Cycnos | Volume 23 n°2 Figures de femmes assassines - Représentations et idéologies - 

Karine Hildenbrand  : 

Préface

p. 1-2

Texte intégral

1À dire vrai, l’idée d’un sujet sur les femmes assassines a germé voici une dizaine d’années. Elle est restée en sommeil puis s’est imposée lorsqu’il a été question de coordonner ce numéro de Cycnos.

2Deux événements bornent cette lente éclosion. En premier lieu, la soutenance de thèse d’une collègue de lettres classiques sur les femmes assassines dans la tragédie grecque : sujet brillant, limpide, incontournable… et pourtant jamais abordé auparavant. Ensuite, la sortie américaine très médiatisée de Monster au cinéma, où, pour la première fois, un personnage de tueuse en série (inspiré de faits réels) tenait le premier rôle. L’évidence de la formule scénaristique séduisait d’emblée et soulevait aussitôt ces questions : pourquoi avoir attendu si longtemps ? Les personnages de tueuses sont-ils si rares ? La représentation de la femme est-elle si codifiée qu’elle ne peut pas être une tueuse ? Le choix de représenter l’assassine induit-il donc un bouleversement des codes et stéréotypes et, si c’est le cas, ce bouleversement a-t-il valeur de discours social ou esthétique ?

3L’assassine (fictive ou pas) devenait donc un sujet fascinant parce que peu exploré et pourtant essentiel. L’expression « femme assassine » est presque un oxymore : comment accepter/justifier que l’être qui donne la vie puisse également donner la mort ? La question de la représentation s’est imposée très vite, parce que ce sont les récits, les symboles, les modes narratifs qui contribuent à modeler une image de la femme qui tue.

4La rapidité et l’enthousiasme avec lesquels les propositions me sont parvenues m’ont confirmé que le sujet touchait à des thèmes majeurs : altérité et/ou équité, organisation sociale, tabous, fantasmes…

5Bien évidemment, ce numéro n’a nullement la prétention d’être exhaustif. Il est à envisager comme une mise en lumière du sujet, une ballade au travers d’époques et de civilisations qui nous renvoient des images complexes et fluctuantes de la femme assassine.

6L’organisation est à la fois chronologique et thématique. Pour le théâtre, Jean-Claude Mailhol s’intéresse à la figure d’Alice Arden dans Arden of Faversham, Muriel Cunin s’attache également aux femmes assassines à la période élisabéthaine et en particulier dans l’œuvre de Shakespeare tandis qu’Eleanor Stewart analyse Alan’s Wife et son traitement de l’infanticide. Le chapitre consacré au roman est le plus volumineux. Les articles de Laurence Talairach-Vielmas et Isabelle Hervouet-Farrar s’intéressent aux criminelles dans le roman à sensation en grande Bretagne et ouvrent sur des perspectives variées : le mutisme féminin comme expression d’une résistance à l’ordre patriarcal (voire narratif) pour la première ; une représentation mouvante de la femme assassine (tantôt être surnaturel, tantôt ménagère domestique) pour la seconde. Delphine Cingal dresse le portrait des femmes assassines dans les romans de P.D. James et s’interroge sur la teneur de la relation auteure/lectrice. Dans deux romans caribéens, Patricia Donatien-Yssa analyse la trajectoire des deux héroïnes, qui n’ont d’autre choix que de tuer. Enfin, Claire Bouchet nous offre un panorama du suicide féminin en littérature – panorama qui permet de contextualiser chaque courant littéraire en regard de mutations sociales. Pour le cinéma, Delphine Letort s’intéresse au film noir et au glissement du stéréotype lorsque la femme fatale devient femme assassine. Du film noir au film postmoderne, Karine Hildenbrand étudie quatre exemples mettant en scène des tandems féminins dont un élément est une meurtrière. Quant à Monica Michlin, elle examine les stratégies de  représentation de l’héroïne dans Monster. Enfin, trois articles touchent à la civilisation. Rosie Findlay propose une étude de l’infanticide au Royaume-Uni à partir des années 1850 en s’intéressant à l’image qui est donnée des criminelles. Hélène Quanquin retrace deux procès majeurs impliquant des meurtrières aux États-Unis en 1868 et 1871 et s’intéresse à leur interprétation par les féministes américaines de l’époque. Pour finir, Annik Houel, Patricia Mercader et Helga Sobota nous donnent à voir quelle image de la femme assassine (pour crime passionnel) est relayée dans la presse régionale française entre 1986 et 1993.

7Dans cette variété d’articles, on repère des thèmes récurrents qui forment des passerelles de l’un à l’autre et, je l’espère, stimuleront la curiosité et la réflexion des lecteurs : la dimension transgressive de l’assassine, qui est un défi posé aux conventions et, par extension, à l’ordre social établi. L’utilisation de la parole comme une arme, fût-elle logorrhée ou mutisme. Un travail sur les codes narratifs et les stéréotypes, qui glissent et se déforment. Ainsi, la figure de la femme assassine se dessine en creux, comme un être mouvant qui échappe, se dérobe et se masque… ne se refuse-t-elle pas à la représentation parce que la société lui refuse une visibilité qu’elle juge dérangeante ?

8Mes remerciements aux participants de cette revue pour leur enthousiasme, leur rapidité et leur patience.

9Mes remerciements à Mme Pierrette Sebban, dont l’aide a été plus que précieuse pour la mise en page de ce numéro.

10Bonne lecture.

Pour citer cet article

Karine Hildenbrand, « Préface », paru dans Cycnos, Volume 23 n°2, mis en ligne le 03 novembre 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=620.


Auteurs

Karine Hildenbrand

Karine Hildenbrand, agrégée d’anglais, est Maître de Conférences à l’Université de Nice Sophia-Antipolis. Elle a soutenu sa thèse sur « les figures du double dans le cinéma de Joseph L. Mankiewicz » à l’ Université de Paris III (Sorbonne Nouvelle) en 2002. Elle a publié des articles dans Positif, Études Anglaises et Ligeia.