Cycnos | Volume 27 n°1 Ville et violence 

Zaineb Hamidi  : 

Violence, les dérives d'un mal nécessaire

Résumé

Freud dans ses nombreux travaux a étudié le caractère fondamental et fondateur de la violence qui, selon lui, domine la vie psychique. La violence ouvre au symbolique, structure et participe du lien social, et est nécessaire autant qu'inévitable. Elle est dans le même temps témoin d'un conflit intrapsychique dont la non résolution pourrait entraîner l'aspect destructeur d'une violence désertée et désertant le registre du symbolique. Psychisme et social sont intrinsèquement liés, mais la violence relève d'abord d'une réalité psychique, avant que de se manifester à travers le lien social. Le social en tant qu'Autre, instance symbolique indispensable à l'émergence du sujet et par laquelle la personne pourra entendre quelque chose de son histoire (en lien avec l'Histoire culturelle et cultuelle qui l'aura vu naître et évoluer), permet de pacifier les conflits internes et la violence qui en découle et de mieux les symboliser, et ce afin d'assurer le développement et l'équilibre psychique dans sa dynamique. Mais force est de constater que nos villes sont en proie à une violence destructrice et déliante plutôt que créatrice de lien.

Cet article appréhende la violence selon les conceptualisations psychopathologiques et psychanalytiques et en quoi il s'agit, dans beaucoup de cas de violences urbaines, par l'exemple de l'adolescent souvent préjugé comme source la plus importante de violence, d'une tentative d'extériorisation et de résolution de conflits intrapsychiques que le social, pour des raisons que nous explorerons, ne permet plus – du moins aussi facilement – de symboliser et de dépasser.

Plan

Texte intégral

1Freud a étudié le caractère fondamental et fondateur de la violence qui, selon lui, domine la vie psychique. Il n’est en effet pas de conflits intrapsychiques, de développement et de crises psychiques qui ne soient accompagnés de leur lot de violence. Pourtant ce terme n'a que peu de références1 dans l'œuvre freudienne. L’hypothèse que nous développerons et qui constituera la trame de nos réflexions, est que la violence serait une manifestation du Réel, dans son acception lacanienne2, plus précisément une mise en forme de celui-ci qui pourrait prendre des colorations différentes, mais son essence, elle, demeurant inlassablement la même. Ainsi la violence ouvrirait au symbolique, et par là structurerait et participerait du lien social. Elle serait nécessaire autant qu'inévitable et dans le même temps, pourra être témoin de conflits intrapsychiques dont la non résolution pourrait entraîner l’aspect destructeur d'une violence désertée et désertant le registre du symbolique. Si le psychisme et la vie sociale sont intrinsèquement liés – « L’inconscient, c'est le discours de l'Autre »3 nous dira Lacan – la violence relève d’abord d’une réalité psychique, avant que de se manifester à travers le lien social. Le social en tant qu’Autre, instance imaginaire lieu de la parole, du symbolique, indispensable à l’émergence du sujet et par laquelle la personne pourra entendre quelque chose de son histoire (en lien avec l’Histoire culturelle et cultuelle qui l’aura vu naître et évoluer), permet de pacifier les conflits internes et la violence qui en découle, et de mieux les symboliser, et ce afin d’assurer le développement et l’équilibre psychique dans sa dynamique. Mais force est de constater que nos villes sont en proie à une violence destructrice et déliante plutôt que créatrice de lien.

2Cet article appréhendera les phénomènes de violence observables à l’échelle sociale, expressions et témoins non seulement de la subjectivité d'une époque et d’un lieu, mais avant tout de la dynamique psychique, de son fonctionnement et de ses perturbations. Nous montrerons comment nous pouvons entendre la violence selon les conceptualisations psychopathologiques et psychanalytiques ; en quoi la violence que l’on peut constater notamment dans les villes ne relève pas de processus différents de toute autre manifestation de la violence dans un autre temps ou lieu ; et qu’il s'agit dans beaucoup de cas de violences urbaines d'une tentative d'extériorisation et de résolution de conflits intrapsychiques que le social, pour des raisons que nous explorerons, ne permet plus – du moins aussi facile-ment – de symboliser et de dépasser. Ce dernier point sera exploré à partir de notre clinique et de nos expériences avec un public adolescent, souvent préjugé comme source la plus importante de violence.

