est aujourd’hui sauver l’ombre » (Wacjman, 2010, 49).

22Il est clair en effet – c’est le cas de le dire – que le sujet produit par le dispositif suscité, est un Sujet transparent, sans ombre, sans part d’ombre intime, cette part obscure de nous même – nommée mal pour les philosophes, pulsion de mort pour Freud, objet a chez Lacan (Wacjman, 2010, 112) ; la part maudite de chacun objecte à la transparence et au contrôle du regard.

23Car la passion du tout voir et l’ivresse du visible ont crée une Cité sans cachette, transparente, où il est difficile de se cacher même la nuit, écrit ce dernier. C’est le rêve cauchemardesque d’une société sans fantasmes, sans secrets, sans désordre (Wacjamn, 2010, 112) où la part d’ombre tente d’être abolie par le regard de la nuit intime d’un côté (les progrès de l’imagerie médicale) de la nuit externe de l’autre (la ville de Nice compte aujourd’hui 650 cameras de « contrôle urbain » qui filment et enregistrent en permanence la vie de la cité). Exit le meurtre, la haine et la culpabilité originaires précédemment cités. Exit ? Vraiment ?

24Car si le caché réapparaît, l’angoisse surgit. Lacan (1962-63), dans son Séminaire sur l’angoisse, nous instruit que celle-ci survient non pas lorsque l’objet pulsionnel (le sein, le regard, la voix de l’Autre maternel, les fèces) lui fait défaut, mais lorsqu’il envahit l’infans de son omniprésence. Nous sommes tous des enfants soumis à la puissance du regard de l’Autre de la caméra urbaine. D’où la montée d’angoisse. Comment cette tension d’angoisse se résout-elle ? Par le passage à l’acte violent. C.Q.F.D. : à vouloir voir la violence originaire, on pervertit un regard qui la ravive. Il est vrai qu’il existe des pompiers politico-pyromanes…

25Ce monde correspond à l’idéologie scientiste qui a horreur de l’ombre, de la part d’ombre que le sujet recèle, et qui y substitue celle du regard et de la transparence : voir = savoir. Après tout, nous sommes bien dans l’héritage des Lumières, de l’avènement de la raison qui promet un avenir radieux, car plein de promesses de nouveaux savoirs supérieurs aux anciens, jetant l’opprobre sur les croyances et autres convictions irrationnelles tels les mythes et les religions. Atteinte au sacré, à ce monde invisible polythéiste peuplé de dieux, de démons, de forces occultes9 que l’art ou le spirituel nous permettait de contacter, d’articuler au visible ; toutes ces « annonciations » italiennes du quatrocento dont le regretté D. Arasse (2004, 99) nous livre le secret, celui de faire entrer ou passer l’invisible (de l’énigme de la foi) dans le visible (profane de la toile), l’infini dans le fini, l’incommensurable dans la mesure. En définitive, « Cette époque où la science s’offre comme l’Autre qui surpasse tous les Autres (…) est celle dite moderne » (Sauret, 2008, 70).

26L’époque moderne où l’humain est parti à la conquête du visible et de tout ce qui se voit, est d’ailleurs déjà révolue. Le citoyen en permanence sous le regard surmoïque de l’Autre est celui de l’ère hypermoderne qui se passionne pour la conquête de la transparence et de tout ce qui ne peut pas se voir. « Le monde est un immense Mirador » (Wacjman, 2010, 54). Nos villes également.

Les anciens et les hypermodernes

27Complétons : le sujet comme les effets du dispositif d’éclairage public généralisé est celui de la post- ou hyper-modernité.

28Ils se déploient autour de ces trois notions clefs (Rolandeau, 2007) que sont (l’horreur de) l’imperfection (champ de l’imaginaire), (l’altération/accélération) du temps (champ du symbolique) et (l’angoisse et le traitement de) la mort (champ du réel).