La violence dans ses appréhensions classiques et particulières

3La violence n'est pas un concept de la psychanalyse et de la psychologie clinique bien qu’elle devienne un objet d'étude d’intérêt par son lien à la subjectivité et au lien social. Ce n'est que dans sa forme d’instinct que l'on peut la retrouver dans le dictionnaire international de la psychanalyse dirigé par Alain de Mijolla4.

4Sans tenter l’originalité, nous prendrons la violence à la racine. L’étymologie renvoie à plusieurs origines, tant grecque que latine, ce qui rend particulièrement difficile une appréhension exacte de ce qu’est la violence, mais qui permet nombre d’interprétations ; ce qui est, nous le verrons, le propre même de la violence qui ne se laisse saisir que par un débordement de sens que l'on ne peut qu'interpréter. Si l’on se réfère à l'appartenance latine, « violentia » dérivé de « violentus » signifierait entre autres « caractère emporté, vif ». Elle est une force exercée ou ressentie, plutôt intense, qui peut apparaître de façon brutale et s’avérer destructrice, et par extension la puissance, l’intensité d'une chose. La violence peut aussi caractériser une personne susceptible de la mettre en acte par l’agressivité physique ou verbale. Elle peut également désigner la contrainte par la force physique qui est, d’un point de vue juridique, illégale. En politique, la violence est un usage de la force dans le contexte social, pour réprimer les conflits et contestations, mais est aussi la manifestation d’un conflit, d’une guerre, etc. La violence peut donc être mise en acte, en parole, colorer l’attitude…

5Très souvent dans la littérature des sciences humaines, s’observe une confusion entre violence et agressivité. Si elles peuvent se rejoindre, elles ne relèvent pas des mêmes processus. Si l'agressivité est le fruit d’expériences, la violence serait innée. La psychanalyse parlera d’ailleurs d’« instinct de violence ». Ce qu'elle désignera par ces termes est une force déployée pour le maintien de la vie, qui correspondrait à l’instinct d’auto-conservation dont nous parle Freud dans sa première théorisation des pulsions. Nous sommes donc loin d’une violence dont la visée serait la destruction ou la mort. Celles-ci seraient des moyens, certes extrêmes, au service de la survie. « Vie » et « violence » se partageraient une même racine. Cet instinct, même s’il peut détourner la pulsion agressive pour son objectif, est à distinguer de l’agressivité qui vise à la destruction d’un objet qui viendrait faire obstacle, à la jouissance5, satisfaction totale, immédiate et/ou non sublimée.

6Laborit décrit l’agressivité comme le produit de la rencontre génétique et socioculturelle, dont la naissance se situe dans l’ère interrelationnelle. Ce serait en réponse aux différentes frustrations que l’on rencontre dans l’expérience sociale et psychique que l’agressivité s'exprimerait. Et selon la tolérance sociétale seront établis les degrés d’acceptation et de sanction à l’encontre des actes agressifs.

7Adler la place sur le versant du besoin fonctionnel, suivant sa théorie de la volonté de puissance liée à l’infériorité effective que l'homme ressent quant à sa condition humaine. Selon Freud, l’agressivité est « une manifestation relationnelle courante, alliance et conjonction imaginaire ou symptomatique de motions affectives hostiles d’une part et érotisées de l’autre »6, l’érotisme étant l’investissement par la libido, énergie psychique. Ainsi est-elle liée à l’ambivalence que l’on ressent envers tout objet d’amour comblant, objet haï lorsqu’il vient à manquer ou défaillir dans son rôle, devenant ainsi un objet frustrant, cible des pulsions destructrice et agressive.

8Selon la psychologie, l’agressivité est une tendance, une attitude visant à nuire, humilier ou détruire autrui, et ce dans la réalité ou dans le fantasme. Elle est une propension naturelle à l’attaque, au conflit, sans provocation de l’autre et viendrait heurter les codes préétablis. La pulsion agressive est au service de la pulsion de mort, désir de non désir, dont le but est le retour à un état anorganique, sans tension, sans manque, donc sans désir. Cette agressivité pourra être violente, si la violence qualifieici l’intensité et la soudaineté. L’agressivité peut néanmoins se décliner selon d’autres formes (ex. ironie, sarcasme, indifférence), selon son degré d’inhibition et de sublimation. Symbolisée et inconsciente, elle s’exprimera à travers certains actes manqués et se retrouvera de manière pacifiée comme dans la compétitivité. Pour pacifier et détourner l’agressivité vers des manifestations plus « acceptables », le sujet doit avoir accès à l’Imaginaire pour traiter de l’ambivalence, présente sous la forme d’un clivage bon-mauvais, et au Symbolique pour dialectiser ces deux pôles et ainsi les unifier. En 1929, dans Malaise dans la civilisation, Freud dira de l’agressivité qu’elle est ce qui des pulsions, n’aura pu être pacifiée que par le Surmoi7 et non par la civilisation elle-même. Ainsi c’est par le complexe d’Œdipe, dont le Surmoi est l’héritier, et l’angoisse de castration devant un père Imaginaire – certes aussi jugé responsable de la faillibilité de celui qu’il a engendré, donc convoquant l’agressivité – que les pulsions, dont celle agressive, seront pacifiées et détournées vers d’autres objets qui représenteront un moins grand danger car ilsne réveilleront pas le courroux de ce père.

La violence comme manifestation et mise en forme du Réel

9Si l’on va plus loin dans les définitions que l’on peut donner à la violence, celle-ci se précise. Si faire violence à quelqu’un est le contraindre, dans sa tournure pronominale cette expression prend un tout autre sens, celui de faire un gros effort pour maîtriser ses émotions et réactions. La violence est aussi la disposition de l’Homme à transcrire ses affects par des comportements brutaux, et renvoie également à ce qui est de l'ordre de l’insurmontable, de l’irréversible, de l’impossible, du Réel, ce qui échappe au Langage, à toute symbolisation.

10Ainsi pourrait-on dire que la violence est une manifestation du Réel qui ne pourrait que s’éprouver, et une mise en mot étant impossible, elle se mettrait en acte, donnant forme au Réel qui en est l’essence. La violence et son intensité seront fonction de celui qui l’exerce, qui la subit ou en est le témoin, selon leur système représentationnel, à savoir les représentations (l'image) et les représentants (l'imagé). Plus exactement cela dépendra de ce qui, de la situation, du comportement, ou autre, ne saurait être saisi par ces systèmes.

11L’Homme va être tout au long de son existence traversé par des crises dans et par lesquelles il peut se sentir être (lui-même) ou au contraire s’annihiler en tant que sujet8. Ces crises découlent des rencontres avec le Réel (l’impensable) et l'altérité radicale (l’imprévisible), et le langage ne viendra dompter ces irreprésentables que dans l’après-coup. Coup, car il s’agit bien d'un choc que l’on prend à chaque fois que l’ordre représentationnel est traversé par ce « encore jamais présenté », que l’on doit se re-présenter. Le sujet (de l’inconscient) est inexorablement conduit à tenter de réduire l’objet de la Darstellung (présentation) à un produit d’élaboration psychique imaginaire ou symbolique. Le dévoilement de ce vide dans la représentation, nous dévoile à notre propre sort d’être-pour-la-mort, d’être marqué par un manque à être fondamental de « l’être humain »9. Josée Leclerc10 nous éclaire sur ce qu’il en est du moment de cette rencontre. Le sujet est « atteint » par ce qui ne trouve ni écho ni place dans le champ représentationnel. Dans le même temps, cela « déborde » ce champ par un excès de sens, plus qu’on ne saurait en saisir. Cette atteinte entraîne un dessaisissement provisoire de soi, une perte des limites et des repères habituels. Cette expérience l’est au sens de l’ehrfarung, ex-periri, traversée d’un danger, celui de se perdre dans la jouissance.

12La violence représente l’irreprésentable, elle figure ce que J. Lacan nomme l’enforme, une gestaltungen, forme toujours en formation, dont on devine les contours, mais toujours insaisissable, sauf par le prisme du sens et non sans une coloration imaginaire. La violence vient témoigner d’un défaut de symbolisation que le sujet tente de pallier. Elle dit quelque chose du sujet, de son rapport à la jouissance, mais peut tout aussi bien l’annihiler. Elle s’adresse à l’autre mais peut vouloir le détruire pour sa préservation. Elle exprime le manque à être et la difficulté de l’assumer, mais vient également tenter de créer du vide face au manque de manque. Produit du singulier, elle ne peut se déployer que dans le lien social. Elle échappe au Langage autant qu’elle permet une appréhension de l'indicible. Elle dit l’absence de parole et veut forcer l’écoute de celui qui ne peut l’entendre. La violence convoque l’angoisse et la maintient à distance. En bref, en tant qu’elle met en forme le Réel pour tenter de le symboliser, elle est une évocation-révocation de la Chose11.