29La traque de l’imperfection réside dans la part d’ombre, tant individuelle que citadine10. La vidéosurveillance de nos cités obéit à ce principe de contrôle du corps social et de vérification / modification des comportements en fonction d’une norme (morale, comportementale, sociale, etc.) et d’un point d’idéal, voire de perfection, atteignable uniquement dans le champ de l’imaginaire.

30L’altération / accélération du temps est toute entière contenue dans le dispositif lumineux qui substitue à l’alternance distinctive jour / nuit, un continuum indéfini de clarté. Le continu est impensable, seul le non continu est pensable (Didier-Weill, 2010, 60). Ainsi, le flux internet n’est-il pas pensable, la somme de savoirs restant non intégrable par le sujet. Quant aux modalités d’inscription du réel de la nuit auprès du Sujet hypermoderne l’on peut se demander si la lumière des villes, continue, n’aboutit pas à un impensable pour le sujet dans la mesure où le réel de la nuit n’est plus bordé par l’opposition distinctive des signifiants jour / nuit (le jour mettant fin à la nuit et réciproquement).

31Le temps (logique, chronologique, présentiel, …) est pur symbolique. Purement symbolique. Le symbolique n’est rien d’autre que la mise en ordre du monde par le langage, une mise en ordre (toujours ratée, imparfaite, partielle) du réel chaotique du monde (et de la Cité) par et dans le langage. Jadis, l’expérience du réel de la nuit était inscriptible dans le lien social (comme dans l’ordre symbolique de l’humain). Aujourd’hui comment le sujet de la post-modernité se construit-il et pense (ou panse) -t-il son temps ?  Quels sont les effets de cette difficulté d’inscription du réel de la nuit dans le lien social ?

32Car, l’image (Imaginaire) et la parole (Symbolique) ne façonnent pas le social de la même façon : l’image organise l’espace là où la parole structure le temps. Le temps de la parole (qui implique un A(a)utre dans un temps singulier de compréhension, d’interprétation et de parole dans l’échange) n’est d’ailleurs pas celui de l’image (instantanéité du regard). Une succession d’immédiatetés forme un continuum.

Les lumières de la Ville

33Le continuum de clarté qui mêle le jour à la nuit du sujet ne métaphorise plus le propre du sujet (de la psychanalyse), soit sa division. Freud nous a instruit du mode conflictuel des instances psychiques (Moi, surmoi, ça), Lacan nous a apporté la division du Sujet (entre désir et jouissance, parole et  objet pulsionnel). Le continuum, quant à lui, fait apparaître un sujet plein, compact, à qui il ne manque rien, étendue horizontale sans limite où l’opposition conflictuelle des signifiants est remplacée par une égalité, une identité du clair/obscur. Une transparence quoi, chère à l’hyper-modernité.

34C’est alors l’éthique de l’autre, cet étranger, radicalement différent de soi, qui est remise en question. Si lumière peut être faite sur cet autrui, éliminant sa part d’ombre, d’énigme, d’inquiétante étrangeté, l’autre du lien social ne sera plus pensé que comme identique à soi et non plus comme dissemblable.

J’entends par logique collective l’appréhension et la prise en compte que l’autre aussi est un sujet, et, car on l’oublie, et cet oubli anéantit rétroactivement la première proposition, est un sujet autre, un dissemblable et non un semblable. (Bruno, 2010, 88)

35L’inverse d’un simple continuum d’altérité, quoi…

36La nuit ne tend pas vers le jour. La nuit est un monde (Quignard, 1994, 235-236) que la Cité d’aujourd’hui abhorre.

37Le temps de la parole (qui implique un A(a)utre dans un temps singulier de compréhension, d’interprétation et de parole dans l’échange) n’est pas celui de l’image (instantanéité).

38Dans un tel continuum temporel, comment la Cité saisit-elle l’instant de la mort, arrêt définitif du jour, plongée dans un néant de ténèbres, celle-là même par laquelle j’ai commencé cet écrit ?