La violence : un mal nécessaire ?

13Chaque rencontre avec le Réel même mis en forme demande un effort de dépassement. La violence serait un appel à l’Autre afin que ré-émerge ou se maintienne quelque chose du sujet de l’inconscient. À la différence de l’agir qui n’attend ni ne vise l’interprétation d’un Autre, dans le passage à l'acte ce n’est pas tant qu’il n'y ait pas d’Autre mais pas d’expectative qu’un Autre entende12, et l’acte pourrait ainsi rencontrer un entendeur imprévu. La mise en acte est signifiante, elle est une tentative d’inscription par le langage du comportement, à défaut d’une mise en mots.

14Dépourvu de Symbolique, d’une signifiance qui n’aurait aucun Autre pour la dire, à défaut d’entendeur renvoyant au sujet son propre message afin qu’il puisse s’en saisir et en faire quelque chose, la violence se retrouverait réduite à l’ordre de l’agir, l’être se trouvant agi par ses pulsions et ne pouvant plus les agir. La violence pourrait alors ne plus viser à la préservation mais prendre une tournure agressive et destructive tant de l’autre que du sujet lui-même. Dans ce cas, la violence ne convoquerait plus un Autre susceptible de renvoyer le sujet à lui-même et à son existence, puisque aucun autre ne sera à la hauteur pour l’incarner.

15Si la violence peut prendre plusieurs formes, elle révèlera d'abord un conflit intrapsychique, c'est-à-dire le choix inconscient entre renoncer à la jouissance totale et renoncer à ce renoncement. Mise en acte, ses formes pourront être acceptées, voire valorisées socialement (psychoboxe, sport de combat, armée, etc.). La violence peut d’ailleurs parfois être radicale dans sa capacité à faire passer un message… La violence, si elle est nécessaire puisqu’elle pallierait la non mise en mots, devra néanmoins adopter des formes non agressives pour être socialement tolérée.

16« L’inconscient c'est le discours de l'Autre »13. Le Je représentant discursif de la subjectivité, s’établit à partir des discours extérieurs auxquels il s’est en tout ou partie identifié. L’infans (celui qui ne parle pas) est très tôt confronté à la frustration (manque imaginaire d’un objet réel) due au fait que dans ses paroles, l’Autre maternel anticipe ses connaissances. Cet Autre interprète les cris de l’enfant et réagit en fonction de sa propre interprétation. Par cette expérience, l’enfant adaptera ses cris aux réactions anticipées de l’Autre. Mais cette frustration, non réponse ou réponse non conforme aux attentes, pourrait devenir, notamment à l’adolescence, intolérable. Tout comme avec les paroles de la mère, les discours sociaux, religieux, historiques, scientifiques, et autres, dans lesquels le sujet va naître auront les mêmes effets, si tant est qu’ils ne soient pas érigés en certitudes, en savoir non troués dont l’interprétation ne saurait se saisir.

17Le lien social, tel qu’il est considéré par la psychanalyse, est le lien à l’Autre. La violence, comme nous l’avons vu, est toujours articulée au lien social, au langage qui structure l’espace intrapsychique et intersubjectif. Elle témoignera d’une crise, d’un conflit intrapsychique par lequel le sujet pourra éprouver son existence ou au contraire s’annihiler, mais dans le même temps de la difficulté à surmonter ce passage obligé du choix entre renoncement au « je veux tout, tout de suite, et que pour moi » et le renoncement au renoncement (jouissance).

18Devant le danger trop grand, une défense possible et adaptée serait la fuite. Celle-ci appliquée à l’humain n’est pas valorisée et est souvent qualifiée de comportement lâche. Plutôt risquer l’angoisse que la honte, qu’il s'agira, dans une attitude agressive très souvent, d’extérioriser. Mais lorsque le danger est interne, comme dans le cas des conflits intrapsychiques, la fuite est impossible, si ce n'est par des mécanismes défensifs tels que le refoulement, le déni ou la forclusion. Le renoncement à une jouissance totale permettrait la pacification des pulsions destructrice et agressive, mais celui-ci demande un minimum d’accès au registre imaginaire dans lequel tout est possible, et du symbolique afin de métaphoriser ces possibilités et les rendre possibles dans la réalité.

Comprendre la violence à partir de l’adolescence

19Selon Freud, et d’autres avant lui, la civilisation est ce qui viendrait pacifier ce qui persiste d’archaïsme chez l’Homme : la nature. Elle est ce qui viendrait établir, garantir et préserver le lien entre les Hommes par la sublimation des pulsions. Au-delà des explications générales et généralistes qui tentent de poser du sens sur les actes violents et agressifs qui entrave le bon fonctionnement du « vivre ensemble », il s’agira, dans notre pratique, de saisir les enjeux et implications subjectifs et singuliers dans ces actes. Nous ne chercherons donc pas tant la signification que la signifiance, laquelle ne peut nous être révélée que par le sujet – ou plutôt par ses manifestations inconscientes.

20L’adolescence, comme le genre (féminin, masculin), est certes basée sur le biologique, mais est socialement codée. Plus que cela, denombreux auteurs des sciences humaines s’accordent à dire qu’elle est un effet et un symptôme du lien social, victime et témoin du malaise dans la civilisation.

21Nous pourrons dire que la mise en acte institue, participe du lien social là où l’acting-out tenterait de le figurer. Le passage à l'acte délierait ce lien, mais serait bien un acte sur lui, qui le vise. L’agir par contre n'attendrait aucune interprétation de l’Autre, qui, d'ailleurs, ne serait pas.

22Le système représentationnel étant débordé par l’effraction du Réel, les affects se révélant dans leurs états bruts sans fixation possibles à aucune représentation, c’est par l’action que ceux-ci s'exprimeront. Ainsi le sujet s’épargnera-t-il de l’activité de pensée, mise en symbolisation, et ainsi de penser à l’événement psychique traumatisant et déprimant de la perte de l’objet du désir (soit parce qu’il a été perdu, soit parce qu’il faut y renoncer). La catharsis que permet l’agir procure un effet immédiat de décharge et confère un sentiment de toute-puissance puisque de soi dépend la réaction de l’autre, mais aussi le choix de le faire exister ou non. Le passage à l’acte ou la mise en acte permet d’éprouver cet (A)autre et sa capacité d’admettre et d’accueillir le sujet en tant que tel, c’est-à-dire un sujet de l’inconscient témoignant d’un désir, d’une existence et d’une conscience propre.

23Dans la croyance des anciens temps dont nous sommes issus, plus le climat était violent, plus les Dieux étaient en colère. Ils rappelaient par là leur autorité. Qu’en est-il de la personne violente ? Est-elle dans une revendication d’autorité ou dans un appel à l’autorité ? Par exemple, l’adolescent qui ordonne la transgression d’un interdit fondamental qui est l’inceste14 (« va ni*** ta mère », ...), se revendique-t-il de sa propre autorité, à défaut d’une Loi extérieure qu’il jugerait assez légitime pour s'y plier ? Ou au contraire attend-il une limite, une confirmation de l’interdit et une autorité à la hauteur de la violence convoquée par cette incitation ? La violence contenue dans ces propos n'est-elle pas témoin d’un désarroi et d’une tentative d'y venir à bout ?

24Le terme adolescence vient du latin adolescencia qui signifie « croître ». Elle est la période de la vie entre l’enfance et l’âge adulte, période de l’évolution somato-psychique marquée par la puberté, et de la construction identitaire. L’adolescence est caractérisée par de profonds changements tant dans le corps, que psychiques et sociaux. En effet, en accédant à la maturation génitale et la différence des sexes incarnée maintenant dans la chair, l’adolescent aura à adapter son système représentationnel et sa relation à l’autre.

25L’adolescence sera traversée de conflits et de réactualisation de ceux antérieurs, qu’il aura à symboliser autrement, en cohérence avec ce qu’il est et ce qu’il aura à être. Il s’agit d'une évolution, d’une dynamique, dont l’issue devrait mener de la dépendance infantile à l’autonomie affective. C’est le passage des identifications aux repères identificatoires devant asseoir l’identité. En intériorisant La Loi Symbolique portée par le discours parental notamment et par identification aux autres du même âge, l’adolescent se confrontera à ses capacités et limites, à ce qu’il peut et doit faire, et à ce à quoi il doit renoncer. L’adolescent oscillera entre se séparer de ses parents et ne pas risquer de perdre leur amour, entre se sentir un et unique, et ressembler aux autres, entre renoncer et ainsi s’inscrire dans le lien social et renoncer au renoncement.