Rome, Ville éternelle

39L’instant de la mort, de la belle mort était la hantise des Romains. Ils la trouvaient dans la peinture, l’amphithéâtre, les sacrifices humains, les corridas, les dénudations, les tortures et autres scènes carnivores (Quignard, 1994, 46-47) Aujourd’hui, elle est dans la rue, dans les appartements, les terrains de sport de banlieue, les bureaux de nos villes…

40La mort, cette nuit infernale et définitive, présentification de la finitude propre à la condition humaine, ce Maître absolu disait Lacan, révèle ce réel non anticipable dont le sujet est exclu11. Peut-être le sujet de l’hyper-modernité est-il toujours hanté par la mort, qu’il devra articuler à la transparence ambiante, le continuum, l’éradication de sa part d’ombre…

41J’avance donc ma proposition finale : la ville contemporaine offre à son sujet, donc au corps social qui la compose, un fantasme d’éternité, une réactualisation du fantasme absolu de la vie éternelle. La lumière de la ville ne s’éteint pas et sollicite cette illusion ou plutôt ce sentiment qui n’est rien d’autre que le rapport à la mort entretenu par l’inconscient freudien.

42En effet, non seulement il n’y a rien d’instinctuel en nous qui réponde à une croyance de la mort (Freud, 1915) mais, de plus, l’inconscient est intemporel et ne connaît pas la temporalité ; chacun « y » est persuadé de son immortalité. Exit donc, le sentiment de la mort en tant qu’arrêt, finitude, perte suprême, etc., pour son contraire « la sensation d’éternité, le sans frontière et le sans bornes »12. Un continuum, quoi. Ce premier clivage entre immortalité et finitude du point de vue de l’inconscient n’est pas problématique car en son sein, « des opposés coïncident » pour reprendre le terme de Freud, des motions contradictoires peuvent se relier entre elles13.

43La ville, alors, ne pourrait-elle se concevoir tel un fantasme du corps social ? Sa fonction serait de faire écranà la violence consubstantielle à tout (re)groupement humain, comme d’apposer un voile sur la violence et l’angoisse de ces différents traits caractéristiques de la postmodernité, que sont l’imperfection humaine et le temps qui passe : la mort vient tous deux les battre en brèche. Le sentiment d’éternité les répare de façon partielle, momentanée et illusoire : plutôt que d’autoriser son refoulement (son oubli) dans la structuration du sujet et du corps social, elle l’édifie en symptôme psychiatrique nécessitant son enfermement. La violence de la ville est conçue comme une anomalie, un dysfonctionnement du « vivre ensemble » à corriger.

44L’éternité a beau être longue surtout vers la fin comme l’écrit Woody Allen, elle nous propulse néanmoins du point de vue de l’inconscient14, en ces temps de « reviviscence de la horde originaire », temps de la masse et de la foule où l’humain n’était encore qu’un animal de horde plus que de troupeau (Bruno, 2010, 165). Là, avant le meurtre originaire du Père de la dite Horde, pas de temporalité autre que l’éternité de sa toute puissance15. Pas de sujet éthique et moral, fondé sur une culpabilité partagée. L’angoisse seule, l’angoisse face au père tout puissant de la Horde, cet ultra dominant qui a tout pouvoir, de vie, de mort et de consommation sexuelle sur ses dominés16.

Contre l’éternité17

45L’éternité transparente sans temporalité, sans bien ni mal. Tel serait le Fantasme de la Cité mêlant rejet de lapart d’ombre, ce réel de la nuit, et régulation du mal d’angoisse par régression du corps social dans un temps idéalisé d’avant le meurtre, sans haine et sans culpabilité, mais non sans angoisse.Le fantasme d’éternité (temps) serait ainsi le pendant de celui de la transparence (espace corporel et social). Celui-ci nécessite celui-là dans un tout voir, tout savoir, tout le temps, chacun soutenant l’élimination de toute trace imparfaite et impure, de la violence fondamentale que chacun porte en lui.

46Reste donc la question du mal : il faudra bien localiser dans le socius, la part d’ombre laissée en suspens. En ce sens, le dispositif technique de cameras de surveillance aurait pour fonction paradoxale de raviver cette violence originaire indestructible mais invisible, voire de la produire par sollicitation de l’acte transgressif18. Il pourrait ainsi désigner les porteurs du Mal de nos Cités, et de l’angoisse du corps social19, tels ces délinquants cités par Wacjman (2010, 141) qui prennent soin d’agir sous l’œil des caméras pour être reconnus en tant que tels20, et jouir du message adressé à l’Autre qui s’y cache. D’où peut-être l’indifférence des passants du film de Bourdos face aux morts perpétuels des rues de New-York : le regard transcendantal de l’Autre de la caméra divine contrôle la mort, inutile de s’attarder et de s’en parler (Dieu voit tout, tout le temps mais ne le montre pas à l’inverse de  la vidéosurveillance). C’est vu ! Circulez, il n’y a plus rien à voir…

47Cette proposition va dans le sens d’une production du sujet hypermoderne : au jour et à la nuit, qui étaient en conflit intime et nuancé au sein de la question éthique par excellence (lorsque je veux faire l’ange, ne fais-je pas la bête ? Y a-t-il du mal lorsque je souhaite faire le bien ?) ne subsiste chez lui, que le binaire de la réponse morale clivée (je fais le bien ou je fais le mal ; j’isole l’un de l’autre de manière étanche).

48En définitive, si le mal et la haine viennent fonder la morale civilisée comme lieu d’un retournement et d’un voilement de ce mal, d’un cache apposé sur cette violence initiale (Paturet, 2009, 22), alors peut-être assistons-nous à un revirement majeur de la logique éthique de l’humanité, dans ce plein accès au réel de l’autre, des autres. Fantasme d’éternité et transparence absolue purifient toute dimension d’étranger qui devient identique à soi.

49Autant d’hypothèses audacieuses, obscures voire hasardeuses, qui exigent néanmoins que mon songe éveillé s’arrête là, avant qu’il ne se transforme en cauchemar politico-théorique.

Notes de bas de page numériques

1 Dans ce film, John Malkovitch joue le rôle d’un ange annonciateur de la mort auprès de Romain Duris ; ce dernier ayant vécu une expérience de la mort à l’âge de 8 ans, il lui explique les raisons de son « retour ».

2 En effet, une fois tué, on le dévore (métaphoriquement, on s’identifie « partiellement » à des bouts de lui) incorporant du coup sa puissance. Le groupe est alors obligé de renoncer à la jouissance qui les a menés au meurtre (Sauret, 2009, 84) comme de réguler son fonctionnement en instaurant l’interdit de l’inceste (la consommation de certaines femmes faisant partie du groupe, la mère et la sœur, est interdite) ; une fois le mâle alpha éliminé, la rivalité haineuse entre les fils qui ont partagé le meurtre et la haine, risquerait de les anéantir dans l’appropriation d’une toute puissance paternelle. Dès lors, au fondement de la communauté, ou pour le dire autrement ce qui permet aux fils de se reconnaître mutuellement dans une identité de place, se trouve la part égale de culpabilité, de désir meurtrier et d’appropriation de la puissance du Pater.

3 Et ce, par instauration et transmission du culte totémique en mémoire du père mort régulant la vie sociale du groupe, nous dit Freud, ce qui signe le renoncement à la jouissance meurtrière du clan.

4 La vestale Rhéa Silvia est la mère de Romulus et Rémus. Horace raconte que Rhéa Silvia voit en songe Romulus et Rémus peu avant d'accoucher, sous l'aspect de palmiers aux branches majestueuses se dressant vers le ciel (Source Wikipedia).

5 La Verwerfung freudienne exprime littéralement le fait de « jeter de côté » (Assoun, 1999, 221).

6 Le réel ne peut se définir que comme « hors sens » (Bruno, 2010, 230).

7 Avec Agamben (2007, 31-32) et dans le prolongement de Foucault, l’on peut dire que le dispositif est « (…) tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants ». C’est dire l’importance du dispositif car il « implique des sentiments plus ou moins imprimés par contrainte dans les âmes »(Agamben, 2007, 12).