26Afin de pouvoir dialectiser ces conflits, l’adolescent doit pouvoir sans risque passer de qu’il était à ce qu’il aura à devenir, se vivre dans sa singularité et dans ce qu’elle conjugue de l’Histoire qui l’a vu naître et dans laquelle il évolue. Il aura à se confronter à ses assises narcissiques, souvent très instables, et aura donc besoin de pouvoir s’appuyer sur des repères extérieurs, sur l’Autre. Parfois, l’adolescent se heurtera à une impossibilité subjective, celle de rendre possible, ainsi pris dans quelque chose d’une fixation, une rupture dans la dynamique psychique, rendant impossible de se réapproprier son passé et de se projeter dans la place qui l’attend dans le monde. Cette place à laquelle il sera assigné – de fait ou fantasmatique-  ment – représentera un trop grand danger d’une dépendance à l’Autre dont il ne pourrait se défaire. Ainsi l’expérience du vide qu’il devra affronter afin de se construire – sa place d’adulte étant à créer – pourrait ne pas dépasser l’aspect potentiellement traumatisant qu'elle convoquera.

Quand bon ou mauvais, l’entendeur fait défaut…

27L’interdit (im)posé par les institutions devrait faire écho à une Loi, La Loi Symbolique déjà intériorisée. Comment alors l’adolescent pourrait-il se saisir de ce qui l’empêche de canaliser ou décharger un tant soit peu ses tensions pulsionnelles ? Plus encore, comme pourrait-il symboliser, intérioriser des règles auxquelles aucune Loi interne ne ferait écho ?

28Que ce soit les individus où les institutions, le fonctionnement en interaction ne consisterait plus en une organisation pacificatrice mais en un rapport de force, qui, s’il ne peut être symbolisé, pacifié par le symbolique, s'exprimera dans la violence voire l’agressivité. Les règles ne consistent plus en une commémoration des interdits fondateurs mais en une nostalgie d’une horde imaginaire dont on aurait pu être le père. La violence ne serait plus ainsi fondatrice mais bel et bien destructrice.

29La violence vient témoigner d’une angoisse difficile à surmonter et d’une tentative de symbolisation de ce qui la provoque. La potentialité dépersonnalisante, déstructurante de la rencontre du Réel (du sexe) ancrée dans le corps, de l’objet du désir, de la castration, etc., est fonction des repères et assises narcissiques du sujet, symbolisation et mise en représentation de l’Histoire avec tout ce qu’elle comporte de subjectivité singulière et collective. Mais cette possibilité de faire face dépend aussi de la capacité de l’Autre à accepter et accueillir cette violence dans sa fonction signifiante.

30L’adolescent aura besoin, comme tout sujet, d’un lieu d’accueil pour sa parole dans lequel elle pourra se déployer. Si ce n’est la parole, la mise en mot, capacité de symbolisation et d’élaboration, qui fait défaut, ce peut être le lieu Autre qu’aucun autre ne veut ou ne peut porter. Si dépendant du regard de l’Autre, l’adolescent peut craindre aussi d’être réduit à une image à laquelle il devra s’identifier, et si cette image ne lui sied pas, c'est tout l’équilibre narcissique qui risquerait de s’effondrer. Et cet Autre pourtant indispensable pourrait incarner un lieu d’enfermement persécuteur plutôt qu’étayant sa place dans le monde.

31L’acte en passera souvent par le corps, seule limite que l’adolescent reconnaitra désormais, et qui lui confèrera un sentiment de maîtrise, parfois en enfreignant les règles du « vivre ensemble », limites à la liberté individuelle, d'autant plus strictes et sécuritaires que le lieu de vie condense d'habitants, comme dans les villes par exemple.

32« Ville » vient du latin « villa » qui, paradoxalement, signifie « maison de campagne ». La première distinction qui fut opérée en effet, n’était pas entre ville et campagne, mais entre « la populace » et les gens de la cour. Le synonyme le plus courant aujourd'hui est « agglomération » dont les racines sont également latines, agglomeratio, qui est l’action d'accumuler et sa résultante. Ainsi, une ville était en premier lieu une accumulation de maisons de campagne, avant que l'importance de cette réunion nous rappelle plus à une massification. Les villes sont aujourd'hui habitées par plus de la moitié de la population mondiale, alors qu’elles sont elles-mêmes concentrées sur seulement 2% de la surface terrestre.

33La ville présente une potentialité d’échanges et d’interactions qui permettrait d’élever les capacités et bénéfices économiques, sociaux, culturels, politiques, et autres, à leur plus haut niveau. Les possibilités effectives et variées qu’offre la ville – choix de produits, diversité d’activités culturelles et professionnelles, mais aussi de loisirs, moyens de soin et éducatifs, etc. – maintiennent un sentiment de liberté qui nourrit l’idée d'un « je peux être ce que je veux », et non plus d’un « je dois être qui je suis », en fonction des limites de soi et du lieu de vie. Les mégalopoles qui sont toujours très attrayantes par le rêve qu'elles vendent sont des superpuissances qui ordonnent quelque peu le fonctionnement national. Les sujets sont inconsciemment animés par le fantasme qu’ils pourront, par métonymie, accéder à cette toute-puissance. Ainsi la lutte pour la meilleure des performances se retrouve-t-elle à l’échelle individuelle, et les individus, comme la ville, tendront à se définir par le chiffre, le statut, la position sociale, etc. Afin de ne pas sombrer dans une « lutte des places », tout lieu de vie bâtit ses règles du « vivre ensemble », assurant une jouissance minimale passant par le conformisme, mais au détriment de l’expression d'une vie identitaire singulière. Et par le jeu des désillusions et du renforcement du fantasme, les villes jouissent d’un turn-over important qui assurent tant la dynamique qu’une instabilité permanente des us et coutumes, de la vie sociale, politique, démocratique, judiciaire, économique, éducative. Cette instabilité empêche l’adaptation entre contenu et contenant, l’homogénéisation non des citadins, mais des chances qui permettrait de gommer ce qui résiste du prédéterminisme territorial.

34Si l’on considère la violence dans ses apparitions au cours du développement narcissique, l’on peut observer qu’elle apparaît très souvent lors d’une confrontation au même. Hegel, dans sa dialectique du Maître et de l’esclave (La phénoménologie de l'esprit), pose les fondements de cette réflexion lorsqu’il aborde une violence émergeant de la rencontre toujours conflictuelle de deux consciences de Soi : « Le comportement des deux consciences de soi est donc déterminé de telle sorte qu’elles se prouvent elles-mêmes et l'une à l’autre au moyen de la lutte pour la vie et la mort ». Pour le dire autrement, avant qu’un « toi et moi », formant un « nous » rencontre de deux entités, soit possible, c'est d’abord « toi ou moi ». Afin d’exister pour soi, il faut d’abord exister pour et à l’autre, et c’est dans le conflit, dans la crise, que l’on peut apparaître à soi-même. Plus qu’une force donc, la violence est une tension, une intention vers l’autre, non seulement de préserver son intégrité somato-psychique, mais d’exister pour et à soi à défaut d’autre moyen pour y parvenir.

35Malgré un surinvestissement des objets qu’il considère comme autant de marques d’autonomie (ex. téléphone, CB), l’adolescent va vouloir s’éprouver dans une indépendance par rapport(s) à l’autre, à qui il adressera ses actes. Ce sont ceux-là qui viennent dire quelque chose du sujet et sont commis en présence de l’autre, sur l’autre, ou de manière toujours à ce qu’un autre, à défaut de les surprendre, les découvre. A défaut de rites de passage, ne serait-ce que d’un lieu de transmission capable encore d’endosser ce rôle, c'est l’adolescence qui « rame »à trouver un lieu, non d’ancrage tel qu’il peut être proposé dans nos sociétés actuelles, mais d’arrimages, divers ports d’attache qui permettrait la multiplication des expériences mais toujours un repère sûr pour assurer son repos.

Conclusion

36La violence se manifesterait lorsque l’objet de désir serait trop proche, risquant d’entraver l’équilibre psychique et d’annihiler ce qui subsiste du sujet et de l’inscription dans le Langage et le lien social. Mise en acte, même dans un débordement pulsionnel, il suffirait qu’un Autre accuse réception de ce qu’elle manifeste, pour qu’une pacification soit possible, qu’une mise en dialectique permette au sujet de renoncer à l’objet comblant, renonçant certes à la jouissance, mais préservant ainsi l’intégrité du sujet et du Moi, qui pourront alors continuer à s’adapter au monde et à ses changements. Si la violence se manifeste plus dans les villes, c’est que, comme nous l'avons vu, celles-ci consistent en une massification, un conglomérat d’individus qui, pour vivre ensemble, doivent se soumettre à des règles communes régulant leur modalité de jouissance. Si un certain conformisme est alors indispensable, venant également juguler les expressions singulières subjectives, la violence sera le moyen primitif que le sujet choisira pour s’affirmer dans son existence et la préserver. Et si cette violence restait sans l’interprétation d’un Autre et du sujet en retour, ce dernier ne pourrait que difficilement renoncer au sentiment de maîtrise et d’emprise qu’il peut asseoir par la violence, se sentant ainsi exister, même si cela est au détriment de l’autre.