8 Bref, quelles sont les modalités d’inscription de ce réel pour le sujet, qui doit, au un par un, se lier aux autres (voilà le lien social) pour vivre ensemble avec tous ces autres au sein de la cité des hommes ? Ces différents questionnements déterminent la qualité du politique (le fameux vivre-ensemble) ainsi que la capacité subjective à construire un tel rapport.

9 Il faut revenir du musée du quai Branly à Paris comme je viens de le faire, pour toucher du doigt le propos.

10 Elle est toute entière résumée par la démarche qualité, démarche qui provient de l’industrie ; ainsi, la « norme qualité » de l’objet manufacturé n’est autre que l’ancêtre de la démarche qualité dans le domaine du soin. L’on comprend que le sujet convoqué dans la logique d’un tel fantasme, c'est-à-dire le professionnel, n’est autre que le sujet de la production industrielle (Cabassut, 2009, 83) : ce sujet n’apparaît qu’en tant que celui de l’erreurou en tant qu’auteur d’un défaut de construction de l’objet (Wacjman, 1998, 66). Le seul principe de mesure est celui de l’écart à la norme, celui du contrôle et de l’éradication du défaut d’objet ou de la faute professionnelle.

11 Il n’y pas de « sujet de la mort ». Seul est pensable le mourant ou bien une fois le processus  réalisé dans sa « production », le cadavre.

12 « Sentiment qu’il (L’homme) appellerait volontiers la sensation de l’ « éternité », sentiment comme de quelque chose de sans frontière, sans borne, pour ainsi dire « océanique » (Freud, 1929, 5).

13 Le rêve par exemple « ignore le non » et excelle à réunir les contraires et à les représenter en un seul objet (Freud, 1900).

14 Le fantasme est une production inconsciente qui diffère de la fantaisie ou du phantasme qui appartiennent au préconscient.

15 L’animal ne connaît pas le temps et sa temporalité se résume à l’instinct.

16 « la culpabilité qui rend le sujet responsable du risque de perdre l’amour de cet Autre premier, qui charge le sujet de cette faute, vient servir de barrière, de tampon, de protection face à l’angoisse qui dépend quant à elle uniquement du bon vouloir de l’Autre. La culpabilité est ainsi pacifiante pour l’être humain en lui permettant de sortir de la toute dépendance de l’Autre » (Lesourd, 2006, 159).

17 En référence à l’ouvrage de J. Allouch.

18 A ce propos, se reporter à l’article « Echec et Mate ! » du Canard Enchaîné du mercredi 8 septembre 2010, p. 5 et aux piètres résultats de la vidéo surveillance quant à leur effet dissuasif qui s’opposent à la volonté idéologique et mercantile manifeste d’une généralisation massive de la part du politique national actuel. Ce qui irait dans le sens de l’hypothèse proposée.

19 Se reporter aux différentes époques d’une période électorale contemporaine et de la thématique amplifiée du bon vieux citoyen juste et sans défense, sauvagement agressé par le jeune délinquant de banlieue.

20 « C’est justement parce qu’ils se savent vus que des délinquants agissent sous l’œil des caméras. Effet paradoxal, le système préventif tournerait soudain en son contraire, devenant quasi incitatif, au moins provoquant ». (Wacjman, 2010, 141)

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Pour citer cet article

Jacques Cabassut, « La ville, un fantasme du corps social ? Petit exercice d’anthropologie psychanalytique du lien social contemporain », paru dans Cycnos, Volume 27 n°1, mis en ligne le 15 janvier 2011, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=6472.


Auteurs

Jacques Cabassut

Jacques CABASSUT est psychanalyste et Professeur de Psychopathologie Clinique à l’université de Nice/Sophia-Antipolis