Notes de bas de page numériques

1 « Malaise dans la civilisation », « L’homme Moïse » et « Pourquoi la guerre » dans les œuvres complètes de Freud éditées en allemand.

2 Le Réel est défini comme étant l'impossible, l'impensable, ce qui échappe au langage et à la symbolisation. Le Réel est en lien à La Chose, vide absolu laissé par la perte de l'objet premier imaginaire. Freud dira qu'il est le noyau inaccessible au sujet, et Lacan ajoutera qu'elle renferme le secret sur son désir, motion psychique visant une satisfaction interdite, une jouissance pleine et entière.

3 J. Lacan, « Le séminaire sur la lettre volée », in Les Écrits 1, éd. Seuil, 2008, p.16. Le Grand Autre, altérité radicale au sujet, est le lieu d'accueil de la parole, qui renvoie le sujet à son propre message (sous forme inversée dira Lacan) qu’il pourra entendre et dont il pourra ainsi se saisir afin qu’il reconnaisse quelque chose de lui-même. Le message émis et renvoyé ne saurait être explicité que par le sujet lui-même, au travers de ses manifestations inconscientes que portera son discours.

4 Dictionnaire international de la psychanalyse, sous la direction de A. de Mijolla, éd. Hachette Littératures, coll. Grand Pluriel, 2008.

5 La jouissance étant la satisfaction pleine et entière par l’objet désiré, et par là un renoncement à l’acceptation de la castration, du manque originaire et fondamental de l’être, à l’inscription dans le langage et au lien social.

6 Dictionnaire international de la psychanalyse, op. cit., p. 33.

7 Le surmoi est « l'instance judiciaire de notre psychisme ».

8 Krisis: apparaître à soi-même sous son véritable jour, dans l'expérience du vide et de sa finitude.

9 Le « être » de « l'être humain » est ici à lire en tant que verbe et le « l' » en tant que pronom.

10 J. Leclerc, Art et psychanalyse : pour une pensée de l’atteinte, XYZ Éditeur, 2004.

11 Voir définition ci-dessus (note 2).

12 Proposition de Roland Meyer, musicien – psychanalyste membre de l'Association d'Étude de Freud et Lacan.

13 J. Lacan, « Le séminaire sur la lettre volée », in Les Écrits 1, éd. Seuil, 2008, p. 16.

14 S. Freud, 1913, Totem et Tabou, éd. Petite Bibliothèque Payot, 1986. Freud se fonde sur le mythe d’une horde primitive, à partir de l’hypothèse darwinienne et de l’observation de certains peuples d’Afrique et d’Amérique du Sud, pour comprendre les civilisations modernes. Dans cette horde, seul le père, chef du clan, pouvait prétendre jouir des femmes du village. Les fils envieux décidèrent de destituer le père et de s’approprier ses qualités en le consommant lors d’un repas totémique. Une fois consommé, le père mort s’avéra plus menaçant et dangereux encore que de son vivant. Pour pacifier leur culpabilité, le courroux paternel et l'angoisse de subir un jour le même sort, les frères décidèrent de se répartir la jouissance, d’interdire l'accès aux femmes du clan et tout ce qui viendrait rappeler ou commémorer ce meurtre. Pour ce faire, ils élevèrent un Totem représentant le père. L’établissement des règles du « vivre ensemble » serait basé sur les tabous auxquels correspondent les interdits de l’inceste, du meurtre et du cannibalisme.

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Pour citer cet article

Zaineb Hamidi, « Violence, les dérives d'un mal nécessaire », paru dans Cycnos, Volume 27 n°1, mis en ligne le 13 janvier 2011, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=6466.


Auteurs

Zaineb Hamidi

Zaineb HAMIDI est psychologue clinicienne, et actuellement engagée dans un projet hospitalier de recherche clinique (Fondation Lenval, Nice). Membre de l'Association d'Étude de Freud et de Lacan, école niçoise de l'Association Lacanienne Internationale, elle est également chargée d’enseignement et d’analyse de pratique dans la formation des auxiliaires de puériculture. Depuis 2009, elle est doctorante en Psychologie Clinique et Psychanalyse à l’université de Nice/Sophia-Antipolis.